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nouveau à Québec, le 20 août, et ramena le P, de Carheil.
Deux voies conduisaient de Québec à Goyogoüen. On pouvait remonter le Saint-Laurent, traverser une partie du lac Ontario et s'engager dans la rivière des Onnontagués : c'était la voie la plus courte, et la plus ordinaire. Mais les rapides, les rochers et les ilots, rendaient la navigation impossible ou périlleuse entre Montréal et le lac, et l’on était souvent obligé ou de porter ou de trainer les canots. L'autre voie était moins difficile ; car la rivière de Richelieu n’a pas une lieue de navigation qui soit trop pénible ou impossible. Mais les Agniers ou encore les Loups de la tribu des Mahingans étaient plus redoutables que les plus violents rapides. Après la guerre de 1666, les Loups avaient retardé plus d’un mois, au fort de Sainte-Anne, à l’entrée du lac Champlain, les trois missionnaires, Jacques Frémin, Jean Pierron et Jacques Bruyas, accordés par M. de Tracy aux cantons d’'Onneyouth et d’'Agnié. Ce fut sans doute le chemin que suivit le P. de Carheil ; car son guide, le célèbre Garakontié, dans son discours au Gouverneur, priait qu’on empèchât les Loups d’infester les chemins que tiennent les Français et les Iroquois pour s’entrevisiter. Par cette voie la moins dangereuse, il fallait faire trente lieues à pied, avant d'atteindre la principale bourgade des Agniers, autant pour atteindre Onneyouth et plus encore pour arriver à Goyogoüen par Onnontagué. Cela nous donne
quelque idée des peines qu'éprouvaient les missionnaires. Mais le P. de Carheil avait l’âme pleine de joie, et les fatigues, non seulement ne lui coûtaient pas, mais lui étaient chères : il allait aux Missions « à la mort, à la gloire, » pensait-il! On aime à croire qu'il traversa la bourgade où fut massacré le P. Jogues, et que son cœur y fortifia ses premières impressions d’adolescent, ses longs rèves de martyr. Sur la fin du mois d'octobre de l'année 1668, les Relations signalent sa présence à Onnontagué où le P. Millet, son compagnon de route, venait secourir le P.
Garnier.
Le P. de Carheil fit son entrée peu solennelle dans sa paroisse ou sa Mission de Goyogoüen }: sixième jour de novembre 1668. Le P. Garnier qui le conduisait, offrit, selon l’usage, quelques présents, l’un pour demander une chapelle, l’autre pour inviter les habitants du bourg à bien accueillir la vérité chrétienne. La réponse, accompagnée de présents, fut telle qu’on la désirait et qu’on l’attendait. Le bourg de Goyogoüen était en émoi pour une autre raison qui dut émouvoir le Missionnaire et lui donner une idée terrible de ses nouveaux amis. Ce mème jour, était brûlée et mangée une femme esclave de la tribu des Andastogués ou Andastes. Heureusement que la malheureuse était venue d'Onnontagué dans la compagnie du P. de Carheil, Pendant le voyage qui dura deux jours, le Missionnaire eut la consolation de l’instruire et
ent les it l'âme ment ne ‘ilallait ensait-il!
‘gade où 1 cœur ÿ olescent, du mois signalent illet, son ir le P.
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Heureu- » d'Onnone Carheil.
jours, le struire et
de lui donner le’ciel avec le baptème. Mais quel spectacle pour un jour d'installation!
La chapelle promise fut bâtie plus vite qu’une cathédrale : en trois jours, c'était fini, et le P. de Carheil en confiait la garde à saint Joseph. La foule ne la remplissait pas les premiers jours, parce que les Goyogouins étaient alors absents pour la pêche ou la chasse. C’est à sainte Catherine que le Père attribue les prémices de son apostolat : le jour de sa fête, il y eut grande affluence de personnes qui demandaient à prier et à se faire instruire, en sorte que ce fut, comme il le disait, le jour de naissance de sa Mission et de son Église. « Aussi fut-ce le jour, écrivait-il, que je » demandai à cette Sainte, à qui je m'étais autre- » fois consacré, qu’elle m’apprit à parler de la » manière qu'elle avait parlé autrefois pour » convaincre l'esprit des philosophes idolâtres. » Depuis ce temps-là, la chapelle a étéaugmentée » et n’a jamais manqué de personnes qui viennent » à la prière. » (Relations de 1669).
Quand on a bien étudié le P. de Carheil et lu ses lettres, on n’est pas surpris que son courage l'ait rendu populaire. Un bruit, d’ailleurs faux, que trois cents guerriers Andastes devaient assiéger Goyogoüen, avait répandu la terreur et déterminé une fuite générale. Au lieu d'avoir peur et de fuir, le vaillant missionnaire demeura toutes les nuits avec ceux qui faisaient sentinelle et prouva qu’il méprisait la mort. Les guerriers, les anciens et les capitaines, émerveillés, lui
a 08 es
donnèrent des preuves de leur estime dans un festin public. Alors, le Père se crut en droit de parcourir les cabanes, et, comme on admirait sa bravoure devant la mort : « Sachez, mes frères, disait-il, que les personnes comme nous ne craignent point la mort. Pourquoi la craindraient-ils? Ils croient en Dieu, ils l’honorent, ils l’aiment, ils lui obéissent, et ils sont assurés après leur mort d’ètre éternellement heureux dans le ciel. C’est vous, mes frères, qui devez craindre la mort; car jusqu’à maintenant vous n'avez ni connu ni aimé Dieu : vous ne lui avez point obéi; il vous punira éternellement, si vous mourez sans croire en lui, sans l’aimer, sans faire ses commandements et sans ètre baptisés. » (1669). Il fallait avoir une réputation de hardiesse pour parler si hardiment. Il fut plus bref et plus éloquent dans une cabane où un enfant le pria d'entrer; il s’y trouvait environ vingt guerriers : « Je suis ravi, mes frères, de » me voir dans le même danger que vous. Soyez » assurés que je ne crains point la mort et que » j'aimerais mieux perdre la vie que de vous voir » mourir sans avoir reçu le baptème. Demain, » jour de combat, vous me verrez intrépide parmi » les blessés, baptisant ceux qui y seraient dispo- » sés par une ferme créance de nos mystères et » par une véritable douleur de leurs fautes. » (1669). C’est assez militaire; en même temps, c’est assez apostolique! Aussi les guerriers l’écoutaient avec plaisir, et, bien que l’ennemi ne fût
pas aux portes de la bourgade, l'effet produit fut excellent : le P. de Carheil était du premier coup un vrai Goyogouin et un guerrier de Goyogoüen. Les progrès ne se firent pas attendre. Outre les enfants et les femmes, il y eut des guerriers qui songèrent à devenir des fidèles, entraînés sans doute par l'énergie du Missionnaire, muis aussi par l'exemple de deux capitaines très considérables, « l’un à cause du nom du bourg de Goyo- » goüen qu'il porte par honneur, l’autre à cause » de ses richesses et de sa vaillance, » disent les Relations. La prière, dès lors, n’est point méprisée, où du moins c’est une infime minorité qui la méprise; mais le baptèéme ne se donne pas légèrement à des natures inconstantes, dont l’apostasie serait à redouter.
Le P. de Carheil n'avait pas que le bourg de Goyogoüen consacré à Saint Joseph, patron de toute la Mission. A quatre lieues de là, il avait une seconde bor”gade nommée Kiohéro ou Tiohéro dont il confia la garde à son patron Saint Etienne; à six lieues, du côté opposé, c'était la bourgade d’Onnontaré que protégeait Saint René, le patron de son frère et de son serviteur (1). Dans ces trois bourgs, aux Goyogouins se mè-
(1) Il nous semble que le bourg de Goyogoüen se trouvait dans les environs de la ville d’Ovid, entre les lacs de Sénéca et de Cayuga : ilétait certainement sur cette terre fort belle, large de quatre lieues, qui sépare les deux lacs, car le P. Raffeix le dit formellement dans la Relation de 1672, Kiohéro était à quatre lieues de Goyogoüen, vers la pointe méridionale du lac Kiohéro ou Sénéca, dans la uirection de Bath, Onnontaré était
os 40 ‘ou
laient des captifs hurons et andastogués, plus abordables en général et se prêtant mieux à l'action du prêtre. En cette première année, le M'ssionnaire non seulement ne se plaignait pas des Goyogouins, mais reconnaissait qu’ils étaient dociles. Toutefois que de préjugés à vaincre et d'obstacles à renverser!
Une des plus sérieuses difficultés qu’il eut au commencement, lui vint de son hôte, le capitaine du canton. N'était-ce pas Saonchiogoua, celui qui, député vers M. de Courcelles par les Tsonnonthouans, fut solennellement baptisé en 1671 par Mgr de Québec et nommé Louis par l’Intendant, M. Talon? Les Relations de 1671 nous donnent plus de renseignements que Charlevoix ; car elles nous disent qu’il fut l’hôte du P. Mesnard et du P. de Carheil, qu’il avait eu le bonheur de participer à toutes les instructions générales et particulières de ces deux hommes apostoliques, et qu’il avait conversé familièrement avec eux, étant témoin jour et nuit de leurs travaux, de leurs soins et de leur zèle infatigable. C’est donc bien de Saonchiogoua qu’il est question dans la première année du P. de Carheil à Goyogoüen.
Or, ce capitaine, le plus renommé des Iroquois après Garakonthié, était jaloux du chef des
à six lieues de Goyogoüern, au-dessous du second lac, sur la rivière des Onnontaguës ou de Sénéca, là sans doute où se trouve aujourd’hui Montézuma. La terre des Goyogouins purte de nos jours plusieurs bourgs et villes, Sénéca, Waterloo, Cayuga, Ausburn, Aurora, Ithaca.. Le lac Sénéca ou Kiohéro touchait au pays des Tsonnonthouans.
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Onnontagués et de toute la nation. Il en voulait au P. de Carheil d’avoir été donné par son rival, d’être venu d’abord pour Onnontagué, de n'avoir pas été amené par lui-mème et directement à Goyogoüen. Garaconthié, du reste, se vantait hautement d’avoir droit au P. de Carheil. C'était beaucoup d'honneur pour le Missionnaire que se disputaient de pareils rivaux, mais il y gagna d’être assez mal traité pendant un assez long temps. Garakonthié, qui songeait sérieusement au baptème et qui aimait la France, comprit qu’il fallait apaissr Saonchiogoüa, pour que la paix fût durable et la Mission solide : il lui tit présent d’un collier de porcelaine et cessa de réclamer le P. de Carheil. Saonchiogoüa doit sa conversion au P. Mesnard ont il fut l’hôte pendant deux mois, et beaucoup plus, au P. de Carheil dont il entendit la chaude parole et dont il vit les héroïques vertus, pendant plus de trois années avant son baptème. Le P. Chaumonot, qui avait harangué les Goyogouins en 1656, avait surtout impressionné le capitaine : ce fut lui qui le déclara digne d’être enfin reçu dans l'Église. Le bien, produit par l’exemple du capitaine et déterminé par son influence, appartient, pour une bonne part, au Missionnaire qu’il avait un peu persécuté et qui ne cessa de développer sa foi, de nourrir sa piété, de fortifier sa vertu.
Mais le P. de Carheil, tout en souffrant des jalousies de son hôte, travaillait de tout cœur à convertir sa Mission et s’accoutumait à réfuter
ans a
les objections, à confondre les erreurs, à trouver les meilleurs moyens d'éclairer les esprits. Il devint missionnaire d’une rare habileté, car il était observateur très fin et n’avait pas l’esprit moins subtil que profond. Pour apprendre aux Goyogouins à ne pas regarder quelque chose de créé et de vil comme étant maître de leur vie, il s’avisa de leur souffler des prières ridicules. « Il » faut prier, disait-il, le maître de nos vies, et » puisque ce castor est le maître de ta vie, mon » frère, faisons-lui une prière : Toi, castor, qui » ne parles point, tu es le maître de moi qui » parle ; toi qui n’as point d'esprit, tu es le maitre » de moi qui ai de l'esprit. » La manière était si vive et si piquante que l’on était contraint d’'avouer qu’on avait jusqu'alors manqué d’esprit en reconnaissant pour maitres de la vie ces animaux sans intelligence. Une autre fois, le Père alla voir une malade au bourg de Tiohéro: on l’invita à un festin où l’on devait tout manger pour que la malade fût guérie. Il ne mangeait pas toute sa part, et l’observation lui en fut faite: « Je ne vois » pas, répondit-il, que je la puisse guérir en me » faisant mal par trop manger et par un remède » que défend le maître de nos vies et qui est » capable de faire deux malades au lieu d’un, le » premier continuant d’ètre malade, et celui qui » mange trop le devenant. » La réponse parut surprenante et déconcerta les esprits ; la malade refusa nettement et ces remèdes déraisonnables et « les danses qui ne servent qu'à rompre la tête. »
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Elle fut baptisée à Tiohéro et vint, un peu après, se confesser à Goyogoüen, puis mourut, ravie d'entendre qu'après sa mort elle serait heureuse. Mais cette victoire coûta cher au P. de Carheil. La mort de la malade baptisée confirma les Goyogouins dans la pensée que le baptème donnait la mort, et souvent le P. de Carheil fut rebuté ou chassé des cabanes ; sa vie même était mise à chaque heure en grand péril. Les Relations nous ont conservé le souvenir de quelques rencontres où il fut en butte à des outrages. Ces récits du P. de Carheil forment une des plus touchantes pages qu’on puisse lire : ils sont écrits avec le talent d’un saint.
« Comme je fus entré, dit-il, dans une cabane pour y instruire et y baptiser une jeune femme, fille d’un Huron captif, et que lé temps de la baptiser pressait, elle ne m’écouta point, ainsi qu’elle faisait au commencement de sa maladie, et son père me dit: « Tu’ parles comme parlait autrefois le P. de Brébœuf, dans notre pays; tu enseignes ce qu'il enseignait; et comme il faisait mourir les hommes en leur versant de l’eau sur la tête, tu veux aussi nous faire mourir de la même manière. » Je connus bien dès lors qu’il n’y avait rien à espérer, et je vis, un moment après, entrer un jongleur de notre propre cabane : il m'aime d’ailleurs, il vient prier Dieu et sait même par cœur ses prières. Il demeura longtemps sans faire connaitre son dessein; mais, voyant que je ne me retirais
vivement compte des impressions d’un mission-
point, il commença en ma présence à appliquer d’abord quelques remèdes où je ne voyais aucun mal, et puis, ne voulant pas que j’assiste à l'application de ses autres remèdes, il m’obligea de sortir de la cabane.
» J’eus bien de la peine à me résoudre de sortir et ne le pus faire qu’en pleurant et en regardant cette pauvre moribonde avec toute la compassion dont mes yeux sont capables. Comme je vis toute la cabane, qui était remplie de monde étonné de mes larmes, et que la malade me regardait, elle qui auparavant détournait les yeux de dessus moi, je leur parlai en cette
sorte : « Pourquoi vous étonnez-vous, mes
frères, de me voir ainsi pleurer ? J'aime le salut de cette âme, et je vois qu’elle va tomber en des feux éternels, faute de vouloir écouter ma parole. Je pleure son malheur que vous ne connaissez pas comme moi. »
» Après cela je sortis dehors et m'en allai, dans un champ proche de là, me consoler moimême en me plaignant à Dieu et lui demandant encore le salut de cette personne. Mais il n’était plus temps; car quelques moments après qu’on m'eut chassé et qu’on eut chassé en ma personne toute la miséricorde de Dieu, cette âme malheureuse fut elle-même chassée de son propre corps par la justice divine et bannie du Ciel pour toute l’éternité. »
Cette phrase, d’une éloquente énergie, rend
naire et les
juge juger pauv P. de corde ni pl
« d » am » rer » cet
rend 10n—
SR
naire qui voit refuser la grâce à l'heure suprême, et les apparences semblent donner raison à son jugement terrible. Cependant, ce n’est pas le jugement de Dieu qui seul connait le sort de cette pauvre païenne. Qui sait ce que les larmes du P. de Carheil ont pu obtenir de l’infinie miséricorde ? Quoi qu'il en soit, ricn n’est plus poignant ni plus profond que la page suivante :
« Je sentis tout le soir mon cœur rempli d’une amertume qui m'ôtait l'envie de dormir, et me remettant toujours devant les yeux la perte de cette âme que j'aimais et que je voulais sauver, mais qui venait de se perdre (ajoutons, selon toute apparence), je conçus pour lors, beaucoup mieux que jamais, l'étrange douleur du cœur de Jésus qui aimait tous les hommes et qui les voulait tous sauver, mais qui connaissait néanmoins la prodigieuse multitude de ceux qui devaient se damner dans la suite des siècles. Son regret fut proportionné à la grandeur de son amour. Celui que j'avais de la perte de cette seule âme abattait mon cœur dont l'amour n’approche point de l’amour de Jésus et qui n’en a que quelque étincelle. O Dieu, quel a été l’état du cœur du Sauveur, se voyant rempli d’un regret universel pour la perte de tous les damnés! O que la douleur que ressentent les hommes pour des pertes temporelles est petite en comparaison de celle que l’on ressent pour la perte des âmes, quand on n’ignore pas tout-à-fait ce qu’elles valent! Les paroles de
saint Paul qui décrit ses peines, me vinrent » dure . alors dans l’esprit, et il me semblait que celles » tion:
qui exprimaient la plus grande de ses souffran- Nou
ces, étaient celles-ci : Sollicitudo Ecclesiarum, extrên
le soin des Églises. » sédèen
Quel vrai prêtre n’a connu cette angoisse inex- là tout primable et ne trouvera que le P. de Carheil l’a « Pe violemment sentie ? Et le missionnaire, à qui » touj Dieu semble n’avoir pas donné cette âme, était ce f! venu de si loin, avec tant d'amour! Oui, c'est brui dur... mais Dieu est bon et tout est payé au et m centuple, et le centuple est en raison des sacri- en p fices. pour
« Tandis que j'étais dans ces pensées, continue Les
le P. de Carheil, je fus étonné que mon hôte le miss
me vint trouver avec un visage effaré, qu'il
s'approcha de moi et me dit à l'oreille que
j'eusse à ne pas sortir le lendemain, ni même
de trois jours, du côté qu'est la cabane de cette
femme qui venait de mourir ce jour-là même.
Je conçus d'abord qu’on avait formé le dessein
de me casser la tète : alors toute l’amertume
de mon cœur se dissipa et se changea en une
extrème joie de me voir en danger de mort
pour le salut des âmes. Je ne laissai pas de
l’interroger quelle raison me devait obliger à
ne pas aller de ce côté-là; et bien qu'il ne
voulût pas que je crusse qu’on avait la pensée
de me tuer, il m’en dit assez pour me le faire
croire. Je fis ce que la prudence demandait de
moi et lui répondis que je me contenterais
= 47 ‘ont
» durant ces trois jours d'aller faire mes instruc- » tions de l’autre côté du bourg. »
Nous prions que l’on prenne garde à cette extrême joie qui dissipe toute l’amertume que ressentait le P. de Carheil : le P. de Carheil est là tout entier, avec son rève unique.
« Pendant ce temps les anciens furent presque » toujours au Conseil pour arrêter par présents » ce furieux qui avait résolu ma mort dont le » bruit fut porté bientôt jusques à Onnontagué » et mit nos Pères et toutes les nations voisines » en peine jusques à leur faire envoyer des exprès » pour savoir la vérité de la chose. »
Les Relations ajoutent que tout s’apaisa et que le missionnaire continua ses emplois ordinaires sans aucune crainte. « Ce premier affront qu’il reçut ne fut qu'un essai de son courage et » comme pour le disposer à en souffrir un autre » que lui fit un jeune guerrier qui le chassa de » sa cabane, parce qu’il ne put souffrir que le » Père lui dit qu’en faisant cuire du blé-d’Inde » sous la cendre,'il allait faire cuire le maitre de » sa vie. » (Relation de l’année 1669). En dehors de ces deux épreuves, le P. de Carheil n’eut qu’à se louer des Goyogouins qui ne craignaient pas la prière comme ils craignaient le baptème. Ils venaient prier en grand nombre, enfants, femmes et guerriers; les familles connaissaient les commandements de Dieu, et l'ardeur pour les apprendre était si grande que l’on demandait à prier Dieu en pleine rue. Le nombre des bap-
tèmes semble petit, mais relativement il est considérable; car l'habitude étant de baptiser surtout en péril de mort, la mort suivait ordinairement le baptème qui paraissait alors effrayant. En outre l’ivrognerie était venue se joindre à l'inconstance des caractères, pour rendre la conversion plus difficile : les Hollandais et les Anglais vendaient de l’eau-de-vie, et l’eau-de-vie affolait ces pauvres tètes. Le P. de Carheil écrivait que plusieurs ne boivent que pour s’enivrer, qu'ils le disent hautement, qu’ils le chantent avant que de le faire et qu’on les entend crier : « Je vas perdre la tète et vas boire de l’eau qui » Ôte l'esprit. » Il y eut vingt-huit personnes baptisées, dont la moitié mourut en bonnes dispositions. Vingt-huit baptèmes, quand on rève de donner au Dieu qu’on aime des milliers d'âmes ! C'est le martyre non sanglant; et c’est le long martyre du P. de Carheil. N’était-ce pas aussi la douleur des PP. Garnier et Millet qui, dans cette même année, n’eurent qu’un peu plus de trente baptèmes à Onnontagué dont: les dispositions étaient pourtant meilleures ? Mais ces vaillants missionnaires savaient qu’une seule âme ayant coûté tout le sang d’un Dieu, ce n’était pas trop de toutes leurs sueurs, fatigues, humiliations, angoisses, pour sauver une àme de petit enfant sauvage. Ils se réconfortaient les uns les autres et se consultaient sur les industries les plus capables de convaincre ou de toucher les Iroquois. Nous savons par le journal du P. Bruyas que
tous | comme Onnon qu’il y 86 mai
LaR Provin Franco Missio:
récits 1 la Mis.
nommé du P. d conver: outre q nous f
est tous les missionnaires des cantons s'étaient ser comme réunis en Concile, le 28 aoùt 1669, à nai- Onnontagué qui est le point central du pays, et ant. qu’il y rencontra de nouveau le P. de Carheil, le e à 26 mai 1670. | la La Relation, envoyée en1670auR. P. Déchamps, les Provincial de la province de France, par le R. P. vie Francois Le Mercier, Supérieur général des cri- Missions de la Nouvelle-France, contient les rer, récits les plus curieux et les plus intéressants sur tent la Missions des Martyrs, car c'est ainsi qu'est er : nommée la Mission des Agniers. Mais les récits qui du P. de Carheil ne leur sont pas inférieurs, et la 1nes conversion d’une Iroquoise de Tsonnontoüan, Spo- outre qu’elle est racontée d’une façon très vive, e de nous fait comprendre le cri du Missionnaire : nes | « O que nous sommes bien payés de toutes nos long » peines par ces sortes de conversions merveilsi la » leuses!» Rien n’est plus simple et plus saisissant cette que le dialogue rapide où est réfutée l’erreur des ente Goyogouins sur l’âme qu'ils croient absente du ions corps pendant les songes. L’argument contre le lants songe, maitre de la vie, tiré des enfants qui ne yant sont pas encore nés, dut paraître et parut aussi trop triomphant qu’il est original (1). Cette lettre, qu’on trouvera dans la deuxième partie, p. x, ne semblera pas longue et donnera une haute idée
de cet esprit logique et nerveux. On remarquera
(1) Nous renvoyons quelques lettres dans la deuxième partie, afin de rendre le récit plus rapide. Mais nous conseillons de les lire immédiatement, afin qu’elles soient mieux comprises.
x RDS
toujours que le comble de la joie pour le P. de Carheil, c'est d’ètre parmi les barbares comme une perpétuelle victime et dans un danger constant d’être massacré.
Dans la même Relation de 1670 se trouve une lettre du P. Frémin, Missionnaire des Tsonnontouans et Supérieur des Missions Iroquoises ; elle contient quelques détails pleins d’intérèt sur la foi et la vertu des Goyogouins que le P. Ménard avait autrefois baptisés. «Tout ce que je vis dans » cette nouvelle Église, écrit le P. Frémin, me » donna une consolation très grande et une forte » espérance de la conversion totale de ce pays. » Le P. de Carheil y est fort aimé. Personne n’est » opposé à la foi; plusieurs anciens viennent » prier Dieu à sa petite chapelle ; il en fait faire » une autre qui sera plus vaste et plus commode. » Le P. Étienne avait pour compagnon René Richer dont il est parlé dans la première lettre à son père. René pansait les plaies et découvrait des remèdes, en même temps qu’il était l'entrepreneur et l’exécuteur de la chapelle. « On ne peut croire » à quel point il est aimé de tous les sauvages. » Le P. Frémin emmena le P. de Carheil à Onnontagué et reçut ses vœux de profès, le 1°" septembre 1669, dans la chapelle de saint Jean-Baptiste, en présence des autres missionnaires qui travaillaient à la conversion des Iroquois.
La Relation de 1671 raconte les progrès de la foi dans la Mission de Saint-Joseph ou des Goyogouins. Quoique moins dramatique, elle
offre telle assur » dig » con Ve de 16 Missi son H const:
contre Relati de ner nue.
inforn plus g l'Inca du M « Thér l'appe qu'elle LXX VII ses s un pa surpre sionn mal fu « L’ ». goite » nai » ayai
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offre assez d'intérêt pour que nous la donnions telle que l’écrivit le P. de Carheil. C’est là qu'il assure que «le salut d’un âme est un sujet plus » digne de consolation que toutes les plusillustres » conquêtes de la terre. »
Vers les derniers mois de 1671 et les premiers de 1672, le P. de Carheil n’est plus dans sa Mission : c’est le P. Raffeix qui le remplace. Dans son Histoire des Missions catholiques, John Shea constate qu’il fut attaqué d’une maladie qui le contraignait de retourner à Québec en 1671; la Relation de 1672 dit que c'était un rétrécissement de nerfs ; mais la cause du mal demeurait inconnue. Nous avons eu la joie très vive d’en être informé plus sérieusement par un témoin de la plus grande autorité, par l’admirable Marie de l’'Incarnation, fondatrice et première Supérieure du Monastère des Ursulines à Québec. Cette « Thérèse de la Nouvelle-France, » comme on l'appelait, parle en deux endroits du P.de Carheil, qu'elle nomme Carhaïit et de Carhait. Sa lettre LXX VIN raconte son arrivée au pays des [roquois, ses succès et les obstacles qu'il rencontre. Voici un passage de sa lettre LxxxIx° qui ne pourra surprendre, mais qui réjouira les amis du Missionnaire, en leur apprenant que la cause de son mal fut un excès de courage et de charité :
« L'on vient de ramener de la mission d’Oio- ». goïen le R. P. de Carhait, très digne mission- » naire et très saint homme. L'hiver dernier, » ayant été obligé par nécessité d’être longtemps
» dans l’eau pour assister quelques sauvages, les » nerfs se sont refroidis et retirés de telle sorte » que tout un côté est replié en double, et comme » il a été longtemps sans être secouru, le mal est » devenu incurable. C’est un jeune homme d’en- » viron trente-cinq ans, fervent au possible, » savant dans les langues iroquoises et plein de » belles qualités : le voilà perclus sur le lit pour » le reste de ses jours. Il ne se peut exprimer » combien les ouvriers de l'Évangile souffrent » de travaux ni à combien de périls ils s’exposent » pour gagner des âmes à Jésus-Christ. »
Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, l’'admirable Ursuline était partie pour le Ciel et le P. de Carheil pour sa Mission. L’incurable était guéri, le perclus avait retrouvé le mouvement, l’homme replié en double était redressé. Nous regrettons que le P. de Carheil n'ait point lui-même raconté sa guérison dans sa première lettre à son père du mois de juillet 1673. Mais la Relation de 1672, bien renseignée assurément, affirme qu’il fut guéri d’une façon miraculeuse par le recours qu’il eut à Notre-Dame de Foi et à Sainte Anne. John Shea raconte que, ne trouvant aucun secours dans les moyens humains, il fit un pèlerinage au célèbre sanctuaire de Sainte-Anne et qu’il obtint la guérison de la maladie nerveuse qui avait interrompu ses travaux. Les Bretons croiront volontiers que le Missionnaire Breton, plein de confiance en Sainte- Anne d’Auray, demanda surtout sa guérison à
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et trè qu’on qu'un.
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Cep pas at baptèr les pr que le la lan:; dispos ces ba sans |
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» sem » sion » le F » indi » suje pas fa fleurs, qu'une ronces haute Le P.
ces ép Hél:
velle
Sainte-Anne de Beaupré, sanctuaire fondé par des marins de Bretagne, à six lieues de Québec, et très célèbre par les faveurs extraordinaires qu’on y recevait constamment. Du reste, on verra qu'une grâce merveilleuse n’est pas surprenante dans la vie du P. de Carheil.
Cependant, la Mission de Goyogoüen n'était pas abandonnée. Le P. Raffeix y faisait quelques baptèmes et répandait l’usage des cantiques sur les principaux mystères de la foi. Il constate que le P. de Carheil avait parfaitement appris la langue iroquoise et qu’il avait mis de belles dispositions pour leur salut dans les cœurs de ces barbares. Un pauvre jeune homme mourut sans baptème, parce que sa mère prit un bâton ?.r mettre dehors le P. Raffeix et que sa sœur
: ;8.a une grosse pierre sans l’atteindre. « Il
semble que la malédiction de Dieu, dit le Mis-
sionnaire, soit sur cette cabane dans laquelle le P. de Carheil avait été traité encore plus indignement que moi pour un semblable sujet. » Il ajoute que les conversions ne sont pas faciles, que le Canada n’est pas un pays de fleurs, que, pour en trouver et en cueillir quelqu'une, il faut marcher longtemps parmi les ronces et les épines, et que les personnes de haute vertu trouvent de quoi exercer leur zèle. Le P. de Carheil revenait à ce poste, au milieu de ces épines, dans les premiers jours du printemps.
Hélas! ici, les excellentes Relations de la Nou-
velle France nous font défaut. Attaquées violem-
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ment en France par les hommes à qui tout ce qui est jesuite donne la fièvre, blâmées ironiquement au Canada par un religieux Récollet et dans quelques ouvrages qu'inspirait le Comte de Frontenac, eurent-elles peur du bruit qu’elles faisaient ? La question a été parfaitement traitée en 1861 par le P. Félix Martin dans son introduction aux Relations inédites de 1672 à 1679. Quel malheur que les lettres si édifiantes et si loyales de nos Missionnaires n'aient pas été conservées et publiées depuis 1678! Est-ce que la calomnie pouvait les atteindre au milieu de leurs sacrifices ? Mais il fallait à ces victimes, après la calomnie barbare, une calomnie plus cruelle, la calomnie civilisée!... Nous sommes heureux que le P. Félix Martin ait retrouvé et publié ces Relations ou ces abrégés des Relations qui vont encore pendant six années nous donner quelques lumières (1).
Nous ne pouvons nous résigner à résumer les lettres du P. de Carheil, à moins qu’elles ne soient résumées d'avance. C’est lui que nous voulons mettre en lumière, et ce nous est une vraie joie de nous effacer devant ce talent et cette vertu. Sa Relation de 1672-1673 constate que la peur de la mort n’est plus aussi vive ni aussi générale en face du baptème. Il y a, dans ces pages très simples, sobres et vigoureuses, une scène vraiment sublime : d’une part, un jeune guerrier de
(1) Relations inédites, 2 vol. chez Douniol.
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25 ans, mourant courageux qui ne veut pas que la prière cesse de retentir autour de son âme, et de l’autre, un Missionnaire épuisé qui trouve, dans son amour des âmes et de Dieu, assez de forces ou d'énergie pour faire cette longue et fatigante prière qui dura sept heures. Comment ne pas lire plus loin cet admirable récit ?
La Relation de 1673-1674 n’est qu'un résumé très court. Elle ne signale que vingt-deux enfants baptisés ; mais elle constate néanmoins un progrès sérieux, parce que les parents, qui méprisaient ou haïssaient la foi et qui redoutaient d’autant plus le baptème qu’ils le regardaient comme une menace de mort, avaient fini par demander eux-mèmes que le baptème fût donné à leurs enfants qu’il aiment pourtant jusqu’à une espèce de folie. De là, semblait-il, à ne plus craindre le baptème pour eux-mêmes, il n’y avait pas loin. Ce que nous regrettons le plus, c’est que l’on n’ait pas conservé le récit du P. de Carheil sur la mort de trois Andastes, prisonniers de guerre : il eut le temps de les préparer à mourir en chrétiens, et telle fut leur reconnaissance que l’un d'eux chanta le Père dans sa chanson funèbre, disant qu’il savait bien que le Père les aimait et que la nation française n’était pas du nombre de leurs ennemis.
Pour l’année 1674, nous n'avons que deux phrases du P. Dablon ; mais elles paraitront éloquentes. « Ce saint homme est d'un zèle apos- » tolique qui ne trouve pas que ces sauvages