‹ Un acteur caché du drame révolutionnaire, le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803, d'après des documents inéditsChapitre 70 sur 168 · La Fayette, lU, pp. 427 et suiv · texte numérisé non relu

La Fayette, lU, pp. 427 et suiv

» ses ordres, li est inutile d'entrer dans le détail des » circonstances qui vous ont divisés. M. de La » Fayette croit qu'il ne convient ni à vous, ni à lui » que vous retourniez à Paris avant la fln de la » Révolution ; et comme vous ne pouvez y être que son » ennemi, il doit franchement vous le déclarer et » vous dire, Monseigneur, qu'à Tinstant de votre » débarquement il vous regarde comme tel et que » si vous arrivez à Paris, son intention est de se » battre le lendemain matin avec vous et de s'en jus- » tifier le même jour à la barre de l'Assemblée » nationale. Cette déclaration ne doit être faite au » prince que la veille de son départ, ou même lema- » tin, s'il part dans la soirée. »

Le général croyait ainsi mettre son épée entre la Révolution et la démagogie. C'était l'idée simpliste d'un héros ; mais cet émule de Washington n'avait trouvé qu'un procédé de frondeur. D'accord avec la Cour, il suscita encore de nombreux libelles qui s'abattirent comme une pluie sur le malheureux duc. Le prince y est communément traité d'escroc, d'assassin, de monstre contre nature, de traître vendu aux Anglais. Avec !'« infernal Laclos», Shée, « le perfide » Irlandais «etForth, « qui en remontrerait à Machia- » vel lui-même », il complote à Londres la chute de la royauté, le morcellement de la France et s'apprête h fondre sur Paris. Les journaux anglais, en l'engageant à rentrer en France pour ne pas manquer plus longtemps à son parti, donnaient du crédit à ses accusations. C'est ainsi que ce prince, qui n'avait que l'immoralité et la légèreté de son siècle, avec tous les préjugés de son rang, commençait de devenir, selon le mot de Talleyrand, « le vase où l'on a déposé les ordures de la Révolution ».

Mais ce n'était là que des coups trop faciles à parer. La Fayette dirigea contre la « faction *> une machine de guerre autrement redoutable. Dès le. 21 octobre, la commune de Paris créa un comité de recherches; le 23 novembre, elle dénonçait au Chfttelet les attentats de Versailles. La Fayette avait prudemment borné la dénonciation au massacre des gardes des corps et à l'irruption faite au châtenn le matin du 6 octobre. Mais tout se tenait dans ces sanglantes journées: les piques avaient servi d'instruments à la politique ; derrière la demoiselle Tliéroigne de Méricourt, ou Nicolas, Thomme à la grande barbe, on pouvait atteindre tout le personnel révolutionnaire et La Fayette lui-même aurait pu se trouver dans le cas d'être pendu. Le premier témoin futPeltier: il réédita toutes les accusations de son |iam* phlet et, en ouvrant l'instruction, lui donna une singulière ampleur. L'alarme se répandit pariiii les députés ; une foule de témoins étaient entendus. L'instruction se poursuivait dans un inquiétant mystère. Dans une lettre du 22 avril, adressée Sfin» doute à Biron, le prince s'efforça d'établir qu*il était resté le 5 au Palais-Royal et n'était arrivé à Veis li Iles dans la matinée du 6, qu'au moment où le Roi se décidait à se rendre à Paris. Cependant les attaques contre lui se multipliaient. On saisissait ses lettres ; on perquisitionnait chez ses fournisseurs. Une déposition, aussi peu vraisemblable d'ailleurs que calomnieuse, le représentait gravissant l'escalier du château à la tête de la populace, et lui montrant du doigt rappartoiuent de la Reine. On répondait en même temps qu'il ne rentrait pas à Paris par peur des provocations de La Fayette. Les Lameth et Mirabeau désiraient son retour. Biron faisait appel à son honneur. Montmorin, en lui refusant des instructions précises ne laissait à

son absence Tapparence d'aucune excuse. Il s'agissail de savoir s'il a^ait peur de se battre et d'être jugé ^

Le malheureux s'e\alt;iit comme une bête traquée. Sa haine contre Marie-Antoinette s'avivait. Il se croyait sincèrement la victime des manœuvres abominables de la Cour. Il allait h l'ambassade de France pour y déclarer que le parti ministériel commençait à prendre trop d'influence et a corrompre l'Assemblée ; que celle-ci avait insulté le peuple, en accordant le douaire de la reine à l'unanimité. 11 échangea des lettres fort vives avec La Luzerne et Montmorin au sujet de Menou, accusé, d'ailleurs à tort, de lui avoir écrit pour déterminer son retour, en lui peignant la France dans l'anarchie et le gouvernement à la veille de la banqueroute.

Cependant tout Paris s'occupait avec une impatience fébrile delà grande cérémonie delà Fédération, fixée au 1 4 juillet. C'était encore là une grande idée de

1. Monjoie (III, p. 71) cite une lettre de Laclos à Latouche. qui. dit-il, serait tombée entre les mains d'un de ses amis : « Monsei- » g-neur savait avant votre lettre que le CluUelet instruisait i> l'affaire du 6 octobre. 11 vous cbarf^e de prévenir immédiatement » MM. Dupont et Quatremère, que vous gagnerez facilement en vous » concertant avec M. de Mirabeau, qui peut tout éluder. Rappelez- » vous surtout que ce n'est que par le discrédit et l'a^'ilissement de » M. de La Fayette que Monseig-neur triomphera. Il faut tout employer » dans de pareilles circonstances. Monseigneur vous charge de • w faire un emprunt de 1.500.000 livres, dont la garantie est chez )» M. Brichard, notaire, que vous connaissez. Le moyen que M. le » duc d'.Aiguillon propose est infaillible ; n'épargnez rien pour » rappeler l'amour du peuple ; priez Madame la Duchesse de se r> montrer de temps à autre. Pendant ce tem]>s. MM. de Mirabeau M et Chabroud justifieront publiquement Monseigneur et donneront w du nerf à ses projets pour annihiler totalement la Cour. Dites ii » M. de Ferrier de continuer le mémoire d'instruction contre M. de » La Fayette et le Chàtelet ; il est très captieux et prendra dans le » public. Enfin triomphez des juges et du Chàtelet par présenU. » par douceur, ou en ameutant contre eux ; la crainte les décidera,

» Signé : le Chevalier Laclos. »

LaFa\etle;il se flattait de présider à la réconciliation définitive de tous les Français dans un même serment prêté à la constitution. Tous les princes du sang avaient été convoqués et Ton espérait que le comte d'Artois et le prince de Condé saisiraient cette occasion de rentrer en France. La Fayette attachait la plus grande importance à retarder jusqu'après cette date le départ du duc d'Orléans, s'il n'était plus possible de le conjurer. Il fallait à tout prix écarter de cette fête touchante et pacificatrice une chance, d'après lui si grande, de troubles et de discorde. Le prince pouvait-il accepter, d'autre part, seul de toute la famille royale, de rester éloigné de cette solennité nationale? L'assemblée des milices empruntait d'ailleurs aux bruits de guerre une importance militaire. Tel était son désir de prouver sa bonne foi, qu'il avait pris soin, peu de temps auparavant, d'aller faire à M. de La Luzerne un « éloge pompeux » de La Fayette, qu'il connaissait fort peu, assura-t-il, mais considérait, en toute justice, comme la meilleure garantie de l'ordre à Paris. L'erreur de la cour avait été de Facculer au déshonneur public : on le heurtait par le seul côté de son caractère qui présentât quelque consistance: l'orgueil de son rang. Le prince de Galles vint à son tour lui démontrer avec chaleur la nécessité de son départ. M. de La Luzerne soupçonna qu'il n'était à cette occasion que l'instrument des desseins du ministère anglais, qui espérait ainsi transformer en un jour de désordre la fête du 14 Juillet. «Je pense, écrit-il, que n'écoutant que » des bruits populaires et se couvrant du prétexte >) du plus tendre intérêt, c'estdansdes vues fâcheuses » pour nous que M. le duc d'Orléans a été vivement » sollicité par M. le prince de Galles de retourner » à Paris à cette époque. »

Le 25 juin, le due écrivit au Roi, pour lui annoneer qu'il quitterait Londres le 3 juillet. « Je me » félicite surtout, déclarait-il, de me trouver à ce » jour mémorable , où la France entière viendra » offrir son tribut de respect et d'amour au meilleur » et au plus grand des rois. » C'est à ce moment que la Cour consulta Mirabeau. Il fit entendre comme toujours des conseils pleins de force et de sens: « Il faut, dit-il, traiter assez bien le duc d'Orléans » pour qu'il n'ait pas le droit de se plaindre ou » l'anéantir... Son parti n'est plus qu'un fantôme et » ne peut s'étayer que des Jacobins. S'il a des liai- » sons avec la Cour, les Jacobins se défieront, ou les » Jacobins se perdront ; n'en faites pas un persécuté... » On ne sait pas jusqu'à quel point, dans des événe- » menls que Tanarchie nous préparc, il sera néces- » saire de présenter pour oriflamme le nom d'un » prince de la famille royale et de l'enlever aux » factieux... Le duc est incapable et méprisé. Que » craindre d'un tel homme?... Le servir c'est l'affai- » blir; le ménager, c'est le tuer lui et son parti... » Qu'il soit donc bien reçu à la Cour ! Cette marque » de la bonté du Roi l'enchaînera ; sa paix avec la » Cour ôtera toute apparence aux Jacobins de s'en » emparer. La crainte de perdre ses apanages dans » un bouleversement total le retiendra et si La Fayette » éprouve un embarras de plus, je ne vois pas grand » mal à cela*. »

Le 3 juillet au matin, jour annoncé pour le départ, M. de Roinville se rendit suivant ses instructions chez le duc d'Orléans, accompagné de M. de La Luzerne. La Fayette avait toutefois renoncé à une

1. Corr. de Mirabeau et du comte de la March. Note de Mirabeau, du 1" juillet.

provocation, qu'il jugeait sans doute à présent iin|*H-

litique et inefficace. Son envoyé fut reçu pai le

prince avec hauteur et dédain. « Monseigneur,

» commença-t-il, je suis chargé par M. de LaFayclle,

» mon général, de vous supplier et de vous décider

» par tous les moyens possibles, à remettre à undi'^hii

» peu éloigné votre retour à Paris. — Monsieur,

» interrompit le duc, ceci n'est point en mon [inii-

y> voir. J'ai écrit au Roi à ce sujet, et, en conséquence

» pris congé du roi d'Angleterre. — J'ai Tordre de

» vous dire. Monseigneur, que vous courrez les plus

)^ grands dangers si vous partez d'ici ; Ton vouis linil

» il Paris; même, dans la garde nationale, t^viste

» contre vous un puissant parti, que mon gén/ral

» ne pourra contenir; d'après ses informations |>;u-

» ticulières, les gardes du corps ont le dessein

» d'attenter à votre vie. — Ces dangers ne pourraient

» que presser mon départ. Les gardes du corps sont

» de beaux et braves gentilshommes ; je les vnm

» honnêtes gens et n'ai point d'inquiétude sur leurs

>• desseins à mon égard. — L'état de l'opinion esttell(\

» insista Boinville, queM.de La Fayette devrait, à s^n

» grand regret, se déclarer votre ennemi; si vous

» vouliez bien remettre de cinq à six semaines \(i|re

» départ, il s'engage à vous préparer la réceptiiui la

» plusbrillante. — Bien obligé, réponditironiquemeni

» le prince, mais en voilà assez ; je crois qu'il ) v;i

)) de mon honneur d'être à Parisle 14 juillet. — Votre

» résolution est terrible ; vous allez bouleverser Paiis

» et tout le royaume ; les troubles qui seront sonte-

» vés en votre nom, mettront peut-être la vie même

» du roi en danger ». Boinville avait réservé \muT

la fin son grand effet : « M. de La Fayette, dit-il, n\\}

» donné un extrait des dépositions faites contre vous

» au Châtelet et m'a prescrit de vovig prier d en

» prendre connaissance à la condition de bien \ou » loir les lui rendre ». Le prince reçut le document et pria Boinville de passer dans une salle voisine. « Voici vos papiers, Monsieur, dit-il, en le rappe- » lant; je n'ai en v(?rité pas le moindre désir de le<i » conserver. Je viens de causer avec TAmbassadeur » et je ne crois pas possible de retarder mon dépari » au delà du moment précis où je puisse arriver à » Paris pour le 14 juillet, c'est-à-dire au delà du 11» » à moins qu'avant cette date je reçoive un ordre » contraire de TAssemblée nationale ». Il ajouti qu'il gardait d'ici là sa liberté d'action, mais qu'il préviendrait La Fayette de toutes ses intentions. Boinville observa encore, avant de sortir, que La Fayette avait suspendu trois mois auparavant les poursuites du Châtelet contre lui. « Je ne l'en remercie pas, bien au contraire », répondit le duc, et il congédia sans façon son visiteur, en le plaisantant sur l'inutilité de ses déplacements ^

Aussitôt après cette entrevue, le duc adressa au Roi et à La Fayette une note qu'il chargea M. de Latouche de lire à l'Assemblée. Il y exposait qu'il avait, en quittant Paris, sur les instances de La Fayette, pensé contribuer au rétablissement de l'ordre ; que la calomnie avait été sa récompense ; que n'étont plus utile à Londres, il croyait devoir, sauf un ordre contraire de l'Assemblée, reprendre sa place parmi ses collègues. Cette lecture eut lieu dans la séance du 6 juillet. La Fayette vint donner des explications embarrassées sur la démarche de Boinville et se couvrit par une espèce d'apologie. Biron insista avec énergie pour que le duc d'Orléans, qui avait tant fail pour la liberté, put venir se justifier des accusations

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