‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 150 sur 168 · CORRESPONDANCE AVEC M- RICCOBONI · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE AVEC M- RICCOBONI

besoin de prévenir contre les crimes, tout le monde en conçoit de l'horreur. Mais des règles de conduite seront toujours nécessaires, et ce sera toujours un mérite d'en donner. Vous avez tant de facilité, monsieur, un style si aimable ! Pourquoi ne pas les employer à présenter ces caractères que Ton désire d'imiter. Vous prétendez aimer les femmes ? Faites-les donc taire, appaiser leurs cris et calmer leur colère. Vous ne savez pas, monsieur, combien vous regreterez un jour leur amitié; elle est si douce; elle devient si agréable à votre sexe, quand les passions amorties lui permettent de ne plus les regarder comme l'objet de son amusement. Les hommes s'estiment, se servent, s'obligent môme, mais sont-ils capables de ces attentions délicates, de ces petits soins, de ces complaisances continuelles et consolantes dont l'amitié des femmes fait seule goûter les charmes. Changez de sistème, monsieur, ou vous vivrez chargé de la malédiction de la moitié du monde, excepté de la mienne, pourtant. Car je vous pardonne de tout mon cœur, et je vous excuserai même, autant que je le pourrai sans me faire arracher les yeux. J'ai l'honneur d'être, monsieur.

Votre très humble et très obéissante servante

RiCCOBONÏ.

Vendredi, 19 avril 1782.

Vous croire dispensée de me répondre, Madame, et vous donner mon adresse, c'est dénotter une petite contradiction; mais désirer de recevoir de vos lettres, et ne vous pas donner le moyen de me les faire parvenir, en eût été une autre. Forcé de choisir, j'ai préféré, je l'avoue, le parti de mes désirs à celui de mes craintes. Ce que je ne voulois pas devoir à mon indiscrétion, j'espérois l'obtenir de votre politesse; et il est si difficile de s'arrêter dans ses désirs que je souhaite actuellement mériter qu'au moins par la suite

votre politesse ne soit plus le seul motif de votre correspondance. Je m'attends encore que cet espoir sera déçu, et rependant si je connaissois quelque moyen pour qu'il ne le fut pas, je n'en négligerois aucun. C'est toujours même conduitte, comme vous voyés; et que ce soit votre faute ou la mienne, j'ai bien peur de ne pas me corriger. Je ne peux pas même gagner sur moi de ne pas trouver une privation dans votre silence! Et cependant je me rappelle fort bien d'avoir entendu, comme vous dittes, Madame, parler de vous à ma grand'mère; j'en parle même encor tous les jours avec mon père, qui n'est plus jeune ; et pour tout dire, je ne le suis plus moi-même; mais nos petits-neveux parleront aussi de vous à leur tour ; et si après vous avoir lue, ils ne regardoient pas comme une privation de ne plus avoir à vous lire, j'estimerois bien peu le goût de la postérité. Je vous pardonne de me trouver ces torts par le plaisir que je trouve à m'en justifier; il n'en est pas de même de ceux que vous trouvés à mon ouvrage. Une longue justification est si près d'être une justification ennuieuse, qu'il ne faut pas moins que le cas infini que je fais de votre suffrage, pour me donner le courage de revenir sur ces objets.

Je conviens avec vous. Madame, que totUes les campagnes n'offrent point V aspect d'un joli paysage^ et que c'est au peintre à choisir les vues quHl dessine. Mais si quelques-unes nous plaisent par le choix des sites riants, rejetterons-nous entièrement ceux qui préfèrent pour leurs tableaux les rochers, les précipices, les goufres et les volcans ? et la paisible habitante de Paris sera-t-elle authorisée à repro(!her au peintre du Vésuve de calomnier la nature? Mais quoi! le même pinceau ne peut-il pas s'exercer tour à tour dans les deux genres? Si je m'en souviens bien, Vernet fit son tableau de la tempête avant celui du calme, et l'un n'a pas nui à l'autre.

Ce n'est pas que pour mon compte, je m'engage à courir l'autre carrière. Hé! qui osera se croire le talent nécessaire pour peindre les femmes dans tous leurs avantages! pour rendre comme on le sent, et leur force et leurs grâces, et

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leur courage et même leurs faiblesses ! toutes les vertus embélies, jusqu'aux défauts devenus séduisants! la raison sans raisonnement, l'esprit sans prétention! rali^inilmi de îa tendresse et la réserve de la modestie, la solidité de l'âge mùr et Tenjouement folâtre de l'enfance! quû sais-je... Mais surtout comment ne pas laisser là le table.ui, jKtur courir après le modèle? Rousseau osa fixer Julie; il essaya de lu peindre; il porta l'enthousiasme jusqu'au délire, et \\n^\ fois cependant il resta au-dessous de son sujet.

Sans doute, une femme née avec une belle àîiie, un foeur sensible et un esprit délicat, peut répandre sur le portrait c|u'elle trace, une partie des charmes qu'elle possède; elle jouit dans son travaille d'une paisible faiililé; elle ne fait en quelque sorte que donner une contre-épreuve d'elle* même. Mais quel homme assés froid peut faire une étude tranquille d'un modèle enchanteur? quelle main ne sera pas tremblante? quels yeux ne seront point troublés ?... Et si cet homme impassible existe, par là méiiie^ il ne fera qu'une image imparfaite; dans son tableau s^nus vie et sans chaleur, je ne retrouverai plus la femme qu'il faut aimer : celle-là ne peut se reconnoître qu'aux transports f|u'elle excite, et celui qui les ressent s'occupe-t-il k les peindre.

Vous voyés. Madame, combien je suis loin encore de faire taire les femmes, d'appaiser leurs cris et de calmer leur colère. Heureusementj'avois déjà quebjues*unes d'elles pour amies, et m.on criminel ouvrage ne m'a point encore attiré leur m^alédiction. Je me rappelle à ee Btijet un mot de Julie, qui disoit en parlant de Dieu : a Les réprouvés, » dit-on, le haïssent; il faudroit donc qu il ni'empéche de » l'aimer». J'ose dire comme elle. Je mets trop de prixfkrumi* tié des femmes, pour ne pas espérer de la conserver, peut* être même d'en obtenir encore. Pour vous. Madame, il y auroit sûrement de l'indiscrétion à vous demander plus que de l'indulgence... je sens qu'il faut m'arréter icy pour ne pas toml)er encor dans une petite contradiction.

Cette longue lettre ne répond, comme vous \v>yH, qu'à une partie de la vôtre, et je n'ai même dit encor qu une partie de mes raisons sur les objets dont ] ai ^i\x\t^ 'S\ voua

craignes un second volume, il sera nécessaire que vous me le fassiés sçavoir bientôt.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Cette lettre n est, Madame, que la continuation de celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a quelques jours. Il me semble que votre silence me donne le droit de poursuivre, et j'en profite pour éclairer les objets qui me restent à traiter avec vous.

Je n'ai point prétendu charger Tartuffe d*un désir incestueux. Si je n'ai pas désigné Marianne par le mot de cette fille, c'est qu'écrivant sur un sujet si connu, j'étois assuré d'être entendu ; c est de plus que je ne prétendois pas apprécier le péché, mais seulement le procédé; or Faction considérée sous cette face et relativement à Orgon me paroit absolument la même. Il n'en est pas moins vrai que l'expression n'est pas exacte, et j'aurois dû dire : de séduire la femme de l'hoinme dont il épotisait la fille. Je me permets à mon tour une observation sur ce que vous me dittes de cette pièce ; c'est cpie Tartuffe n'est point puni par les loix, mais par Tauthorité. Je fais cette remarque parce qu'il me semble que le droit du moraliste, soit dramatique, soit romancier, ne commence qu'où les loix se taisent. Molière lui-même paroit si bien de cet avis, qu'il a pris soin de mettre à l'abri des atteintes de la loi jusqu'à la donation irrégulière d'Orgon à Tartuffe. C'est qu'en effet les hommes une fois rassemblés en société n'ont droit de se faire justice que des délits (jue le gouvernement ne s'est pas chargé de punir. Cette justice du public est le ridicule pour les défauts, et l'indignation pour les vices. La punition de Tartuffe n'est-ellc même qu'une suite de l'indignation du prince ; et le châtiment est motivé sur d'autres actions que celles qui seront passées durant le cours de la pièce.

Mais combien cette salutaire indignation publique n'estelle pas utile à réveiller sur les vices en faveur desquels elle

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