‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 11 sur 45 · Ô IMAGE EVALUATION & | TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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» verbal contre leurs fonctions auxquelles on en » veut. Où sont donc ces procès-verbaux qu'on a » faits ? Il faut assurément qu’ils soient dans son » cœur spéculatif. »

Nous avons en mains quelques pièces du procès : ceux qui ont toute la correspondance des Jésuites, avec les Observations de M. de Lamothe, pourront nous venir en aide et nous redresser, s’il y a lieu.

Or, la lettre du P. de Carheil est assez claire. Le Père est en bons termes avec le capitaine de Tonti, mais sans rien de bien vif qui trahisse une affection profonûe, sans rien qui permette de soupçonner un complot pour que M. de Tonti remplace M. de Lamothe. En second lieu, on a crié beaucoup, Français et Sauvages, contre le Missionnaire, mais visiblement parce que le Missionnaire reste, suivant ses formules si vigoureuses, « Serviteur de Dieu contre tout le monde. » Ceux du Détroit ne regardent pas les choses par cet endroit-là où apparaissent les droits de Dieu et les obligations chrétiennes. Ils confondent, d'autre part, les volontés du roi; car le roi, malgré les plaintes calomnieuses portées devant lui contre les missionnaires, voulait que l’on tint compte de leurs protestations constantes contre les abus de la traite, contre les coureurs de bois, c'est-à-dire un peu contre tout le monde, sans excepter ni les soldats ni les officiers que le roi menaçait de dégradation ou des galères. Ils confondent les volontés du roi, peut-être parce

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que l’on fait dire au roi qu’il désire la transmigration de Michillimakinac au Détroit et qu’on oublie de dire dans quelles conditions de prudence et de lenteur le roi désire que cela soit fait. Quelle que soit la distinction entre les volontés royales, le P. de Carheil l’affirme avec une autorité qui ne saurait être méconnue.

On en voulait au Père de n’ètre pas au détroit, parce que sa présence à Michillimakinac y retenait des familles huronnes et que sa présence au Détroit eût consacré en quelque sorte les plans de M. de Lamothe. Mais le moyen d’être ici et là en même temps! Le Père affirme qu’on est allé trop vite, qu’on n’a pas eu soin de se concerter parfaitement et que le désacccrd en est résulté. A qui la faute, sinon aux imprudents? Le Père ‘n’est pas au Détroit ; mais qu’a-t-on préparé pour le Missionnaire ?

L’allusion « à la nouvelle fort importante » donnée par les missionnaires des Miamis, porte sans doute sur les mécontentements et les menaces de ce peuple, longtemps notre ami, mais prèt à la guerre. Le Père dirait ce qu’il doit dire, s’il savait quelque chose ; mais le silence lui estrendu presque nécessaire, parce que l'autorité compétente ne mérite plus sa confiance, ayant abusé des confidences des missionnaires. Tout cela dénote un peu d’aigreur contre qui de droit, et M. de Lamothe se trouve atteint.

La lettre, en finissant, n’est pas moins fière qu'éloquente. Elle fait appel à la raison, à la

justice, à la vérité, et formule énergiquement les droits de la conscience, les conditions du devoir, dont on s’écarte au Détroit. Mais M. de Lamothe n’est point nommé ni insulté.

Au contraire, il nomme et insulte le P. de Carheil, après avoir raconté comment M. de Tonti lui a livré la lettre du Missionnaire. La première phrase du Père était simple et chrétienne, et contenait en quelques mots une exhortation :

M. de Lamothe y voit «un Italien et un Mission- » naire qui se chatouillent sur le fait de la » dévotion, » bien que la vanité dévote n’y paraisse en aucune sorte. Il n’est pas jusqu’à cette pauvre Monique, fidèle à ses obligations chrétiennes, que le commandant du détroit n’essaye de tourner en ridicule. Du reste, il montre encore plus loin sa

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de M. de Tonti, en abusant de la conversion de saint Paul. L'homme qui n'aime pas les missionnaires s’est assez trahi.

Toute son argumentation roule sur les volontés du Roi qu’il faut distinguer, d’après le P. de Carheil, car on les a confondues, malgré les explications venues de Québec. Mais il passe vite, pour arriver à la question personnelle : « C’est moi qui » ai fait cette confusion, et l’on veut partout que » je sois perdu... » Voulait-on vraiment qu’il

cessât de commander au Détroit ? Peut-être ; mais :

c'était légitime aux missionnaires de désirer un commandant plus sage et plus chrétien, sans toutefois détruire le nouveau poste. En tout cas,

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la lettre du P. de Carheil ne contient pas toutes les conclusions qu'en fait sortir M. de Lamothe. Quant au fameux dilemme, le P. de Carheil n’en aurait pas été fort embarrassé : il ne l’eût pas admis ; il n’eût pas admis que sa parole fût contestée, quand il affirmait que la distinction entre les volontés du Roi était marquée dans toutes les lettres du Gouverneur, de l’Intendant et des Supérieurs. M. de Lamothe ose bien supposer que le Père de Carheil est un imposteur et que ses frères ou supérieurs sont coupables de calomnie : cela révolte. Après cela, qu'il parle « d’emporte- » ment et de fièvre chaude, » on n’en saurait ètre surpris, car la passion qui l'emporte est assez fiévreuse. Il va loin, quand il se vante des remerciements des Pères Jésuites pour ses bons traitements et ses honnètetés : est-ce que cela l’empèchait d’en vouloir aux Jésuites qui n’admiraient pas ses projets ? Que deux Pères lui aient annoncé le retour du P. de Carheil à Québec, c’est curieux ; mais après tout, ils n’ont pas dit que ce retour était un blâme, et quand ils l’auraient dit, cela prouve tout simplement qu’on avait sur ce point des avis contraires. Où M. de Lamothe est hardi, c'est quand il prétend que le P. de Carheil n’a vu d’accusations qu’en rêve : est-ce que les procèsverbaux n’abondent pas dans les Archives de la France et du Canada? Nous gageons qu’on en trouverait plusieurs, signés par M. de Lamothe, contre le P. de Carheil.

Le P. de Carheil peut regarder en face M. le

commandant du Détroit et lui dire que ses injures ne l'atteignent pas. Nous avons, d’un côté, ce missionnaire d’une admirable vertu, et de l’autre, cet homme dont la vertu ne parut pas éclatante à ceux qui furent chargés de faire une enquête, en 1708. M. d’Aigremont, cité par M. Ferland, parle en ces termes : « Le sieur de Lamothe est accusé » de n'avoir en vue que ses propres intérêts dans » les propositions qu’il a faites d'organiser des » compagnies composées de guerriers sauvages, » de n'avoir en vue que son avantage en cher- » chant à organiser des hommes qui n'étaient » pas faits pour cela. » Les sieurs de Vaudreuil et Raudot, dans une lettre commune, étaient encore plus explicites : « Le sieur de Lamothe » est haï également des troupes, des habitants et » des sauvages, qui n’ont ni considération ni » estime pour lui, le regardant comme un homme » très intéressé. Le sieur de Lamothe tâche de » gagner de l'argent tant qu’il peut, et cela de » quelque manière qu’il puisse... Il est vrai que » le sieur de Lamothe s’est extrèmement déchainé » contre les Pères Jésuites; il leur a ôté, de son » autorité et sans aucune raison, la mission des » Miamis; il a donné à un missionnaire qui était » depuis dix-huit ans avec ces sauvages et qui » savait leur langue et leurs coutumes, l’ordre » de se retirer pour y mettre un Récollet qui ne » les entendait point. Les sieurs de Vaudreuil et » Raudot sont persuadés que, si ce missionnaire Jésuite füt resté chez les Miamis, jamais cette

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» nation n'aurait entrepris ce qu’elle a fait cette » année sur les Français. » (Cours d'Histoire du Canada, ch. 24).

Après ce jugement, la cause est entendue : ce n’est pas le P. de Carheil qui est imposteur et qui a des accès de fièvre chaude. M. de la Motte ou de Lamothe n’a le droit de déshonorer ni d’insulter personne. |

Mais cette correspondance nous met au courant des épreuves subies par nos missionnaires. Les missionnaires voulaient convertir les sauvages et non pas les exploiter, ni les abrutir à force d’eau-de-vie. Ils protestaient en public, en particulier, à Québec, à Paris, et leurs protestations leur faisaient des ennemis souvent irréconciliables. Les Serviteurs de Dieu, qui ont tout quitté pour sauver les âmes, avaient l’amer chagrin de ne pas les sauver, parce que les Coureurs des bois, les hommes d'argent, venaient les perdre. Les âmes étaient perdues, et la colonie n’était pas sauvée! Vieille histoire, encore jeune...

Le P. de Carheil, dénoncé par M. de Lamothe, fut-il rappelé en 1703 ? La chose est possible, encore que cela semble dur. S'il en est ainsi, la croix du Père en aura été plus lourde, plus humiliante et plus belle. Ne rentra-t-il à Québec qu’en 1707? C’eût encore été douloureux, car il aurait quitté Michillimakinac à cause des Coureurs des bois et faute de chrétiens : « Les Missionnaires » de Michillimakinac, dit Charlevoix (liv. xt1v) » après avoir brûlé leur maison, étaient descen-

dus à Québec, parce que la licence des Coureurs » des bois, plus effrénée que jamais, leur ôtait » toute espérance de faire aucun bien danscelieu, » 1à où, depuis le départ des Hurons pour le » Détroit, ils n’avaient pas un seul chétien. De » sorte que les Outaouais, abandonnés à eux- » mêmes, ne suivaient plus que leur caprice. » Nous pensons que le départ des Hurons pour le Détroit était devenu nécessaire et que le P. de Carheil, ne pouvant y rejoindre M. de Lamothe, descendit à Québec en 1703. Michillimakinac, n'ayant plus que des Outaouais ou des Coureurs des bois, n'avait plus besoin du P. de Carheil. II quitta donc ce poste obscur après dix-neuf ans d’apostolat, de 1684 à 1703. Il était âgé de 70 ans. Qui dira tous les mérites acquis par « ce servi- » teur de Dieu pour lui même » dans la lointaine et peu brillante mission de Saint-Ignace ?

Le Père de Carheil passa les vingt-trois dernières années de sa vie, soit à Québec, soit à Montréal. {1 fut curé à Beauport, un peu audessous de Québec, probablement à son retour de Michillimakinac. De 1709 à 1711, il est désigné comme vieillard sur les catalogues. Mais le P. Martin, dans son Répertoire du clergé Cunadien, fait travailler ce vieillard, à Montréal, de 1712 à 1718, entre soixante-dix-neuf et quatrevingt-six ans. Depuis cette époque, il réside à Québec où sa vertu prèche, quand sa voix se tait ou que son esprit s'éteint. Car cette belle intelligence monta sur ce Calvaire enveloppé de ténè-

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bres, et qui sait combien de fois la grâce l'avait poussé à demander cette faveur effrayante ? Il semble à certaines âmes qu’elles n’ont rien fait, tant qu’elles n’ont pas immolé leur raison au Dieu qui s’est anéanti et fut traité de fou. Le Père de Carheil tomba en enfance. Voici une lettre datée du 4 avril 1724 et signé d’un nom qui nous est inconnu, mal copié peut-être : elle se trouve dans le recueil de la Guichardaye, à l'adresse de M'e de Peulan de Carheil.

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« Madame,

» Vous ne devez point être surprise si vous n’avez pas reçu depuis quelques années, des nouvelles du P. de Carheil, notre saint frère. Il n’est plus en état d'écrire, et, pour ne point vous cacher sa situation, je vous dirai qu'il est mort civilement, outre qu’il est aveugle; il est redevenu en enfance. Dieu l’a permis ainsi, pour nous montrer que les plus grands génies peuvent le perdre. Il sera dignement remplacé par son neveu dont on m’a parlé. 1] faut espérer qu’il deviendra un aussi grand saint que son oncle. Je vous manderai l’an prochain les nouvelles que je recevrai de lui, et lorsque le neveu sera au noviciat, je lui rendrai tous les services que je pourrai : son oncle était mon ami particulier.

» On ne peut être avec plus de respect votre très humble et très obéissant serviteur,

LONACEGOUR. »

mn 06 —

Nous devions transcrire ces lignes, ne fût-ce que pour citer un témoin de plus de la haute réputation qu'avait le P. de Carheil. Sa réputation de grand génie et de grand saint traversait la mer et retentissait en France (1).

Le recueil de la Guichardaye contient une lettre encore plus précieuse, adressée au F. Landron, de la Compagnie de Jésus, au collège de la Flèche. La dernière phrase est incomplète et s'achève par des lettres majuscules qu'on ne peut comprendre. Elle est datée du 17 octobre 1727 et vient d’un Jésuite qui résidait à Québec depuis 1716, quand le P. de Carheil avait quatrevingt-trois ans. C’est un témoin qui a vu le vénérable missionnaire pendant une dizaine d'années ; c’est un témoin qui rapporte ce qu’en disait l'opinion publique : nous pouvons ajouter foi à sa parole, d'autant que sa lettre est écrite rapidement, sans art, et qu'il en a presque honte, puisqu'il prie le F. Landron (ou Le Landron) de ne la communiquer qu'aux amis : « Faute d’arran- » gement, dit-il, on ne la goûterait pas. » Faute

(1) Le neveu, dont il est ici question, s'appelle Jacques- Marie de Carheil, fils de Gervais et de Jeanne Baëllec de Locunolé, né le 24 février 1702. Il entrait au noviciat le 13 octobre 1724, puis enseignait la grammaire trois ans, les humanités deux ans, la rhétorique deux ans, la philosophie six ans, la théologie de 1744 à 1754; après quoi, tout renseignement fait défaut. Ses notes, trouvées dans les Archives du Gesu, parlent de « sa grande expérience dans les études et de » sa vive nature modérée par sa vertu. » Le neveu n'était pas indigne de l'oncle. L'oncle n'eut pas la joie de savoir que Jacques-Marie de Carheil ne voulait paslaisser sa place vacante dans la Compagnie.

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d’arrangement, elle a plus d'autorité. C’est là que nous puisons tous les détails intimes qu'on va lire ; nous les rapportons dans un ordre différent, parce que le témoin les a vraiment, comme il l'avoue, « rapportés sans ordre, sans suite et » sans expressions choisies, et les a jetés sur le » papier au hasard et à bâton rompu. » Nous éprouvons un vif regret, en lisant cette phrase :

Le retardement des vaisseaux par le mauvais

temps et les vents me donne le temps de vous

dire encore quelque chose du P. de Carheil

sur lequel roule toute ma deuxième lettre. »

On avait donc parlé du Missionnaire en d’autres lettres. Que n’avons-nous tous ces témoignages |

La vieillesse du P. de Carheil à Québec n'était pas inutile. D'abord, du matin jusqu’au soir, il était toujours occupé de Dieu, répétant de belles aspirations jusqu’à fondre en pleurs. Les pensées qu’il avait de Dieu l'enthousiasmaient ; il avait besoin de les chanter : de là, des pièces de vers et des cantiques où les pensées divines paraissaient plus relevées, quoique un peu trop guindées, disait-on. Ses poésies que nous serions heureux de retrouver, devaient avoir de grands mérites, étant donné le vrai talent du P. de Carheil. Ceux qui les connaissaient semblent en avoir jugé dela sorte; car on venait lui demander des vers, et le bon vieillard rimait ses instructions pour ceux qui lui promettaient de les apprendre. Ce n’est pas un jugement téméraire de penser que la poésie fut l’une des distractions

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