LE P. DE CARHEIL ET LES HURONS
Chassé de sa Mission, le P. de Carheil ne reste pas désœuvré. Pendant trois ans, comme il le raconte à son père, il demeure à Québec. Le brillant professeur de rhétorique est devenu professeur de grammaire dans le collège de cette ville, lequel n’était pas brillant. Cela sans doute manquait de charme, à cinquante ans; mais le P. de Carheil ne tenait pas au plaisir, et cette croix obscure rentrait bien dans le plan de la Providence à son égard. A côté, pourtant, voici quelque chose comme de l'éclat. On le faisait prècher, soit au peuple dans la cathédrale, soit aux communautés religieuses dans leurs églises, et son éloquence, paraît-il, était loin d’ètre dédaignée : « Mes supérieurs eussent souhaité de » pouvoir m'’arrêter dans ces derniers emplois » pour satisfaire aux désirs du public qui le lui » demandait. » L’orateur vigoureux et nerveux,
dont la conviction se trahissait par des larmes, allait devenir célèbre et entrer dans la gloire. Vite, Dieu le rejette dans l'obscurité. « Mais, con- » tinue la mème lettre, Dieu, qui avait d’autres » desseins, disposa les affaires de telle sorte » qu’ils furent obligés de m'envoyer ici, à trois » cents lieues de Québec, pour y prendre la place » de celui de nos Pères qui desservait avant moi » la mission des Hurons, et qu’ils crurent en » devoir retirer pour quelques difficultés parti- » culières qui le regardaient personnellement. » Le poste était difficile et d’une grande importance : il y fallait un missionnaire expérimenté, et nul n’était fait pour cette mission autant que le P. de Carheil. C’est ainsi que Dieu forçait la main aux supérieurs du Canada comme il l'avait forcée aux supérieurs de France. L'homme qui pouvait être le plus grand orateur de la Nouvelle- France fut envoyé au fond d’une bourgade lointaine, à Michillimakinac.
C'est le nom d’une ile fameuse qui s'élève au fond du lac Huron, sur le détroit par où se déverse le lac Michigan, pas loin du détroit par où se décharge le lac Supérieur, donc entre trois lacs énormes et sur le passage des peuples qui veulent nouer des relations avec les Français. L'ile était célèbre par ses traditions fabuleuses, par l’abondance du poisson, et, à une certaine époque, par sa population très nombreuse dont triomphèrent les Iroquois. Malgré la violence du froid et plusieurs autres difficultés, on voulut fonder en 1671
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la mission Saint-Ignace autant pour les Hurons que pour les commerçants. Le P. Marquette, missionnaire des Hurons, est le premier jésuite qui ait travaillé à Michillimakinac, Ce n’était pas dans l’île, mais sur une pointe uu continent qui lui fait face et porte son nom. Plus tard, on y établit un poste pour surveiller le commerce et s’opposer aux entreprises des Anglais. A côté des Hurons, derniers débris de cette belle tribu, quelques Outaouais, eux aussi las d’une vie errante, vinrent chercher un refuge. En 1676, le P. Pierson écrit, de la Mission Saint-Ignace, qu'il est heureux « de voir croître cette petite Église doucement en nombre et fortement en la foi, » mais il constate que les Iroquois de Tsonnonthouan cherchent à gagner les Härons et les Outaouais pour les détacher de la France et diriger leur commerce du côté des Anglais. Le P. Henri Nouvel, supérieur des Missions des Outaouais, signale en 1677 la présence et l'influence du P. Pierson à Michillimakinac. Les Relations du P. Félix Martin ne nous donnent pas d’autres renseignements. Est-ce le P. Pierson qui dut abandonner la Mission de Saint-Ignace et qui fut remplacé par le P. de Carheil?
Quoi qu'il en soit, le P. de Carheiïl retourna d'un grand cœur aux Missions, où, malgré lui, pour ainsi dire, il rèvait toujours d’être martyrisé. Il avait 53 ans, lorsque, sur la fin de l’année 1686, il se mit courageusement en route. La route était longue : 300 lieues, disait-il, et en réalité près de
400, si l’on traverse le lac Ontario, le lac Érié, puis le lac Huron. En ligne droite, c’est plus court, si l’on préfère aller directement du lac Ontario au lac Huron; mais il y a un portage considérable, c’est-à-dire qu’il faut longtemps porter canots et bagages, avant de rencontrer une rivière qui se jette dans ce dernier lac. Charlevoix raconte, avec beaucoup d’intérèt, son voyage de 1721 jusqu'à Michillimakina qui n'était plus qu’un médiocre village : le voyage était pénible. Mais qu'importe au Missionnaire? La route du Calvaire est la route du Ciel.
La Mission de Saint-Ignace n'était :u’un jeu, après la Mission de Saint-Joseph. Les Hurons étaient tous chrétiens ; les Français, venus pour garder le poste ou faire du commerce, ne laissaient pas d’être assez nombreux : Michillimakinac offrait donc l'aspect tranquille d’une paroisse ordinaire dont le P. de Carheil était le pasteur. D'autre part, il y avait au moins un Père chargé du soin des Outaouais, et de plus, quelques autres missionnaires passaient de temps en temps par Michillimakinac et venaient se reposer dans la maison du P. de Carheil comme dans une résidence de la Compagnie. Enfin, la Mission de Saint-Ignace avait, sinon des Frères coadjuteurs, au moins des hommes dévoués qui s'étaient consacrés à Dieu, et qu’on nommait les Donnés ; en sorte que l’on avait presque toute facilité de faire le bien. C’est le P. de Carheil qui nous raconte tous ces détails dans sa lettre du 13
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octobre 1691, cinq ans après son arrivée en sa nouvelle Mission.
Quand il arrive à Saint-Ignace de Michillimakinac, les Anglais, chaque jour plus hardis, tentaient d'y entrer en maitres, afin d’accaparer le commerce du castor qui était considérable. Mais le poste était habilement et vigoureusement défendu par le commandant de la Durantaye, gentilhomme breton comme le P. de Carheil, et surtout, au témoignage de M. de Dénonville, par le P. Anjelran, sans qui, depuis longtemps, Michillimakinac eût été au pouvoir des Anglais ou des Iroquois. L'influence de ce Jésuite sur les Hurons et les Outaouais, jointe à celle du commandant, les entraîna dans l’expédition que l’on fit en 1687 contre les Tsonnonthouans : il fut blessé sur le champ de bataille où ses chrétiens furent remarqués pour leur bravoure. Michillimakinac avait donc de l'importance, et les éléments pour le bien n’y étaient point rares.
Nul doute que le Missionnaire et le Commandant n'aient eu les meilleurs rapports et que l’influence du P. Anjelran sur les Hurons n'ait passé au P. de Carheil. Il y avait, en ce poste si disputé, un chef huron d’un esprit très'vif, d’une extrème bravoure et du plus grand mérite : c'était Kondiaronk, surnommé le Rat. Ce chef était, dans le principe, favorable aux Anglais, et le gouverneur, le marquis de Dénonville, ne l'en avait détaché qu'à grand peine. Une fois l'ami des Français, Kondiaronk voulut prouver son affec-
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tion par une action d'éclat contre les Iroquois, les mortels ennemis de sa race. Mais il apprend tout à coup que la paix va se conclure. La paix avec la France, c’est, sous une forme ou sous une autre, tôt ou tard, la guerre contre les Hurons, car les Iroquois ne pardonneront pas à Kondiaronk son projet belliqueux. Le chef huron se regarde en cas de légitime défense, et, par des coups de force, par des mensonges, il irrite les Iroquois contre les Français. « J'ai tué » la paix » disait-il. L'ile de Montréal en fut victime, car, en mai et novembre 1689, les [roquois y commirent des atrocités sauvages. Toutefois, Kondiaronk avait-il, au fond, grand tort d’empècher la paix? Ni les Anglais ni les Iroquois ne l’auraient observée. Ce Huron devint l’ami du P. de Carheil. Michillimakinac avait ainsi trois hommes d’une grande valeur.
Le marquis de Dénonville, après son expédition contre les Tsonnonthouans, montrait de la faiblesse ou de l'incertitude, et laissait surprendre, comme nous l'avons vu, une partie de l’île de Montréal, le quartier de la Chine. Sur ces entrefaites, il est rappelé par Louis XIV qui comptait employer ses talents dans la guerre dont la France était menacée, et le comte de Frontenac, autrefois gouverneur du Canada, très actif, mais très impérieux, venait prendre sa place. M. de Frontenac s’imagina qu’il était populaire dans les Cantons iroquois et que cette popularité grandirait avr l'influence d’Ou-
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réouharé, le persécuteur du P. de Carheil. Le capitaine goyogouin fit tous ses efforts pour amener et pour assurer la paix. Mais, de leur côté les Outaouais, ne comptant plus sur l'énergie française et craignant la vengeance des Iroquois, s'avisèrent de traiter avec le canton des Tsonnonthouans. Charlevoix signale la sagesse et la fermeté du commandant de Michillimakinac qui avait longtemps empêché les Outaouais de mettre leur projet à exécution‘ mais il ne signale pas moins le zèle et l'influence des missionnaires qui lui sont d'un grand secours. C’est le P. Nouvel, d’après M. Ferland, dans son Cours d'histoire du Canada, qui se trouve à Michillimakinac auprès du P. de Carheil et s'occupe des Outaouais.
Comme évidemmentil se tramait un complot qui serait funeste à la France et à la religion, le, commandant et les missionnaires devaient en avertir le Gouverneur. C’est le P. de Carheil qui tient la plume : il décrit énergiquement les dangers de la situation, dans une phrase parfois trop longue, comme il arrive aux historiens qui résument des discours, mais ds ns un style mâle et suffisamment clair, si l’on veut se montrer attentif. Elle prouve au comte de Frontenac qu’il faut se défiér des Iroquois et le confirme dans son dessein de s’en prendre aux Anglais (1). Elle (1) Nous recevons du Canada, une copie authentique de cette lettre, et nous remercions vivementle KR. P. Jones, archiviste du collège de Sainte-Marie, à Québec, non seulement pour cette
lettre, mais pour les autres documents relatifsà Michillimakinac et aux vertus du P, de Carheil, Elle fut reçue à Québec, non
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méritait d'être publiée telle quelle par les historiens du Canada, parce qu'elle jette une vive lumière sur les événements de cette époque et les sentiments de nos alliés.
Il est visible que le P. de Carheil et ses amis sont mécontents qu’on ait donné à nos alliés de l'ouest de si graves sujets de plainte. L’Iroquois, toujours excité par les Hollandais et les Anglais, est l'ennemi, l'ennemi des Hurons qu’il a constamment traqués, l'ennemi des Outaouais qu’il a constamment persécutés, l’ennerñi des Français dont il craint la domination et dont il refuse la religion. Cet ennemi redoutable, en apparence invincible, a trompé le Gouverneur, ensanglanté Montréal, et pourtant on l’a vu caressé, flatté, presque supplié. Si l’Iroquois eût été dompté vigoureusement dès le principe, le Canada eût été et serait encore notre colonie magnifique. Les Missionnaires l’avaient toujours dit: les Gouverneurs, par impuissance ou par aveuglement, n'avaient rien fait. En 1683, la guerre avait recommencé; elle devenait terrible en 1690 à cause du Gouverneur de la Nouvelle-York qui surexcitait les Iroquois contre la France. La lettre du P. de Carheil, avec une nerveuse éloquence, montre les fautes et le péril, indique le remède, et fait vivement ressortir l'honneur ou le déshonneur des sur la fin de décembre 1689, comme le dit Charlevoix, mais le 17 septembre 1690, comme en fait foi la copie que nous avons, et comme le prouve l'historien même du Canada, puisqu'elle
est citée dans ses pages qui portent la date de 1690, A cause de sa longueur, nous la renvoyons dans la deuxième partie.
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Français, l’amerture et la hauteur des Outaouais. Il est heureux que le P. de Carheil, après son récit personnel, ait fait parler indirectement les Outaouais au risque de quelques répétitions, car les plaintes qu’il résumait deviennent plus vives, plus amères, plus hautaines, et l’effet sur le comte de Frontenac se comprend mieux.
Le Comte eut soin d’y voir surtout un blâme contre la faiblesse du marquis de Dénonville et la preuve que son retour à lui était nécessaire. La lettre du Missionnaire ne pouvait donc déplaire à son orgueil jaloux. Au fond, les caresses faites à l'Iroquois, que les Outaouais traitaient avec un si grand mépris, ces caresses pour mendier la paix, l’ancien Gouverneur n’en était pas seul coupable : le comte de Frontenac devait se sentir atteint.
Mais il comprit qu’il fallait relever le prestige de la France et que la vraie manière de retenir les sauvages, c'était de frapper les Anglais et les Hollandais. 11 frappa, cette mème année, quelques rudes coups sur des voisins si dangereux; mais c'était insuffisant, car il aurait fallu les chasser au loin.
La lettre du P. de Carheil n’eût-elle pas eu d'autre résultat, qu’elle mériterait d'être conservée dans son intégrité vigoureuse. Elle est pour nous la preuve que le Missionnaire eut de l'autorité dans ce poste alors si important de Michillimakinac, et que sa parole eut de l’écho jusque dans les conseils du Gouverneur. Elle nous permet aussi de juger ce style sobre et mâle, sans vaine
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parure, non sans ardeur. Le discours indirect des Outaouais, qui semblait un peu confus au P. de Charlevoix, ne paraîtra pas trop indigne de ceux qu’on trouve et qu’on admire, malgré une apparence de longueur et de confusion, dans les pages de Tite-Live ou mieux de Tacite.
Une chose curieuse, c’est que le P. de Carheil pousse à briser l’orgueil des Iroquois, pendant que son ancien persécuteur, Ouréouharé, devenu presque le commensal du comte de Frontenac, fait tous ses efforts pour que la paix soit conclue. Ils ne furent complétement exaucés ni l’un ni l’autre. Le comte de Frontenac, tout en pénétrant jusqu'au cœur des cantons, ne sut pas ou, par ambition, ne voulut pas rendre les Iroquois impuissants, et les Iroquois, qui ne furent jamais des amis, ne signèrent la paix que vers 1701. De 1683 à 1702, il n’y eut point de missionnaires dans les cantons, excepté le P. Millet qui fut prisonnier pendant cinq ans. Cette difticulté toujours menaçante qui contraria tant notre colonie prouve que le P. de Carheil avait raison de réclamer une action énergique.
En cette année de 1690, le P. de Carheil eut un grand chagrin : M. de la Durantaye ne resta pas commandant de Michillimakinac, qu'il avait pourtant si bien défendu. Charlevoix rend justice à son mérite, à son intégrité, et raconte que son crime, d’après quelques-uns, c'était son affection pour les missionnaires. Il est constant que le comte de Frontenac n’aimait pas les mission-
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naires qui osaient soutenir un avis contraire à ses desseins : il avait souvent parlé et souvent écrit contre l’'Évèque de Québec et les Jésuites. Le capitaine de Louvigny était protestant, et c’est lui qui remplaça le gentilhomme breton. Bien qu’il fût l’un des meilleurs officiers de la Nouvelle-France, on peut croire que le P. de Carheil, jésuite, ne trouva pas, dans ce réformé, un ami très ardent. Nous n’avonstoutefois aucune preuve d’hostilité de sa part, et même, à juger par les événements, il est probable qu’il exista une certaine entente, au moins politique, entre le missionnaire et le commandant. En effet, M. de Louvigny s’efforça, non sans bonheur, de maintenir les Outaouais dans l'alliance avec les Français et de les conduire contre les Iroquois.
Or une telle conduite n’était pas pour déplaire au P. de Carheil qui, de son côté, donnait une impulsion pareille à ses Hurons. M. de Louvigny parut ranimer le commerce des pelleteries entre Québec et Michillimakinac. Si les historiens ne disent pas que l'influence des missionnaires y fut pour quelque chose, nous avons le droit de le dire, parce
concours.
Une chose contrariait ou paralysait le zèle du P. de Carheil et des autres missionnaires : c'était, à Michillimakinac comme à Goyogouen, la traite de l’eau-de-vie, En vain l’Évêque et les missionnaires protestaient avec énergie contre les affreux désordres qu’amenait cette passion violente :
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quelques intrigants, qui préféraient l'argent à la vertu et leurs intérèts misérables aux graves intérèts de la France, avaient convaincu le comte de Frontenac que le mal n’était pas grand et que le clergé se plaignait sans raison, par un excès de zèle. Cette lutte était vieille et persévérait avec des moments de recrudescence : sur ce point le roi Louis XIV ne vint pas facilement à bout de l’orgueil opiniâtre du comte de Frontenac. On devine avec quelle énergie le P. de Carheil luttait contre l’ivrognerie folle et sanglante des pauvres sauvages et contre le commerce criminel des Français que M. de Louvigny avait conduits à Michillimakinac. C'était, on le verra, une question de succès ou de ruine, de vie ou de mort. En 1695, c'était M. de Lamothe-Cadillac qui commandait à la place de M. de Louvigny. Avec lui, les rapports deviendront difficiles et finiront par être excessivement tendus. Mais, semble-t-il, dans les commencements, l'accord existe pour maintenir les Outaouais et les Hurons dans l'alliance française, et cet accord était nécessaire à cause du mécontentement des sauvages sur la question commerciale et peut-être encore plus à cause des Anglais qui ne cessaient d’ètre hostiles. L'action du P. de Carheil est surtout visible en Kondiaronk. « C'était le sentiment général, dit » le P. de Charlevoix, que jamais sauvage n'eut » plus de mérite, un plus beau génie, plus de » valeur, plus de prudence et plus de discerne- » ment pour connaître ceux avec qui il fallait
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» traiter. » Il avait tant d’éloquence qu'il était applaudi même de ceux qui ne l’aimaient pas, et un esprit si vif, si piquant, si juste, que le comte de Frontenac l’invitait souvent à sa table pour faire plaisir à ses officiers. Ce capitaine jouissait de la plus grande autorité dans son canton qu'il empêcha de traiter avec les Iroquois. Il avait pourtant un rival assez redoutable dans un chef, nommé le Baron, qui intriguait sournoisement, pour que les Iroquois et les Hurons fussent alliés. Mais Le Rat fut plus fort que le Baron. En 1697, après avoir empèché ses amis de suivre Le Baron et les trente familles qui étaient allées s'établir près d'Orange, il eut la joie de les mener au feu contre les Iroquois et de leur procurer une belle victoire. À l’assemblée de 1700, étant député des Hurons, il entraina les autres nations à signer la paix : « J’ai toujours obéi à mon Père, dit-il, et » je jette ma hache à ses pieds... » et l’on jeta les haches aux pieds du Gouverneur. Mais il ne fallait pas un grave incident ni beaucoup de temps pour que la hache fût ramassée. En juillet 1701, une nouvelle assemblée devenait urgenté. Jamais pareil concert ni pareille réunion de toutes les nations pour garantir et consolider la paix, et c’est à Kondiaronk que le Gouverneur devait un succès de ce genre. Mais Kondiaronk était souffrant : il parla quand mème au milieu de l’émotion générale et souleva les applaudissements.… maisquelques heures après, muni des sacrements, il s'endormait dans le Seigneur. Les funérailles
furent magnifiques; on l’enterra dans l’église de Montréal, et sur sa tombe, on grava ces mots : Ci-git Le Rat, chef Huron. Or ce Sauvage, qui n'avait de sauvage que le nom, ce capitaine qui fit tant de bien, n'avait pas de meilleur ami que le P. de Carheil. « Son estime pour le P. de » Carheil, dit Charlevoix qui l’avait bien connu, » fut sans doute ce qui le détermina à se faire » chrétien ou du moins à vivre d’une manière » conforme aux maximes de l'Évangile. Cette » estime s'était tournée en une véritable ten- » dresse, et il n’y avait rien que ce religieux » n’obtint de lui. »
On voit comment le P. de Carheil a gagné Kondiaronk et pourquoi nous lui donnons une large part dans tous les services rendus à la France par ce capitaine. Le Rat qui avait tant d'esprit s’aperçut vite que le missionnaire était un homme de talent, éloquent et spirituel, et qu'il parlait la langue huronne avec une rare élégance. La liaison fut vite faite entre ces deux hommes. « Dans les commencements, dit Char- » levoix, Le Rat disait qu’il ne connaissait parmi » les Français que deux hommes d'esprit, le » comte de Frontenac et le P. de Carheil (Liv. » xvinr). » L’estime devint une véritable tendresse qui ne peut rien refuser. Avant d’être chrétien, Kondiaronk voulut n’ètre pas indigne de son ami et conforma sa conduite à l'Évangile. Il était l'auditeur du missionnaire dans la chapelle de Saint-Ignace, son auditeur le plus intelligent, et
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Il s’op changen cultés q prétenti le roi, a.
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tels furent ses progrès qu’en l’absence des Missionnaires, il prêchait, non sans un grand fruit. On ne dit pas à quélle époque eut lieu son baptème, mais nul doute que le P. de Carheil ne l'ait baptisé, et qu’il n’ait eu la joie de donner à Dieu cette admirable conquête. En le perdant, le missionnaire de Michillimakinac semble perdre sa force et sa consolation. Il en aurait eu grand besoin pour se défendre contre M. de Lamothe- Cadillac, contre les Hurons et les Français.
Il s’opérait alors à Michillimakinac de grands changements et comme une révolution. Les difficultés qui provenaient de l'éloignement et des prétentions anglaises, avaient en 1696 découragé le roi, au point qu’il parlait de faire abandonner ce poste. Le comte de Frontenac le fit maintenir dans la crainte des Anglais; mais un poste nouveau lui donna le coup mortel. En 1701, M. de Callières voulut faire un établissement au Détroit, qui est tout l’entre-deux du lac Érié et du lac Huron, atin de couper court aux ambitions et aux opérations commerciales des [roquois et des Anglais. Dès le mois de juin, M. de Lamothe s’y rendait avec un Jésuite et une centaine de Hurons : ce qui diminuait la population de Michillimakinac. Ces Hurons, plus rapprochés des Anglais, menacèrent de succomber à la tentation d’avoir des marchandises moins coûteuses : ils y succombèrent à peu près sans résistance, car, de toutes leurs passions, on avait remarqué que l'intérêt était la plus impérieuse. De là, pour le
Commandant, des embarras nombreux, et pour le P. de Carheil, des ennuis très pénibles.
En effet, à Michillimakinac, on était indécis et même irrité. Fallait-il s’en aller au Détroit ou rester dans la Mission de Saint-Ignace ? Les Français de Michillimakinac étaient le plus grand ennui du Missionnaire : ce n'était pas de parfaits chrétiens, ces commerçants qui voulaient, avant tout et malgré tout, faire fortune, et c'étaient de vrais corrupteurs, ces Canadiens, commerçants ou soldats, qui se faisaient coureurs de bois, afin de trouver les sauvages au fond des forèts et d'avoir le castor en échange de l’eaude-vie. Il est aisé de croire que le rude et fervent Missionnaire tonnait contre ces affreux désordres qui nous ont empèché de coloniser la Nouvelle France, et l’on devine aussi aisément que les Coureurs de bois s’emportaient à leur tour contre ce prêtre qu'ils disaient exalté. Donc, à Michillimakinac, murmures et calomnies contre le P. de Carheil. Au Détroit, on l’accusait de n’ètre pas en un poste dont il avait désiré l'établissement : donc, encore, murmures et calomnies. Ce que nous pouvions pressentir, nous pouvons l’affirmer, grâce aux lettres suivantes que nous devons au P. Jones et qui ont été copiées et certifiées « aux Archives du Bureau du Régistraire de la » Province de Québec. »
Il v eut échange de lettres entre les Jésuites et M. de Lamothe au sujet du Détroit. Les missionnaires, qui avaient surtout en vue les intérèts
spirituels ( diatement prise aussi car de irar makinac, bilité redor pas aussi | couraient | morale. Il M. de Lam rât point n projet favo tort n'étaic que par u ceux qui.
siastes étai 1": P. de C
M. de L.
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spirituels des sauvages, ne voulaient pas immédiatement se jeter avec ardeur dans une entreprise aussi grave que l’établissement du Détroit; car de transférer ainsi la population de Michillimakinac, c'était prendre une part de: responsabilité redoutable, à supposer que le projet ne fût pas aussi bon qu’on le rèvait. Les missionnaires couraient le risque de compromettre leur autorité morale. Ils avaient donc raison d’hésiter. Or M. de Lamothe ne supportait pas qu'on n’admirät point ni même qu'on n’admirât pas assez son projet favori. Ceux qui se donnaient un si grand tort n'étaient que des hypocrites et n’agissaient que par un esprit pharisaïque..… Au contraire ceux qui lui semblaient suffisamment enthousiastes étaient des hommes éclairés, des saints. 1.2 P. de Carheil était-il de ce nombre ?
M. de Lamothe a l'air de le croire, non sans quelque fondement. Ayant annoncé au Père la bonne nouvelle que son plan triomphait, il en reçut la lettre suivante datée au 25 juillet 1701.
» Après avoir en effet désiré depuis tant d’an- » nées, comme vous le marquez, l'établissement » du Détroit, la lettre que vous m'avez fait l’hon- » neur de m'écrire pour m'en apprendre l'heu- » reuse nouvelle n’a pu m'être que fort agréable. » Je me ferais un plaisir de vous y aller rendre » dès à présent les services dont je suis capable, » si l’état de cette mission me le permettait. Mais » vous savez que tout le monde d'ici est descendu à Moniréal pour l’assemblée générale qui doit
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s’y tenir. Il faut attendre leur retour avant que de pouvoir faire aucun mouvement, ne devant prendre d’autres mesures que celles q'''ils auront prises eux-mêmes avec M. le Gouverneur sur le dessein de leur transmigration prochaine dont ils ne manqueront pas de l’informer pour apprendre là-dessus ses volontés. Cependant je puis vous assurer qu’en quelque lieu que j'aille, soit immédiatement au Détroit, soit aux environs, j'y serai toujours parfaitement disposé à vous témoigner effectivement, par tout ce qui pourra dépendre de moi, que je suis avec respect, Monsieur,
» Votre très obéissant serviteur,
ÉTIENNE DE CARHEIL
de la Compagnie de Jésus.
Là-dessus, M. de Lamothe fait des observations
qui manquent de justesse : « Par cette lettre,
le P. de Carheil, missionnaire des Hurons à Missilimakinac, prouve la nécessité de l’établissement du Détroit, puisqu’il convient l'avoir désiré depuis tant d'années et en apprendre avec plaisir la nouvelle. » La nécessité du
Détroit ne ressort pas évidemment du désir qu'avait le P. de Carheil : ce serait assez de dire qu’il croyait à son utilité et à son importance. La lettre n’est certainement pas d’un enthousiaste
qui soutient que le Détroit est nécessaire aux
intérèt doute, M. de maniè!
missio ceux « devaie Jésait ; P. de mesur parait esprit sonder tés. E beaucc peuver de cho en qu très b lettre, chose.
chang est all C’es Kondi été d’ opinio nion certai que | doulo
que ant vils ar tion ’intés.
[que oit, iteent, le je