AU SIEUR DE TONTY
Monsieur,
« Le bon témoignage que vous avez bien voulu » me rendre de l’assiduité de Monique à s’acquit- » ter constamment, tous les dimanches et tous » les jours de fète, des obligations du christia- » nisme, n'a pu m'être que fort agréable, non » seulement parce qu’il m’assure que, de son » côté, elle souhaite son véritable bien, mais » encore parce qu'il m'assure conséquemment, » de votre côté, que ce que vous estimez le plus » en elle est aussi ce que vous estimez le plus en » vous.
» [1 serait à souhaiter que tous ceux du Détroit » ne regardassent les choses que par cet endroit- » là. On n’y aurait pas tant crié contre moi que » l’on y a fait. Mais j'ai entendu autrefois, ici,
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ici,
tant de semblables cris de la part des Français et je m'y suis tellement accoutumé que je ne saurais m'étonner de ceux que j'entends aujourd’hui de la part des Sauvages.
» Le même principe demeurant le même ne produit jamais partout que les mêmes effets.
Les cris des Français se sont dissipés sans nuire qu’à ceux qui les avaient faits contre la vérité. J'espère que les cris des Sauvages se dissiperont avec le temps de lg mème manière. I ne faut pour cela que distinguer les volontés du Roi que l'on veut confondre.
» Cette distinction qui nous est marquée dans toutes les lettres que nous avons reçues, soit de Monsieur le Gouverneur Général, soit de Monsieur l’Intendant, soit de nos Supérieurs, accommodera tout, en ôtant la confusion qui a causé le bruit.
» Mon impuissance d’être à Missilimakinac, avec ceux qui y sont restés, et au Détroit, avec ceux qu'on v a attirés, n’est pas un sujet qui doive faire crier contre moi, à moins que de vouloir m'obliger à l'impossible, d’être dans deux lieux tout à la fois. Pourquoi les a-t °n divisés, sans s’accorder ensemble sur un tel établissement, et pourquoi a-t-on réduit le P. Vaillant (qu’on avait envoyé pour nous aider), à s’en retirer sans avoir rien pu nous y préparer, que pour nous réduire nous-même à y faire crier contre nous ? Cependant nous n’avons rien fait que pour le mieux. Un peu
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de retardement pour prendre ses mesures est toutefois nécessaire à la prudence dans les entreprises et principalement dans celles qui tendent à quelque chose de fixe et de permanent, tel qu'est un nouvel établissement! Au reste nous sommes surpris qu'aucune des lettres qui nous sont venues du Détroit ne nous marque rien d’une nouvelle fort importante que nos Pères Miamis nous mandent qu’ils ont fait savoir à M. de la Motte par un exprès envoyé pour ce sujet.
» Comme nous n’en avons point ici d'autre connaissance que celle qu’ils nous en donnent, nous ne pouvons y rien ajouter de notre part; et quand nous le pourrions et que nous eussions appris quelque nouvelle particulière qui d’ellemème nous doit obliger d'en donner avis, toutefois, voyant ce qui se passe à notre égard, nous ne savons pas s’il ne vaudrait pas mieux, pour notre propre sûreté, garder le silence, que de nous exposer au danger d’être encore accusés là-dessus auprès des sauvages. Car enfin on tourne tout en accusation et en procèsverbal contre nos fonctions auxquelles on en veut. Mais on aura beau leur en vouloir, nous ne manquerons jamais de nous en acquitter fidèlement, quoi qu’il arrive.
» Pour vous, Monsieur, je ne doute point que vous ne condamniez toutes ces accusations si opposées à la raison, à la justice et à la vérité. Vous n'avez, pas oublié ce que nous disions
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autrefois, ici, dans quelqu'un de nos entretiens, que tous nos devoirs se pouvaient réduire à ces cinq articles :
Serviteurs de Dieu pour lui-même.
Serviteurs de tout le monde pour Dieu.
Serviteurs de personne contre Dieu.
Serviteurs de Dieu contre tout le monde.
» Serviteurs de Dieu contre nous-mêmes,
Personne ne peut s’écarter de son devoir en suivant ces cinq règles que je souhaite qu’on suive au Détroit.
» Je suis avec respect, de vous et de Madame, L2 .
que vous me permettrez de saluer, Monsieur,
»y Votre très humble et très obéissant serviteur.
ÉTIENNE DE CARHEIL
» Le P. Marest vous présente ses respects et vous prie d'agréer qu’il salue Madame. »
Avant de faire quelques remarques sur cette lettre si grave, il est nécessaire d’entendre les observations de M. de Lamothe. Il avait une série de lettres écrites par les Missionnaires de la Compagnie, probablement au sujet du Détroit : celleci est la douzième.
« Cette douzième lettre, du P. de Carheil, a été » écrite au sieur de Tonti qui est au Détroit » capitaine. Il l’a remise à M. de Lamothe pour
la porter à M. de Callières, lui en ayant fait le sacrifice en reconnaissance de ce que M. de Lamothe lui avait passé une faute considérable. On peut voir, par cette lettre, la concuite du ciel. Il est certain que M. de Lamothe avait une confiance particulière dans M. de Tonti qui en profita, en bon élève de Naples, pour le trahir, en travaillant de concert avec les missionnaires pour renverser l'établissement du Détroit. Il pratiquait cette affaire avec tant d'artifice qu’elle demeura, pendant un assez long temps, impénétrable à M. de Lamothe.
» On voit, par cette lettre, comment cet Italien etce Missionnaire se chatouillent sur le fait de la dévotion. Ne dirait-on pas que la Monique en question est du moins une sainte ?
» Le Père ne s’'embarrasse de rien; il fait entendre que M. de Lamothe est ce principe qui fait former toutes les accusations qu’ori lui fait, tant par les Français que par les Sauvages. Il dit qu’elles se dissipent, parce qu’elles sont faites contre la vérité, et il les soutient telles pour deux raisons ; la première est qu'il faut distinguer les volontés du Roi, la deuxième est sans doute que M. de Lamothe les veut confondre ; et pour bien encourager le sieur de Tonti, il l’assure que cette distinction des volontés du Roi leur est marquée par toutes les lettres qu’ils ont reçues de Monsieur le Gouverneur général, de M. de Champigny, intendant, et de ses Supérieurs, et qui est ce qui
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racommodera tout, en Ôtant la confusion qui a causé le bruit: c’est-à-dire en faisant rappeler M. de Lamothe de son poste et conséquemment en y faisant substituer M. de Tonti.
« De tout ceci il en faut bien tirer une conséquence sans réplique : ou bien ce que ce Père a écrit est vrai, ou il est faux; s’il est vrai, M. le Gouverneur général, M. l’Intendant et les Supérieurs des Jésuites ont travaillé de concert pour perdre M. de Lamothe et détruire l’établissement du Détroit. S'il est faux, c’est une imposture du P. de Carheil et une calomnie de ces missionnaires et même de ses supérieurs.
Tout ceci s’est découvert par une voix du ciel qui a renversé par terre le sieur de Tonti de son cheval, et par une lumière qui lui a crevé les yeux sur le chemin de Damas. On voit encore l’emportement de ce Père, lorsqu'il affirme hautement que M. de Lamothe a réduit le P. Vaillant à la nécessité de se retirer du Détroit, pour le réduire lui-mème, dit-il, à n’y pouvoir venir. Cependant, le contraire parait par les lettres du même P. Vaillant, du P. Bounart, son supérieur, du P. Germain et du P. Marest. Ces deux premiers remercient M. de Lamothe des bons traitements et des honnètetés qu'il leur a faites, et ces deux derniers l’assurent qu’on attend à Québec le retour de ce Père. Au surplus, on dirait que ce Père souffre une fièvre chaude, surtout lorsqu'il dit qu'on tourne tout en accusation et en procès-