Hion h Laclos. 4 décembre
» nouveau prix à cette marque de leur civisme. » La nuit se passa en farandoles à la lueur d'un feu d'artifice ^ Laclos porta le lendemain ses plaintes aux commissaires. L'un d'eux était Carnot. Il prit ardemment contre les bureaux, le parti de ses anciens camarades de Tarmée royale : « Je vous en- » voie, chers collègues, écrit-il à la Convention, » diverses pièces qui prouvent évidemment ou la » malveillance du Ministre de la Guerre, ou son » impéritie absolue, ou enfin qu'on ne veut point » d'armée des Pyrénées. Je pourrais vous en en- » voyer beaucoup d'autres qui prouvent ou son igno- » rance, ou son mépris profond pour les lois dont » l'exécution lui est confiée. »
Le 23 novembre, Pache écrivit enfin à Laclos pour lui parler de stratégie. 11 fit observer que les deux défilés par lesquels on pouvait traverser les Pyrénées étant très éloignés l'un de l'autre et séparés par des hautes montagnes, l'armée devait être, elle aussi, séparée en deux corps distincts. 11 lui commandait donc de se porter à Perpignan, tandis que le général Dubouquel se porterait h Bayonne. Les troupes seraient dirigées dans ces deux villes. « Convaincu » que l'obéissance des fonctionnaires publics est émi- » nemment une vertu républicaine », Laclos cependant ne craignit pas de repousser ce plan « avec la » franchise d'un homme libre. »
« Je connais comme tout le monde, écrivit-il à » Pache, les deux principaux débouchés par lesquels » on peut traverser les Pyrénées. Ils ne sont pas les » seuls. Vous savez sans doute aussi bien que moi le » parti qu'a tiré le maréchal de Beauveau d'un dé-
1. Journal universel et impartial de la Haute-Garonne et Affiches de Toulouse, 19 nov. 1790. Gharavay. Corresp. de Carnot, I, p. 263.
« bouché plus central, pour traverser les mêmes » montagnes dans la guerre pour la Régence. » Mais, sans imiter cet exemple, que Pache ignorait certainement, Laclos voyait au rassemblement des troupes à chaque extrémité de la frontière les plus grands inconvénients, « tant politiques que militaires ». « C'est à moi de les mettre sous vos yeux et » c'est à vous de les juger. » D'abord l'Espagne s'effraierait d'un procédé si menaçant et y répondrait en hâtant ses préparatifs. D'autre part, le général Servan, « qui sait la guerre », voudra certainement laisser ignorer à l'ennemi, le plus longtemps possible, le véritable point d'attaque et, pour y parvenir, il désirera que ses forces disponibles soient rassemblées sur le centre de la frontière, et un peu en arrière, c'est-à-dire dans la position qu'occupe Toulouse par rapport aux Pyrénées, et d'où l'on a les communications les plus faciles avec les différentes parties de ces montagnes. L'armée, séparée en deux corps, distants de plus de 80 lieues l'un de l'autre, ne pourrait plus se réunir, si les circonstances venaient à modifier le plan d'attaque. Enfin, l'on aurait mangé à l'avance le pays, qui devra nourrir la guerre. En conséquence, Laclos demandait à conserver le point central, choisi par Servan et lui comme quartier général, c'est-à-dire Toulouse. Servan appuya vigoureusement ces raisons. Pache protesta aussitôt que ses principes ét^iient de laisser les généraux maîtres de diriger leur plan de campagne. Quand la guerre éclata, au mois de mars 4793, le premier soin de Beurnonville, qui remplaçait Pache, et de Servan fut de faire occuper le défilé central du Val d'Aran, que le coup d'œil militaire de Laclos avait aussitôt désigné à l'attention du ministre. Après la retraite des Prussiens, une folie héroïque
s'éUiit emparée de la France. .Nos années débordent toutes les frontières. Elles sont eoinmandées par des hommes de l'ancien régime, beaucoup moins sensibles h IVsprit révolutionnaire, qu'avides de gloire et s'abandonnant aux séductions de l'inconnu. Laclos les connaît tous. La plupart sont de son âge. C'est Custine, lieutenant de Biron, qui révolutionne l'Allemagne ; c'est Dumouriez, dont les deux lieutenants sont, à Jenunapes, Labourdonnaye et le duc de Chartres ; c'est Montesquiou, qui entre à Chambéry, et Anselme, qui, de Nice, veut pousser jusqu'à Rome. Naples tremble devant les vaisseaux de Litouche, l'ancien chancelier du duc d'Orléans. L'armée des Pyrénées sera-t-elle donc la seule sacrifiée? Ce ne sont pas seulement des armes et des soldats qui lui manquent, c'est un ennemi à combattre. Malgré les provocations dont elle est Tobjet, l'Espagne ne demande que la paix. Notre ambassadeur Bourgoing raffirme. (Charles IV n'a ni soldats, ni bateaux, ni argent. Au fond de l'Escurial, il lit avec épouvante les exploits des soldats de la République, et le seul nom de jacobin le fait trembler. Par bonheur, la Convention, qui provoque l'Europe entière, oublie ce royaume, (jui somnole derrière ses montagne>. (( J'espère, écrit Pache à Laclos, que la République » française et TEspagne conserveront la paix qui les » unit. J'en serai fâché pour votre gloire; mais, » comme citoyen, je ne puis souhaiter que la Repu- » blique ait contre elle toutes les puissances de l'Eu- » rope. ») Assurément, le bon sens est cette fois du côté du « père Pache ». Mais ce n'est point là l'affaire du général Laclos, qui brûle, comme à Châlons, de faire la guerre. « Son opinion pei*sonnelle » est qu'il importe à la gloire et même à [la srtreté )> de la Ré|mbUque française de déclarer la guerre
» au gouvernement espagnol. » Voilà ce qu'il écrit de Toulouse, le 19 novembre ; de Perpignan, le capitaine Lacuée lui fait écho. On veut nous dégoûter », confie-t-il à Laclos. Il se traite à Paris quelque grande affaire, et Ton ne nous garde plus ici que comme des « épouvantails ». « Un « cri général, annonce-t-il à Pache, se fait entendre » pour déclarer la guerre à l'Espagne. » Le citoyen Bourgoing prétend que ce pays désarme ; mais des correspondants, que « Tamour de la République lui procure », lui font savoir, à lui Lacuée, quelle arme par terre et par mer. Et Lacuée interpelle Bourgoing : « N'est-il pas un endormeur ou un » endormi ? Pourquoi laisse-t-il Laclos et lui » comme des voyageurs altérés pendant un orage? » Qu'il ne se fie pas aux ministres espagnols ! La » foi d'un ministre n'est-elle pas la plus punique de » toutes, celle d'un roi exceptée. J'aimerais mieux le » billet de Ninon, car celle-là n'avait qu'un genre » de faiblesse. »
Le l"*" décembre, le général Laclos prit sa bonne plume, dans laquelle il n'avait pas moins de confiance que dans son épée, et il entreprit, dans une longue lettre, la séduction du « père Pache ». C'était seulement quelques réflexions, disait-il, qu'il soumettait « bien moins au citoyen ministre qu'au ministre citoyen ».
« Je ferai ce dilemme : Voulez-vous la guerre avec » l'Espagne, hâtez-vous de rassembler une formi- » dable armée vers les Pyrénées. — Voulez-vous la » paix avec l'Espagne, hâtez-vous plus encore de » former une armée encore plus formidable vers les » Pyrénées.
» Etes-vous sûr d'avoir la paix avec l'Espagne » seulement, hâtez-vous d'assembler une formidable
» armée vers les Pyrénées; vous la dirigerez aisé- » ment vers Tltalie et elle sera, au [besoin, une auxi- » liaire déterminante pour la Turquie.
» Enfin, ètes-vous sûr de la paix avec toutes les « puissances méridionales, hâtez-vous encore de ras- « sembler une armée vers les Pyrénées, car elle ne » sera com[)tée pour rien par les Puissances du Nord, » et cependant, si elle est organisée vers la fin de » février, elle sera ou pourra être en mesure d'agir » efficacement en Allemagne dans les premiers jours » d'avril, et ce surcroît inattendu de forces peut et » doit décider les succès les plus efficaces. »
Pache demeura stupide. Il écrivit sur la lettre : mérite la plus grande attention. Aussi bien, Laclos, comme toujours, prévoyait juste. Le 7 mars 1793, Barère déclare à la Convention que « la cour d'Es- » pagne voulait la guerre, qu'elle n'avait pas cessé de » la \ouloir », et la guerre fut votée par acclamation. Mais, toujours malchanceux, Laclos n'était plus là.
Comme il envoyait sa plaidoirie vraiment convaincante en faveur de Tarméc des Pyrénées, le général Laclos apprit qu'il était nommé gouverneur général des établissements français dans Tlnde, et rappelé à Paris pour y prendre ses instructions et recevoir son ordre d'embarquement. Depuis plusieurs mois*, il sollicitait cette place, qui lui présentait le grand avantage de servir la France en s'éloignant d'elle. On se souvient que son frère avait passé dans l'Inde une grande partie de sa vie, comme employé de la Compagnie. Au mois de septembre 4792, il fut nommé par Monge « chef de la partie des colonies » au Ministère de la marine, c'est-à-dire qu'il était en posture d'aider à la nomination de Laclos. Incertain du résultat de