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VOCATION DU PERE DE CARHEIL

Etienne de Carheil naquit dans le diocèse de Vannes, probablement le 20 novembre 1633. Les catalogues de la Compagnie portent qu'il est Vannetais, et le font naître à la date du 20 novembre 1633 ou du 10 novembre 1634. Le Père de Carheil, qui eut plus tard recours à son père pour savoir s'il n'était pas né le 18, a pu donner au noviciat des renseignements inexacts, et les secrétaires ont pu faire des erreurs de chiffres. Une chose est certaine : c'est qu'il fut baptisé le 23 novembre de l'an 1633 ; car les registres de la paroisse, retrouvés non sans peine, ne laissent aucun doute. Les papiers de famille, qui ne parlent que du fils aîné ou des enfants qui furent présents à son mariage, ne mentionnent pas Etienne, et l'on pouvait croire qu'Etienne était sorti d'une autre branche. Mais l'extrait de baptême nous apprend que « Estienne de Carheil,

escLiyer, » est bien « le tils de seigneur François de Carheil et de damoiselle Jeanne de la Bouexière, sa compagne, seigneur et dame de la Guischardais. » Il naquit donc au château de la Guichardmje en la vieille paroisse de Carentoir, sur les contins des diocèses de Rennes, Vannes et Saint- Malo. Sa famille tirait son origine des Castello, illustre famille du Piémont, d'où sont sortis les comtes de Sauffraye et les Bouëxel, alliés aux comtes de Cornouailles. Elle est en Bretagne, vers 1400, dans la paroisse de Genrouet, évèché de Nantes, où le premier seigneur de Carheil porte le nom de Macé. C'est après 1545 qu'elle s'établit à Carentoir, dans la seigneurie de la Guichardaye qu'Ollive Le Bourg, dame de Villeneuve, apporte en dot à François de Carheil. Leur devise est absolument bretonne : Plutôt la inort que le déshonneur ; Potius moin quanifœdari. Les lettres du P. Etienne prouveraient, à elles seules, que la piété, qui donne la force de préférer la mort à la souillure, était héréditaire au manoir de la Guichardaye.

C'est là, dans cette noble et chrétienne famille, dans ce château qui domine au loin les gracieux coteaux de Carentoir, c'est là qu'Etienne fut élevé pieusement. Quel chrétien que son père! et quelle chrétienne que sa mère ! Nous en avons la preuve dans les paroles du missionnaire : il ne sait comment les remercier pour la pieuse éducation qu'il a reçue. « Oui, mon père, je vous en )) remercie de toute la force et de toute la

» substance du cœur que j'ai reçu de vous et de w ma chère mère. » (Lettre de 1673). « Je me » sens obligé de vous remercier ici, mon aimable » père, avec ma très chère mère, de ce que vous » ne m'avez jamais donné, ni l'un ni l'autre, ^) aucun mauvais exemple qui pût me détourner » de l'amour de mon Dieu... La tendresse de la » reconnaissance me fait couler les larmes des » yeux en écrivant ceci. « (Lettre de 1675). L'admirable piété d'Etienne fut puisée à bonne source. On aimerait à savoir en quelle ville Etienne ht ses études. A Vannes et à Rennes, les Jésuites avaient des collèges florissants, à égale distance de Carentoir, avec égales difficultés pour les voyages. Une lettre du P. Etienne diminue un peu nos doutes; elle nous apprend que René, son frère, était au collège de Rennes. Ce détail n'est pas insignifiant, car la vocation d'Etienne en est éclairée. Il est vrai qu'il hésita entre la Compagnie de Jésus qui dirigeait le collège de Rennes et les Bénédictins établis, tout près de Carentoir, dans la célèbre abbaye de Redon. Mais son choix s'explique ; on comprend qu'il n'ait pas suivi son oncle Guillaume, bénédictin dans l'abbaye de Prières, quand on le suppose dans ce collège où les Jésuites comptaient en 1641 près de 1500 élèves, quand on songe que ce collège était encore tout ému et tout embaumé du passage d'un missionnaire à moitié martyr. Le P. Isaac Jogues venait de traverser Rennes en janvier 1644 : on avait entendu, non sans frémir ni pleurer, son liéi'oïque

et terrible histoire; on avait contemplé et baisé les cicatrices de ses mains, la trace des morsures faites par les sauvages du Canada; et l'enthousiasme était dans les âmes autant que la pitié dans les cœurs. Etienne, qui avait dix ans passés, a-t-il vu ce touchant spectacle? Au moins pouvonsnous dire qu'il en a plus d'une fois entendu l'éloquent récit, qu'il en a, par contre-coup, ressenti les émotions, et que sa jeune âme a trouvé, dans cet heureux collège, la première idée du Canada, le premier mouvement de la grâce apostolique. Cinq ans plus tard, le Père de Brébœuf était horriblement massacré par les Iroquois. Etienne avait quinze ans; il était à Rennes; nul doute qu'alors le Canada n'ait apparu à son âme ardente comme le Calvaire où son Dieu le conviait à mourir. Quoi qu'il en soit, la vocation religieuse dans la Compagnie de Jésus se manifesta de bonne heure et le désir d'être missionnaire au Canada ne tardera pas à se montrer impérieux. Etienne n'avait pas encore atteint sa vingtième année qu'il s'en allait â Paris, non pour y faire, avec son frère aîné Gervais, les exercices, (sans doute, les études), que rêva d'abord son père, mais pour s'y livrer seul à « d'autres exercices que ceux auxquels on le destinait ». Les curiosités de Paris n'arrêtèrent pas longtemps ce breton dédaigneux des frivolités humaines, cette âme élevée « qui ne souhaitait que la maison du « Noviciat. « Malgré les catalogues de Rome, nous croyons, d'après les catalogues de Paris

et le Répertoire du Clergé Canadien par le Père Martin, qu'il fut admis, non le 3 octobre 1G53, mais le 30 août 1652; la preuve en est que, d'après sa troisième lettre, ses premiers vœux datent du l*''" septembre. « Je fus présenté par un » de nos Pères au nombre des novices comme » parmi des anges visibles, près desquels j'oubliai » tout ce qu'il y a sur terre pour n'être plus uni- » quement qu'à Dieu. » (Lettre de 1673). La grâce ne saisit pas à demi cette énergique nature, ni lentement et comme pas à pas : avec une grande force et d'un seul bond, semble-t-il, elle prit toute sa proie, et cette noble proie n'a pas l'air de s'être débattue : « Dès le moment que je me » donnai à Dieu, il sembla aussi se donner tout » à moi. Il répandit ses grâces sur moi avec tant » d'abondance et me donna un mépris si uni- » versel de tout ce que les hommes estiment le » plus, que je n'ai jamais eu la moindre pensée )) de retourner au monde et de reprendre ce que » j'avais quitté. » Nous ne savons si les autres novices méritaient bien d'être appelés des anges visibles ; mais le Frère Etienne parle déjà, pour sa part, comme un chérubin tout enflammé d'amour, et cette flamme, au lieu de s'éteindre ou de s'amoindrir, ira grandissant et ne cessera de devenir plus ardente.

Le Frère de Carheil n'eut pas le temps d'achever au noviciat ses premières épreuves. Un professeur de cinquième, ou, comme on disait alors, un Régent de Cinquestrc, vint à mourir au collège

d'Amiens. Il fallait un talent tout prêt pour le remplacer, et c'est le Frère Etienne qui fut choisi : on avait eu le temps de le deviner, ou bien les notes, venues d'un collège de la Compagnie, avaient fait connaître ses aptitudes. Six mois plus tard, il faisait ses premiers vœux. Nous ne voulons pas déflorer ses lettres par trop de citations; mais nous ne résistons pas au plaisir de citer cette belle période où le professeur de rhétorique ne cache pas trop l'écrivain : « Je fis mes » vœux de toute l'étendue de mon cœur, de toute » la plénitude de ma volonté et de toutes les » forces de mon àme, en m'engageant irrévoca- » blement à une pauvreté, chasteté et obéissance » perpétuelle dans laquelle je veux vivre et )) mourir, afin qu'étant privé de tous les biens » temporels par la pauvreté, de tous les plaisirs » par la chasteté, de toutes mes inclinations par )) l'obéissance, je n'aie que Dieu pour mon unique )) bien, pour mon unique plaisir, et pour unique » objet de ma volonté. »

Après une autre année de grammaire au collège d'Amiens, le Frère de Carheil enseigna deux ans la grammaire et deux ans les humanités dans le collège de Rouen « avec plus de » succès, dit-il, et de satisfaction publique de » toute la ville que je n'en pouvais souhaiter. » On voit le talent qui perce et se fait remarquer. La vaine gloire a déjà de quoi se repaître, surtout à cet âge on sa ^ anité n'est pas connue, parce qu'elle n'est pas senlie. Le Frère de Carheil,

au contraire, sentait vivement la louange qu'il trouvait exquise et délicieuse. Lorsqu'il eut fait sa troisième année de philosophie à la Hêche, étant professeur de rhétorique au collège de Tours, il éprouva plus forte cette redoutable tentation, et se persuada, selon ses aveux au P. de Charlevoix, qu'il risquerait de se perdre par les succès qu'il pouvait se promettre sur un théâtre plus éclatant. Il faut que son talent ait jeté un vif éclat pour que sa vertu s'en soit effrayée à ce point. Les preuves nous manquent ou ne sont pas suffisantes. La confiance de ses supérieurs qui le chargent des classes les plus difficiles, ou le nomment, pendant sa philosophie, préfet des pensionnaires philosophes, est un signe de valeur, surtout au milieu du grand siècle, mais ne donne pas la mesure de cette valeur. Les applaudissements du public, sans doute aux séances littéraires qu'organisait le jeune professeur d'humanités et de rhétorique, font soupçonner un mérite au-dessus du commun, mais restent suspects, comme les jugements de la foule en pareille circonstance. Les écrits du missionnaire permettent mieux de croire que les supérieurs et le public n'avaient pas tort de lui trouver un talent ]^lus qu'ordinaire.

Il nous- reste pourtant une pièce de vers latins d'après laquelle nous pouvons apprécier l'esprit du P. de Carheil et le goût de ses amis ou supérieurs. Il ne la composa pas au collège de Clermont (comme l'a pensé le P. Martin qui le

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