SUR LES
BALS CHAMPÊTRES
Les Espagnols ont inventé la cachucha, les Anglais la gigue, les Napolitains la tarentelle, les Allemands la valse, les nègres la bamboula et les Auvergnats la bourrée ; ■ — après tant de créations diverses il semblait qu’il n’y avait plus rien à imaginer, mais les Français, jaloux
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de posséder aussi une danse nationale, à force de chercher, ont fini par trouver le cancan, et ils en sont fiers, il n’y a pas de quoi.
Les historiens ne sont pas d’accord sur l’endroit où fut dansé le premier cancan ; de nombreux mémoi-
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res qui traitaient de ce sujet ont été lus dans les séances publiques de différentes sociétés savantes, mais ce point n’a jamais été complètement éclairci.
L’opinion générale à Paris est que l’inventeur du cancan est un étudiant en droit qui florissait vers l’année 1825. — Joignant la modestie à un grand
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talent chorégraphique, ce danseur n’avait jamais voulu se faire connaître à la Grande-Chaumière que sous le nom d 'Adolphe; — aujourd’hui Adolphe doit être conseiller à une cour d’appel, et, si l’on se livrait à des recherches minutieuses, on finirait peutêtre par savoir son véritable nom.
Si l’on ne se hâte pas de découvrir la retraite où se cache cet homme de génie, les Anglais seront bien capables, dans une centaine d’années, de s’attribuer le mérite de cette invention, de même qu’ils soutiennent aujourd’hui que c’est à un nommé Fulton que l’on doit la découverte de la puissance de la vapeur, et que c’est Patterson qui le premier a imaginé de faire cuire sur le gril un morceau de bœuf et de le servir sur une assiette entourée de pommes de terre frites.
Or les personnes qui ont la moindre instruction savent que Salomon de Caus, sous le règne de Louis XIII, opéra des prodiges avec une simple bouilloire française, et comme récompense le cardinal de Richelieu lui accorda, pour le reste de ses jours, un logement gratis àBicêtre. -— Quant au bifteck, il est * bien évident que l’honneur en revient encore, au
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moins en grande partie, à un Français, à Parmentier, l’inventeur des pommes de terre.
Les Parisiens passent pour être inconstans dans leurs affections, et ce n’est pas tout à fait sans raison qu’on leur a fait cette réputation, car il faut avouer qu’ils crient assez volontiers un jour : vive ceci ! puis le lendemain ils ont changé d’avis et ils crient : vive cela ! — Il est bien entendu que nous ne parlons point politique, nous voulons dire seulement que les Parisiens ont été engoués successivement de la girafe, des kaléidoscopes, des montagnes russes, des mats de cocagne, des tragédies et des ballons.
Aujourd’hui deux girafes sont à Paris et personne ne s’en inquiète, les tragédies, lorsqu’on en joue à l’Odéon, n’attirent plus que les véritables amateurs qui sont restés au nombre de neuf, et demain peutêtre vingt ballons se promèneront au dessus des Tuileries sans qu’une bonne d’enfant se donne la peine de lever la tète pour les regarder passer.
Depuis vingt ans les Français ne sont restés réelle jnent fidèles qu’a un seul culte, à celui du cancan : — à peine le dernier galop du dernier bal masqué est il terminé, que le Château- d’Asnières et le Jardin -Mabille ouvrent leurs portes aux pierrots et
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aux débardeurs, qui prennent à peine le temps d’échanger leur souquenille blanche ou leur veste de velours pour endosser le petit habit-polka, tenue de rigueur de tout danseur d’été.
Il est des Parisiens infatigables qui ont déjà usé jusqu’à trois générations de chefs d’orchestres, — ce qui nous prouve que la jambe de l’homme a beaucoup plus de force que son bras , — remarque profonde qui jusqu’à ce jour n’avait été faite ni par Buffon, ni par Lacépède, ni même par Cuvier : — il est vrai que ce dernier n’a jamais étudié les habitués du bal Mabille; il se serait livré de préférence à des recherches sur les danseurs antédiluviens, sur des étudians fossiles trouvés dans des terrains tertiaires en faisant des fouilles aux environs de la Grande- Chaumière.
Un bon chef d’orchestre de bal public doit être possédé du feu sacré, il faut qu’il se livre en imagination aux pas les plus échevelés pendant la soirée entière et au besoin il doit savoir briser sa chaise pour marquer la mesure.
Un chef d’orchestre ne peut pas durer plus de dix ans : — passé ce temps il mérite que les habitués de son bal se cotisent pour lui faire une pension de re~
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traite, et, s’il meurt avant l’âge, s’il vient à succomber à la fatigue, entre deux contredanses, il a droit à une statue.
Un chef d’orchestre dans l’exercice de ses fonctions.
Il est temps que l’on donne ces encouragemens aux musiciens qui se dévouent à cette profession fatiguante
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sans cela je prédis que l’époque n’est point éloignée où le dernier chef d’orchestre sera conduit au Père- Lachaise par ses clarinettes éplorées, et — personne ne se présentera pour le remplacer.
Alors quel tohu-bohu que les bals publics!
LES DIFFÉRENTES ÉCOLES DE LA DANSE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE.
I/auteur qui parviendrait à donner une définition exacte du cancan serait excessivement habile. — Toute danse peut se décrire hormis celle-ci. — On voit une foule de professeurs qui se vantent d’enseigner en vingt leçons l’écriture, l’orthographe, les mathématiques ou l’accordéon ; mais pas un maître de danse n’a encore annoncé qu’il se faisait fort d’apprendre promptement le cancan à ses élèves.
Le cancan est la danse de la fantaisie par excellence : il n’y a point de règle, chaque Parisien procède selon ses caprices et suivant que les notes du cornet à piston lui montent plus ou moins l’imagination.
Rien n’est moins pastoral que les bals champêtres
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des environs de Paris, aussi s’est-on bien gardé de mettre les danseurs sous la surveillance par trop paternelle des simples gendarmes du lieu : — des sergens de ville choisis avec soin parmi ceux rompus aux belles manières des débardeurs de l’Opéra, sont ex-
A la Ctoserie des Lilas.
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pédiés par le chemin de fer à Asnières le dimanche et le jeudi de chaque semaine. — Ces fonctionnaires savent dans quelles limites il est convenable de main-
Uu balancé de fantaisie.
tenir la folâtrerie parisienne , et ils ne permettent jamais à un danseur, même dans le laisser-aller d’un balancé, de lever le pied au delà de la hauteur du nez.
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La manière de procéder à un avant deux varie selon les bals : à Mabille, on danse des pieds; au Chàteau-d’Asnières, des bras; à la Closerie des Lilas, on danse du corps, et au Ranelagh on ne danse pas du tout.
Ce qui a le plus frappé d’admiration les chefs ara-
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bes lors de leur séjour à Paris c’est le bal Mabille, je ne serais même pas surpris que plus d’un d’entre eux n’eût emporté au fond du cœur l’image d’une danseuse de P allée des veuves et ne cherchant en ce moment à crayonner ce portrait sur les blanches murailles de Constantine !
Ufo avant-deux qui n’aurait pas eu l’approbation de Vcstris.
Par suite d’une tradition qui remonte aux fêtes de Tivoli, deux ou trois bals publics se croient obligés
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de clôturer la saison par des pièces d’artifice et par des surprises plus ou moins agréables : — le fameux départ des chauves souris pour le Bengale, tel qu’il se pratique au Château-Rouge, a notamment le privilège d’occasionner des cris qui réveillent en sursaut tous les paisibles habitans de Montmartre.
Une polka senlinienlalc à la Grande Chaumière.
Heureux encore quand on n’exécute pas de quadrilles militaires avec accompagnement de tambours.
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de fusillade et de coups de canon, — puis, pour la clôture, pluie de feu et embrasement général des robes des danseuses.
Le Jardin-Mabille ne se lance pas dans ces excentrichés pyrotechniques : — le directeur a compris qu'un établissement situé au milieu de l’allée des Veuves ne devait pas se permettre le moindre tapage.
La vogue des bals publics est loin de diminuer, mais nous devons reconnaître qu’un grand progrès s’est accompli depuis quelque temps dans les usages parisiens. — On applaudit encore les danseuses qui cultivent le cancan avec distinction, mais on ne leur accorde plus une célébrité ridicule.
Il y a encore des reines à Mabille, à Asnières, au Cbâteaü-Rouge, mais personne à Paris ne connaît leur nom.
Le temps est passé où ces danseuses se croyaient égales à Carlotta Grisi et à Fanny Elsler. — On publiait leur portrait en lithographie, on leur dédiait des morceaux de musique, les poètes leur adressaient des vers, hélas! qu’elles ne pouvaient pas toujours lire !
Il n’y a plus que Lola Montés qui se prenne encore au sérieux, et encore faut-il avouer que c’est un peu la faute des sénateurs américains.
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Le Ranelagh, au milieu du laisser-aller général, a conservé le décorum le plus parfait. — Voilà soixante ans que cet établissement tient à honneur d’être un bal où l’on ne danse pas ; — et, si l’on y danse un jour, soyez certain que ce sera la gavotte , sinon même
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le menuet. — Mais le Ranelagh n’en est pas moins agréable : on s’y rend en calèche, tous les cavaliers y portent des gants paille et toutes les dames y ont un petit faux air de marquises.
Puissent le macadam et les becs de gaz dont on va gratifier le bois de Boulogne ne pas tuer le Ranelagh !