DE LA MISSION DE SAINT-JOSEPH, À GOYOGOUEN
Les nouveaux progrès du christianisme dans l'avancement de la foi et du salut des âmes étant toute la consolation que Votre Révérence attend chaque année de nos Missions, je ne saurais lui causer plus de joie que de lui apprendre l’accroissement de cette Église par le nombre des âmes qu’elle a, ou régénérées dans les eaux du baptème, où rendues bienheureuses dans le ciel par une sainte mort. |
Si le salut d’une âme est un sujet plus digne de consolation que toutes les plus illustres conquêtes de la terre, j'espère que soixante et deux, à qui j'ai donné la vie de la grâce, et trente-cinq qui sont allés vivre dans la gloire, seront bien capables de la consoler. La plus grande partie de ceux qui sont morts après le baptème étaient des enfants dont l’âge ne permet pas de douter de leur bonheur ; les autres étaient adultes, dont la disposition me fait croire qu’ils ont mérité, par leur coopération à la grâce, ce que ces petits innocents ont reçu par le seul effet du sacrement.
(1) Cette lettre est annoncée page 39. Elle était adressée au
P. Claude d'Ablon qui la transcrivit dans sa Relation de 1670-71 au R. P. Jean Pinette, Provincial de la Province de France.
Sans m'arrèter à chacun d'eux en particulier, celle qui m’a paru la mieux disposée est une jeune femme âgée d'environ vingt-cinq ans. Elle était d’un naturel admirable, d’une douceur qui n'avait rien de sauvage et qui sentait plus l’éducation de France que celle d’un pays barbare. Avant que d'être baptisée, elle venait assez souvent à la prière, y amenant avec soi une petite fille qu’elle avait, âgée de quatre à cinq ans. Ce soin la disposait à recevoir plus facilement la gràce du baptème, par l'impression des vérités chrétiennes, qui entraient peu à peu dans son esprit. Elle tomba malade, et je la trouvai dans cet état, lorsque je visitais tout le bourg ; elle me pria d’avoir pitié d’elle et de lui donner quelque médecine qui la pût guérir. Je lui en donnai, en l’instruisant de tous nos mystères, principalement de la nécessité du baptème. Elle tit paraitre qu’elle prenait plaisir à m'écouter, pendant que je ne lui parlais que de la substance et des effets de ce sacrement ; elle ne trouvait pas de difficulté à se laisser verser un peu d’eau sur la tête pour être bienheureuse dans le Ciel éternellement : et si je ne lui eusse rien demandé davantage, elle était toute disposée à recevoir le baptème. Mais comme j'ajoutais que la simple application de l’eau n'était pas suffisante pour nous mériter ce bonheur éternel et nous exempter des peines qui ne devaient jamais avoir de fin, qu’il fallait de plus reconnaître les péchés qu’elle avait commis, en concevoir de la douleur, et
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prendre une ferme résolution de ne les plus commettre, ce fut alors que son cœur, qui avait auparavant de l'espérance, sentit du combat et de la résistance : elle en tira un profond soupir, et après m'avoir jeté une vive œæillade, elle se détourna et se cacha le visage pour m'obliger à ne lui en dire pas plus qu’elle ne voulait.
Dans ce même moment, une femme de sa cabane étant venue pour s’opposer à l'instruction que je ne laissais pas de continuer, je fus contraint de me retirer.
Trois jours se passèrent sans que ma malade voulàt souffrir que je m’approchasse d’elle pour l'instruire. Cependant son mal s’augmentait et
me causait un empressement nécessaire à son.
salut et qui eut enfin son effet. Comme tous ces rebuts ne provenaient que de l'opposition de sa volonté aux lumières de son entendement, les visites fréquentes que je lui rendais, le désir que je faisais paraître pour son salut éternel, avec la nécessité d’une mort prochaine, amollirent enfin ce cœur et changèrent toutes ses aversions en amour.
Un matin, l’étant allé voir pour lui offrir encore quelque remède avec des témoignages ordinaires de compassion, qu’elle reçut avec quelque petit soulagement qui ne laissa pas de lui donner tant de confiance, le peu de temps qui lui resta à vivre, qu’elle ne s’adressait quasi plus qu’à moi pour recevoir tous les soulagements que son mal lui faisait souhaiter, cette confiance me donna le
moyen de lui parler encore du baptême: je ne trouvai point de résistance, et si son cœur avait eu de la peine à concevoir de la douleur et de la haine pour des objets auxquels il s'était attaché par inclination et par habitude, Dieu ne l'avait permis que pour la disposer à le faire avec plus d’efficace, de sincérité et d'assurance de son salut. En effet, quand je vins à lui parler la seconde fois, à lui dire qu’il fallait détester ses péchés que je lui marquais, et à lui demander si elle ne les détestait pas, comme Dieu le voulait, afin qu'ils fussent effacés par le baptème, je la vis pour lors s’emporter d’une manière bien contraire à son premier emportement, et l’affliction que j'avais ressentie au refus qu’elle faisait de la douleur fut récompensée par une joie beaucoup plus grande. Elle attacha et son cœur et sa langue à ce mot de douleur, elle le prononça, elle le répéta d'elle-même plusieurs fois avec une tendresse inexprimable qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme, et tout ce que j'en puis dire, c’est qu'il faudrait l’avoir entendue pour la concevoir. Après cela je ne doutai plus qu’elle ne fût du nombre des prédestinés. Je la baptisai après une assez longue prière que je lui fis faire, y renfermant tous les actes qui lui pouvaient servir de disposition. Lorsqu'elle vit que je m'approchais d'elle pour la baptiser, elle présenta la tête pour recevoir l’eau et composa son visage si modestement que l’opération de la grâce m’y parut visible. Je ne tardai, après son baptème, qu’autant de
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temps qu’il en fallut pour lui donner des assurances du bonheur éternel et lui faire répéter quelques prières ; ensuite de quoi, m'étant retiré, elle rendit son âme quelque temps après à celui qui venait de la purifier.
Au Révérend Père Claude d'Ablon,
Supérieur Général des Missions de la Nouvelle-France