STE E V LE - C H A SE
enfin tout doit s’y trouver, tout, hormis pourtant un clocher qui seul n’est point indispensable, attendu que les cavaliers les plus frénétiques n’ont point encore essayé d’en franchir.
Dans les campagnes où les monumens sont rares, un peuplier peut parfaitement remplir l’oltice du clocher; — l’important est que les cavaliers engagés puissent rencontrer dans leur route tout ce qui est le mieux susceptible de les empêcher d’avancer.
Vous voyez que nous sommes bien loin des traditions équestres du xvme siècle; — pour peu que l’on continue à apporter quelques perfectionnemens dans ce genre de courses, on en viendra à placer les chevaux au sommet d’un clocher, — puis on leur donnera le signal du départ.
Un steeple-chase a sur les courses du Champ-de Mars le grand avantage de procurer des émotions, non seulement aux chevaux et aux cavaliers engagés, mais encore à une foule de personnes qui ne sont pour rien dans la cérémonie et qui, en se promenant tranquillement la canne à la main dans une prairie des environs de Paris, ont le plaisir de se trouver tout à coup au beau milieu d’une fantasia arabe : —
STEEPLE CHASE
sauf que ces Kabyles , au lieu d’avoir des burnous blancs, ont des habits rouges.
Car, règle générale, tout cavalier qui prend part à un steeple-chase, fût-il Français, Espagnol ou Prussien, doit porter le costume anglais : — ne me demandez pas pourquoi, il me serait impossible de vous le dire.
Je conçois à la rigueur que, pour aller à la chasse au renard ou au lapin, on mette une veste rouge, attendu que cette couleur a le privilège d’offusquer les regards du gibier et de lui faire prendre la fuite avec une impétuosité qui plait à tous les cavaliers bien montés, puisqu’ils ont ensuite le plaisir d’attraper le renard ou le lapin à la course : — mais dans un steeplechase où il ne s’agit d’atteindre qu’un clocher, un habit bleu-barbeau me semblerait tout aussi convenable que l’autre : — mais les sportmen , qui sautent par dessus tout, s’arrêtent net devant une tradition anglaise.
Nous avons dit que les bons bourgeois qui vont aux environs de Paris ont le plaisir de la surprise quand le hasard fait qu’ils vont promener leur femme ou leurs rêveries dans une plaine où des cavaliers à habits rouges viennent se livrer à leurs ébats, mais nous
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devons ajouter que la surprise de ces promeneurs est quelquefois par trop vive.
Il est des sportmen qui, pour ajouter à leurs prouesses après avoir sauté par dessus des fossés, par dessus des haies, par dessus des murs, ont encore franchi des familles entières qui, assises en rond sur l’herbe, étaient tranquillement en train de manger un pâté froid.
On cite même un cavalier qui, poussant la fantaisie jusqu’à ses dernières limites, est parvenu, en franchissant de la sorte une réunion champêtre, à enlever une des bouteilles de bordeaux que l’un des convives tenait à la main — et il l’a vidée à la santé de toute la société en continuant sa course vers son clocher.
Un amateur qui prend part à un steeple-chase doit unir à l’adresse et à l’agilité d’Auriol la force d’Hercule ou d’Arpin le Savoyard. — Il est plus d’une circonstance où le cheval, par suite de lassitude ou de fantaisie, ne se décide à franchir un obstacle qu’avec l’aide de son cavalier, — et quand cet obstacle est une muraille, il faut que le secours soit fort énergique, ainsi qu’on peut s’en convaincre par le dessin cidessous. — Cham a pris ce croquis d’après nature
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dans le dernier steeple -chasc qui a eu lieu cette année.
Du reste il est bien juste que le cheval qui passe sa vie à avoir l’homme sur ses épaules soit aussi de temps en temps porté par son cavalier, — c’est là un échange de bons procédés qui ne peuvent qu’entretenir l’amitié.
Une fois que le quadrupède a franchi l’obstacle, son cavalier n’a plus qu’à grimper à son tour en s’aidant des pieds et des mains, en se rappelant les conseils de son professeur de gymnastique et les exemples qui lui ont été donnés par les lézards.
L’usage a prouvé que dans les courses au clocher il vaut mieux monter un cheval qui ne franchit pas assez qu’un cheval qui franchit trop. — 11 est certains coursiers qui, comme don Guzman, ne connaissent pas d’obstacles, — ils s’élancent au milieu des buissons les plus épineux ou piquent une tête au milieu de la rivière la plus profonde avec la même facilité; — c’cst glorieux pour le cheval, mais c’est quelquefois bien désagréable pour le cavalier.
Chose singulière ! — au Champ-de-Mars, où l’on court risque d’avaler seulement un peu de poussière, les sportmen font courir des jockcis, — mais dans un
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steeple-chase il est de bon ton que ce soient les propriétaires des chevaux qui se fassent casser en personne bras et jambes : — ainsi le veut l’usage !
Les Français, avant d’adopter cette mode, auraient dû réfléchir qu’elle a été inventée par des Anglais atteints du spleen, qui ont voulu se passer la fantaisie d’un nouveau genre de mort pour remplacer la strangulation qui devenait bien monotone.
Nous espérons que les Parisiens ne tarderont pas à renoncer à ce plagiat et qu’ils laisseront aux millionnaires de la Grande-Bretagne le monopole du suicide équestre.