‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 4 sur 45 · LE PÈRE DE CARHEIL ET LES IROQUOIS · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE CARHEIL ET LES IROQUOIS

Embarqué le 12 mai 1666, le P. de Carheil, après une longue et pénible traversée de trois mois, arriva, le 6 août, au port de Québec où ses frères qui l’attendaient lui firent un accueil facile à comprendre. Tout affaibli qu’il était des fatigues du voyage, il voulut, avec les saintes impatiences de son ardeur accoutumée, se mettre à l'étude avant d’être reposé : tant il avait hâte de travailler à la conversion des sauvages! Il commença par la langue des Hurons dont les langues savantes ne lui donnaient aucune idée : le langage des Iroquois, fort semblable à celui des Hurons, serait appris du mème coup. Il fut deux ans sur les bancs de l’école, mais en écolier très intelligent ; car s’il devint un maitre admiré des sauvages, ce fut grâce à sa méthode. Le P. Le Mercier nous la fait connaïtre dans sa relation de 1669 : « Le Père ne s’est servi au commence- » ment pour ses instructions que de la langue » huronne que les Iroquois entendent tous, quand

» on la parle bien. Il a depuis composé un dis- » cours du baptème en Oiogouën (ou Goyogouin) » et ne s’est servi pour le faire que des simples » racines et de l’étude de la langue iroquoise qu’il » avait faite durant son voyage, étant assuré par » l'expérience que, si, par le moyen des racines et des divers discours, il pouvait ramasser une quantité de mots suffisante pour exprimer les différentes actions, il saurait la langue ». On le voit, c’est le fait d’un esprit sérieux et d’un vrai philologue. Deux ans de pareilles études, si élémentaires, si humbles, si privées de tout charme, cela compte dans la vie des missionnaires, dans la vie d’un ancien et brillant professeur de rhétorique ! Mais il y eut en même temps profit naturel : les Iroquois s’étonnèrent que ce Français connût et parlât si parfaitement leur langue et furent très flattés qu’un homme de ce mérite en tirât si bon parti. Sur ses lèvres éloquentes, elle parut plus abondante, plus noble et plus énergique ; sans cesser d’être pure et régulière, elle eut plus de richesse dans les expressions, plus de variété dans les tournures (1). Ainsi préparé, le

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(1) Aussi plus tard, le savant missionnaire composera-t-il ‘deux volumes in-quarto sur les Racines Huronnes : l'ouvrage est en latin, mais avec les définitions et la traduction en français. Pilling, dans sa bibliographie des langues indiennes du nord de l'Amérique, dit que c’est «une curieuse mosaïque des trois langues ». Les philologues du Canada ne sont-ils pas tenus d’honneur à mettre en lumière les savants manuscrits du P. de Carheil ? Ne devraient-ils pas rechercher sérieusement, par des études comparées, s’il n'est pas l’auteur des ouvrages recopiés avec grand soin par le P. Pierre ’oticr : Eléments de

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P. de Carheil fut enfin envoyé où ses désirs l’emportaient. Mais d’abord il faut nous faire une idée de la Mission que Dieu lui confia.

La terre du Canada s'étend, au nord de l’Amérique, le long du fleuve Saint-Laurent et sur les bords de ses grands lacs. Des pêcheurs bretons, basques et normands connaissaient, dès 1504, les côtes de Terre-Neuve, à l'embouchure du fleuve canadien. Ce fut le florentin Vérazzani qui, au nom de François Ier, parcourut en 1583 les rivages de l'Amérique depuis la Caroline du Sud jusqu’à l’île du Cap-Breton, et devint, selon l’expression du P. Biard, le parrain de la Nouvelle- France. Mais Jacques Cartier, breton de Saint- Malo, le premier, en 1534, remonta la rivière du Canada qu’il nomma fleuve de Saint-Laurent ; puis, l’année suivante, « après avoir reçu son » créateur en l’église cathédrale dudit Saint- » Malo » et obtenu la bénédiction de son évêque, accompagné de chrétiens comme lui qui cherchaient l'extension de la foi chrétienne, il reprit la route de l’Amérique et remonta le fleuve Saint-Laurent jusqu’au village d'Hochelaga qui devint Montréal. En 1540, un gentilhomme picard,

Grammaire Huronne,(lvol.470 pages), Dictionnaire françaishuron, (in-8, 11 gros cahiers), Sermons, Instructions, Catéchisme huron...? Le P. de Carheil faisait autorité en ces matières, et peut-être que, si les manuscrits n’ont pas disparu, son écriture, qui est connue sans doute par les Racines Huronnes, ne serait pas difficile à reconnaître. De nos jours, l’étude des langues comparées est poussée très loin, non sans raison : il serait utile de comparer les racines huronnes avec les racines des langues littéraires.

le sieur de Roberval, était vice-roi du Canada. Quand la conversion de Henri IV arracha la France aux horreurs dela guerre civile, lacolonie canadienne cessa d’être négligée, sans toutefois recevoir autant de secours qu’il aurait fallu. Les Jésuites, envoyés par le roi qui les aimait, vinrent en aide aux Récollets qui ne pouvaient suffire à la tâche ; mais le mauvais vouloir de quelques personnages ne leur permit d'arriver qu’en 1611, et d’autres difficultés de tout genre les empèchèrent de s’établir sérieusement avant 1625 et même 1632. Leur collège de Québec ne fut fondé que trois ans plus tard ; il commença de donner à la ville naissante un aspect moins vulgaire ; encore était-il assez médiocre, lorsque le P. de Carheil y apprenait la langue huronne. De là, partirent les missionnaires qui tentèrent de convertir les Hurons, les PP. Jogues, Daniel, de Brébœuf, Lallemant, Garnier, Chabanel, Buteux, qui périrent sous la hache ou par le feu, et tant d’autres dont les souffrances nous font frémir. Les Hurons ne refusaient pas la lumière et le baptème; mais leur indolence négligente les livra comme une proie facile à la haine terrible des Jroquois. Leur tribu fut détruite et ses débris peu nombreux furent dispersés au loin. Comme les Hurons étaient les alliés de la France, les cantons des Iroquois étaient presque toujours inabordables aux missionnaires qui n'y pénétraient que pour mourir. Si la France avait mieux soutenu ses alliés, les Iroquois n'auraient pas été si

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longtemps redôutables. Ce n'est qu’en 1654 que l'on put conclure avec eux un premier traité : le P. Le Moyne, à ses risques et périls, vint jusqu’au centre des cantons, à Onnontagué, pour le ratifier au nom du Gouverneur Général. Alors, quoique très difficilement, les missionnaires s’aventurent parmi cette race hostile, toujours inquiète, soupçonneuse et superbe.

Le pays des Iroquois s’étend depuis le lac du Saint-Sacrement jusqu’à Niagara, le long du lac Ontario, au-dessus de la Nouvelle-York. Si l’on remonte la rivière des Iroquois ou de Richelieu qui se jette dans le Saint-Laurent non loin de Montréal et si l’on traverse le lac Champlain, on rencontre, à cent dix lieues de Québec, le canton des Agniers. C’est là que le P. Jogues fit tant de conversions, et c’est là qu’il mourut, dans la bourgade de Gandaoüagué. Ce canton, d’abord le plus hostile à la France, devint le plus fidèle à la grâce, sans nul doute à cause du sang chrétien dont il était arrosé et fécondé. Trente ou quarante lieues plus loin, se trouve le canton d'Onneyouth qui tire vers le lac Ontario : canton difficile dont l'orgueil n'avait pas été châtié par les soldats français et dont la conversion se faisait lentement. Au-delà, vers le couchant, s'élève, sur une montagne, la bourgade d'Onnontagué qui est comme la capitale des Iroquois : de tous les Iroquois, les Onnontagués sont les meilleurs.

A vingt ou trente lieues de ce canton principal, toujours entre l'Occident et le Sud, à centsoixante

lieues de Québec, voici le canton et la bourgade de Goyogoüen (Oiogoüen), où se dirige le P. de Carheil. D'après Charlevoix, ce canton l’emporte sur tous pour la bonté du terroir et pour la douceur du climat, et les habitants s’en ressentent même un peu. Le P. Raffeix disait en 1671 :

« Goïogoüen est le plus beau pays que j'aie vu » dans l'Amérique... C’est une terre située entre » deux lacs, qui n’a pas plus de quatre lieues de » large; ce sont presque des plaines continuelles, » et le bois qui les borde en est fort beau. Il se » tue tous les ans, aux environs de Goïogoüen, » plus de mille chevreuils. » Le bou:g touche au lac de Tiohéro, large d’à peu près deux lieues et long de quatorze, où abordent les cygnes, les outardes, le saumon, et d’où sort la rivière des Onnontagués avec ses nombreux canaux et ses baies profondes. La tribu, sur 2000 âmes, compte trois cents guerriers.

Lorsque les Pères Jésuites, ambassadeurs à Onnontagué en 1656, firent alliance avee le chef de ce canton, ils adoptèrent les Onnontagheronnons comme frères, et du mème coup les habitants de Goyogoüen comme enfants, car telle était la parenté entre Onnontagué et Goyogoüen. Cette alliance les obligeait à visiter les Goyogoenhronnons ou Goyogouins. Vers la fin d’août de la mème année, les PP. Chaumonot et Mesnard vinrent avec les présents et les discours accoutumés. On est heureux que le P. Chaumonot, dont l’admirable vertu n’est pas contestable,

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ait comme béni’au berceau la Mission que devait sanctifier la rare vertu du P. de Carheil. Néanmoins, il ne fit que passer, et c’est le P. Mesnard qui en est le premier apôtre. L'accueil des Goyogouins au Missionnaire fut assez froid, parce que les Hurons, captifs chez les Iroquois, les avaient persuadés que les missionnaires portaient partout la maladie et le malheur. Mais les anciens de la bourgade, pour ne pas rompre avec eux, bâtirent une chapelle où les images de Notre- Seigneur et de Notre-Dame amenèrent des curieux qui furent bientôt des chrétiens. Le P. Mesnard, souvent insulté par les enfants ou menacé de mort par des furieux, parvint à baptiser en moins d’un an plus de quatre cents personnes, soit à Goyogoüen, soit à Onneiouth, Cela donnait de belles espérances ; mais hélas! la défiance restait au fond des cœurs, et nos voisins, les Hollandais et les Anglais, ne supportaient pas que nous eussions en paix une colonie si belle. Le P. Mesnard s’en alla vers le Lac Supérieur, chez les Outaouais ; il disparut en 1662, tué sans doute comme son domestique, Jean Guérin, le plus fidèle et le plus saint des auxiliaires.

Les hostilités, les meurtres, les coups de main, recommencèrent, et les Missions iroquoises furent arrêtées dans leurs progrès. De temps en temps, le chef des Goyogouins, d'accord avec les Onnontagués, essayait ou faisait semblant de renouer les relations pacifiques : en 1661, ce capitaine, l’hôte et l'ami des missionnaires, était

à Montréal pour échanger les prisonniers, pour obtenir la paix et la robe noire. Le P. Le Moyne fut encore envoyé comme ambassadeur dans les cantons où il passa l'hiver au milieu de périls sans nombre. Plus affectionnés et moins cruels, les Goyogouins lui donnèrent un abri pendant un mois. La foi se ranima, au moins chez les Hurons captifs, si bien que les Huronnes, après le retour du Père à Onnontagué, le rejoignaient, pour faire en secret leurs dévotions avec un courage digne des premiers chrétiens. La seconde ambassade de leur capitaine, en 1664, n'obtint pas grand résultat, parce que le Gouverneur, M. de Mésy, tout en étant aimable, déclara qu'il n'avait pas confiance, que les autres Gouverneurs avaient eu à se plaindre de la pertidie des Iroquois, et qu’il fallait en finir avec ceux qui se montraient irréconciliables. Mais la répression, depuis longtemps si nécessaire, ne fut commencée que par M. de Tracy, qui, en 1665, ravagea et brüla les villages des Agniers, espérant que cette preuve de notre puissance était suffisante pour abattre leur orgueil et tenir en respect les autres cantons. En effet, les Agniers et les Onneyouths jugèrent que mieux valait faire des arrangements avec les Français : ils firent leurs soumissions au Gouverneur et en obtinrent des missionnaires. Les cantons, qui grâce à Garakonthié, capitaine des Onnontagués, s'étaient abstenus de prendre part à la guerre, voulurent qu’on leur fit la même faveur. Alors Garakonthié vint de

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