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SCIENCES au Corporation
preuves si manifestes, il était aisé de voir que le Français est si peu en état de les protéger qu’il ne peut pas se défendre lui-même, jusque-là qu’il s'était vu obligé de recourir à la protection de l'Anglais pour le prier, par un ambassadeur envoyé exprès à Orange, d'arrêter les continuelles irruptions de l’Iroquois ; — mais que ce qui leur déplaisait davantage est qué la protection des Français, outre qu’elle leur est inutile par son impuissance, leur est même nuisible, tant pour le commerce que pour la guerre : pour le commerce, parce qu’elle leur ôte malgré eux la traite de l'Anglais qui leur était incomparablement avantageuse, pour les tenir uniquement attachés à la sienne contre toutes les lois de la protection qui consiste à maintenir ceux que l’on protège dans la liberté de leur commerce, autrement, que ce n'était pas une protection, mais une véritable usurpation; pour la guerre, parce que toute la conduite du Français à leur égard n’a été que de ne rien faire, de son côté, contre l'ennemi, et de vouloir que de leur côté ils fissent tout; que, partant, ils fissent des marches contre lui pour qu’il les arrêtât à Catarokouy; qu'ils fissent quelques beaux coups pour qu’il y satisfit par des présents et pleurât leurs morts; qu'ils fissent des captifs pour qu’il les délivrät de leurs liens et les renvoyât aux ennemis ; — que ç'a été là toute sa conduite jusqu’à présent, conduite qui était pleine de duplicité, puisque, évidemment, elle ne tendait qu'à les engager à attirer sur eux
toute là guerre, en se dégageant entièrement par la paix qu’il tâchait de faire dans cette vue; — que, S'il n'avait point d'autre protection à leur donner qu’une paix de cette nature, ils aiment mieux se protéger eux-mêmes et aller négocier leur paix par leur propre action, que de demeurer abandonnés par la France aux vengeances certaines de leur ennemi ; — qu’ils ne voyaient pas pourquoi Ononthio, qui renvoyait des captifs, ne voulait pas que, de leur côté, ils renvoyassent les leurs, ni quelle protection il y avait pour eux en cela; — qu’à le bien examiner, ils n’y trouvaient rien que d’entièrement contraire à la protection, rien qu’une volonté à les engager à être des victimes de ceux auxquels ils n’auraient pas rendu eux-mêmes leurs captifs; — que, dans tous les mouvements qu’il les avait obligés de faire contre les Iroquois pendant qu’il demeurait immobile et dans l’inaction, c'était plutôt eux qui le protégeaient que ce n'était lui qui les protégeait; — qu'après cela ils s’étonnaient qu’à leur dernière entrevue à Montréal, il les eût menacés de les abandonner, comme s’il ne l'avait pas fait depuis longtemps, et que toute sa conduite n’eût pas été un abandon tacite et secret de tous leurs intérêts qui ne pouvaient nullement s'accorder avec les négociations de paix qu’il faisait conti-
nuellement.
Ce sont là, Monseigneur, toutes les raisons qu’ils nous ont apportées pour nous convaincre de la nécessité où ils étaient de faire cette
ambassade à Tsonnonthouan. Par où l’on peut voir que nos sauvages sont beaucoup plus éclairés qu'on ne pense et qu’il est difficile de rien cacher à leur pénétration de tout ce qui peut nuire ou servir à leurs intérêts dans les affaires. Le respect que je dois à la conduite de toutes les personnes, auxquelles Dieu a donné la puissance de nous gouverner, m'aurait fait un scrupule de vous exprimer, avec autant de liberté que je viens de le faire, des sentiments aussi désavantageux que le sont ceux-là, si-je n'avais cru que le bien public demandait que vous les sussiez tels qu’ils les ont, pour juger, par la disposition de leur esprit, de ce qu'ils sont capables de faire contre nous en faveur de notre ennemi, et du remède qu’il y faut apporter. Ce qui est certain, c’est que, si l’Iroquois n’est arrêté par la grandeur des affaires qu’on lui fera là-bas de votre côté ou par celles qu’on fera aux Flamands qui sont le principe de ses mouvements, il ne manquera pas de venir ici se rendre maître de tout. Ce nous est assez que vous le sachiez, pour nous reposer ensuite sur les lumières de votre sagesse et, malgré le danger où nous sommes, vivre dans une parfaite assurance, attendant à voir de quelle manière il plaira à la divine Providence de disposer de nous.
Je suis avec un véritable et profond respect,
Monseigneur, Votre très humble, très obéissant serviteur.
ÉTIENNE CARHEIL, Religieux de la Compagnie de Jésus,