‹ Un admirable inconnuChapitre 3 sur 21 · IG · texte numérisé non relu

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suppose professeur à Paris, parce que c'est à Paris que la pièce fut imprimée), mais au collège de Tours, et c'est lui qui uous l'apprend : « De la » Flèche j'allai à Tours pour y enseigner la » rhétorique, et j'y fis un poème, sur la naissance » du Dauphin, qui naquit pour lors, que mes » supérieurs ayant jugé digne d'être imprimé à » Paris, je ne doutai nullement que je ne fusse )) obligé de vous l'envoyer comme un fruit de )) tout ce que vous ont coûté mes études, afin que » vous eussiez la consolation de voir que vous » ne l'aviez pas employé tout à fait inutilement. « La phrase est embarrassée; mais elle est comme traversée par un rayon de gloire et un naïf sentiment de complaisance filiale. Un poème, jugé digne d'être imprimé à Paris, et chez l'imprimeur ou l'architypographe du roi, Sébastien Cramoisy ! Un poème qui prouve que les études n'ont pas coûté trop cher! Nous l'avons vu à la Bibliothèque nationale : l'impression en est belle et sur beau papier; c'est un in-folio de douze pages! On dirait un petit chef-d'œuvre... 11 y avait de quoi flatter l'amour-propre d'un jeune auteur qui n'avait pas vingt-neuf ans et qui se contemplait magnifiquemont imprimé, ])our la prumièi'efois. Les bouffées de vapeur et les bouffées de gloire portent facilement à la tète, et facilement, quand la tète est jeune, on s'en grise. Le P. de Carheil eut cette impression, bien connue des poètes naissants, fussent-ils latins, et, douze ans plus tard, du fond des forêts iroquoises, il en écrivait à son père

dans les termes convaincus que nous avons rapportés.

Or, à vrai dire, son poème n'est pas un chefd'œuvre, ou c'est un chef-d'œuvre de professeur de rhétorique, de cette époque et de cet âge. Nous sommes en 1661 : la France et l'Espagne ne sont plus en guerre, parce que Louis XIV a épousé l'infante Marie-Thérèse d'Autriche, et ki paix est assurée, parce que Marie-Thérèse vient de mettre au monde le grand Dauphin. Là-dessus, grand émoi par toute la France et dans tous les collèges. Comment célébrer ce joyeux événement si plein d'espérance ? Le jeune professeur de Tours ne veut pas rester au-dessous de pareil sujet; il cherche, il interroge, il voit ce qu'on a fait en de semblables circonstances, et ne trouve qu'allégories et métamorphoses, comme au beau temps du P. Le Moyne... Et nous avons une Métamorphose !

» Par l'heureuse naissance du Sérénissime » Dauphin, le lys de France, parmi tant de » batailles souillé du sang des ennemis, est )) rendu à sa blancheur, ou sa couleur est rendue » au lys. Métamorphose etc. »

Le poème contient 260 hexamètres précédés d'un argument en prose. Les vers ont bonne allure et bonne coupe; ils ne manquent ni d'harmonie ni d'élégance et, pensons-nous, peu de professeurs de rhétorique de notre temps et de cet âge auraient cette verve abondante et nerveuse, ce latin pur et correct. Mais le fond reste médio-

ci*e. « Chaque i^euple a sa Heur; le lys est donné à la France par la bienveillance des dieux. Une si belle fleur excite la jalousie d'un peuple voisin, et ce peuple entend la couper par la racine ou du moins lui ravir sa blancheur éclatante. De là, une bataille où le sang coule à (lots. Le sang est bu en partie par la terre, en partie par le lys; à cela rien d'étonnant. Mais le lys en devient rouge, et c'est la merveille! Merveille douloureuse; mais qu'importe f La France est sûre de vivre, tant que la racine du lys ne sera pas coupée. Donc le vainqueur n'a pas besoin d'être inquiet ; il peut se contenter de sa brillante victoire. Louis ne s'en contente pas, lui qui volontiers consentirait à ce que son saur/ devint lait pour en blanchir le lys. Hélas ! c'est impossible, car « une » pourpre commune a teint leurs veines, » c'està-dire que son sang et le lys sont également rouges. Oui, la besogne est trop grande pour un mortel. Heureusement que l'amour triomphe de tout. Marie-Thérèse donne à Louis un enfant admirable qui boit son chaste lait et qui aime dès son berceau le lys royal de France... La paix est faite, et le lys redevient blanc. »

Ce genre païen et faux plaisait alors au public et triomphait dans les collèges. Le Père de Carheil s'y distingue, mais il en est victime. Son ferme talent, une fois hors du séjour des muses pédantes, s'en serait débarrassé, pour devenir naturel et demeurer chrétien à la façon de Bossuet. Avec ces lauriers et ces louanges, il arrive à Bourges vers

la tin de 1662 et mûrit sa pensée dans les saines et fortes études théologiques. La grâce divine, qui ne l'a point délaissé môme en ses faiblesses de vaine complaisance, inconscientes ou involontaires, le poursuit et le reprend avec plus de vigueur. « Comme cette ville (Bourges) est sous » la protection de mon cher patron saint Etienne, )) aussi je reçus pendant quatre ans des faveurs )) du ciel que je ne dois pas vouloir déclarer, et, » quand je le voudrais, je ne saurais les expli- » quer, puisqu'elles sont infinies et que la moin- » dre est préférable à tout ce que le monde fournit » de plus aimable à ceux qui se donnent éternel- » lement pour son amour. » On sent que Dieu s'est montré plus aimant et plus aimable que toute créature et tout rêve ; on devine qu'il s'est passé, entre Etienne et Jésus, des familiarités ravissantes, de « ces familiarités qui jettent jus- » qu'à l'excès dans la stupeur, » comme parle V Imitation. Le résultat de ces rares faveurs, c'est la vocation, chaque jour plus forte, plus impérieuse, qui le pousse au Canada. Il s'en ouvre à ses supérieurs qui le découragent ou voudraient le décourager ; l'appel est toujours le même. Il en écrit à son Général qui ne consent pas, parce que les supérieurs ont besoin de son talent : la voix divine appelle toujours. « J'avais toujours » été refusé, dit-il, et on me destinait toujours à » des emplois plus éclatants... » Mais quoi ! » Il ne pouvait éteindre le feu qu'il sentait brûler » dans son cœur, et tout ce que l'on faisait pour

)) réteindro ne servait que pour Tallumer de plus » en plus. )) Quel beau combat ! Les supérieurs ont de fortes raisons pour garder en France un talent qui promet tant de fruits ; ils vont jusqu'à lui montrer les emplois éclatants qu'on lui destine; et la vaine gloire, dans l'esprit du Père de Carheil, combat rudement avec eux : d'autre part, la crainte de périr à jamais dans l'orgueil, l'amour divin qui réclame d'héroïques sacrifices, je ne sais quelle vague vision d'un beau mjartyre, Dieu enfin ! et c'est Dieu qui l'emporte.

Il est bien regrettable que l'on n'ait pas conservé les lettres du Père de Carheil, dans lesquelles son àme ardente suppliait qu'on lui donnât les Missions, la sanglante Mission du Canada : comme elles devaient être éloquentes ! Le 2 mars 1666, le Très Révérend Père Général, enfin vaincu, écrivait à Bourges au P. Etienne de Carheil :

« Le zèle très enflammé, que marque votre » lettre du 17 janvier, me plaît extrêmement. » Aussi ne puis-je vous refuser la Mission du » Canada que vous me demandez avec tant d'ins- )) tance. Par lettre, aujourd'hui même, j'avertis » le Père Provincial de la permission que j'ac- » corde à votre Révérence. Il reste à vous » entendre avec lui du moment qui paraîtra le » plus opportun pour le départ. Que Dieu très » bon, par l'abondance de sa grâce puissante, » confirme et perfectionne en Votre Révérence » ce qu'il a déjà daigné faire si heureusement! »

Le même jour, le P. Jacques Bordier, Provincial, recevait Tordre de fixer le plus tôt possible le moment du départ ; car, disait le T. R. Père Général, « je n'ai certainement pas pu refuser la mission canadienne à son zèle très ardent. » Non, l'homme ne peut pas refuser ce que Dieu réclame, et la France dut céder au Canada le P. de Carheil qui était de taille à lui faire humainement tant d'honneur. On a vu des Religieux que la nouvelle d'un prochain départ pour les Missions faisait trembler et pleurer ; écoutons les transports d'un Saint : « Que ne puis-je verser » dans votre cœur, mon très cher père, la joie » que je sentis, lorsqu'on m'apporta cette heu- » reuse nouvelle, pour vous consoler ! Quelles » actions de grâces ne rendis-je point à mon » Dieu de ce qu'il m'avait choisi pour aller porter » les lumières de son Évangile aux nations )) infidèles, parmi lesquelles je pouvais espérer » de mourir pour lui et remplir par ma mort le » nom du premier de tous les martyrs qu'il m'a » fait donner par son Église dans mon baptême ! » Je courus aussitôt à notre chapelle ; je me » prosternai devant le Très Saint-Sacrement ; je » lui dis, pour le remercier, tout ce que le trans- » port de joie et un vif sentiment de reconnais- » sance me put suggérer; je me consacrai à lui » en qualité de victime, afin qu'il m'immolât au » salut des peuples pour la conversion desquels » il m'avait choisi ; je lui offris mon cœur, pour » les aimer du môme amour dont il les a aimés,

» mourant en croix, et pour ne craindre aucun » des dangers auxquels il faudrait que je m'expo- )) sasse; je lui offris ma langue, pour lui servir » d'organe dans la publication de toutes ses » vérités, ma tète, pour être hachée d'un coup » de hache selon leur coutume, mes veines, pour » verser tout leur sang jusqu'à la dernière goutte, » tout mon corps et toute mon àme pour tout » faire et tout souffrir jusqu'à la mort, dîit-ce » être, s'il m'en jugeait digne, pour être brûlé » tout vif au milieu des feux dont je savais qu'ils » faisaient mourir ceux qui les instruisaient ; » enfin je m'offris de toutes les manières possibles » et sans rien excepter de tout ce qui était en » moi. » On peut s'offrir aussi absolument et aussi joyeusement; mais est-il possible de mieux s'offrir? C'est le langage enthousiaste des premiers martyrs qui volaient à l'arène. Si le professeur avait gardé très vif le souvenir de ses triomphes, le missionnaire n'avait pas oublié les ardentes émotions du jour où fut connu son apostolat.

Quand même cette première lettre à son père nous eût fait défaut, nous aurions néanmoins quelques renseignements sur sa joie apostolique; car on a conservé, à la Bibliothèque de l'école Sainte-Geneviève, une lettre à Maître Frémont, scolastique de la Compagnie, dans la maison de Bourges. Elle est du 23 mars, au lendemain de l'ordination, et contient des révélations du plus grand prix. Le Père de Carheil annonce qu'il est prêtre. Après la décision du T. R. Père Général,

on s'est empressé de l'élever au sacerdoce et de préparer son départ. Il est ordonné, à Paris, le jour mêtne du P. de Bréhœuf, donc le 16 mars. Cette lettre, qui nous fait pénétrer dans son àme et l'éclairé d'une lumière si vive, nous prouve, encore plus, que le Canada est son rêve, que le martyre lui sourit, et qu"il ne porte pas en vain le nom du premier des martyrs. Mais le secret de cette ardeur nous est livré : le P. de Carheil aime l'Eucharistie d'un amour ardent et la veut « comme le caractère de son éternité ». C'est bien l'usage, en effet : quand le sang de Jésus-Christ, victime et martyr par excellence, est bu avec amour, il donne au sang chrétien des ardeurs héroïques, des impétuosités indomptables et comme l'instinct et le besoin du sacrifice. Le P. de Carheil aimait tendrement et ardemment la sainte Hostie et voulait qu'elle fût mieux aimée, fallùt-il, pour cela, trahir les mystérieuses faveurs dont il était comblé et qu'il aurait désiré tenir dans l'ombre. Son beau secret se dévoile en cette lettre si courte, si pleine, si précieuse. Car on devine les confidences faites au P. Frémoni. Après les premières paroles, il est visible qu'en ce dernier entretien des deux amis, il a été question du Canada, du prochain départ pour la terre où l'on a chance d'être martyrisé. Les paroles qui suivent nous font soupçonner que le P. de Carheil goûtait des joies délicieuses à la Table-Sainte et qu'il avait peut-être des clartés extraordinaires, certainement des grâces peu communes , puisqu'il

permettait à son ami de les révéler, dans l'espoir que l'amour de l'Eucharistie y trouverait de l'accroissement. Ainsi nous voyonsque la Communion, faite avec une rare tendresse, a été la force et la lumière du P. de Carheil : elle l'a arraché au monde où sa naissance et son talent lui promettaient des triomphes, à la France où sa destinée, même religieuse, eût été brillante. Mais donnons cette lettre qui mérite d'être méditée.

» Très cher Frère en Jésus-Chi-ist, » La Paix du Christ.

» Je suis prêtre, j'ai reçu le sacerdoce, le jour » même du Père de Brébœuf, l'apotre des Cana- » diens, dans la chapelle de Saint-Josse. C'est à » la Rochelle que pour la première fois, je sacri- » herai le corps de Jésus-Christ : plaise à Dieu » qu'un jour je sacrifie le mien et que j'imite le » sacrilice du grand Prêtre, le Seigneur Jésus, » qui fut prêtre et victime ! Souvenez-vous de la » nuit où je vous ai quitté et des choses que je )) vous ai conhées. Obtenez-moi la vie, la mort, » l'éternité, le nom, l'office eucharistique. Que » ce soit le caractère de mon éternité. Si quel- » qu'une des choses que vous avez entendues » vous semble de nature à pouvoir augmenter

» dans les autres l'amour de la très sainte Eucha- » ristie, je ne vous empêche aucunement d'en » parler. Adieu, et recommandez-moi à Notre- » Dame de Lorette.

» Très cher, tout vôtre en Jésus-Christ et » Marie et Joseph.

Etienne de Carheil.

des Scolastiques de la Compagnie de Jésus.

» Tours, 23 Mars.

» Recommandez-moi au P. Ministre, à MM. de la Thuillerie et Potier, et saluez-les de ma part. »

On remarquera que l'Eucharistie est bien le tout du P. de Carheil et que pourtant cet amour ne va pas seul, mais qu'il est accompagné d'une grande dévotion pour la Sainte Vierge Marie et pour saint Joseph. La vraie piété ne sépare pas ces trois noms que le P. de Carheil a soin d'unir dans sa signature.

Prêtre le 16 mars, il est étonnant qu'il n'ait célébré sa première messe que plus tard à la Rochelle où son vaisseau l'attendait. Était-ce l'usage que la première messe ne suivît pas l'ordination, atin que la préparation fût plus fervente ? Est-ce que le P. de Carheil agit de la sorte par respect pour le Très Saint-Sacrement et pour imiter son bienheureux père saint Ignace? 11 a une tendance au bien qui permet de croire

que la perfection des autres le stimulait à mieux faire. C'est ainsi qu'il imite l'apôtre des Indes, l'admirable Xavier, lequel passait presque au seuil du château de ses pères, sans le franchir. Lui aussi ne passe pas bien loin de la Guichardaye ; mais il faudrait un détour, et le missionnaire s'en va droit à la Rochelle d'où il part le 12 mai IGGG. Si les relations avaient alors été faciles comme aujourd'hui, il est probable que les supérieurs, par pitié pour son vieux père et sa pauvre mère, lui auraient enjoint de ne point s'en aller si brusquement. Mais il est certain que le P. de Carheil, avec son tempérament héroïque et sa vertu toute d'une pièce, aurait demandé qu'on lui permit de sacritier, pour lui-môme, cette joie si douce, pour les siens, cette consolation suprême. On avait, à la Guichardaye, et, généralement, on avait, en ce temps-là, une fermeté d'âme dont notre mollesse est effarouchée. Le fils se contenta d'écrire, le père ne reçut point la lettre et ne se plaignit point. Voilà des sacrifices pour lesquels Dieu reste comme endetté. Le père manifestera plus tard le désir bien pardonnable de revoir un tel fils ; mais son désir, d'ailleurs soumis à la volonté divine, ne fera que donner au religieux l'occasion d'écrire une page admirable.

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