Léonce Pingaud. Le comte d'Aiitraigues, p
peu, recommandait à sa femme de n'y pas mettre un écu de plus. Le banquier Perrégaux, qui mourut sénateur et comte de FEmpire, gérait la petite fortune et possédait la confiance du ménage. Alquier, dont Tamitié avait été si précieuse au jour des suprêmes dangers, était au premier rang de leurs intimes. Ministre en Bavière, futur ambassadeur et baron, l'ancien conventionnel était, sans peine, heureux et insouciant. « Je l'ai toujours beaucoup aimé, écri- » vait Laclos, et même assez pour regretter qu'une » certaine légèreté de caractère s'opposât à ce qu'on » pût le considérer comme un véritable ami, mais » ce sera toujours une agréable connaissance. » Il disait encore que ce serait un bonheur pour lui qu'on le fit sénateur, « car il n'aurait rien à faire, » fonction qu'il préfère à toutes les autres. » Mais il lui reconnaissait une pénétration supérieure; après l'attentat de la rue Saint-iNicaise, il déclarait qu'il aurait voulu voir Alquier à la police, car seul il eût été en état de démêler tous les fils du complot. Avec Alquier, d'Aboville, inspecteur général de l'artillerie, Lacombe Saint-Michel, Clarke, son ancien compagnon de Londres, ces deux derniers généraux, Talleyrand, qu'il avait connu au Palais-Royal, maintenant Ministre des relations extérieures, Monge, qui avait apprécié ses boulets creux, restaient plutôt ses protecteurs que ses amis. Le vieux Montalembert vivait toujours; après avoir figuré, à côté de Clarke et de d'Arçon, dans le cabinet topographique de Carnot, il achevait l'impression de son grand ouvrage sur la fortification perpendiculaire et y absorbait les restes de sa fortune. Candidat à l'Institut, il s'était retiré devant Bonaparte. Laclos était aussi resté lié avec sa femme, à laquelle il adressait jadis des vers si galants. Montalembert venait d'ail-
leurs de divorcer d'avec elle, à qaatre-vingts ans, pour épouser Rose Cadet, sœur du chimiste de ce nom, qui n'en comptait pas vingt, eldont il eut une fille. M™" de La Pérouse, dont le mari venait de se perdre dans des mers lointaines, une M"^ Pourrai, dont Laclos vante souvent les rares qualités de l'esprit et du cœur, un jeune et obscur étudiant, Etienne Pariset, qui devait s'illustrer plus tard comme médecin et comme littérateur, étaient aussi des habitués du petit logis du Faubourg-Poissonnière. Il suffisait d'y pénétrer, pour estimer à leur valeur les sentiments et les mœurs du célèbre auteur des Liaisons dangereuses. L'intimité le vengeait des outrages, qu'il avait subis, et c'était la seule réparation qu'il ambitionna désormais. « Quel » homme, dit le docteur Pariset, fut jamais meil- » leur fils, meilleur père, meilleur époux ? Quel » cœur fut jamais plus accessible à la pitié ? » Laclos se montrait à ses amis, tel qu'il était au fond du cœur, sensible et bon. 11 avait perdu le masque satirique, qu'il avait autrefois porté dans le monde; on ne lui trouvait plus, comme Dumont naguère chez Mirabeau, des airs de conspirateur. Pieyre, l'ancien professeur des enfants d'Orléans, qui avait connu Laclos au Palais-Royal et aux Jacobins, le retrouva, en 1798, dans des maisons « où les opinions libérales » étaient en crédit et les bonnes mœurs en honneur ». Il y était l'objet de la considération générale. Un concert unanime et distingué vantait son caractère, ses vertus, et l'on recueillait alors de la bouche» de ce Saint-Preux, dont toute la sensibilité s'était autrefois tournée en colère, « une foule de ces traits où le » cœur se montre à découvert et que l'esprit ne peut )) jamais parfaitement imiter ».
Laclos, qui observait dans sa prison le calme d'un
stoïcien et dont la tranquillité ne s'était jamais démentie pendant tant d'orages, n'était pas homme à regretter sa vie, ni à déplorer vainement des fautes ou des erreurs inévitables. 11 gardait le silence sur tout ce passé encore vivant, et, devenu philosophe, regardait, sans colère, accéder aux honneurs et jouir de la considération publique des hommes, dont il connaissait, et pour cause, l'intime corruption. « Ne » rougis pas d'être pauvre », écrivait-il a son fils aîné ; « c'est un malheur dont tout le monde ne peut pas » aujourd'hui se vanter en France. » Les puissants du nouveau régime devaient réserver des observations bien précieuses à l'auteur des Liaisons dangereuses^ mais l'ancien secrétaire du duc d'Orléans se retranchait dans un dédain muet. 11 n'avait (et nous ne saurions trop le déplorer) ni le goût, ni le loisir d'écrire ses mémoires. Cet ambitieux était un modeste ; il aimait la lutte, mais non pas le bruit. Tout en s'avouant l'échec de ses projets, il se sentait fort de l'importance de son rôle et se reposait sur le sérieux de ses intentions. 11 ne fut tenté qu'une seule fois de rompre le silence, quand parut, à la fin de 1800, la correspondance échangée entre Montmorin et le duc d'Orléans, pendant le séjour de celui-ci à Londres. Il signala ce recueil à sa femme pour en certifier l'authenticité et la pria de le faire connaître à Feydel, son ancien collaborateur au Journal des Amis de la Constitution. « S'il en » juge comme moi, ce recueil peut fournir un « excellent article sur le degré de confiance que » mérite l'opinion publique, et sur la différence qu'il » faut faire entre les matériaux d'histoire et les mé- » moires du temps. » Ne l'accusait-on pas alors de se vendre aux Anglais pour leur livrer la France ? En terminant sa lettre, il s'excuse de son bavardage
« sur une chose, qui ne l'occupait plus depuis long- » temps. Le temps amène toujours la vérité; c'est » dommage qu'il ne Tamène pas toujours à temps ! » Aux apjiroches de la vieillesse, après la boue du Directoire comme après le sang de la Convention, après tant d'épreuves et de désillusions, l'ancien jacobin avait gardé toute l'ardeur de sa foi révolutionnaire. >i le malheur, ni l'injustice n'avaient ébranlé sa confiance en l'avenir, ni affaibli en son cœur le })ur enthousiasme de 89 et de 92. « Les » orages de la Révolution, écrivait-il, que je ne pré- » tends pas justifier, ne m'ont ni dégoûté de ses théo- » ries, ni ébranlé sur les heureux résultats que j'en » prévois pour la France et à la longue pour l'huma- » nité tout entière. » Ce disciple de Rousseau conser- >ait au fond du cœur une incroyable fraîcheur d'optimisme. Comme aux plus beaux temps de l'ancien régime, il croyait toujours au triomphe des lumières et à l'avènement de la raison. Tant il est vrai que son fameux livre n'avait été que l'explosion de sa vive sensibilité ! D'après lui, les ennemis de la Révolution seraient bientôt accablés de ses bienfaits. « Tout dé- » poserait du bonheur public. » Faisant, non sans fierté, un retour sur lui-même, « les premiers fonda- » teurs de la liberté, assurait-il, seront à jamais, je » ne m'abaisserai pas h dire justifiés, mais honorés et » bénis. » Ce politique ardent et ingénieux, qui imagina l'orléanisme et sembla prévoir la révolution de 1830, restait ce qu'il avait été, un révolutionnaire du juste milieu. Comme toute la France, il était donc mûr pour a[)plaudir Bonaparte ^
1. Laclos écrit à sa femme, de Grenoble, le 3 thermidor on VU! ; « Le Journal des hommes libres a été excellent surtout sur le 14 juil- » lel, contre le collège de Navarre et aussi contre les cinq ou six dé- » terrés, qui.se qualifient d'Académie française. »
Ses sentiments pendant le Consulat ne sont qu'un nouveau témoignage du sentiment public. Il ne se lasse pas de les exprimer dans ses lettres à sa femme. « Il ne fallait pas moins qu\m 18 brumaire », et il est heureux de devoir son salut « à la même cause » que toute la France. » Le nouveau régime est, ditil, l'accomplissement de tous ses vœux ; il inaugure la plus brillante époque de l'histoire de tous les siècles. Bonaparte est un « prodige dans l'art de con- » duire les hommes ; puisse-t-il toujours les bien » juger? » Sa conduite politique le met dans le « ravissement » ; sur les champs de bataille, il évalue sa présence à 30.000 hommes de troupes fraîches. Il gronde sa femme de n'avoir pas fait le voyage de Fontainebleau à Paris pour voir l'arrivée de « l'immortel » général. » « C'est une triste économie que celle du » plaisir... Tu étais digne d'aller l'admirer de plus » près. » Il s'indigne de « l'horrible attentat qui a » pensé nous enlever Bonaparte... Il vaudrait cent » fois mieux mourir que d'éprouver un tel malheur.» Bref, Bonaparte est son héros et celui de sa femme ; il doit être à jamais « l'amour de tous les Français » et l'objet de leur admiration. De fait, toute la France en est « folle, sauf un petit nombre d'incorrigibles, dont » une partie est bien méprisable et l'autre bien » odieuse. » La politique n'existe plus pour notre ancien conspirateur. Il dort « sur l'une et l'autre oreille, » plein de confiance dans la fortune et le génie de » Bonaparte. »
Mais Laclos ne s'était pas borné à acclamer et à porter de ses vœux le restaurateur de la Révolution. Dès l'arrivée à Paris du prestigieux général, son flair exercé l'avait averti et son subtil génie s'était réveillé. 11 était écrit que l'auteur « infernal » des Liaisons dangereuses jouerait son rôle, dans l'ombre, dans
toutes les grandes journées révolutionnaires, jusqu'à la dernière, et que n'étant jamais en scène, on le trouverait toujours dans la coulisse. Des indices certains nous permettent de croire qu'il a pris une part secrète au coup d'Etat final, qui rétablit Tordre en France, comme, dix ans auparavant, il avait silencieusement machiné les premiers mouvements populaires qui préludèrent à l'anarchie générale. C'est d'abord un passage d'une lettre de M™*' de Laclos écrite à l'Empereur après la mort de son mari : « Après avoir employé ses talents » à écrire, Votre Majesté lui a donné de l'emploi » dans les armées... » Quinze mois après le 18 brumaire, Laclos écrira de Milan à sa femme : « Berthier, » qui ne me connaît que par les rapports qu'il m'a » vu avoir avec Bonaparte.... » Berthier, arrivé d'Egypte avec Bonaparte, et qui fut nommé ministre de la guerre après le coup d'Etat, prit la part la plus active et la plus immédiate à ses préparatifs et à son exécution. Laclos écrit encore qu'il parlera de son frère au Premier Consul, s'il en trouve l'occasion : il l'avait donc connu personnellement et d'assez près, sans l'avoir jamais approché militairement. Enfin nous allons voir qu'il recevra au lendemain même du 48 brumaire, et encore après, des marques décisives de sa faveur particulière. Il est probable que le secrétaire général des hypothèques se trouvait dans la foule des officieux, des intrigants et des faiseurs de tout étage, qui assiégèrent la maison de la rue Chantereine, dès l'arrivée de Bonaparte à Paris (24 vendémiaire, 16 octobre). Son passé militaire devait lui faciliter un accès près de Bonaparte, qui aimait les artilleurs; son rôle politique piqua la curiosité du futur dictateur, qui interrogeait Rœderer etVolncy surla faction d'Orléans. Laclos avait encore de nombreuses liaisons, possédait de plus nombreux
secrets; son expérience et sa souplesse étaient incomparables. Journaliste, il offrit sa plume et dut contribuer heureusement à la littérature du coup d'Etat.
Pour un homme de sa trempe, l'occasion était belle, même à 58 ans, de profiter de ce nouveau sourire de la fortune. Laclos souffrait dans sa tendresse, dans son orgueil intime, de la gêne où se débattait sa famille et du renom douteux que sa politique et son roman faisaient, en somme, planer sur elle. 11 lui fallait un emploi plus brillant, pour répandre chez les siens un peu de confort, élever dignement ses enfants, pour procurer à cette femme tant aimée, si jeune encore, qui parle de « son impérissable santé », les plaisirs d'un âge dont il n'avait plus les ardeurs, et ce dernier bienfait des vieux époux, la considération, qui devait rouvrir aux siens les premiers rangs de la société. Sans doute, il eût obtenu sans peine du Premier Consul une place administrative plus en vue, que celle où il végétait depuis cinq années, et qui eût assuré à sa vieillesse l'aisance et quelque éclat. Mais sous la cendre des anciennes années et des illusions mortes, l'ambition couvait encore dans ce cœur, qu'elle avait si longtemps possédé. Il était militiiire dans l'âme et la gloire militaire était celle qu'il avait toujours rêvée. A l'heure où la justice distributive s'installait enfin au gouvernement, au moment où le Premier Consul faisait appel à tous les concours et replaçait chaque homme à son rang, ne serait-il dans ses mains puissantes qu'un secrétaire docile ou un libelliste à gages? Quand la Révolution, dont il avait été un des premiers ouvriei^s, s'épanouissait enfin sur le monde, assisterait-il indifférent et l'âme aussi froide que la figure à sa magnifique éclosion ? La guerre
actuelle lui paraissait « partie intégrante » de la Révolution. Bonaparte allait inaugurer « la plus » brillante époque de Thistoire de tous les siècles .»- Laclos Tavoue : il ne peut se résoudre à être «annulé » entièrement et a ne concourir en rien à cet » accomplissement de tous ses vœux. » C'était la guerre à présent qui donnait Téclat prestigieux, les fortunes subites, les gloires impérissables. Laclos voyait à la tète des armées ses cadets de Vancicn régime ; les autres étaient des soldats de fortune, dont beaucoup n'avaient pas trente ans. Dans ces temps épiques, Fauteur des Liaisons dangereuses avait plutôt Tâge d'im grenadier que celui d'un général ; n'importe cet ambitieux incorrigible demande à rentrer dans le rang.
Au commencement de vendémiaire, il avait fait près de Dubois-Crancé, Ministre de la Guerre, une démarche pressante, avec l'appui d'Alquier et de Lacombe Saint-Michel. Un arrêté de ce mois le nomma général de brigade dans la ligne et Tadniit au traitement de réforme de son grade. Ce n'était qu'un premier pas. Un mois après le coup d'Etat, le 5 décembre, il adresse à la fois une nouvelle demande au Ministre Berthier et une pétition au Premier Consul. 11 rappelle ses services de TAncien Régime, les événements de 92, ses travaux techniques, son emprisonnement. Depuis cinq années, sa santé s'est rétablie. 11 réclame un poste actif et sa réintégration dans rartillerie. S'il a diffère sa demande jusqu'à ce jour, c'est, d'après lui, qu'il attendait que le Comité d'Artillerie ait été à même de faire connaître au Ministre le résultat de la dernière expérience faite à Vincennes, sur sa proposition. Laclos, depuis sa prison, n'a pas en effet cessé de travailler aux <( boulets creux ». Il est vrai que
pendant ce temps, Fabre, devenu général, rivalisait avec lui. La dernière expérience a été concluante. Trente coups ont été lancés au polygone de Vincennes contre une batterie terrassée, avec des pièces de 12 et de 16. Neuf l'atteignirent. La commission d'expérience a reconnu qu'ils l'auraient mise dans l'impossibilité de tirer et proclame le nouvel essai avantageux, dans la défense des places et même dans l'attaque. Laclos triomphait, mais Fabre protesta. « C'est à Meudon », écrivit-il au premier Inspecteur <jlénéral d'Aboville, « pendant les années III et IV » que j'ai pu réussir à perfectionner le tir de ce » mobile au point où il est maintenant, qui est tel » que son usage est aussi facile que celui du boulet » plein, qu'il parcourt une aussi grande ampli- » tude.... Vous savez, général, combien ces recher- » ches m'ont coûté de peines, de dangers et d'acci- » dents et qu'elles me laissent une infirmité incu- » rable, suite d'une maladie que j'y ai prise \ »
Les bureaux prirent parti pour Fabre et quand la demande de Laclos leur parvint, ils lui furent nettement défavorables. Dans un rapport au Ministre, daté du 24 décembre, le directeur d'artillerie Andréossy rappelait les conditions invariables, qui n'avaient pas cessé de régir l'état des officiers d'artillerie, et grâce auxquelles l'intégrité de ce corps d'élite s'était maintenu pendant toute la période révolutionnaire. D'après lui, en bénéficiant d'une exception regrettable, Laclos ne pouvait rentrer dans l'artillerie qu'avec le grade de capitaine, qu'il y avait; encore porterait-il préjudice aux officiers de ce grade sur lesquels il viendrait prendre rang, malgré leur constante activité aux armes. Berthier, en reli-