‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 7 sur 45 · LA D · texte numérisé non relu

LA D

peur de l’irriter encore davantage et de la porter à un endurcissement sans remède. Comme sa maladie n’était qn’une langueur causée par les vers qui la rongeaient insensiblement, deux mois se passèrent sans que je discontinuasse de la visiter tous les jours et sans qu’elle cessât de me rebuter de la même manière, et même avec des redoublements de colère qui m'obligèrent enfin de me présenter seulement devant elle sans lui dire mot. Je tâchais toutefois de lui dire des veux et d’un visage plein de compassion ce que je n’osais plus lui dire de bouche. Et comme un jour je me fus aperçu qu’elle paraissait touchée extérieurement de quelques petits services que je lui rendais, en lui faisant du feu, dans l’abandon où je la voyais, personne n’ayant plus soin d'elle, je crus qu'elle souffrirait que je lui parlasse de ce que je désirais uniquement pour elle et qu’elle avait toujours repoussé avec horreur. En effet, elle me laissa approcher, et m'écouta assez longtemps, sans entrer dans ses emportements ordinaires, mais pourtant avec des agitations de corps qui marquaient celles de son esprit combattu des différents mouvements de la grâce et de la nature. Je commençais de concevoir quelque peu d’espérance, lorsque se tournant en furie vers moi, elle me prit au visage avec tout l'effort dont elle était capable, et assurément elle m’eût grièvement blessé, si ses forces eussent égalé sa fureur; mais elle était si faible qu’elle ne me pouvait faire le mal

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qu’elle voulait. Sa faiblesse fut cause que, lui abandonnant mon visage, je continuai mon instruction en lui disant que l'intérêt que je portais à son âme m'obligeait, quoi qu’elle fit, de ne pas la quitter. Je fus cependant contraint de la laisser encore cette fois, même dans la pensée de n’y plus retourner. Je ne laissai pas d’y retourner le lendemain matin, plutôt pour voir si elle était morte que pour lui parler. Je la trouvai à l'extrémité, mais elle n’avait pas encore perdu l'esprit. « Hé quoi ! lui dis-je, tu n’as plus qu’un moment de vie : pourquoi te perdre pour toujours, puisque tu peux encore te sauver ? » Ce peu de paroles amollit son cœur que tant d’autres n'avaient pu ébranler. Elle se pencha vers moi, elle fit la prière que je lui suggérais, témoigna de la douleur de ses péchés passés, demanda le baptème pour les effacer, et elle le reçut pour être confirmée dans la grâce par la mort qui suivit peu de temps après.

» J'ai appris, par l'exemple de cette malade, que je ne dois jamais abandonner personne, quelque résistance qu’elle puisse apporter, pendant qu’elle aura quelque reste de vie et de raison, mon espérance et mon travail ne devant avoir de terme que là où Dieu en met à sa miséricorde. »

Certes, si le sublime n’est pas là, où donc est-il?

Comment n'être pas saisi d'admiration devant ce

gentilhomme et ce talent qui lutte si longtemps

contre une femme rongée par les vers, contre une furie, une possédée, et qui abandonne son visage à des mains répugnantes et brutales, comme Notre-Seigneur abandonnait sa divine face aux soufflets et aux crachats, afin de prècher par son héroïque patience encore plus que par sa parole et de conquérir enfin cette âme perdue ? Ce visage abandonné aurait dû faire éclater la grâce. Non ; Dieu se tait, bien qu’il soit vaincu ; il ne parle que le lendemain, pour mieux montrer aux missionnaires que toute éloquence est vaine, tout héroïsme inutile, et que Dieu seul est maitre des volontés. Mais nous pouvons bien dire que le P. de Carheil avait mérité cette grâce et conquis cette âme. Une âme ainsi conquise, après tant de sacrifices et par tant d'efforts, vaut plus qu'un millier d’âmes dans les conditions ordinaires, et c’est la pensée qui soutient les apôtres.

On a dû remarquer que la coûclusion est moins rude et plus douce qu’il n’est ordinaire à l’austère vertu du P. de Carheil. Quand Dieu se montre si infini dans ses miséricordes, l’homme n’a pas le droit de se montrer si sévère dans ses jugements. Le Missionnaire a le bonheur de faire ce progrès, comme il en fera d’autres.

La relation de 1676-77 ne fait que constater à Goyogoüen le baptème de trente-huit personnes dont six adultes et trois d’un âge plus avancé. Mais il est une phrase qui éclaire la suite des événements. Parlant des quatre missionnaires

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qui travaillent à la conversion des Iroquois supérieurs, la Relation dit que « leur plus grand et » quasi leur unique emploi est de souffrir et, pour » ainsi dire, mourir à tout r'ornent, sous le coup » des menaces continuelles et des insultes que » ces barbares leur font sans relâche. » Oui, telle était et surtout telle devint la vie du P.de Carheil à partir de 1676. Les Hollandais et les Anglais, en même temps ou tour à tour, essayaient de ravir à la France sa colonie naissante qui pouvait être magnifique, suivant la parole de Marie de l’Incarnation. L’eau-de-vie, les calomnies contre les Jésuites, de grands avantages pécuniaires, ce furent là les moyens employés dans les cantons iroquois pour y fomenter le mécon-

tentement, pour les détacher des Français, pour les amener à de nouvelles hostilités. Dans une

pareille agitation, que pouvaient les missionnaires, sinon calmer les uns, supporter les autres, avertir le Gouverneur, empècher la rupture ?

Sans eux, la paix eût plus vite été rompue ; si on les avait écoutés, la guerre n’aurait pas eu lieu, ou bien elle eût été faite avec beaucoup plus d'énergie et beaucoup plus tôt. Le malheur, c’est que les Gouverneurs parfois encourageaient le commerce d’eau-de-vie, malgré l’évêque et les missionnaires, parfois s’imaginaient que les Iroquois ne manquaient ni de loyauté dans leurs promesses ni d'affection pour la France, toujours commencçaient des semblants d’expéditions qui n’aboutissaient qu’à des semblants de traités, et

n’eurent jamais ni le bon esprit ni la force d’arrèter les prétentions anglaises. Les [roquois craignaient peu les Français et les trompaient aisément. Ils voulurent s'emparer de tout le commerce et dans ce but firent la guerre à nos alliés: c'était la guerre qui renaissait. En vain les missionnaires déployaient autant d’habileté que de courage : les Iroquois leur échappaient. Les Goyogouins et les Tsonnonthouans furent bientôt les plus animés contre la France. Qu’on juge par là des souffrances qu’endura le P. de Carheil surtout de 1676 à 1682.

La Relation de 1677-78 nous apprend que c’est lui qui a le plus ressenti les effets de la fureur iroquoise et qu’il est depuis deux ans toujours dans un danger prochain de mort. Louis Saonchiogoüa, qui, par son baptème, était devenu le Garaconthié de Goyogoüen, était-il encore vivant ou bien son heureuse influence avait-elle disparu? Vers la fin, la situation fut intenable à Goyogoüen comme dans les autres cantons. Le P. de Carheil trouva un persécuteur très redoutable dont il parlera plus tard dans une lettre à sa famille, et ce pérsécuteur devint le capitaine le plus écouté des Goyogouins. Pour que le Missionnaire lui donne un tel nom, il faut que les menaces, les affronts, les mauvais traitements, n'aient pas été ordinaires. D’après John Shea, le P. de Carheil fut dépouillé de tout par un chef nommé Ouréouharé : deux autres l’auraient expulsé du canton en 1684. Il est certain que sa maison fut pillée ;

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car il en parle à son père en 1691. D'autre part, une lettre de 1727 nous assure qu’il fut cent fois en risque de perdre la vie, qu’une fois, il terrassa un chef qui voulait piller sa petite chambre et que cette résistance faillit lui coûter la vie, à lui et à son garçon.

Nous savons certainement que le persécuteur fut pris par nos soldats, qu'il fut de ceux que le Comte de Frontenac envoya deux ans aux galères de Marseille, et qu’il en revint aussi bon crétian que bon français : c’est le P. de Carheil qu: nous donne ces détails. Or, tous les détails s’appliquent parfaitement au chef Ouréouharé que le Père ne nomme pas, par une délicatesse de charité sans doute. John Shea ne se trompe que sur la Gate de l'expulsion du missionnaire. Une lettre du P. de Carheil, datée de Québec, nous prouve qu’en novembre 1683 il avait quitté Goyogoüer, mais dans une lettre du 13 novembre 1684, il nous apprend que les autres missionnaires ont été rappelés après lui. « Tous nos Pères qui étiient » avec moi dans les missions iroquoises ont £té » rappelés cette année, excepté deux qui sont

encore restés au bourg des Onnontagués pour

tàcher de rétablir, s'ils peuvent, les affaires qui

tendent ouvertement à la guerre. » Dans ure lettre de 1691, il donne les raisons de son départ : «.…. J'ai été obligé de quitter les raissions 1r0- » quoises. Quelque soin que rüùus ayons pris » pendant vingt ans pour .icher de convertir ces » peuples anthropcphages et les réduire douce-

» ment à l’obéissance de l'Évangile, toutefois » l’indocilité de leurs esprits et la dureté de leurs » cœurs uniquement attachés, par une longue » habitude des siècles passés, au cruel plaisir de » tuer les hommes, a tellement résisté à tous nos » efforts qu’il a fallu, malgré la charité que nous » avions pour eux, les abandonner entièrement » et prendre le parti de leur faire la guerre pour » arrêter l'injustice de celle qu'ils faisaient con- » tinuellement eux-mêmes, sans vouloir désister,

» aux autres sauvages de ce nouveau monde, et:

» pour conserver tant de nations infidèles qui » périssaient malheureusement, par leur cruauté, » dans les ténèbres de leur infidélité, avant que » d’être suffisamment éclairées des lumières de » la Sagesse et de la Vérité incarnée. » Il ajoute que si la guerre continue encore, la faute en est aux Anglais.

Ainsi le P. de Carheil quitta sa mission de Saint-Joseph, de Saint-Étienne et de Saint-René, vers la fin de l’année 1683, après quinze ans d’apostolat : il avait cinquante ans. Nulle part il n'aura de pareilles souffrances. Son martyre fut surtout vif et cruel, lorsque, de 35 à 50 ans, son esprit avait toute sa verdeur et que son âme était le plus ardente. Cn peut dire qu’il s’est aguerri, qu’il s’est endurci, que son âme, après tant d’humiliations et de douleurs, ressemble aux rudes mains que de longs travaux ont rendues calleuses.

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