‹ Un admirable martyre sous la TerreurChapitre 4 sur 13 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

temporel^ j"ai été le premier à m'y soumettre... Mais aujourd'hui qu'elle veut mettre la main à l'encensoir, qu'elle attaque ouvertement les principes reconnus depuis tant de siècles par l'Église catholique, apostolique et romaine, mon silence serait un crime. Vous voulez savoir ce qui m'empêche de prêter le serment. C'est que je ne le puis en conscience, c'est qu'il contrarie la religion... L'Assemblée a détaché la France de notre chef visible qui est le Pape, de sorte que ce dernier portera aujourd'hui le nom de chef des fidèles et n'aura aucunes communications avec eux.

Semblable à un Président que vous éliriez, et qui n'aurait pas la faculté de s'entretenir avec

le moindre votant d'entre vous L'Assemblée

n'a pas plus le droit de donner de nouvelles circonscriptions aux diocèses et aux paroisses, ce qui ne peut regarder que le spirituel, que l'Église n'en aurait de vouloir faire exercer un juge de paix dans un autre canton que celui qui lui est assigné (i)... »

Sur les cinq principaux serments exigés par l'autorité civile pendant la Révolution, plusieurs n'étaient pas clairement mauvais; des hommes très éclairés et très consciencieux : par exemple M. Émery à Paris, ^L Meilloc à Angers, étaient d'avis que le serment de Liberté et

(i) Cf. infr., pp. 43, 44. 45-

d'Égalité pouvait être prêté ; et actuellement l'on pense bien pius généralement qu'ils eurent raison (i). Mais quand la foi ou la discipline de l'Église est atteinte, cette vie et cette mort nous disent comment il faut savoir braver la prison, l'exil, la mort.

Il est bien délicat de juger les évêques et les prêtres qui, ne voyant dans la Révolution qu'un orage peu durable, s'exilèrent à l'intérieur, ou à l'extérieur, par exemple, en Angleterre où, d'ailleurs, ils exercèrent, rien que par leur vie si digne et si pieuse, un apostolat très fécond. Mais nous admirons davantage les prêtres plus héroïques qui restèrent au poste malgré la menace quotidienne de la prison et de l'échafaud. Au lieu de rejoindre les prêtres déportés ou réfugiés à l'étranger, Noël Pinot, en novembre 1791, profitant d'une prétendue amnistie, essaye de rentrer dans sa paroisse; mais l'intrus Lalenne lui en rend bientôt le séjour impossible. Il y revient en juin 1793. Pendant huit mois, il y court à chaque instant le risque d'ê're pris, et la captivité

II) Cf. Les Serments pend.int la Révolution, par l'abbc F- UzL'RE.-^u, Directeur de V Anjou Historique. — Ce livre est particulièrement intéressant pour les prêtres. {Pans, Lecoffre JÇO4}. Lire aussi de bien intéressantes pagres de l'abbé Ch. De.ménthon : r.4é6t' J.-B. Botiex, député du clergé de Bresse aux états généraux, massacré aux journées de septembre, p. 1^7 et suiv. [Paris, Lecoffre).

c'est la mort. La nuit, il évangélise les fidèles du Louroiix, de Vern^ de Belligné, de la Coninai/le...; baptise les enfants; célèbre la sainte Messe à minuit dans quelque maison sûre; célèbre même des premières Communions an moulin de la Haye^ dans l'étable des Foudieries. Le jour, il se cache dans des réduits à peine habitables, prend un peu de sommeil, lit, écrit, et surtout prie. Aux souffrances continuelles d'une si rude vie, il ajoute de dures mortifications : ses bourreaux, après sa mort, le trouvèrent revêtu d'un cilice. Tout le temps il se prépare au sacrifice suprême dont l'heure peut sonner d'un moment à l'autre.

Cette histoire nous donne encore la leçon, importante et bien pratique, de ne pas louer trop le passé au mépris du présent. Oui n'a pas entendu gémir d'une manière souvent désespérée sur les maux actuels? Ces plaintes, môme fondées, ne tiennent pas assez compte du retour et du rapprochement d'un bon nombre d'esprits plus éle^'és et dont chacun vaut une foule. Et même quant à la masse plus atteinte à notre époque, elles ne sont pas toujours justes. On voit dans ce volume ce qu'était une des meilleures paroisses de l'Anjou en 1794 : il s'y trouvait alors 50 hommes

capables d'arrêter un curé très aimé, très dévoué, type de vie sacerdotale, et, à la rentrée au bourg, toute une bande pour applaudir à cet exploit, pour insulter le captif. Perversité, entraînement, respect humain : quelles qu'en soient les causes, les faits sont là. Et, en somme, si l'on compar.iit bien soigneusement le Louroux de 1794 au Louroux de 1904, l'on constateraitpeut-être que labalance hésite. Cela est pour diminuer les plaintes contre le temps présent (l'Eglise ne consacre que trois jours par an aux lamentations ; combien y donnent presque toute leur vie !» et pour nous encourager km pas nous dispenser, par la louange exagérée du passé, de nos devoirs envers le présent (i), à prendre le pré^^ent tel qu'il est et à en tirer le meilleur parti possible.

Un martyr de plus, élevé sir les autels, c'est pour l'Église une gloire nouvelle précieuse, et pour nous une grande grâce. 11 ne faut pas nous imaginer que nous n'ayons point besoin d'être encouragés. Facilement nous oublions qu'il ne se trouva pas seulement des vaillants dans nos rangs à l'époque de la Terreur : il y eut des lâche > 01 d^s pervers qui trahirent l'E-

(t1 Je pourrais aj JUter : de nos devoirs envers l'avenir. Des livres comme ce récit, q'ii inspirent l'héroïsme, sont évidemm::nt trjs utile-; a ce point de vue. Il y en a d'un tout

glise ; — il y eut des hésitants, qui fléchirent par faiblesse, et nous en verrons plusieurs ramenés par Noël Pinot (i). Et parmi les fidèles, les traîtres ne manquèrent pas; — il y eut surtout beaucoup de timides; — les vaillants qui risquaient leur vie étaient l'exception. Aux timides d'aujourd'hui ne faut-il pas des encouragements^ aux vaillants des consolations ? Ces consolations et ces erxouragements peuvent nous venir de plusieurs côtés. Voici la cause des Carmélites de Compiègne introduite, — elles sont déclarées vénérables à titre de martyrs ; — c'est un précédent grave et de bon augure pour les causes des mîrtyrs des Carmes, des Ursulines de Valenciennes, des filles de la Charité d'Arras, des quatorze prêtres de Laval, etc et en particulier pour les causes de nos martyrs angevins. On peut espérer que dans cette distribution, si vraiment glorieuse et si sûre, des palmes célestes, qui semble se préparer pour les victimes de la Révolution, la part de l'Anjou sera très belle.

autre gfeare, dont la lecture serait aussi bien opportune : tel le tome II du Journal d'un Evêqiie. par Yves Le Querdrec (Paris, Lecoffrej. On s'efforce d'y prévoir les épreuves, sinon sanglantes, au moins très graves, qui nous attendent et qui sont peut-être imminentes, et les lendemains probables de ces épreuves. C'est une lecture bien capable de faire refléchir sur l'avenir, d'encourager à l'action, à la prière,

(i| Si l'on tient co.npte des rétractations des prêtres qui au premier momant, par faiblesse, par illusion, avaient prêté le serment schismatique, le quart seulement du clergé fit défection.

A l'égard des daux causes angevines qui paraissent plus prochaines, il nous semble bon, par quelques réflexions pratiques, — sans prétendre préjuger le moins du monde l'examen et les décisions de Rome, — de répondre à la pieuse curiosité des âmes fidèles, de leur montrer combien leurs désirs et leurs espérances sont légitimes, de provoquer leurs prières. La cause si populaire des victimes fusillées en 1 794 au Champs des Martyrs d'Angers présente un caractère à part et suivrait, sans doute, une voie exceptionnelle. Dès le lendemain desl'usillades, le culte des fidèles commença, et il ne put être interrompu jusqu'en 1800 : les prêtres n'étaient pas là pour régler leur dévotion. Ensuite, pendant près de quarante ans, Mgr Alontauli (i),qui avait prêté serment à la Constitution civile, ne pouvait contrarier le moins du monde ce culte public. Bien qu'il eût désavoué son erreur et qu'il ait laissé en Anjou le meilleur souvenir, les plus hautes convenances lui défendaient d'intervenir : on aurait pu dire qu'après avoir été contre les victimes de la Constitution civile du clergé en prêtant le serment, il les poursuivait dans la mort en prohibant leur culte. Le long épiscopat de Mgr Montault fini, il n'était

(ij. Il fut évè,[ue d'Ang-ers de 1S02 à 1839. Lire sa vie très édifiante : Vie de Mgr Cit. Montault des Isles, par l'abbé Maupoint, plus tard évique de Saint- Uenis fia Réunion). (Ang-ers, barassé, 184^).

plus ' temps de modifier la dévotion des fidèles. Et maintenant, après cent dix ans de ce culte public, le plus spontané, le plus populaire^ qui n'a jamais été interrompu, môme une semaine, et que le centenaire des fusillades a retrouvé plus vivace que janii^is, il est possible, — et notre profond respect de l'autorité seule maîtresse en ces questions ne nous interdit pas cette espérance, — que l'Eglise approuve et consacre tout simplement ce culte en nommant seulement quelques-uns des martyrs; et comme l'on dit : Fête de saint Maurice et de ses compagnons tnart3Ts... que l'on dise un jour : Fête de M"'^" et de M"'^ de Luigné, de M"'= Saillant..., des Sœurs Marie Anne et Odile, et de leurs compagnons martyrs. Ce serait ce qu'on appelle la béatification équipollente. Ce procédé exceptionnel est beaucoup plus simple que l'autre et n'engage pas l'infaillibilité de l'Eglise pour chacune des deux mille victimes.

L'introduction d'une cause comme celle de Noël Pinot serait aussi chose très intéressante, en particulierpourlesprêtres et lescurés. Le procéda: qui s'imposerait probablement seraitle procédé ordinaire, maistrèssimplifié,car,parexemple, il n'y aurait pas de procès pour les écrits : nous n'avons pas une ligne de Xoël Pinot. Le procès de non culte public est des moins compliqués : son corps, entei'ré dans le cimetière

de Saint-Laud (i), n'a pas été retrouvé ; et pendant plus d'un demi -siècle aucun autre signe extérieur n'était là qui eût pu provoquer des manitesiations de culte public. C'est seulement en 1853 que le coffre de la Milanderie, dans lequel les patriotes avaient pris Xoël Pinot, fut placé au fond de l'église; et les prêtres furent plutôt trop sévères contre les manifestations d^ la dévotion envers le mart\T, précisément par crainte d'enfreindre les défenses de l'Eglise relatives au culte public, que l'on ne connaît pas toujours assez (2). Mais,

[ ( 1 1 « Le ciiiie;ière de Saint-Lau i était sur rancien chemin de Frémur, aujourd'hui rue Denis-Papin (entre la o-are des marchandises, la maison des Capucins, l'^'ctreiîowo. Il fat agrandi en 1784 parce qu'il devint commun aux paroisses de Saiut-Laud, Saint- Maurice, Sainte-Croix, Saint-Aig-nan, Saint-Evroul etLesvière, les cimetiè'"es de ces cinq dernières paroisses ayant été supprimés par arrêt du Parlement de 1780, pour cause d'insalubrité. Il subsista jusqu'en 1808, où celui du Clon devint le seul cimetière de ce côté de la ville, jusqu'à ce qu'il fût remplace lui-même par celui de l'Est, dont le terrain fut acheté en 1836 et 1830 *. Notice de la Ville d'Angers, par ThorODE, édition LoNdix, p. 172 lAng-ers, Germain et Grassin, 1897). — Les ossements du cimetière de Saint-Laud furent transférés, vers 1808, au cimetière du Clon, et de là au cimetière de l'Est. Ils sjnt sous la chapelle actuelle ]

[(;). Voici les actes du culte prohibés par l'Ég-lise •

I» Transformer la chambre mortuaire d'un personnage dont on espère la canonisation en chap.-lle pioprement dite.

2* Réciter un otti;e aj'ant pour objet ce personnage, comme on récite l'office d'un saint.

30 Représenter ce personnag'e avec l'auréole, la g'ioire, les rayons, le diadème, la couronne des bienheureux ou des saints.

4<» Donner, sans réserve des droits de l'Eg-lise, les litres de bienheureux, de saint, de mart'-r... à ce personnage.

5» Offrir ou entretenir des lampes ou des cierg-es allmués devant les restes ou les souvenirs de ce per onnag-e.

60 Fixer au mur des ex voto rappelant, ou des tableaux représentant une guérison.

si aucun acte de culte public ne s'est produit, la confiance et la vénéraiioa populaires envers celui que l'on a toujours regardé comme un martyr n'a jamais fait défaut. C'est Mgr Angebault lui-même qui le note dans l'ordonnance épiscopale nommant M. Brouillet son commissaire pour l'enquête canonique sur la vie et les vertus de Noël Pinot. (V i^'' appendice, fin du vol.). Il }• parle, sur l'attestation de M. Brouillet, de << la vénération extraordinaire dont est entouré dans la dite paroisse la mémoire de Xo'él Pinot » ; « des faits de guérisons extraordinaires, et dans lesquels on aime a reconnaître une intervention spéciale de la Providence, qui auraient eu lieu, assure-t-on, à la suite de prières et d'invocations privées adressées à ce pieux confesseur de lu toi. »

Des témoins semblent avoir été conservés, guéris même, par la Providence, pour attester combien, dès les premiers temps qui suivirent sa mort, l'on vénéraitNoël Pinot. Ces témoins ont vu et entenia pir.er bien des vic;illards qui l'ont connu. Plusieurs de ces vieillards, a qui avaient quelque chose du saint Curé », disaient en s'inolinant : « Quel bon, quel saint Curé nous avions! » Et ils pleuraient. — « Qu'avait-il do ic de remarquable? » — «Il n'était pas comme les autres » ; et ils rappelaient « ses charités >>, racontaient comment la nuit il allait porter lui-même du bois et du pain aux

malheureux et aux malades Après sa mort on s'adressait à lui pour obtenir même des faveurs temporelles et en particulier la giiérison des fièvres intermittentes.

Les personnes plus instruites partageaient et partagent encore ces sentimeats. La famille de La Moricière acheta la Milanderie p-ir vénération pour Noël Pinot et en souvenir de son arrestation. Et M"" de La .Moricière eût voulu, dans le même sentiment, v faire élever une chapelle.

Si le général de La Moricière et le Docteur Briau eussent vécu plus lona^temps, la cause de Xoël Pinot leur tenait tant à cœur qu'ils n'auraient pas eu de repos avant, — si Rome l'eût jugé boa, — de l.i voir introduire. Depuis que le coffre de la .^tilanderie a été placé dans l'église, en 1853, que de prières ferventes, que de neuvaines il a provoquées ! >L Brouillet proclamait du haut de la chaire avoir obtenu, de Xoël Pinot ou par lui, bien des grâces pendant son long ministère. Nous avons entendu plusieurs personnes nous dire qu'elles croyaient lui devoir la guérison d'infirmités graves; et l'une d'elles ajoutait avecunaccent profondément touchant : « Commeje donnerais d'un bon cœur ma vie pour qu'il soit canonisé! » On a même remarqué, nous disaient-elles, que tout autour de la maison où il fit son dernier séjour, marqué par les humiliations et les outrages les plus douloureux.

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