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LETTRES DE LA GUICHARDAYE

De la Mission de Saint-Joseph à Goyogoüen, le 8 Juillet 1673.

Monsieur mon très honoré et très bon père,

. Pax Christi.

J'ai reçu la lettre que tout l’amour, toute la tendresse et toute la bonté d’un véritable père vous ont fait m'écrire, avant que vous eussiez reçu aucune des miennes, depuis que je vous ai quitté. Je reconnus bien votre main en la recevant, avant de l'ouvrir, et je me trouvai, à la seule vue, saisi du même respect que j'aurais dû avoir en votre présence ; ce qui ne me permit pas d'en commencer la lecture, qu'après l’avoir baisée,

que la tête nue et tout le corps dans la posture d’un fils humilié devant son père. Souffrez que je ne vous dise pas tout le reste des mouvements que la nature, pour lors, me fit ressentir ; c’est

(1) Le cahier de la Guichardaye commence par ces mots: Recueil des Lettres du P. de Carheil, jésuite, mort en odeur de sainteté, né à la Guichardaye, le 16 août 1781.

C'est la naissance du recueil, bien entendu!

assez de vous dire que, si, en m’écrivant, vous avez expérimenté les sentiments que la nature produit dans le cœur d’un père, comme il était facile de m'en apercevoir, j'expérimentais réciproquement, en lisant votre lettre, tous ceux qu'elle produit dans le cœur d’un fils. Ils furent différents selon la diversité des choses que vous m'’écriviez : le premier, qui fut suivi par après de tous les autres, fut une vive impression que fit dans mon esprit la pensée que, sans avoir vu aucune des lettres que je vous écrivais, étant encore en France, vous n’aviez pas laissé de me vouloir écrire, et que, cédant le droit naturel que vous aviez d'attendre d'être prévenu, vous n’aviez point douté vous même de me prévenir.

Pouvais-je ne pas admirer cette bonté et n’en être pas touché sensiblement? Non, mon très honoré père, ne croyez pas que j'aie été si longtemps sans vous écrire et que j'aie si peu connu mon devoir. Il est vrai que j'ai tàché de retrancher tous les déréglements ordinaires à l’amour naturel des enfants envers leur père, qui quelquefois les porte à quitter Dieu, comme s’il n'était pas le premier des pères; je n’ai jamais cru qu'il en fallût détruire la substance, puisque je ne pouvais ignorer qu’il est le premier amour après celui de Dieu. Ne doutez donc pas que je ne vous aie écrit, avant que de venir dans le Nouveau- Monde ; mais la Providence divine n’a pas voulu permettre que mes lettres vous fussent rendues,

pour des raisons que nous devons adorer sans les .

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connaître, puisqu'il ne le permet. Je le prie de vouloir que celle-ci le soit et qu’elle vous donne la consolation que vous me témoignez en attendre. J'espère qu'il le voudra et que j'aurai la satisfaction de savoir que vous vivez encore, après l’avoir reçue, et qu’elle vous aura consolé en quelque chose.

Je ne crois pas vous pouvoir rien dire plus capable de vous causer de la consolation qu’en vous informant de toute la suite des miséricordes divines en mon endroit, depuis notre séparation et mon entrée en la sainte Compagnie où je suis, comme vous m'avez informé vous-mème de tout l'état passé et présent de notre famille. Je vous dirai donc, mon très aimé et aimable père, qu'après avoir reçu votre bénédiction à mon départ, que vous me donnâtes avant que je pensasse à vous la demander selon mon devoir, je me rendis au mème lieu où vous aviez dessein de m'envoyer avec mon frère, pour y faire nos exercices, mais où Dieu voulait que j'en fisse d'autres que ceux auxquels vous me destiniez. Je les commençai un jour après que j'y fus arrivé ; je ne crus pas devoir m'arrèter plus longtemps à voir toutes les curiosités d’une ville dans laquelle je ne souhaitais que la maison du noviciat.

J'y fus présenté par un de nos Pères au nombre des novices, comme parmi des anges visibles, près desquels j’oubliai tout ce qu'il v a sur terre, pour n'être plus uniquement qu'à Dieu.

Détails sur sa vie.

Son noviciat.

Sa régence.

Ses premiers vœux.

Dès le moment que je me donnai à lui, il sembla aussi se donner à moi : il répandit ses grâces sur moiavec tant d'abondance et me donna un mépris si universel de tout ce que les hommes estiment le plus, que je n’ai jamais eu la moindre pensée de retourner au monde et de reprendre ce que j'avais quitté.

Je devais, selon la coutume, être deux ans écolier au noviciat; mais mes supérieurs me dispensèrent de cette obligation, en m’envoyant à Amiens, ville capitale de la Picardie, six mois avant le temps ordinaire, pour prendre la place d’un régent de cinquestre (cinquième), qui était mort dans le collège que nous y avons. Ce fut là que je commençai à enseigner aux autres ce que je n’avais appris que par vos soins et dont tous ceux que j'aurai enseignés vous seront redevables aussi bien que moi. e

Après ces six mois qui me restaient pour atteindre la fin de mon noviciat, je fis mes premiers vœux de religion : je les fis de toute l'étendue de mon cœur, de toute la plénitude de ma volonté et de toutes les forces de mon âme, en m'engageant à une pauvreté, chasteté et obéissance perpétuelle dans laquelle je veux vivre et mourir, afin qu'étant privé de tous les biens temporels par la pauvreté, de tous les plaisirs par la chasteté, de toutes mes inclinations par l’obéissance, je n’aie que Dieu pour mon unique bien, pour mon unique plaisir et pour unique objet de ma volonté.

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Depuis mes vœux faits, je continuai encore une année de régence dans la même ville, après laquelle je fus envoyé à Rouen, capitale de la Normandie, où je demeurai quatre ans, avec plus de succès et de satisfaction publique de toute la ville que je n’en pouvais souhaiter. Avant que d’en sortir, jy appris la mort de mon oncle Dom Guillaume de Carheil, religieux de Prières (1), auquel après avoir rendu tous les devoirs que la piété demandait de moi, je me crus obligé de vous écrire, pour vous témoigner que l’état où je suis ne m'avait pas rendu insensible à une perte que je savais vous être sensible. J'écrivis aussi à mon frère René, pour lors écolier à Rennes, et dont j'avais reçu une lettre ; mais comme je ne pus ensuite avoir aucune de vos nouvelles, j'appréhendai que Dieu ne trouvât encore en moi quelque affection un peu trop naturelle, qui l’eût obligé à me priver de la consolation d’une de vos lettres. Cette appréhension fut cause que je désistai pour lors de vous écrire, jusqu'à ce que Dieu ne me fit connaître plus évidemment sa volonté, que je ne conn£issais pas assez clairement.

De Rouen, je fus envoyé à La Flèche pour y répéter une année entière la philosophie et y être préfet de nos pensionnaires philosophes. De La

(1) L'abbaye de Prières, en Billiers (Morbihan), n'est pas entièrement disparue. Elle est occupée par une famille très chrétienne qui vient de s’allier, en la personne de M. Francis Le Masne, à la vieille famille des Le Gouvello.

Dernières études.

Vocation apostolique.

Flèche, j'allai à Tours pour y enseigner la rhétorique et j'y fis un poème sur la naissance du Dauphin, qui naquit pour lors. Mes supérieurs l'ayant jugé digne d'être imprimé à Paris, je ne doutai nullement que je ne fusse obligé de vous l'envoyer, comme un fruit de tout ce que vous ont coûté mes études, afin que vous eussiez lu consolation de voir que vous ne l'aviez pas employé tout à fait inutilement. Mais je vois bien que je n’ai pas été plus heureux cette seconde fois que je ne l'avais été la première, et que Dieu n’a pas voulu jusqu’à présent se servir de moi pour vous consoler. Après la rhétorique de Tours, j'eus ordre d'aller à Bourges pour l'étude de la théologie, que nous faisons immédiatement avant que d’être prêtres. Comme cette ville est sous la protection de mon cher patron saint Étienne, aussi je reçus, pendant quatre ans, des faveurs du ciel que je ne dois pas vouloir déclarer, et quand je le voudrais, je ne saurais les expliquer, puisqu'elles sont infinies et que la moindre est préférable à tout ce que le monde fournit de plus aimable à ceux qui se donnent éternellement pour son amour.

Je pressais, il y avait longtemps, tous mes Supérieurs en France et notre Révérend Père Général à Rome de me permettre de quitter l'Europe pour passer, au travers des mers, à la conquête des .peuples les plus éloignés et les plus barbares que je savais n'être pas éclairés des lumières de la foi et vivre encore dans l’idolâtrie.

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J'avais toujours été refusé et on me destinait toujours à des emplois plus éclatants que celui auquel je me sentais porté intérieurement. Il m'était toutefois impossible d'éteindre le feu que je sentais brûler dans mon cœur pour les pauvres barbares. Tout ce que l’on faisait pour l’éteindre ne servait que pour l’allumer de plus en plus. Je redoublais toujours mes prières. plus fortement, j'apportais toujours de nouvelles raisons à mes Supérieurs et leur exprimais mes désirs si vivement, qu’enfin ils jugèrent qu’un désir si constant, une résolution si inébranlable ne pouvait procéder que de la volonté de Dieu, à laquelle ils ne devaient nullement s'opposer. Ils m’accordèrent donc ce que je leur demandais avec tant d'instance. Vers la fin de ma théologie, notre Père Général écrivit de Rome au Père Provincial qu’il se hâtât de me faire recevoir l’ordre sacré de prètrise, et qu'après l'avoir reçu, je partisse pour le Canada au premier embarquement, qui se devait faire en peu de temps.

Que ne puis-je verser dans votre cœur, mon très cher père, la joie que je ressentis lorsqu'on m'apporta cette heureuse nouvelle, pour vous consoler ! Quelles actions de grâces ne rendis-je point à mon Dieu de ce qu’il m'avait choisi pour aller porter les lumières de son Évangile aux nations infidèles, parmi lesquelles je pouvais espérer de mourir pour lui et remplir, par ma mort, le nom du premier de tous

Sa joie d'être Missionnaire.

Départ pour le Canada.

les martyrs qu'il m'a fait donner par son Église dans mon baptème. Je courus aussitôt à notre chapelle, je me prosternai au pied de l'autel devant le Très Saint-Sacrement; je lui dis, pour le remercier, tout ce que le transport de ma joie et un vif sentiment de reconnaissance me purent suggérer; je me consacrai à lui en qualité de victime, afin qu'il m'immolât au salut des peuples pour la conversion desquels il m'avait choisi; je lui offris mon cœur pour les aimer du même amour dont il les a aimés, mourant en croix, et pour ne craindre aucun des dangers auxquels il faudrait que je m'exposasse; je lui offris ma langue pour lui servir d’organe dans la publication de toutes ses vérités, ma tète pour être tranchée d’un coup de hache, selon leur coutume, mes veines pour verser tout leur sang jusqu’à la dernière goutte, tout mon corps et toute mon âme pour tout faire et tout souffrir, jusqu’à la mort, dût-ce être, s’il m'en jugeait digne, pour être brülé tout vif au milieu des feux dont je savais qu’ils faisaient mourir ceux qui les instruisaient ; enfin je m'offris à lui de toutes les manières possibles sans rien excepter de tout ce qui était en moi.

Quelques semaines après, je partis de Bourges pour me rendre à Paris, où je fus fait prêtre, et allai dire ma première messe à la Rochelle, où je devais m’embarquer pour le Canada.

Pouvez-vous douter de la part que vous eûtes, avec ma chère mère et toute la famille, à ma

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première messe, et si, tenant mon Dieu entre mes mains, je ne demandai pas pour vous toutes ses bénédictions ? — Nous fimes voile le douzième de mai 1666 et après trois mois presque entiers d’une navigation qui me fut très fâcheuse, soit pour le mal de mer dont je fus toujours fort gerlondé, soit pour une tempête assez dangereuse, nous arrivâmes enfin le sixième d'août au port de Québec, où je trouvai nos Pères qui m’y reçurent avec la joie, naturelle de part et d'autre, qu'on a coutume de ressentir dans ces occasions.

Quelques jours se passèrent dans le repos qui m'était nécessaire pour reprendre mes forces, que toutes les fatigues précédentes venaient d’affaiblir; mais comme j'étais dans l’impatience d'apprendre au plus tôt la langue des sauvages, atin de me rendre capable de les instruire, le désir que j'en avais fit qu'avant le rétablissement de mes forces, je fus appliqué à la langue des Hurons, laquelle est fort semblable à celle des Iroquois, dont on est entendu quand on la sait. Il me fallut redevenir enfant pour en commencer les premiers éléments desquels toutes les sciences de l’Europe ne m’avaient donné nulle connaissance. Je demeurai environ deux ans à Québec, attaché à cette unique étude, au bout desquels, m’étant rendu suffisamment capable, je partis pour venir ici parmi les Iroquois dans la mission où je suis

encore présentement et où j'espère de finir ma

vie.

Séjour de deux ans à Québec.

Amour filial.

Cantons Iréquois.

Car vous souffrirez, mon très cher père, que je vous dise, sans blesser le respect que je vous dois, et sans manquer d'amour, qu’il m'est impossible d’acquiescer au désir que vous me témoignez de mon retour en France; quoique je doive désirer de vous revoir, je ne dois plus désirer que ce soitsur terre; je ne le veux plus que dans le ciel. Laissez-moi m'occuper à gagner d’autres cœurs pour vous aimer ét d’autres yeux pour vous voir éternellement avec les miens: je ne suis pas content ni de mes yeux seuls, ni de mon cœur seul, pour vous voir et pour vous aimer ; j'en veux joindre une infinité d’autres, si je le puis, lesquels vous regardant et vous aimant aussi bien que moi comme leur père, après que je les aurai fait entrer dans toutes mes affections de fils envers vous et ma très chère mère, tous les sauvages que je convertirai deviendront vos enfants dans le ciel et vous aimeront, par l'union qu'ils auront avec moi, du mème amour filial dont je vous aime et dont je vous aimerai éternellement.

Sachez qu'il y en a déjà plusieurs dans le ciel qui vousaiment de cet amour, qui vous y attendent pour vous y recevoir comme leur père, parce qu’ils savent que vous êtes le mien et qu’ils ne font qu’un avec moi. é

Les peuples que j'instruis s'appellent tous d’un nom Iroquois: mais ils sont partagés en cinq nations différentes dont chacune a son nom particulier : la première est celle des Tsonnonthouans, la seconde des Goyogouins, la troisième .des

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Onnontagués, la quatrième des Onneyouths, la cinquième des Agniers. Je suis dans celle des Goyogouins depuis cinq ans avec un seul garçon français, nommé René Richer, que nos Pères ont envoyé avec moi, afin de m'assister parmi des barbares de qui on ne peut espérer que des souffrances.

Il est impossible de concevoir l'étrange aveuglement de ces esprits sauvages, à moins que de les avoir vus : ils n’ont nulle connaissance de leur Créateur, qui approche de la vérité, et quoique, par une impression de nature commune à tous les hommes, ils aient quelque idée d’un ètre supérieur, maitre de leur vie, toutefois ils ne le connaissent pas comme un pur esprit, parce qu’ils ne sauraient rien comprendre au dessus des choses corporelles. Ils n'ont pour toute divinité que leur songe, qui fait l’unique objet de leur idolâtrie, et qu’ils n’honorent que par des festins, afin d'obtenir de lui leurs désirs, lesquels se réduisent tous à cinq points principaux : le premier est une longue vie ; le second, une abondante récolte ; le troisième, le succès à la chasse ; le quatrième, le bonheur à la pèche ; le cinquième, l’avantage de guerre contre leurs ennemis. Ils ne désirent rien de plus élevé que ces cinq choses et ils espèrent de les obtenir en faisant des iestins à tout manger, dans lesquels il n'est pas permis de rien laisser de ce qui a été présenté à chaque convive, de quelque qualité qu'il puisse être. Le principe de leurs erreurs,

Erreurs des Iroquois.

Désir du martyre.

qui les porte à faire une divinité de leurs songes, est qu’ils sont trop grossiers pour comprendre la manière dont notre âme opère, lorsque nous dormons ; ils croient qu’elle sort du corps pendant le sommeil, pour aller aux lieux et aux objets qu’elle leur représente, et qu’elle revient lorsqu'ils sont près de se réveiller, ou tout au contraire que les objets viennent eux-mêmes vers l’âme et s’en retournent à la fin du sommeil. Je suis fâché de n'avoir pas le temps de vous raconter la suite de tous leurs désordres, leur impureté qui n’a point d’autres bornes que celles de leurs passions, sans être arrêtée à aucun légitime mariage, leurs cruautés à tous les hommes aussi facilement que les bêtes et uniquement pour se divertir par le plus inhumain de tous les plaisirs. Je souhaiterais vous pouvoir faire le récit entier de l’état déplorable où ils ont vécu jusqu’à présent; mais puisque mes occupations ne me permettent pas, je prierai le P. Ragueneau de suppléer à mon impuissance, en vous écrivant une de nos relations qui vous puissent informer de tout.

Je ne puis présentement vous dire autre chose sinon que je suis dans un lieu de souffrance et où je suis venu pour chercher la mort que je désire et que j'espère enfin d'y trouver ; j'ai honte d’avoir passé l’âge de trente-trois ans sans mourir pour l’amour de mon Dieu et de mon aimable Sauveur Jésus-Christ, puisque je sais qu’il n’a pas voulu passer cet âge sans mourir pour l'amour de moi. Je voudrais bien honorer le

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sang que j'ai reçu de vous et de ma chère mère, en le répandant pour les intérèts de mon divin Sauveur et en reconnaissance de celui que ses sacrées veines ont répandu et pour vous et pour moi. Je ne suis pas content de toutes les peines que j'endure pour lui et pour le salut des âmes qu'il m'a confiées, si je ne meurs enfin pour son service. La nourriture sauvage, la faim qu'il faut endurer assez souvent, l'humeur déraisonnable d'un peuple barbare, les froids excessifs de l'hiver, les rebuts auxquels il faut m’'exposer, les calomnies que l'enfer vomit contre moi et tout ce que je suis capable d’endurer en ce monde, ne me semblent pas pouvoir contenter mon désir sans la mort mème, à laquelle j’aspire comme au dernier terme de ma volonté. Voilà, mon très honoré père, quelle a été la suite de toute ma vie depuis votre bénédiction reçue à mon départ; j'ai fait une fortune bien plus avantageuse que mes frères et mes sœurs, ayant Dieu pour partage, lequel personne ne me peut ôter : optimam partem elegit, quæ non auferetur ab eo.

Que puis-je penser et dire de mon frère de la Tronchaye? Dois-je encore lui donner le nom de

(1) Gervais, seigneur de la Tronchaye en Carentoir, se montra intraitable envers son père. En octobr:1654, il avait fait requête aux juges de la Gacilly, pour demander à être émancipé et à avoir pension de ses père et mère. En 1667, il réclama les titres de tous les biens à lui concédés par son père, disant que tous ces titres avaient été déposès au bureau de la Gacilly dont relevait la Guichardaye., Son père actionna contre lui; mais le Parlement lui donna tort. Gervais occupa la Guichardaye et son père se retira à Redon: En 1664, il avait épousé, malgré sa

Son frére Gervais de la Tronchaye. (1)

frère, ayant perdu celui de votre fils, et le peut-il ètre après l'étrange manière dont il vous a traité ? O quelle justice que celle qui s’exerce contre un père! et la rigueur de justice est-elle jamais plus injuste que dans le procédé d’un fils contre un père et d’un père tel que vous l’êtes ? Je lui écris une lettre de reproches que je vous prie de lui envoyer ; j'espère qu’il recevra bien ce que je lui dis : je le reprends de la dureté de son cœur qui s'est dépouillé de tous les sentiments naturels, de son injustice qui l’a porté à ne point vouloir relâcher ses droits pour l'amour d’un père et d’une mère, lesquels avaient relâché les leurs pour l’amour de lui, ne croyant pas qu’il dût abuser de leurs bontés. Oh! je l’avertis qu’il ne doit pas se persuader avoir été juste, pour ce que ses juges l’aient été, que, s’il y a eu quelque justice, elle n’a pas été dans lui, mais seulement dans ceux qui ont jugé. Ils n’ont été juges que du droit acquis par le relâchement. C'était la nature qui en devait juger dans son propre cœur, et s’il l’eùt écoutée, elle l’eût condamné à relâcher réciproquement, y étant obligé par reconnaissance et n’y pouvant manquer sans injustice. Je le

famille, Anne Anno de Haréal, Il survint un accord en 1686 entre le fils etle père: ce qui empécha les craintes du P. Étienne d’être réalisées. — Ces détails, que nous devons au travail et à l'affection de M. l'abbé Le Claire, étaient nécessuires pour l'intelligence du récit. — Les noms que portent les frères et sœurs du P. Étienne sont empruntés à leurs terres. La Tronchaye, Lanouan, Guëlan, sont des terres bien connues à Carentoir. — Les papiers de famille où sont puisés nos renseignements citent plusieurs prêtres, religieux et religieuses.

prie i Redo et, s’i pardc Je

dispo.

quelq que je pas | depui de tot de to empor demar comm don. !

nul é; vous Dieu, amou très a Dieu, ses en infini et cep d’use endro a prés dispos contre

Redon avec ma sœur de Lanouan, de ma part, et, s’il ne l’a pas encore fait, de vous demander pardon à deux genoux de tout ce qui s’est passé.

Je ne doute nullement que vous ne soyez disposé à lui pardonner, et, si vous y avez quelque difficulté, souffrez, mon très cher père, que je vous le demande pour lui : ne me refusez pas la première demande que je vous fais depuis vingt ans. Je crois que vous m’aimez de tout l’amour d’un père, comme je vous aime de tout l’amour d’un fils : pardonnez-lui ses emportements pour l’amour de moi qui vous le demande et qui l'espère avec autant de confiance, comme si vous m’aviez déjà assuré de son pardon. Mais non, je suis content que vous n’ayez nul égard à moi ; j'aime beaucoup mieux que vous lui pardonniez uniquement pour l'amour de Dieu, sans me considérer, que d'y mettre votre amour naturel envers moi. Faites-le donc, mon très aimé père, pardonnez-lui pour l’amour de Dieu, le père commun de tous les hommes : tous ses enfants l’offensent, presque à chaque moment, infiniment plus que mon frère ne vous a offensé, et cependant il pardonne à tous, sans se lasser d'user d'indulgence et de miséricorde en leur endroit. Imitez-le dans cette occasion qu'il vous a présentée lui-même et par laquelle il veut vous disposer au pardon de vos propres offenses contre lui. Il vous pardonnera à l'heure de la

QI

mort comme vous aurez pardonné à mon frère,

prie à la fin de ma lettre de vous aller voir à

Le P. Etienne demande

pardon pour son

frère Gervais.

et vous ne sauriez apporter une disposition plus efficace pour obtenir le dernier pardon si nécessaire, que de ne laisser dans votre cœur aucun ressentiment contre lui, quand même il continuerait à ne pas s'acquitter de tous ses devoirs. Je l’ai aussi prié, outre votre bénédiction que vous lui donnerez après lui avoir pardonné, de vousla demander pour moi; je ne puis pas moi-même m'aller prosterner à vos pieds pour la recevoir, mes frères et mes sœurs le feront à ma place, et je vous conjure de la leur donner par écrit, afin qu’ils la transcrivent et qu’ils me l’envoient, chacun dans leurs lettres, avec celle de ma mère. Comme j'ai depuis longtemps un grand désir de mourir pour Dieu, je souhaiterais que votre bénédiction contribuât à me l'obtenir, selon que j'ai marqué à ma mère.

Si vous jugez qu’en m'informant de l’état de mes frères et de mes sœurs, et de vous, ma bonne mère, je pourrai leur être utile par quelques avis nécessaires, je ne manquerai pas de leur écrire, selon les connaissances que vous m’en donnerez. Toutes mes sœurs vivent-elles dans la crainte de Dieu? Ma sœur de Lanouan est-elle toujours bien réglée dans son ménage et gouverne-t-elle ses enfants comme elle le doit ? Mon frère du Gueslan ne vous a-t-il point causé de mécontentements ? N’a-t-il point vécu dans le déréglement après avoir quitté ses études ? Ni lui, ni mes deux sœurs qui restent avec vous, n'ont-ils eu

aucune pensée pour le mariage et sont-ils résolus .

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VOUS 2 qu'ent tins, e sainte été po je n'y vos m:

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de demeurer dans l’état présent sans autres engagements ? J’apprendrai volontiers leurs dispositions soit pour le bien, soit pour le mal, afin de leur dire dans mes lettres ce que je croirai leur devoir servir.

Au reste, quoique je sois infiniment fâché de tous les déplaisirs que vous a causés le mariage de mon frère, je ne laisse pas d’avoir la pensée que Dieu les a permis pour vous retirer de la campagne et vous dégager de tout le temporel, afin de ne plus penser qu’à l'éternité dont votre àge vous approche insensiblement. Il y a beaucoup plus d'avantages pour le spirituel dans une ville qu’à la campagne, plus de facilité d'entendre la messe tous les jours, d'assister au servicedivin, d'ouïr la parole de Dieu, de se confesser et de communier souvent, d’être soulagé dans les maladies, d’être secouru à la mort. Je suis consolé de vous voir en état de ne pas manquer de secours nécessaires, quand il plaira à Dieu de vous appeler. Votre âme ne peut être mieux qu'entre les mains des Révérends Pères Bénédictins, et après les attraits que j'ai eus pour la sainte Compagnie où je suis, les plus fortes ont été pour leur saint Ordre, et peu s’en est fallu que je n’y sois entré. Faites-les appeler dans toutes vos maladies, et dès lors que vous connaïtrez le moindre danger, suppliez-les de ne point vous quitter, et de vous préparer à la mort par tous les actes qu'ils vous feront faire. Aussitôt qu’il aura appelé à soi quelqu'un de la maison, il faudra en

avertir le Révérend Père Ragueneau au plus tôt; il lui procurera des prières pour le soulagement de son âme et aura soin de m’en donner avis par les premiers vaisseaux qui feront voile, afin que je puisse m’acquitter de tous mes devoirs funèbres et obtenir de mon Dieu, pour la personne morte, une prompte délivrance du purgatoire.

Je me mets à genoux pour finir ma lettre, que j'arrose présentement de mes larmes, voulant la finir en vous remerciant de tout votre amour,

tous vos soins, toutes vos bontés paternelles dans Le mon éducation. Oui, mon père, je vous remercie

de toute la force et de toute la substance du cœur

que j'ai reçu de vous et de ma chère mère, à qui cette lettre est commune avec vous. Pardon pour J'ai

moi, pour mes frères et pour toutes mes sœurs, a de si nous vous avons causé quelque déplaisir ; nous ARR vous prions de vous en oublier, vous assurant eus

que nous voulons tous être, et moi plus que tous, deux

Monsieur, gk al ; t

Votre très humble, très obéissant, très respec- PRE

même

tueux, très reconnaissant fils et serviteur, tempo

sainte et qui Religieux de la Compagnie de Jésus. les pl

ÉTIENNE DE CARHEIL, prêtre,

pour Je de to

(1) Ce daye. N

Le 7 juillet 1673.

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