A. DE SÉGUR
La Terreur fît tant de victimes qu'elles suffiraient à former un grand peuple dans le royaume de la mort. Depuis les premières persécutions dirigées par les Césars contre le christianisme naissant, on ne vit jamais tant de sang couler, tant dhorreurs s'accomplir, tant de variété dans les supplices, de raffinement dans la cruauté, de méchanceté et de fureur dans les bourreaux. Cependant, il y a entre ces deux époques sanglantes de l'histoire une différence fondamentale. Toutes les victimes des persécutions païennes étaient
ferventes, chrétiennes, mouraient pour Dieu et dans sa grâce. Au contraire, les victimes de la Terreur peuvent se diviser en trois classes : celle des scélérats ou des complices de la Révolution, mis à mort par le gouvernement sanguinaire qu'ils avaient contribué à fonder; celle des politiques, des simples gens de bien, des personnes de toute classe et de toute opinion, condamnés et exécutés pour des causes diverses plus ou moins étrangères à la loi ; entm la classe des chrétiens, prêtres, religieux ou simples fidèles de tout rang, de tout âge et de tout sexe, dont l'attachement à Ti^glise de Jésus-Christ lut le seul ,crime. et qui a ce titre méritent le nom de martyrs.
Cette dernière classe est innombrable: elle comprend ces héroïques populations de la \'endée et de la Bretagne, ces paysans, ces pauvres lemmes, ces enfants qui aimèrent mieux mourir que de se soumettre aux caprices impies d'un gouvernement révolutionnaire, qui se battaient pour leu^^ prêtres persécutés, qui les cachaient au péril de leur
vie. et dont la pensée intime peut se iormu- 1er dans cette parole naïve et sublime d'un vieux vendéen qui avait pris part dans sa jeunesse à la guerre contre les bleus : « Nous n'avons pas bougé, malgré notre indignation, tant qu'on nous a laissé nos prêtres et nos églises; mais quand nous avons vu qu'on Jaisji'l de.^ )n isoles .m hou Dieu, alors nous nous sommes levés pour le défendre ».
Ce peuple des martyrs de la Révolution est inconnu des hommes s'il est connu de Dieu. Dans les batailles de la foi. comme dans celles de l'ambition et de la politique, l'histoire ne sait rien des soldats sinon qu'ils se sont bien battus et qu'ils sont morts les armes à la main : elle ne s'occupe et ne peut s'occuper que des chefs. Les chefs du peuple catholique, ce sont ses pontites. ses prêtres, et aussi ces chrétiens insignes, ces hommes et ces femmes héroïques, qui. dans tous les temps, ont attiré par leurs bienfaits et leurs vertus les regards et l'admiration du monde. (J'est ainsi que. dans le martyrologe, à côté des noms à jamais sacrés des apôtres, des souverains pontiies. des
membres de la hiérarchie ecclésiastique, brillent ceux des philosophes comme saint Justin, des capitaines comme saint Sébastien, saint Maurice et tant d'autres, des femmes et des vierges illustres, comme sainte Cécile, sainte Agnès et leurs angéliques compagnes. Si les actes des martyrs de la Terreur avaient été rédigés et conservés comme ceux des martyrs du Paganisme. Thistoire de l'Église compterait une belle page de plus. Des figures admirables, des vertus et des morts sublimes continueraient et compléteraient les exemples et les leçons des premiers 1 siècles de l'ère chrétienne, la France possédei rait toute une nouvelle floraison de saints, et. j comme le disait un ministre du Souverain i Pontife a un grand vicaire du diocèse ; d'Angers qui sollicitait à Rome le corps d'un I martyr des Catacombes, nous n'aurions eu qu'à fouiller le sol labouré par la Révolution pour y trouver des reliques.
1 Malheureusement, beaucoup de ces trésors
I sont à jamais perdus, et les documents font trop souvent défaut pour reconstituer non
seulement la vie des martyrs de la Terreur, mais même le récit de leur mort; mais il y a heureusement des exceptions, et. depuis plusieurs années, des recherches ont été faites, des travaux entrepris pour combler cette lacune regrettable de l'histoire de TÉglise. En certaines provinces de lOuest. les résultats acquis sont déjà importants, et dans son remarquable ouvrage sur les sji'nls personnages de r Anjou, le savant bénédictin, dom (Jhamard. a consacré près de deux cents pages aux victimes de la Révolution. Il a été puissamment aidé dans son travail par les souvenirs d'un témoin oculaire, .M. l'abbé Gruget. curé de la Trinité d'Angers, qui. pendant toute la période de la persécution, vécut caché dans cette ville, assista les victimes, les vit monter à l'échafaud et re:ueillit jour par jour leurs paroles et leurs actes. 11 laissa vingt-sept cahiers, écrits de la sorte sur ce champ de bataille de la chanté, que leur possesseur .M. le comte de Quatrebarbes, communiqua à dom Chamard . et qui ont la valeur et l'intérêt historique des actes des martyrs
rédigé.^, aux premiers siècles, par les notaires attitrés de l'Eglise de Rome. Qu'on nous permette, avant d'arriver au prêtre admirable dont nous voulons ici raconter Ihistoire. de citer quelques traits d'horreur et de sainteté, empruntés aux écrits de Al. l'abbé Gruget et de dom Chamard. et qui mettent vivement en relief le caractère de la persécution révolutionnaire dans rOuest de la France.
Je ne parlerai pas des milliers de prêtres déporté-^, morts de misère, de froid ou de laim dans les prisons d'Angers, ou noyés dans la Loire par les ordres de Francastel, l'émule et le digne collègue de Carrier. Le refus de serment à la constitution civile du clergé, c'est-à-dire le refus d'apostasie, étant la seule cause de leur condamnation, établit clairement leur droit au titre de mart^-rs. Je ne citerai qu'un nom de prêtre, celui de l'abbé IVjirier. vicaire a Saint-.Martin de Beaupréau, qui. a toutes les questions de ses juges ou plutôt de ses bourreaux, ivpondit cette seule parole : " Je suis prêtre catholique, et jamais je ne ti-ahirai ma fiji. » On lui arracha les ongles, on lui
coupa le^ mains, les bras, les jambes, et enlin la tête. Son corps fut exhumé en i8o(S avec celui d'un autre prêtre, son compagnon de supplice, sur les indications de pieux paysans, témoins de leur mart}"re. et leurs reliques reposent derrière une plaque de marbre dans la muraille du sanctuaire de léglise paroissiale de Saint-l''lorent-le-\ ieil.
(J'est dans le peuple de temmes. de jeunes tilles, d'ouvriers et de paysans qui moururent P'jur leur loi. que je veux choisir de prélérence quelques exemples, pour montrer que le troupeau chrétien fut digne de ses pasteurs et qu il niérite de partager avec eux les honneurs et la vénération de ll^^glise.
Recueillir et cacher les prêtres insermentés était, on le sait, un des crimes les plus Irequents et les plus impitoyablement punis par les agents de la Terreur. Le nombre des \ endéens. hommes et lemmes. qui périrent pour cette cause, est incalculable. Parmi ces humbles martyrs, nul n'a laisse un plus présent souvenir dans les traditions populaiio qu'un vieillard infirme, du viJhige de la
Boutouchère. nommé Fouchard, qui vivant des charités d'un ecclésiastique caché dans les environs, connaissait sa retraite. Les patriotes de Saint-Florent-le-\'ieil . furieux de ne pas trouver leur victime dans une lerme où ils la croyaient enfermée, saisirent le pauvre vieillard et lui dirent : « Tu sais où est caché le calotin. Dis-nous où il est.- — Jamais, répliqua Fouchard. — Tu nous le diras, ou tu es mort. — Jamais! » A ces mots ils se jettent sur lui. lui arrachent les ongles. lui coupent le nez. les bras, les jambes, en lui criant à chacune de ces opérations barbares : (( Tu ne veux pas nous le dire.^ — Jamais, répétait invariablement le martyr. » Alors ils lui arrachèrent la langue et l'achevèrent à coups de fusil.
Fes habitants de la ferme de la Rielle rejueillirent ses dépouilles mutilées, et les ensevelirent sous un jeune cormier près de leur habitation. Les désastres de la guerre et les malheurs de tout genre qui suivirent avaient lait oublier le lieu où reposait le corps du martyr, quand en 1859, le fermier.
a}"ant déraciné le cormier devenu vieux, découvrit ses ossements et les transporta avec un respect reliijieux à l'abri du mur de sa demeure. Or. depuis ce temps, ajoute dom (Jhamard. on a observé que les ronces qui poussent sur ce tombeau sont tachetées de veines rouges, comme si un sang vermeil en formait le suc: et les gens du pays racontent diverses guérisons obtenues par l'intermédiaire du martyr ou par le smiple attouchement de ces ronces.
Les femmes montrèrent contre l'impiété révolutionnaire le même courage que ce saint paysan. Quoi de plus touchant que ces trois jeunes lilles, nommées .Marie Rouleau. Victoire et Perrine Gusteau. qui. arrachées de leur village, conduites dans une des prisons d'Angers et de là au tribunal, tirent joyeusement le signe de la croix en entendant leur arrêt de mort, puis montèrent en souriant sur la tatale charrette et entonnèrent ce naïf et charmant cantique du Père .Monttort si populaire en X'endée :
" Avancez mon trépas, Jésus, ma douce vie!
Car mon âme s'ennuie De rester ici-bas, Ne vous y voyant pas.
j'y g'émis en tous temps Comme la tourterelle.
Et me plaig-nant comme elle.
Je n'ai point d'autres chants, Que mes ifémisseiuents.
Etant loin de vo« yeux.
Après vous je soupire ; Finissez mon martyre, Otez-moi de ces lieux.
Placez-moi dans les cieux.
i>"il faut pour ce bonheur Que je perde la vie; Qu'elle me soit ravie.
J'y consens de grand cœur, O mon divin Sauveur ! »
I.'acte de foi le plus inofïensit était regarde et puni comme un crime capital. Au village de Chanzeaux. le général Grignon. commandant une colonne républicaine, aperçut dan.^ l'église l'autel couvert de fleurs et de verdure. — (( Qui a osé mettre ici des fleurs .- » demandat-il d"un ton furieux. — On lui montra deux pieuses femmes. Al"'' Blanchard et Picherit qui. depuis leur entance. remplissaient ce
pieuK ollice. — (i Otez ces fleurs, leur dit le iïénéral. — NDus ne le pouvons pas. répondentelles simplement: ce serait presque un sacrilège. L'église où nous avons été baptisées n'est déjà que trop profanée. — Otez ces fleurs, ou vous serez lusillées. — Nous aimons mieux mourir. » On les arrêta à l'instant, on les traina sur la place où se trouvaient déjà un vieillard et douze pauvres lemmjes arrêtées dans leurs chaumières.
Tandis qu'on les interrogeait pour la lorme. Grignon dit à un soldat de faire creuser une large tosse à la sortie du bourg et il ajouta en ricanant <( Amène un piquet et trente hommes : puisque le lit est lait, ce n'est pas trop de deux femmes de chambre pour coucher chaque jeune lille. »
Les quinze victimes, en se rangeant autour de la tosse. entonnèrent le Salve Reginj. — <| \ aincment. ajoute M. de Quatrebarbes qui donne le nom de tous ces martyrs. Grignon voyant des larmes baigner le visage de ses xjldats, entonna la Mjrseî'lLiise. l'hymne de sang ne put interrompre le champ sacré : et
quand il se termina, les saints martyrs montaient au Ciel. »
Citons encore, pour finir, la mort admirable de deux filles de la charité de 1 Hôtel-Dieu d'Angers, la sœur Odile et la sœur .Marie- Anne qui marchèrent au lieu du supplice avec des chants d'actions de grâces, et qui dirent à ceux qui voulaient leur voiler la tète : « Xon. nous ne cacherons pas notre visage. Est-ce donc une honte de mourir pour Jésus-Christ .- Nous voudrions que la ville entière nous contemplât et apprit de nous comment on meurt pour la foi. » On les fusilla avec beaucoup d'autres victimes. La sœur .Marie-Anne seule ne tomba point ; elle n'avait que le bras cassé. « Pardonnez-leur, disait-elle comme saint Etienne, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Les bourreaux se jetèrent sur elle, et la massacrèrent à coups de sabre et de baïonnette.
Devant de telles morts que nous avons citées en exemple parmi des milliers d'autres du même genre, on comprend la vénération populaire dont le Champ des martyrs fut
l'objet constant depuis le commencement du siècle, les prières laites, les miracles innombrables obtenus sur les ossements de ces héros chrétiens, ensevelis dans douze fosses immenses dont une simple croix fut pendant bien longtemps le seul signe distinctit. Depuis 1852, une chapelle recouvre ces reliques, les pèlerins continuent d'y atlluer chaque jour et Dieu y multiplie les prodiges.
-Maintenant que nous avons donné une idée du peuple des victimes, racontons ce que la piété des fidèles a pu recueillir sur la vie et la mort d'un de? pasteurs les plus saints de ce troupeau d'élite. .M. l'abbé Xoél F'inot. curé du Louroux-Béconnais, guillotiné à Aagers. le 21 février 179^4. dans des circonstances qui ont vivement Irappé l'imagination populaire et dignement inspiré de grand- écrivains. .M. l'abbé Gruget. témoin cache de son supplice, lui a consacré un récit aussi détaillé qu'émouvant, et. dans ses nombreux cahiers, il revient a trois reprises diflérentes sur cette mort sublime.
Une ordonnance épiscopale de .Mgr Ange-
bault. évêque d'Angers, en date du 26 août i(S6|. a. dans les termes suivants que nous reproduisons sans en rien omettre, ordonné une enquête sur les circonstances encore ignorées de sa vie :
« \'u une lettre du 1 1 août 1864. par laquelle .M. Brouillet. curé de la paroisse du Lourouxl>éconnais. nous atteste la vénération extraordinaire dont est entourée dans ladite paroisse la mémoire de .M. Xoél I^inot. l'un de ses prédécesseurs, guillotiné a Angers en haine de la foi le 21 lévrier 1794 ;
\'u les détails pleins d'édification qui ont été recueillis déjà sur la vie et la mort de ce digne confesseur de la foi par .M. l'abbé Tiruget. vénérable prêtre de ce diocèse, contemporain de M. Xoél Pinot;
(Considérant qu'il importe à la gloire de Dieu, a l'honneur de la sainte l^glise et à lédilication des fidèles, de recueillir avec soin et d'environner de tous les caractères désirables de vérité la vie et les actes des pieux personnages que Dieu semble luj-même
avoir dc>ig-nés plus particulièrement au souvenir et à la vénération des peuples :
Que des laits de .iruérisons extraordinaires et dans lesquels on aime à reconnaître une intervention spéciale de la Providence auraient eu lieu, assure-t-on. à la suite de prières et d'invocations privées adressées à ce pieux confesseur de la foi :
Que sur ces laits, comme sur toutes les circonstances de la vie et des vertus de .M. Xoèl Pinot, il importe de prendre des informations régulières et canoniques, pendant qu'il existe encore dans la paroisse du Louroux-Béconnais des personnes qui ont connu ce vénérable prêtre ou qui ont recueilli de la bouche de leurs pères et mères des renseignements auxquels le temps et Toubli n'ont pu enlever encore leur précision et leur valeur :
Nous avons nommé et par les présentes nommons .M. labbé Ijrouillet. curé du Louroux-13éconnais. notre commissaire popr. en notre nom. procédera une enquête canonique sur la vie et les vertus de M. Xoël Pinot,
ancien curé de ladite paroisse, guillotiné à Angers le 21 février 1794. »)
Suivent les formules d'usage et la ^ignatu^e du Prélat.
Kn 1875. un des vicaires généraux du diocèse se rendant à Rome, présenta au Saint-Père une note succincte sur le mart3"re de -M. Xoël Pinot, note qui semble avoir frappé le Souverain-Pontife. .Mais laffaire en resta là. et jusqu'ici nous ne sachions pas que lenquéte ordonnée par lévéque d'Angers ait eu d'autre suite au point de vue de l'intcoduction de la cause. Cette enquête eut du moins l'avantage de compléter les renseignements, les témoignages relatifs à cet admirable serviteur de Dieu, et c'est à l'aide des documents recueillis et mis en ordre par -Al. l'abbé Brouillet que nous sommes en mesure de donner une relation assez détaillée, sinon de toute la vie de .M. l'abbé Pinot, du moins de son ministère sacerdotal, de son jugement et de sa mort.
.M. Xoël Pinot naquit à Angers, clans la paroisse Saint-Martin, le ig décembre 1747 ( i ), d'une famille obscure mais très honorable et très chrétienne. (J!e lut dans cette ville qu'il reçut le baptême, plus tard la consécration sacerdotale, et entin la grâce suprême de cette onction et de ce baptême de sang qu'on appelle le martyre. De son entance et de sa jeunesse on ne sait rien, sinon qu'il grandit dans une atmosphère de loi et de vertu, qu'il
[(\) Acte de Baptême de Noël Pinot
Le 20e de décembre 17^7, Noël, né du jour d'hier, lils de René Pinot et de Claude La Grois, son épouse, a été baptisé par nous, vicaire soussigné. Ont été parrain Noël Tricot, cousin de l'enfant, de la paroisse de Sainte-Croix, et marraine Claude Pinot, sœur dudit entant, qui ne signe, le père présent et .soussigné.
René PiNOT.
Noël Tricot.
J. Bkrox, maire — chapelain et vicaire de iJaiut-.Marlin.
(Maint d' Angers. j^
aima Dieu dès ses premières années, et que sa piété précoce le désigna de très bonne heure au clergé de sa paroisse comme une àme d'élection faite pour le service direct de Jésus-(>hrist et de son Kglise. Son intelligence, son zèle à s'instruire égalaient sa dévotion : au Séminaire, il éditia ses condisciples et ses maîtres par ses qualités naturelles comme par ses vertus, et des qu'il eut atteint l'âge canonique, il lut admis aux ordres sacrés.
Revêtu du sacerdoce, il se distingua aussitôt par un grand zèle pour le salut des âmes, et tout spécialement pour le soin des pauvres et des malades. Sa tendre charité voyait dans ces déshérités du monde les membres soultrants de Jésus-Christ, et il leur prodiguait avec un amour infatigable les secours matériels et spirituels destinés à soulager et à féconder leurs souffrances. 1^'rappé de cette vocation du jeune prêtre, qui est la vocation sacerdotale par excellence, son évéque le nomma de très bonne heure aumônier des Incurables d'Angers. Dans cet asile des dou-
leurs les plus poignantes de l'humanité, (puisqu'étant inguérissables elles sont privées de ce qui fait supporter tous les maux, l'espérance), l'abbé Pinot trouvait un champ d'action et de dévouement digne de sa charité. 11 se donna tout entier à cette paroisse de la souffrance. où les plus heureux sont ceux qui approchent le plus de la mort chrétienne, délivrance et couronne de leurs maux, où les entants ne connaissent pas plus la joie et le sourire que les vieillards, et qui serait une image de l'enier si la loi. l'espérance et la charité de Jésus- Christ n'en faisaient, sous l'action des saints, un vestibule du paradis. La tendresse du jeune aumônier pour tous ces pauvres gens était pour eux une première consolation en attendant les tendresses éternelles de l'autre vie. Ils lui rendaient amour pour amour, le respectaient comme un saint, et, malgré sa jeunesse, le chérissaient comme un père.
Les lidèles d'Angers, touchés de son dévouement à ses chers incurables, connaissaient tous son nom et s'entretenaient de ses vertus : le clergé appréciait en outre la sûreté
de son jugement, l'étendue de ses connaissances théologiques, et lui présageait de hautes destinées. Il devait justifier ces présages, mais dune façon bien différente de ce que l'on appelle communément le succès.
En des temps réguliers, le peuple dAngers l'eût peut-être vu monter sur le trône épiscopal : aux jours de la Révolution, il devait le voir monter sur l'échafaucl.
.M. Pinot était arrivé à l'âge de quarante ans dans ses modestes et adniirables fonctions d'aumônier des Incurables, quand un champ d'action plus vaste fut ouvert à son zcle sacerdotal. La cure du Louroux-Béconnais étant venue à vaquer par la mort de M. Jean- Aubin Thouin. son pasteur, le chapitre de Saint-Pierre d'Angers, qui avait alors le droit de présentation, proposa le saint aumônier au choix de .Mgr Couët du \'ivier de Lorry, évéque d'Angers, qui le confirma avec empressement. C'était le 13 septembre 1788. L'abbé Pinot ne quitta point ses chers incurables sans une profonde atlliction et bien des larmes coulèrent au moment de son départ.
l'épris de lamoiir de la croix, inséparable du véritable amour de Jésus-Christ, et poussé peut-être par un pressentiment mystérieux des destinées prochaines qui l'attendaient, il choisit, pour prendre possession de sa cure et monter dans sa chaire paroissiale, le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Sainte- Croix. De semblables prédestinations ne sont pas rares dans la vie des saints, et c'est ainsi, pour ne rappeler qu'un exemple presque contemporain, que .Mgr Affre. prenant possession du siège de Paris, commença son premier mandement a ses diocésains par ces mots prophétiques : « Je suis venu vous apporter une victime. » C'était bien aussi une victime que l'abbé Pinot apportait à ses nouveaux paroissiens, une victime d'amour et de dévouement apostolique en attendant l'accomplissement sanglant de son sacrifice.
La paroisse du Louroux-Béconnais. située à peu de distance de la Loire, était alors comme aujourd'hui la plus considérable, en territoire, de toutes les paroisses du diocèse d'Angers. Sa population nombreuse, s'éle.'ant
à plus de ^,000 habitants, se répartissait entre des villages ou des hameaux assez éloigné? les uns des autres ; et pour visiter les pauvres, les malades, porter aux mourants les secours de la religion, il fallait souvent franchir degrandes distances. Bien qu'assisté d'un vicaire, le curé ne pouvait suffire a cette besogne qu'à lorce de dévouement, d'autant plus que les habitants de la paroisse étaient pieux, chrétiens, fervents et pratiquants, traditions admirables des temps de foi qu'ils ont léguées à leurs descendants et qui ont traversé, sans s'affaiblir, les orages révolutionnaire.? et les épreuves de tout genre qui ont assailli l'Kglise de France depuis un siècle. L'œuvre confiée à .M. Pinot était, on le voit, digne de l'ouvrier.
11 se livra dès le début avec une ardeur inépuisable à toutes les fonctions pastorales. La chaire, le confessionnal, les catéchismes absorbaient son temps.
Xulle fatigue du jour ou de la nuit ne le rebutait, lorsqu'il y avait des douleurs à consoler, des âmes à sauver, des pécheurs a con-
vertir. Toujours debout, passant du pied des autels au chevet des malades, parcourant à pied ou achevai les chemins de sa paroisse, il se donnait tout à tous, et offrait aux fidèles comme au clerg-é des alentours le modèle achevé de la perfection sacerdotale.
-Mais parmi toutes ses vertus, la charité envers les pauvres et les membres souffrants de Jésus-Christ, dont il avait donné de si touchants exemples à l'hospice des Incurables d'Angers, restait sa vertu dominante, et le souvenir de ses aumônes est demeuré vivant dans la paroisse du Louroux-Béconnais comme une tradition impérissable. Presque tous les revenus de la cure, qui étaient alors Cfmsidérables. passaient dans le sein des pauvres. Le samt curé prélevait à peme le nécessaire a une vie frugale et austère et donnait tout le reste. Encouragés par son accueil paternel, les malheureux affluaient au presb5'tère et n'y étaient jamais rebutés. Il- y trouvaient, en même temps que des secours en nature et en argent, ce sourire du prêtre, ces paroles de bonté et de compassion
chrétienne qui sont à l'aumône ce qu'est le sel aux aliments. Les infirmes, les pauvres timides que la honte retenait chez eux. n'étaient point oubliés, et le saint pasteur allait à celles de ses brebis qui ne pouvaient ou ne voulaient pas venir a lui. Aux approches de 1 hiver, il distribuait des pièces d'étoffe qu'il confectionnait lui-même par écononiie. et il habillait des familles entières. Quand il avait épuisé ses provisions de vêtements et ses revenus, il se dépouillait de ses propres effets, donnait ses habits, son linge personnel, et ne s'arrêtait que quand il n'avait plus rien. 11 arriva plus d'une fois que sa servante dut cacher les restes du trousseau de son maître au milieu de ses effets à elle-même, pour lui conserver un peu de linge de rechange. C'était à ce saint usage que passaient les revenus de la cure, et c'est ainsi qu'en dépouillant le clergé de ses biens, la Révolution qui s'annonçait déjà par des frémissements sinistres, précurseurs de la tempête, ne fit. en bien des endroits, que dépouiller les pauvres.
Prévoyant la persécution prochaine qui
menaçait l'Église et que l'impiété des philosophes annonçait et préparait depuis longtemps. M. Pinot fortifiait par tous les mo vens la foi de ses paroissiens. Il les instruisait dans ses catéchismes, au confessionnal, en chaire, et ses paroles, appuyées sur les exemples d'une vie toute consacrée à Dieu et au bien des âmes, laissaient de profondes impressions dans l'esprit de ses auditeurs. Il formait ainsi, jour par jour. le troupeau béni dont il était le pasteur, à la résignation, au sacrifice, aux luttes de la foi et de la chanté, et il vo vait avec joie, a mesure que le flot révolutionnaire montait, les âmes de ses paroissiens s'élever en même temps a la hauteur de tous les dévouements et de toutes les épreuves.
Deux ans se passèrent ainsi, pleins de travaux, de latigues et de mérites pour le saint pasteur, pleins de bénédictions et de truits de salut pour son troupeau. Déjà, sur bien des points de la bVance. les passions populaires, excitées par la misère résultant de la disette, attisées par les fureurs de la presse démagogique et par les manœuvres mensongères des agents de la Révolution, avaient éclaté en violences et en attentats de toute sorte contre les personnes et contre les biens. I. "incendie avait dévoré des églises et des châteaux, le sang des nobles et des prêtres avait coulé, et la Terreur commençait par l'anarchie avant de devenir une institution légale et un moyen avoué de gouvernement. Dans les provinces de TOuest. la paix sociale et religieuse n'avait pas encore été sérieusement troublée . grâce à l'attachement des
populations pour leurs prêtres et pour leurs seigneurs. .Mais les lois de la Constituante sur les municipalités et sur la garde nationale avaient, dans la plupart des communes, fait passer Tautorité dans les mains les plus indignes, et mis la force militaire au service des plus mauvaises passions.
Le caractère irréligieux de la Révolution s'était officiellement manifesté dans plusieurs mesures désastreuses, entre autres dans le décret du 2 novembre 1789. date funèbre appropriée à une œuvre de destruction et de mort, qui déclarait les biens du clergé propriété nationale, et violait du même coup les droits les plus sacrés de TÉglise. et le principe du droit de propriété.
Quelques mois plus tard, le 15 février 1790. l'assemblée s'attaquait aux congrégations religieuses de tout ordre, de tout sexe et de toute charité, abolissait les vœux solennels, et supprimait, non pa- de fait mais de droit, tous les établissements mona>tiques.
La constitution civile du clergé, décrétée le 12 juillet de la même année, et sanctionnée
par l'infortuné Louis X\ I le 24 août, aprcs une lutte de six semaines, qui témoigne de ses angoisses, de sa faiblesse et de ses remords, vint achever l'œuvre de destruction commencée des le début de la Révolution. Usurpant les droits du Saint-Siège, confondant tous les pouvoirs, cette loi sacrilège et tyrannique supprimait et refaisait d"un trait de plume toutes les circonscriptions ecclésiastiques, décrétait qu'il serait pourvu par l'élection aux évèchés et aux cures dans toute l'étendue du royaume, que les évèques seraient nommés par les mêmes électeurs que les administrateurs des départements, les curés par le peuple avec confirmation par l'évèque. t2nfîn, elle interdisait aux évéques de s'adresser au pape pour obtenir l'institution canonique, et brisait ainsi les derniers lien- qui rattachaient au Saint-Siège l'i^glisede l- rance. C'était la proclamation du schisme dan> toute sa brutalité, et la suppression légale du culte catholique; en d'autres termes, c'était la persécution religieuse annoncée, décrétée et voulue.
Devant linclignation et la réprobiition presque unanime que ce décret souleva dans Tépiscopat et dans le clerg-é du royaume, l'assemblée, poussée par cette fatalité de 1 enchaînement des fautes, première punition des cmipables. au lieu de reculer, lit un pas de plus. et. par un décret du 27 novembre lygo. elle astreignait les éveques et tous les prêtres a}"ant charge d"àme-. à prêter, sous peine de destitution, serment de fidélité a la nation, à la loi. au roi et à la constitution civile du clergé. C'était décréter l'apostasie obligatoire.
ka peine de la destitution n'était pas la seule édictée par ce décret de mort : le vague de ses expressions contenait déjà en germes tr)utes les menaces, tous les supplices qui devaient bientôt épouvanter le monde. I )'apres l'article 7. les prêtres tnsennenlés devaient être poursuivis par les tribunaux de leurs districts comme rebelles à la loi. privés de leur traitement, déclarés déchus de leurs droits actifs de citoyens, et incapables d'aucune fonction publique, saiij plus rr,andcs
peines, siii'vjinf l'exigence des cas. I^nfin. ceux qui. ayant relusé le serment, continueraient a exercer leur ministère, étaient considérés comme f^ernn-h.ileiiys du repos public, l^m temps de Révolution, on comprend ce que ces mots veulent dire.
Pour nous restreindre à notre sujet et ne parler que de TAnjcJU, les décrets de r.Vssemblée lurent exécutés avec une impito3'able rigueur. L'évèque d'Angers, les curés, les vicaires et tous les prêtres de la ville, réputés. suivant la théorie révolutionnaire, fonctionnaires publics, reçurent, la veille du jour de l'an 1791. communication du serment décrété par IWssemblée et sanctionné par le Roi. On le déféra également aux supérievirs des congrégations religieuses des deux sexes. Il était enjoin,t aux curés de publier la proclamation jointe au décret au prône de la grand'messe paroissiale.
L"évéque. donnant l'exemple à son clergé, refusa le serment, et lut remplacé, dés le 5 février, par un intrus, le sieur Pelletier, prieur-cure de Peauiort. assermenté et par
conséquent apostat. Presque tous les curés d'Angers imitèrent leur évéque. et lurent chassés et remplacés comme lui. Leur sentiment unanime tut expruné en ces termes, aussi nobles que simples, par le curé de la Trinité, que le président du district, autrefois son ami. suppliait de prêter le serment exigé : u Je n'aurais pas attendu que vous vinssiez m'en solliciter, je me serais soumis aux ordres de l'Assemblée, si ma conscience ne se refusait absolument à ce qu'on me demande. La religion est attaquée, il ne m'en faut pas davantage. »
Quant au peuple, il subissait en murmurant l'usurpation sacrilège des intrus, fuyait leur présence et désertart les églises profanées par leurs sacrifices, pour remplir les chapelles des communautés ou des maisons privées, dans lesquelles les prêtres fidèles continuaient à célébrer les saints mystères. Les curés des paroisses rurales furent mis en demeure de prêter le serment peu après ceux de la ville épiscopale. Là. plus encore que dans les villes où la proportion des débauchés et par conséquent des impies est plus grande que clans
les campagnes, l'émotion causée par les décrets de l'assemblée et la persécution des prêtres tidéles était profonde et remuait jusqu'aux entrailles ces religieuses populations de la \ endée. In pressentiment mystérieux des malheurs d'un procham avenir jetait dans tous les esprits l'inquiétude et la terreur. (Jn implorait le ciel par des pelermages. des processions publiques. On parlait de signes ellrayants. d'apparitions surnaturelles, de miracles opérés... On racontait notamment que la Sainte \'ierge était apparue à plusieurs personnes, prés d'une chapelle qui lui était dédiée sur la paroisse de Saint-Laurent-de-la- Plaine. 13es martyrs affirmèrent plus tard la vérité de cette apparition, jusqu'au pied de l'échafaud. Un nombre infini de personnes dignes de loi, dit l'abbé ("iruget dans son Journal écrit pendant la Terreur, ont assuré avoir vu la figure de la Sainte \'ierge ( 1 1.
On juge de l'impression que produisit dans ce peuple fidèle et spécialement dans la pa-
{i) Dom Chamard. l'ie des sain/s personnages de l'Anjou, p. 4O8.
roisse du Louroux-Béconnais. si attachée à l'Eglise catholique et à son curé, l'annonce du jour ou chaque pasteur devait monter en chaire à la messe paroissiale pour y prêter le serment de l'apostasie.
La terreur re.u:nait déjà tellement dans les esprits, les menaces des autorités révolutionnaires de l'Anjou étaient si horribles contre les prêtres qui oseraient refuser le serment, qu'un certain doute planait sur la conduite de quelques curés ou vicaires moins zélés ou plus timides que leurs confrères. L'anxiété était donc grande partout, même au Louroux- Béconnais. et chacun, prêtres et fidèles, avait les yeux fixés sur l'abbé Pinot, pour savoir dans quelle mesure et de quelle façon il résisterait aux ordres du (gouvernement. Son renom de vertu et de sainteté était tel que son exemple, quel qu'il fût. devait avoir un grand retentissement et entraîner de nombreux imitateurs. Xul ne doutait qu'il refuserait de prêter le serment purement et simplement.
C'était peu connaître le saint curé que de le croire capable d'une pareille capitulation de
conscience ( i). Il avait étudie avec soin, article par article, la Constitution civile du clergé, il en avait reconnu le caractère schismatique. et. fortifié par la prière, s'ahandonnant a la volonté de Dieu, sa décision était prise et inébranlable. Le moment de la manifester arriva. C'était le^dimanche 30 janvier lygr. Le maire du L'turoux-Bécjnnais. choisi, suivant l'usage révolutionnaire, clans Tinfime minorité des habitants, avait nivité officiellement le curé à exécuter les ordres de rassemblée et convoqué
[ ' 1) C; ser nent est ain-i conçu : c Je jure ds veiller avec soin sur les lidèles du diocise ou de la paroisse qui m'est conlié, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de luaiQtenir de tout mon po-ivoir la Coostitution décrétée par rA«semblée Nationale et acceptée pir le roi. » Comme on le voit, ce texte ne parle pas expressément de la Constitution civile du clerçré ; mni-? il est contenu dans cette Constitution même (art. 2i e.t 38 d 1 titre IL. Quand donc un décret vint le rendre oblisratoire, partisans et adversaires pensèrent corr.mun.mcnt qu'il tombait sur la Corstituiion civile comme sur la Constitution politique. Aussi bien, l'cvêque de Clermont, à r.A.s5emblée Nationale, offrant, le 2 janver 1791. de le prêter en exceptant forntellemeitt les objets qui dépendent de l'aittorite sf>iri/tielle, ne recueillit que des risées et des menaces, le dapôt de son amendement fut refuse par le bureau de r.\sseniblée. Et les prêtre*, peu nombreux, qui avaient cru pouvoir le prêter avec réserves, par exemple en Anjou, furei.t traités plus tard par le g-ouvernement comme réfractaire?.]
les fidèles de la paroisse pour assister, à l'issue de la grand'messe, à la prestation du serment. M. Pinot otfijia a.\'cz sa dévotion accoutumée, et. après la messe, il se rendit dans la sacristie pour déposer ses ornements sacerdotaux. L'église était remplie des habitants de la commune qui attendaient avec anxiété ce qui allait advenir. La municipalité se rendit au chœur, où se tenait l'abbé .Mathurin Tiarang-er, vicaire de la paroisse, et l'invita a prêter le serment ordonné par la loi. Le malheureux vicaire, plus pâle que la mort, hésita un instant entre le devoir que son curé lui avait rappelé le matin même avec de vives in-^tance^ et la peur : la peur l'emporta, et il prononça la formule de l'apostasie au milieu du silence g-laclal de l'assemblée.
.M. Pinot qui devait prêter serm^ent après son vicaire, tardait a paraître. Prolongeant son action de grâces en même temps que ses supplications humbles et ferventes, il demandait a Dieu la force d'accomplir jusqu'au bout son devoir. Le maire, impatienté d'attendre, entra dans la sacristie, suivi des municipaux.
somma le curé de venir à l'Instant même accomplir la cérémonie du serment, et lui déclara que son relus équivaudrait à sa démission. Se soumettre ou se démettre est une vieille formule qui ne date pas d'aujourd'hui.
I .e curé déclara ne pouvoir prêter le serment exiij^é. la Constitution civile du clerg-é portant atteinte aux droits que l'H.glise tient de Jesus- Christ et à l'autorité souveraine du Pape.
Le maire, a^'ant réitéré ses instances, et le curé déclarant qu'il persistait dans son relus, on dressa procés-verbal. Le maire avertit le pasteur qu'aux termes de la loi il était considéré comme démissionnaire et lui détendit d'exercer aucune fonction ecclésiastique dans la paroisse. Le curé répondit que la loi pas plus que le maire ne pouvait lui retirer des pouvoirs qu'il tenait de Dieu et de son Eglise, qu'il restait curé légitime de la paroisse, unique dépositaire de l'autorité pastorale, et que. s'il ne pouvait rien contre la force, il ne soumettrait jamais sa conscience à des lois injustes et nulles devant Dieu. Après cette
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protestation prononcée d'un accent ferme et calme, il rentra dans son presbytère, et les lidèles, instruits de ce qui venait de se passer, sortirent de l'église en proie aux plus vives émotions.
Plusieurs semaines s'écoulèrent. .M. Pinot les passa dans le recueillement, la prière et le travail. La municipalité attendait sans doute, avant d'agir, ce que le saint curé ferait. Le dimanche 27 février. .M. Pinot célébra la grand'messe au milieu de tous ses paroissiens assemblés : chacun s'attendait à quelque scène imposante : le maire, à son poste, dressait l'oreille et s'apprêtait à verbaliser ; les fidèles priaient et pleuraient.
Après la communion et la dernière bénédiction, le curé se dirigea vers la chaire et y monta, le front serein, les Icvres encore teintes du sang de Jésus-Christ. Sachant bien que la Révolution ne pardonne pas et que c'était la dernière fois qu'il parlait à ses chers paroissiens, il voulait les prémunir contre les dangers du schisme et réparer, autant qu'il était en lui, le scandale causé le dimanche 30 j-an-
vier par la faiblesse de son vicaire. Sa parole lut simple, terme, émue et éloquente. Bien qu'elle ne nous soit parvenue que travestie par la passion et l'incapacité des ionctionnaires municipaux qui dressèrent procèsverbal de tout ce qui se passa en ce jour mémorable, on y retrouve sans peine la lorte doctrine et la fermeté inébranlable de l'orateur ou plutôt du contesseurde la loi. Xous tenons à reproduire ce compte-rendu avec sa physionomie, ses fautes de trançais et sa malveillance qui. cependant, laisse en quelques endroits percer l'émotion involontaire produite par le spectacle de tant de courai^e et de vertu : [ « \ ous expose la commune de la paroisse du Louroux-Béconnais. que depuis qu'il a été question de la prestation du serment civique demandé aux tonctlonnaires publics. le sieur Pinot, curé de la dite paroisse, n'a cessé d'intriguer pour engag-er les ecclésiastiques des environs à s'opposer à la loi. et à décrier tout ce qu'a fait l'Assemblée Xationale. La chronique nous a appris que ses menées sourdes n'avaient eu que trop d'effets, puisque
plusieurs curés reconnus auparavant pour des i^ens pieux et amis de la paix ont depuis maniiesté ses principes.
(( Le sieur Pinot n"a pas visité que ceux de son ordre. Il n'a pas craint de donner des conseils pervers jusque dans le tribunal de la pénitence. C'e^t après s'être assuré de la manière de penser dun grand nombre de ses paroissiens, qu'il a cru qu'il était tenu de débiter dans la chiire de vérité ce qu'il avait dit a chacun en particulier. Se croyant sûr de sa doctrine, le sieur Pinot a choisi ce jour de dimanche, où il y avait une assemblée et par conséquent beaucoup de monde à la grand' messe, pour allumer le feu de la discorde et secouer la torche du fanatisme. 11 a donc monté à la chaire avant le dernier Evangile. (Le vicaire avait débité un sermon au prône et lu des décrets après la communion). Il a débuté en disant qu'on allait sans doute être surpris de l'entendre parler sur les matières qu'il allait traiter, qu'il savait bien à quoi il allait s'exposer selon les lois civiles, mais que ni les tourments ni les échafauds n'étaient
capables de Tarrèter. qu'i
1 le devait à sa
conscience, au public qu'il
devait instruire.
et que le Dieu qu'il venait de rejevoir lui commandait impérieusement de détourner le troupeau qui lui était C(MTtié du sentier de l'erreur où il allait se précipiter. Tant que les lois qu'a faites l'Assemblée Xationale n'ont porte que sur le temporel, j'ai été I2 premier à m'y soumettre. — ■ a-t-il dit. C'est en raison de cela que j'ai tait ma déclaration pour la contribution patriotique, que j'ai paye les impôts dont on m'a chargé. .Mais aujourd'hui qu'elle veut mettre la main à l'encensoir, quelle attaque ouvertement les principes reconnus depuis tant de siècles par l'Kg-lise catholique, apostolique et romame. mon silence serait un crime. Je dois vous avertir. t lut me commande de vous instruire. \ ous voulez savoir ce qui m'empêche de prêter le serment. C'est que je ne le puis en conscience, c'est qu'il contrarie la religion. Aussi tous les lOvèques de brance n'ont-iU pas voulu s'y soumettre. Qu'ont demande les b^véques à l'Assemblée Nationale.- Ih ont demandé une
chose juste, ils ont demandé un Concile, où toute TEglise assemblée eût déterminé les bornes qui doivent exister entre le temporel et le spirituel. Cependant cette Assemblée Nationale, au mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré. s"y est refusée. Elle a détaché la l-rance de notre chef visible qui est le Pape, de sorte que ce dernier portera aujourd'hui le nom de chef des fidèles et n'aura aucune communication avec eux. semblable à un président que vous éliriez dans une de vos assemblées et qui, placé à la tribune, n'aurait pas la faculté de s'entretenir avec le moindre votant d'entre vous. \ ous voyez donc que cela est évidemment contraire à notre religion. Dès notre plus tendre jeunesse, nous avons appris que l'Eglise frappait d'anathème le prêt à usure : aujourd'hui un décret de l'Assemblée l'autorise. Xous avions toujours considéré les vœux comme ce qu'il y a de plus sacré, et quiconque les eût ci-devant violés, eût été traité d'impie et d'apostat : cependant l'Assemblée Nationale a jugé à propos de les dissoudre : elle a dit : Sortez.
religieux et religieuses, et les couvents, lieux où hiibitaient le recueillement et la sainteté, se sont ouverts et trouvés déserts. En vacance d'un l^vèque — a-t-il continue — c'était le chapitre qui vaquait au spirituel : maintenant il sera confie à son premier vicaire, qui ne pourra jamais avoir aucune véritable délégation ni aucun droit sur les consciences. Pour vous convaincre davantage de tout ce que j'avance, et pour vous prouver que nous ne pouvons prêter le serment sans manquer à la religion et sans nous rendre indignes de notre saint ministère, c'est que moi qui vous parle, après avoir étudié tous les livres saints, après avoir consulté les gens les plus pieux et les plus attachés à notre religion, je verrais mon supplice préparé que je m'y refuserais. C'est ainsi que nous devons faire. P2nfin l'Assemblée Xationale n'a pas plus le droit de donner de nouvelles circonscriptions aux diocèses et aux paroisses, ce qui ne peut regarder que le spirituel, que l Eglise n'en aurait de vouloir laire exercer un juge de paix dans un autre canton que
celui qui lui est assigné. Croyez — a-t-il dit — que si plus des deux tiers du clerg^é de rrance. et notamment celui des grandes villes où il est plus instruit qu'ailleurs, s'est refusé au serment, ce n'est pas le regret qu'il a pour les biens dici-bas. mais la crainte de perdre son àme. Au surplus — a-t-il continue — rien ne peut m'empècher d'être votre curé, et quand on m'en arracherait de force, je le serais néanmoins. 11 a ensuite établi plusieurs points, pour démontrer que le serment ne pouvait sympathiser avec la religion, et il allait en démontrer les conséquences lorsque nous, maire et officiers municipaux, lui avons représenté qu'il prêchait le fanatisme, qu'il voulait faire égorger une famille de frères et lui avons commandé de descendre de la chaire, ce qu'il n'a voulu faire que lorsqu'il a vu que le bruit et les murmures qui se sont élevés clans l'église, l'empêchaient de se faire entendre. "
(( 11 est facile de juger quel était le but d'un tel sermon. Plusieurs menaces faites çà et là nous prouvent clairement qu'il s'est fait des
prosélytes parmi les ^'■ens simples et méchants. Son explication est si contraire aux principes de lunion. qu'il a été dit à la sortie de la messe et dans Teglise qu'il serait à propos de donner une volée de coups de tnque a la municipalité et laisser le cure tranquille.
(( Xous ne doutons point qu'ayant vu manquer le truit de sa scélératesse, il n'aille de nouveau parcourir la campagne, pour achever d'eg-arer les esprits à l'effet de relaire un nouveau prêche dimanche prochain et se faire soutenir par ses partisans. Xous sentons combien un homme comme lui est à craindre. 11 ne faut qu'une étincelle pour occasionner une combustion générale. Les têtes n'y sont déjà que trop disposées. Pour obvier à un pareil malheur, nous requérons que. ce considéré. .Messieurs, il vous plaise présenter notre plainte à votre tribunal et concerter avec lui les moyens les plus propres a empêcher que les mains ne s'arment du fer du fanatisme, ce que nous prévo^-ons ne pouvoir se faire que par l'arrestation de ce curé incendiaire et sa constitution dans vos prisons.
pour son procès lui être fait comme perturbateur du repos public et être, d'après les charges prouvées, condimaé en telles peines qu'exige un tel délit.
« Arrêté à la chambre de notre municipalité, a l'issue de la grande messe, le dimanche 27 février 1791 .
(( BoRÉ. l'aîné, maire.
(( Ll VENAIS.
« X. Avril.
(( V. Le LARGE.
(( J. Abraham fils.
(( F. BoRÉ. le jeune.
« A. Breheret.
« J. Faucheux, greffier 11) ».
Les voies de fait dont parle ce réquisisitoire se seraient probablement produites
[ (i) Archives départ., L. 36).]
si le curé n'avait calmé lui-même les esprits. rappelé à ses paroissiens le respect dû au lieu saint, et n'était descendu de chaire pour mettre lin à un scandale dont toute la responsabilité retombait sur la sacrilège usurpation de pouvoir de la municipalité (il. On le laissa sortir de l'église et regagner son presb5'tère comme le dimanche précédent : mais il ne se fit pas un moment illusion sur les poursuites qui l'attendaient, et dés lors il se prépara, sinon à une mort immédiate, du moins à la persécution promise par le Christ à ses apôtres et à toute leur sainte descendance. Avant de le suivre au tribunal d'Angers, disons tout de suite ce que nous avons pu savoir du malheureux vicaire du Louroux-I)éconnais.
M. ^ laran^er.
[ (i). « Je tiens du vieux M. Paul Deniau, père de Léon qui existe encore une circonstance qui n'est pas relatée. En descendant de chaire après sa dernière messe, le curé Pinot entre à la sacristie et embrassant Paul Deniau, qui servait cette messe, et l'autre choriste dont j'ai oublié le nom, il leur dit : « Allez, mes enfants, c'est probablement la dernière fois que je dis la messe ; il faut se préparer à mourir. Vous allez voir de tristes jours ; priez bien le bon Dieu. » (.Mm* Cellier), lettre à .M. le curé du Lourou.x, 13 mai 1904]
SO
Touché par le discours et l'exemple de son curé et bourrelé de remords, il ne tarda point à faire pénitence et à rentrer dans le sein de l'Eglise catholique. Le dimanche 22 mai 1791, à la fin des vêpres, il déclara devant les fidèles réunis qu'il rétractait son serment et demandait pardon à Dieu et aux hommes de sa révolte contre l'Eglise et des scandales qu'il avait donnés. Malgré cette rétractation, il put continuer à remplir son ministère redevenu légitime, jusqu'au 27 novembre suivant. Alors, il fut poursuivi comme prêtre rebelle, déporté en Espagne avec mille souffrances qu'il supporta courageusement comme ses nombreux compagnons d'infortune et ne rentra en I^Vance qu'à la fin de la persécution. Mais il n'y rentra que pour trouver une nouvelle occasion de chute à laquelle il ne sut pas échapper, non par faiblesse cette lois, mais par entêtement et aveuglément d'esprit. Il ne voulut point accepter le Concordat de 1802, et persévéra jusqu'à sa mort dans le schisme ridicule et déplorable de Li petite Eu;l{se.
Les agents du Directoire départemental que .M. Pinot attendait de pied ferme dan? son presbytère ne tardèrent point à se présenter. C'était le dimanche 27 février qu'il avait adressé à ses paroissiens la courageuse allocution que nous avons rapportée : le vendredi suivant 4 mars, un détachement de la garde nationale d'Angers arrivait au Louroux- Béconnais pour l'arrêter. Cent hommes à cheval traversèrent silencieusement le village au milieu de la nuit, précautions inusitées qui ne pouvaient s'expliquer que par la crainte d'une collision avec la population ; ils entourèrent la maison curiale et sonnèrent ensuite à la porte. La conduite énergique et le discours du confesseur de la foi avaient eu un tel retentissement dans tout le pays environnant que son arrestation prenait les proportions d'un événement public.
-M. IMnot. qui avait prolongé sa prière, était encore debout, et vint lui-même ouvrir à ses persécuteurs. 11 les reçut avec son affabilité ordinaire, les invita gracieusement à entrer, et leur oftrit du vin et des aliments préparés à la hâte, comme à des pèlerins venus pour lui demander Thospitalité. Il ne sollicita en échange d'autre faveur que de continuer à prier pendant le temps qu'ils passeraient à se reposer, à manger et à boire. Ces hommes grossiers pour la plupart et prjs dans la lie de la populace ne lui témoignèrent ni reconnaissance ni respect. Ils dévastèrent le presbj'tère, restèrent attablés une partie de la nuit, et ne s'occupant point autrement de leur prisonnier, le laissèrent se retirer dans sa chambre dont ils gardèrent la porte, tandis que le saint curé reprenait et poursuivait ses prières dans un recueillement profond.
Le savant bénédictin qui a écrit la vie des saints personnages de l'Anjou lait, à propos de l'arre.-tation de -M. Pinot, un rapprochement tellement frappant qu'il ne saurait échapper à quiconque connaît l'histoire ecclé-
siastique des premiers siècles de i'E^glise. Ouvrons après lui les actes du martyre de saint Polycarpe, évèque de Smyrne : c'est, en termes presque identiques, l'histoire de l'arrestation du saint curé du Louroux-Béconnais. (( Des cavaliers arrivèrent au lieu de sa retraite le vendredi à l'heure du souper. Ils étaient armés, comme s'il se fût agi de quelqueinsigne voleur. 11 auraitpu luir. maisil ne le voulut pas. 11 se contenta de dire : « Que la volonté de Dieu soit faite. » Lorsqu'il les entendit approcher, il alla à leur rencontre et s'entretint agréablement avec eux. Les satellites admiraient un tel courage dans un âge avancé, et quelques-uns d'eux se disaient : Etait-il donc besoin de tant de soins et d'appareil pour s'emparer d'un vieillard .- — Or. tandis qu'ils parlaient encore, le serviteur de Dieu donna ordre qu'on leur présentât à boire et a manger autant qu'ils le désireraient. 11 leur demanda seulement une heure pour prier Dieu en toute liberté, ce qu'ils lui accordèrent volontiers. Alors il entra en oraison, et pendant deux heures entières il ne cessa
d'adresser au Ciel de ferventes supplications ; en sorte que les satellites, ravis d'admiration, regrettaient d'être venus s'emparer d'un si saint vieillard. »
On le voit, le jour, l'heure, les circonstances de la scène sont exactement les mêmes; la foi et la charité du vieil évêque d'Orient et du curé de TÉglisede France sont identiques. Il n'y a de différence que dans les sentiments et la conduite des hommes chargés d'arrêter l'un et l'autre, et cette différence, il faut en en convenir, est toute à l'avantage des païens. C'est l'ordre légitime de la nature comm.e de la grâce. Plus on tombe de haut, plus on tombe bas ; il n'y a point de pire infidèle qu'un renégat, et si les démagogues de la Révolution dépassèrent en cruauté et en impiété les bourreaux du Paganisme, les moines apostats et les prêtres défroqués se distinguèrent, parmi la foule des terroristes, par leur malice et leur haine de Jésus-Christ.
Aussi prudents que grossiers, les gardes nationaux d'Angers repartirent du Louroux- Béconnais avant l'aurore, emmenant leur
prisonnier. Ils le placèrent lié et garrotté sur son propre cheval que son bon maître n'avait monté Jusque-là que pour aller porter aux pauvres et aux malades de sa paroisse ses consolations et ses aumônes, et réglèrent leur marche de manière à entrer à 'Angers au milieu du jour. En cela encore, ils imitèrent les soldats chargés d'arrêter saint Polycarpe qui emmenèrent le saint martyr à Smyrne sur un àne et firent leur entrée dans la ville le jour du sabbat, c'est-à-dire le samedi.
Le cortège traversa la ville en grand appareil, comme s'il s'agissait d'un insigne malfaiteur qu'on conduit au supplice. Les ordonnateurs de cette fête patriotique espéraient sans doute que la populace poursuivrait le saint prêtre de ses insultes et de ses huées. .Mais ils furent déçus dans leur attente. Le souvenir des vertus et de la charité de -M. Pinot était encore vivant parmi ce bon peuple d'Angers qui l'avait vu à l'œuvre pendant près de vingt ans. et, à part quelques injures isolées, il fut partout accueilli sur son passage par des marques de respect et de
sympathie. 11 y répondait gracieusement, autant que le lui permettaient ses liens, et, le visage serein, heureux de souffrir cette humiliation publique pour la foi. il saluait du regard et du sourire ceux qui se découvraient devant lui.
Suivant le manuscrit de l'abbé Grugetdont nous ne pouvons mieux faire que de rappeler ici le témoignage, on le conduisit clans les prisons royales, place des Halles, et pendant plusieurs jours, on lui refusa la liberté de parler à qui que ce fût. Mais les réclamations contre cette rigueur barbare s'élevèrent en si grand nombre que le Directoire fut contraint de lever son interdit. On le traita alors avec plus de respect; on lui donna un lit particulier, et pendant le jour il eut l'autorisation de se promener jusque chez le geôlier de la prison. Tout ce que la ville d'Angers possédait de plus distingué par la naissance, la vertu ou la position s'empressa de lui rendre visite. -Mgr de Lorryz. évcque légitime d'Angers, s'acquitta lun des premiers de ce devoir, et revint plusieurs fois protester par
sa présence contre l'injustice commise à l'égard d'un de ses meilleurs prêtres.
Comme l'opinion publique n'était encore ni faussée, ni opprimée par la Terreur, cet immense concours, cette protestation universelle de tous les gens de bien produisirent quelque impression sur l'esprit du Conseil directorial. Ce malheureux Directoire se croyait alors tellement obligé de compter avec les sentiments religieux de la population que. dans un arrêté pris vers cette époque I janvier 1791I pour autoriser le procureur général syndic à de nouvelles poursuites, il insérait le considérant suivant, aussi risible qu'odieux sous la plume de ces ennemis hypocrites de l'Eglise : « Considérant que le Pape ne peut avoir et n'a eu aucune autorité sur l'exercice de la puissance civile, que notre sainte religion est toujours la religion sainte, la vraie religion, la religion de nos pères ; qu'elle enseigne aux citoyens la soumission aux lois, que les ministres de l'Eglise sont eux-mêmes citoyens et doivent les premiers l'exemple de l'obéissance aux lois. » On ne saurait être
plus respectueux de TEglise, plus tendre et plus pieux que ces persécuteurs, et l'on croit entendre Judas disant au Christ qu'il venait trahir par un baiser : « Maître, je vous salue ! »
Le vénérable abbé Pinot attendait tranquillement dans cette captivité forcément adoucie le moment de comparaître devant le tribunal. Il savait que le bannissement hors de sa paroisse, peut-être de la I' rance, serait le prix de sa lidélité à l'Église, et bien que ce ne fût pas l'échafaud, c'était une peine redoutable pour une âme sacerdotale comme la sienne. Les marques de S3'mpathie qu'il recevait de toutes parts n'altéraient en rien son humilité, et s'il s'en réjouissait, c'était dans la seule pensée que son exemple contribuerait à raffermir le courage des prêtres et des fidèles si exposés dans ces temps d'épreuves que l'Écriture Sainte appelle l'heure des ténèbres. A ceux qui s'indignaient de son incarcération comme d'une iniquité, il démontrait que le plus grand bonheur que puisse ambitionner un prêtre catholique, c'est de souffrir perse-
cution pour la justice et la vérité. A ses confrères qui venaient en toule le féliciter de son courage, il répondait que Dieu seul avait pu lui donner la force dont il était animé, et il se recommandait humblement à leurs prières.
Le jour du jugement arrivé, il se présenta avec une assurance modeste mais intrépide devant le tribunal du district. Il réfuta sans peine les reproches ordinaires de conspiration contre la paix publique, de rébellion contre les lois, de provocation à la guerre civile. Il expliqua, justifia sa conduite et son discours, et répondit à toutes les accusations avec tant de précision, de simplicité et de force que le ministère public, confondu, ne savait plus que dire. Le tribunal hésitait ; on n en était pas encore arrivé aux mauvais jours de la Révolution, et les juges, soutenus et poussés par l'opinion universelle de la ville d'Angers, émus de la sainteté visible de l'accusé, étaient fortement tentés de l'absoudre. -Mais ils n'osèrent aller jusque-là. et ils condamnèrent Al. Pinot a demeurer pendant
deux ans éloigné de huit lieues au moins de sa paroisse (i).
Ce jugement qui indigna les honnêtes gens n'indigna pas moins en sens contraire le commissaire Choudi eu. révolutionnaire exalté, dont la barbarie sanguinaire de Francastel. son successeur, devait plus tard effacer le souvenir. 11 protesta au nom de la loi contre
[(i)<< Lors de l'interrogatoire, le curé est convenu des faits, seulement il a dit qu'il ne s'était pas e.vpliqué en termes aussi forts; qu'ea couimençaat son sermon, il avait exhorté les lîdèles à se soumettre à la puissancî temporelle, et que si on ne l'eût pas interro npu, il avait dessein, en finissant, de faire la même exhortation ; qu'au reste il n'avait pas eu intention d'exciter des troubles.
-M. Ls Tilher, défen-ssur de l'accusé, a dit que si un moment d'erreur avait pu ég-arer le sieur Pinot, sa vie entière, consacrée à la pratique des devoirs de son état, sollicitait puissamment l'indulgence du tribun il.
Le commissaire du roi a porté la parole en cette affaire. Après avoir aiai rsé les principaux faits, il a dit que rien ne manquait à la plénitude et à la régularité ds la preuve, qu'elle n'était pas détruite par les dénégations du sieur Pinot, que les témoins n'avaient pas chancelé au recollement, et qu'à la confrontation ils avaient soutenu les faits, qu'ainsi, dans le droit et aux yeux de la justice, ils étaient constants et avérés. D'où il a conclu qu'il ne s'agissait que d'examiner !e délit en lui-même, d'en considérer l'ensemble et d'en parcourir les détails, pour voir que le discours du sieur Pinot était une protestation incendiaire contre l'Assemblée Nationale, qu'il y att.iq'iait la Constitution dans ses
la hiiblesse des juge-, contre l'insuttisance de la peine, et en appela du tribunal d"Angers à un autre tribunal.
[ (( Comme les décrets accordaient au curé le droit de choisir un autre tribunal, il se détermina, d'après le conseil de ses amis, à choisir celui de Beaupré au. .M™" la maréchale d' Aubeterre, alors à .Angers, n'en lut pas plus tôt
bases, et qu'il avait abusé de son ministère pour ég:arer les esprits faibles et sonner le tocsin de la révolte, lui dont les fonctions augustes et bienfaisantes ne devaient tendre qu'à la paix ; qu'il le regardait comme atteint et convaincu d'avoir prêché un discours séditieux, tendant à soulever le peuple et à le détourner de l'obéissance due aux lois ; que le décret du 27 novembre 1790 porte quj les ecclésiastiques fonctionnaires public? qui n'auront pas prêté le serment et qui exciteront des troubles ou des oppcisitions à l'exécution des loi<, seront privés de leur traitîment, déchus des droits de cito\'ens actifs, déclaiés incapables de remplir aucune fonction publiqua, et qu'ils seront en outre poursuivis et punis suivant la rigueur des lois ; qu'il existe deux lois contre les prédicateurs séditieux, la première de Charles IX en 1561 qui prononce la peine de mort, la seconde d'Henri IV le 22 septembre 1595 qui condamne les coupables à avoir la langue percée et au bannissement à perpétuité ; que la loi de 1595 en pleine vigueur dans les tribunaux, y est consacrée par la jurisprudence des arrêts anciens et modernes et par l'autorité des jurisconsultes les plus célèbres ; que cependant il est des cas où les juges peuvent en modifier la rigueur et bannir à temps, que la peine d'avoir la langue percée s'applique particulièrement aux blasphétuateurs et que dans les autres cas on y subs-
instruite qu'elle donna des ordres à son régisseur, qui était président du tribunal, de le traiter honnètemeut et d'avoir pour lui tous les égards qu'il méritait ; elle avait d'autant plus le droit de donner ces avis à son régisseur, qu'elle avait permis qu'on se servît de son château pour y mettre le tribunal, la municipalité et la prison. Elle eût désiré
titu le blâme ; qu'en général dans l'application d'une peine il faut considérer le coupable et ceux qu'il a offensés, qui si le tribunal doit hiâmer la conduite du sieur Pinot il doit à ses paroissiens de bannir de leur pays celui qu a été pnur eux nn sujet de trouble et de scandale ; qu'en conséquence et en exécution du décret du 27 nova nbre et dîs lettres patentes du 23 septembre 1595, il requiert p lur la loi et pour le Roi j que le sieur Pinot soit déclaré atteint et convaincu d'avoir prêché le 27 février 1791 un discours séditieux, propre à détourner le peuple de l'obéissance aux lois et de l'exécution des décrets ; pour réparation de quoi, il sera blâmé à la barre de l'audience publique et banni pour cinq années du département ; qu'il sera en outre privé de son traitement, déchu des droits de citoyen actif et déclaré incapable de remplir aucune fonction publique. Monsieur le commissaire du roi a fait sentir combien il serait dangereux d'user d'une trop g-rande indulgence, qu'elle serait aujourd'hui faiblesse, et que l'impunité enhardirait à de nouveaux attentats ; que le maintien de l'ordre, l'affermissement de la constitution, la difliculté des conjonctures exigfeaient que l'on frappât enfla les regards du j peuple par un grand exemple de justice et de sévérité. j
Le réquisitoire a été couvert d'applaudissements.
Le tribunal a déclaré Noël Pinot, curé de la paroisse du
qu'on lui eût donné, dans son château, une chambre particuHère, avec la liberté de se promener dans les jardins et le parc ; mais cela n'était pas possible, il fallait qu'il fût traité comme s'il eût été criminel, Tout ce qu'on put faire, ce fut de lui donner une chambre particulière qu'on eut soin de bien meubler, mais à la fenêtre de laquelle on fit
Louroux, dûment atteint et convaincu d'avoir prêché, le 27 février, un discours propre à détourner le peuple de l'obéissance aux lois et de l'exécution des décrets, pour réparation de quoi, l'a condamné à être admonesté à l'audience de la barre publique, et à se tenir éloig'né pendant deux ans à la distance de huit lieues de la paroisse du Louroux. {Rougeon ayiiint dit au tribunal qu'il av.iit agi le 27 février en état d'ivresse, fut seulement condamné à être blâmé. J
L'accusateur public a interjeté appel de ce jugement, mais persuadé que les ennemis du bien public ne manqueraient pas d'interpréter ses intentions, il a cru qu'il ne pouvait se dispenser d'en donner les motifs. Il a pensé que les juridictions en matière criminelle étaient de droit public et qu'il n'était pas en son pouvoir de donner à un tribunal de première instance ane extension de pouvoirs, surtout après un jugement auquel il n'avait point été intimé, et sans autre considération il s'est imposé un devoir rigoureux. — Examinant ensuite l'espèce particulière du délit et les circonstances qui l'avaient accompagné, il a exposé dans ses moyens d'appel que les accusés aj-ant été décrétés de prise de corps, conformément aux lettres patentes du mois d'octobre 17S9 sur un décret de l'Assemblée Nationale du même mois, dont l'article 9 porte que « nul décret de prise de corps ne pourra être
mettre des grilles, afin qu'elle eût Tair dètre une prison. Il ne tarda pas à s'y rendre. Arrivé à Beauprcau. il trouva, dans plusieurs de ses juges mêmes, des âmes honnêtes et sensibles qui eurent pour lui toutes les attentions. Tous ceux qui étaient dans le cas de lui être utiles s'empressèrent de le visiter et de lui procurer tous les adoucissements pos-
prononcé contre des domiciliés, que dans les cas où par la nature de l'accusation et des charges il pourrait éclioir peine corporelle > ; que les accusés ayant été ensuite déclarés atteints et convaincus par la sentence définitive, le tribunal s'était écarté de l'esprit de ce décret et de ceux des 23 février, 2 juin et 27 novembre 1790, lesquels déclarent perturbateurs du repos public tous ceux qui cherchent à induire le peuple en erreur et qui s'opposent à l'exécution des décrets de l'Assemblée Nationale ; que le dit tribunal s'était également écarté des édits de Charles IX et d'Henri IV contre les perturbateurs du repos public, pour adopter au contraire une formule d'exil inconnue dans le Code criminel, tandis que les juges ne peuvent infliger d'autres peines que celles qui sont prononcées littéralement par la loi. — Par tous ces motifs, l'accusateur public a signifié son appel aux accusés, en les sommant de déclarer dans huitaine le tribunal devant lequel ils entendaient porter l'appel, faute de quoi ils seraient censés avoir renoncé à leur droit, et qu'en ce cas il leur serait indiqué par la partie publique, conformément au décret du mois d'octobre 1790, se réservant au surplus l'accusateur public la faculté de se pourvoir devant le tribunal de cassation dans le cas où il y aurait lieu.
Les malveillants ont aussitôt crié à l'inhumanité, et sans
bibles, l'étant caché avec lui dans le mois d'août 1791. je lui ai souvent entendu dire qu'il n'avait jamais passé de temps plus agréablement que pendant le ^temps qu'il était en prison dans le château de Beaupréau ( i ). » Sa chambre 3' fut conservée et respectée depuis par les propriétaires du château comme celle d'un martyr. C'est là qu'en 1S46 l'abbé Gourdon. curé de la cathédrale d'Angers.
examiner si Taccusateur public avait pu composer avec son devoir iis ont prononcé sans appel. On s'est plu à débiter que son appel était sans fondsment et qu'il était désapprouvé par tous ceux qui savaient penser.
La g-arJe nationale ins'ruite de ces manoeuvres qui ne tendent qu'a décourag-er ceux qui se consacrent à la chose publique, a cru devoir manifester son vœu dans une circonstance aussi importante et à laquelle est peut ê're attaciiée la tranquillité du département. Les diflférentes compagnies assemblées pour une revue générale ont nommé des commissaires qui oit été chargés d'offrir à l'accusateur public non des remerciements, puisqu'il n'avait fait que .«on devoir, mais un dédommagement de tous les désagréments auxquels pouvait l'exposer sa conduite ferme et courageuse, en l'assurant de nouveau ds l'entier dévouement de tous les amis de la liberté qui composent 1j gardi nationale. — Les corps administratifs ont également donné des preuves non équivoques de leur assentiment, en annonçant à l'accusateur public qu'ils le seconderaient dans loues les circonstances où il aurait besoin de la force publique pour faire respecter la loi. «
Journal du Département de Maine-et-Loire, i6 mars I791. ] [ (i) Mémoires ae M. Gruget : Uzureau, l'Anjou historique, janvier I903. pages 384, 58s, 38). ]
d'aimable et sainte mémoire, désira sanctifier ses derniers jours et vint mourir au pays natal, entouré des soins hospitaliers de -M. le marquis de Civrac. au milieu des souvenirs toujours vivants du confesseur de la foi. Si ce séjour de M. I^inot lu) lut si doux, avons-nous besoin d'ajouter que ce sentiment du saint prêtre ne lui était pas inspiré par le bien-être matériel que lui imposait sa noble hôtesse .- 11 en eût plutôt soufiert. .Mais ce qui ravissait son âme sacerdotale, c'était le ministère abondant et consolant qu'il trouva à exercer du fond de sa retraite. .Aladame d'Aubetcrre, belle-sœur de la maréchale, et supérieure des Religieuses du Roncera}" d'Angers, chassées de leur couvent par les lois révolutionnaires, avait frappé à la porte du château qui s'était ouvert pour la communauté tout entière. Depuis un an environ, ces pieuses filles vivaient dans cet asile, continuant leur vie religieuse, observant leur règle autant cjue le permettaient les circonstances, mais privées de tout secours spirituel, n'a5'ant point de prêtre, point de messe, point de sacrements.
L'arrivée de .M. T^inot lut pour elles un coup du ciel. 11 leur servit d'aumônier, de confesseur, et les prépara par son exemple et ses instructions aux épreuves plus terribles qui les attendaient dans un prochain avenir.
Il remplit le même ministère près des pieux habitants de Beaupréau dont le curé avait été chassé pour relus de serment et remplacé par un prêtre apostat, nommé Coquille, d'odieuse mémoire. \e pouvant participer aux offices de ce faux pasteur, les lideles de cette bonne ville se trouvaient dénués, comme les sœurs, de tout secours religieux. La nouvelle de l'arrivée de M. Pinot les transporta de joie. Ils allaient en foule et sans entraves le trouver au château qui lui servait de prison, se confessaient, assistaient à sa messe, communiaient de sa main, se pénétraient de ses con-' seils. et retournaient chez eux fortifiés dans la foi et la charité de Jésus-Christ. Dieu permit ainsi que son ministère ne tùt pas interrompu par sa captivité et que. comme Tapôtre saint Paul, il pût continuer dans ses liens à servir I)ieu et à sauver les âmes.
Cette bienheureuse captivité cessa trop vite au gré de ses désirs et des vœux du peuple chrétien qu'il évangélisait avec tant de joie et de fruits de salut.
[ (( Le moment vint où il fut obligé de paraître devant ses juges. A Beaupréau, comme à Angers, il les dérouta par ses réponses. Le plus grand nombre vo3'ait bien qu'il était innocent ; mais on n'osait pas le déclarer ouvertement, on n'aurait pas été ami des Césars qui avaient juré sa perte. Tout ce qu'on put faire de moins ce lut de ratifier la sentence du tribunal d'Angers, tout injuste qu'elle était. .Al. Pinot le désirait dans la crainte qu'on ne vînt encore à rappeler de la sentence et à le conduire a Orléans ou ailleurs, et de se voir par là hors d'état d'être utile à son troupeau ( I ) . )) ]
11 prit congé des pauvres sœurs et des nombreux fidèles qui déjà s'étaient habitués à le considérer comme leur père, et se retira à l'hospice des Incurables dont il avait été si
(il Ibid., p. .386.
longtemps l'aumônier et où il avait laissé de si précieux souvenirs.
Là il reprit son travail apostolique comme s'il ne l'avait jamais quitté, confessant, dirigeant les religieuses qui soignaient les vieillards et qu'on n'avait pas encore osé leur enlever, prodiguant ses consolations et ses secours spirituels à ces pauvres gens qui bénissaient son retour et espéraient le pos- 1 séder désormais jusqu'à leur mort. -Mais ils ! comptaient sans les passions révolutionnaires, { et l'odyssée du confesseur de la toi n'était pas i encore terminée. Les despotes départementaux et municipaux d'Angers ne pouvaient i souffrir longtemps la présence d'un homme dont le nom seul était une protestation contre leur tyrannie et dont le zèle invincible ranimait la foi et le courage clans tous les cceurs. On défendit bientôt à la supérieure de l'hospice de lui donner l'hospitalité, et le proscrit reçut l'ordre de quitter la ville et de chercher une retraite plus obscure.
11 choisit pour nouvelle résidence le bourg de Corzé. dont le curé, .M. Avril, et les deux
vicaires. MM. Chevreux et Lemonnier, avaient prêté serment à la (Constitution civile du clergé. On peut croire sans témérité que cette circonstance ne fut pas étrangère à sa détermination, et qu'il se lixa à Corzé clans l'espoir de ramener les prêtres mlidcles à la confession de la- vraie foi ou de suppléer à leur ministère illégitime prcs de leurs paroissien^ demeurés soumis a l'Eglise. Cette espérance ne fut pas déçue. Touchés de ses prières, de ses larmes, de la sainte contagion de son courage et de ses vertus, les trois prêtres tombés reconnurent leur laute. reçurent le pardon de Dieu par Tentremise du coniesseur de la loi. et ne tardèrent pas a envoyer à la municipalité la rétractation de leur serment. A cette nouvelle, les autorités départementales s'irritèrent jusqu'à l'exaspération contre ce convertisseur irrésistible et incorrigible qui ressuscitait partout Jésus-Christ clans les âmes ; on résolut de l'arrêter de nouveau et de l'eniermer, avec ou sans jugement, dans un cachot assez profond pour que son zèle ne pût en franchir les murailles.
Averti à temps. .M. l^inot put quitter en toute hâte le boui\U" de Corzé et s'enluit clans le pays des Alauges. voisin de IJeaupréau. où il avait été aecueilli peu de semaines auparavant avec tant de sympathie. On était alors au mois de juillet 1791. c'est-à-dire quatre mois environ après sa première arrestation. C'est dans ce court espace de temps que. par une disposition miséricordieuse de la Providence, il avait pu évangéliser les tidèles d'Angers, de lieaupréau et de Corzé. édifier les populations privées de tout secours religieux, remplacer les pasteurs exilés, réconcilier les autres avec l'Église qu'ils avaient abandonnée, et. comme un nouvel Athanase. relever en tous lieux les courages par le spectacle de sa loi invincible et de son ardente chanté. Tant il est vrai que Dieu tire, quand il le veut, le bien du mal et le salut des âmes des manœuvres même de ses ennemis.
De juillet en novembre, il vécut en proscrit dans le pays des .Mauges. luyant de village en village les persécuteurs qui le cherchaient toujours, exerçant en secret son saint minis-
tère, et préludant à Texistence qu'il devait mener sous la Terreur, alors qu'on recherchait les prêtres insermentés non plus pour la prison seulement, mais pour l'échafaud.
Au mois de novembre 179I, le gouvernement s'étant relâché momentanément de ses rigueurs et une sorte de trêve ayant été accordée au clergé lîdéle. ^\. I^inot ne put résister au désir de revoir sa chure paroisse et d'aller consoler, raffermir la toi de ses paroissiens. Mais il trouva installé dans son presb3'tère, et dans son église, comme un loup au milieu du troupeau, un prêtre apostat nommé Lalenne. dont la haine jalouse ne lui laissa pas un moment de repos. Fn Anjou, comme partout, les prêtres constitutionnels, que le peuple catholique flétrissait du nom de jureiirs, étaient les plus cruels ennemis des prêtres fidèles, dont l'exemple les condamnait en leur rappelant leur apostasie. Poursuivi, dénoncé par l'intrus. M. Pinot lut obligé de se cacher dans sa paroisse, comme il s'était caché dans le pays des Mauges. Malgré la prétendue amnistie accordée par le gouverne-
ment, les pasteurs légitimes ne pouvaient revendiquer leurs titres ni exercer leur ministère sans s'exposer à de nouvelles vexations. -M. Pinot reconnut bientôt que. dans ces conditions, la place n"était pas tenable au Louroux-Béconnais. Traqué joiu' et nuit comme un mallaiteur. craiii"nant de compromettre ceux qui lui donnaient l'hospitalité, il se résolut à retourner aux environs de Beaupréau, où il était moins connu et par conséquent un peu plus libre dans 1 exercice de son ministère.
11 y demeura caché pendant vin,at mois, habitant le plus souvent la paroisse de Saint- .Macaire-en-.Mauges, dont le curé, M. Delacroix, avait été banni comme M. Pinot pour refus de serment et devait comme lui recevoir la couronne du martyre. Les détails lont complètement défaut sur cette partie importante de sa vie apostolique. On sait seulement qu'il y mena l'existence laborieuse, exposée et féconde d'un missionnaire, suppléant de son mieux, dans tout le pays des .Mauges. au ministère des pasteurs exilés, administrant
les sacrements, et se donnant tout a tous avec une inlatigable charité. Il i^'ai^na ainsi l'été cle 179^ où les grands événements de la guerre de \'endée allaient lui ouvrir une fois encore les portes de sa chère paroisse, point de départ et terme de ses longues et saintes pérégrinations.
La persécution religieuse croissant de jour en jour avec les progrès de la démagogie, l'exil des prêtres, les massacres de septembre qui avaient tait couler le sang le plus pur et le plus noble de Tl^glise de France, la proclamation de la République suivie du meurtre de Louis X\ 1 et d'une recrudescence d'impiété officielle et blasphématoire, toutes ces horreurs clignes des plus mauvais jours du paganisme avaient produit dans les provinces si catholiques de l'Ouest une surexcitation qui ne pouvait tarder à faire explosion. Ce nest pas en .am qu'on joue avec la foi religieuse des peuples, qu'on attente a la liberté de leur conscience, et qu'on porte la main sur les personnes et les choses sacrées. Comme
l'a dit admirablement le père Lacordaire. (( Dieu est et sera toujours le plus populaire de tous les êtres )). et qui s'attaque à Dieu soulevé infailliblement la protestation de l'opinion publique d'abord, puis, si on la méprise. la protestation du sang. C'est ce qui arriva en \'endée. En mars 179^. la guerre civile, la guerre religieuse pour lui donner son vrai nom, éclata tout à coup avec une force et une unanimité qui témoignaient de la profondeur des blessures faites au peuple chrétien et de son inébranlable attachement à sa foi. Pour ces braves et simples paysans qui n'avaient jamais séparé l'amour de leurs autels de celui de la patrie, la mort valait mieux qu'une vie sans culte, sans prêtres et sans Dieu. A l'appel des chefs catholiques et royalistes, les soldats jaillirent tout armés de chaque coin du territoire ; chaque village fournit son contingent de volontaires, hommes mûrs, jeunes gens ou vieillards, décidés à reconquérir la liberté de leur foi. ou à mourir pour aller retrouver au Ciel le Dieu que la tyrannie républicaine voulait exiler de la terre.
De grand succès signalèrent leurs premiers combats : ce n'est pas le lieu de les rapporter en détail. Il nous suitira de rappeler, pour la clarté de notre récit, que la principale arniée vendéenne, après plusieurs victoires remportées coup sur coup, s'empara de Saumur et d'Angers au mois de juin 1793. et que, maîtresse des deux rives de la Loire jusqu'à Xantes. elle tint un instant en échec la démagogie et la Révolution.
.M. Pinot, imitant en cela la plupart des prêtres fidèles et persécutés comme lui. suivait, dufondde sa retraite, d'un cœur anxieux. les péripéties de cette lutte dont la liberté de l'Église était l'enjeu, l^tranger a la politique active, il ne prit aucune part directe a la guerre, pas même celle des aumôniers qui suivent les armées pour assister les mourants sur les champs de bataille, et dont le ministère n'a jamais été considéré par les nations civilisées comme acte de belligérant. S'il pria pour le succès de l'armée ro^-aliste. si dans son cœur il fit des vœux ardents pour elle, c'est que l'armée royaliste était l'armée
catholique, et que. par le fait de l'impiété républicaine, la cause du Roi était la cause de Dieu. Dès que la prise d'Angers eut affranchi de la domination révolutionnaire les rives de la Loire, le désir de rentrer dans sa paroisse, aprcs deux ans presque ininterrompus d'exil, s'empara de lui avec une force irrésistible. C'était là pour lui la patrie par excellence, le foyer, l'autel, le peuple confié à sa direction spirituelle et dont il était responsable devant Dieu, du moment que l'accès ne lui en était plus fermé. L'avenir était bien incertain et le triomphe de l'armée ro3-aliste reposait sur des bases trop fragiles pour qu'un œil clairvoyant n'aperçût point, par derrière ses premiers succès, des revers prochains et rapides. .Mais le devoir parlait, le zèle sacerdotal de AL l^inot fit taire toute considération humaine et il reprit sans tarder le chemin du Louroux-Déconnais. résolu, quoiqu'il advint, à ne plus en sortir.
])epuis deux ans. cette pieuse paroisse avait traversé bien des épreuves et connu bien des scandales. Dès le 28 mars 1791. quelques
semaines après l'arrestation de .M. Pinot, elle avait vu l'installation sacrilège du sieur Ecot, prieur indigne des Carmes d'Angers et prêtre assermenté, nommé curé du Louroux par les quelques mauvais sujets qui composaient le corps électoral actit de la commune. Il ne paraît pas que cet intrus ait exercé aucun ministère au Louroux. Ce fut l'abbé Garanger. l'ancien vicaire de M. Pinot, dont nous avons raconté la chute et la conversion, qui lit l'ottice de curé jusqu'au 23 novembre de la même année. Apres l'arrestation et le bannissement de -M. Garanger. un curé schismatique. nommé Païenne, lut élu curé de la paroisse et y exerça ses fonctions usurpées pendant un an environ, auprès des rares habitants du Louroux-Béconnais qui eurent recours à son ministère. On sait que la participation aux offices schismatiques est interdite par les lois de ri^glise. et que les pasteurs nommés en dehors des règles canoniques n'ont juridiction qu'a l'article de la mort.
Le -I novembre 1792, soit que le curé Païenne eût quitté volontairement ses fonctions.
soit que ses prétendus paroissiens l'eussent congédié, il lut remplacé par un autre apostat. le sieur Régnier, dont le zèle républicain reçut bientôt un châtiment terrible. Les chouans ou rétractaires des environs, irrités de se voir recherchés et dénoncés par ce pasteur qui semblait tenir de l'agent de police plus que de l'apôtre, se saisirent de lui dans une de ses tournées patriotiques, lui donnèrent quelques minutes pour taire son acte de contrition et se préparer à la mort, puis ils le fusillèrent séance tenante, en lui disant : « Tu ne dénonceras plus personne. » Ce fut le dernier des curés schismatiques du Lourouxlîéconnais. Aucun prêtre assermenté n'osa plus accepter de si dangereuses fonctions, et quand M. Pinot rentra dans sa paroisse au mois de juin 179^ elle était depuis plusieurs mois sans pasteur légitime ou illégitime. Mais la foi vive et éclairée de ses habitants n'avait pas souffert de cette privation, comme elle résista à l'épreuve bien plus longue qui suivit le martyre de .M. Pinot et qui dura presque jusqu'au Concordat. L.es sages-femmes bapti-
saient les enfants nouveau-nes ; les pères et les mères instruisaient leurs fils et leurs filles et suppléaient de leur mieux au ministère des prêtres. De temps en temps, on profitait du séjour dans le pays d'un prêtre fidèle, pour assister au sacrifice de la messe, se confesser et recevoir secrètement la sainte communion. Pour le reste. Dieu, le prêtre éternel, le pasteur universel, suppléait à l'absence de ses ministres, et ce pauvre peuple, soutenu par la grâce, s'attachait d'autant plus à sa foi qu'il la sentait dépourvue de secours humains et persécutée par les indignes dépositaires d'une autorité usurpée. Heureuses épreuves quand elles sont supportées avec cette persévérance, ce qui est rare, mais à la condition qu'elles ne durent pas trop longtemps ! Car il est d'ordre divin que Jésus-Christ gouverne et dirige son Église par le ministère de ses prêtres, et là où la malice des hommes détruit la hiérarchie ecclésiastique, la foi des peuples souffre tôt ou tard de mortelles atteintes : « Je frapperai le pasteur, est-il écrit dans l'Evangile et le troupeau sera dispersé. »
L'arrivée de .M. Pinot au Louroux- Béconnais tut un véritable triomphe ; la presque unanimité de ses paroissiens étaient restés fidèles à l'Eglise catholique, et le bon pasteur lut reçu comme un sauveur par le peuple chrétien qui ne s'était jamais courbe sous une autre houlette. Les larmes du père se mêlèrent à celles de ses enfants spirituels, et ce moment le dédommagea de toutes les soufTrances des deux dernières années. 11 avait toujours espéré et toujours pensé qu'il reverrait son église paroissiale, qu'il y célébrerait les saints offices, qu'il remonterait dans cette Aaire d'où sa courageuse protestation contre la Constitution civile du clergé sembLiit l'avoir chassé pour jamais. Son rêve lut réalisé, il chanta la grand'messe au milieu des prières et des actions de grâces de ses chers paroissiens, il leur adressa la parole comme aux beaux jours de la liberté de l'Eglise, et il put joindre à ses exhortations pour l'avenir ses félicitations et l'expression de sa gratitude pour le passé.
Si la joie du pasteur et du troupeau fut
grande, elle tut courte, comme un rayon de soleil entre deux orages. .Mais le second orage devait être bien plus terrible encore que le premier. Dix jours après le retour de .M. Pinot au Louroux-Béconnais. la nouvelle des désastres de l'armée royaliste sous les murs de Xantes retentit soudain sur les deux rives de la Loire comme un coup de tonnerre. La Révolution, un moment vamcue. releva la tète, la (Convention lança ses décrets sanguinaires et ses proconsuls plus sanguinaires encore; Carrier s'abattit sur Xantes. Francastel sur Angers, et. d'une ville à l'autre, la Loire roula bientôt, on peut le dire presque sans métaphore, un peuple de cadavres et des flots ensanglantés. Des troupes républicaines, des bandes de patriotes armés, se répandirent dans tous les bourgs, les villages, jusque dans tous les moindres hameaux, pillant, saccageant, outrageant les lemmes. incendiant les fermes, fusillant tout ce qui leur semblait suspect de sympathie pour la cause catholique et royale, sans même se donner la peine de simuler des jugements et des con-
damnations. La vie de tous les citoyens était à la merci du caprice du moindre chef de bandits.
La chasse aux prêtres réfractaires recommença plus ardente que jamais, et -M. Pinot dut reprendre les déguisements du proscrit et l'existence du missionnaire en Chine ou au Japon. 11 eût pu fuir, à la première nouvelle de la défaite des \ endéens, et chercher à l'étranger un repos acheté par de longues et dangereuses latigues. Mais il considéra que sa vie appartenait à ses paroissiens, qu'il leur devait jusqu'au bout l'assistance de son ministère, d'autant plus indispensable que la persécution devenait plus furieuse, et il resta comme un secours pour leurs âmes, en attendant de mourir pour eux en martyr. La paroisse du Louroux-Béconnais se prêtait par son étendue, sa situation, la disposition de ses villages et de son territoire, aux projets du saint curé. Comprenant alors, comme de nos jours. 7.000 hectares, elle comptait une quinzaine de hameaux populeux et de vastes métairies, groupés dans un rayon d'environ
6 kilomètres autour du centre de la comi Des landes, des bois, des étangs lui don
mune.
naient
un aspect sauvage et stérile. Aucune des sept ou huit belles routes qui la traversent aujour-
dhui n'existait alors. Les termes, généralement pauvres, ne pouvaient s'exploiter que par des chemins à peine tracés, les champs étaient coupés par des haies épaisses, interrompus par des bouquets d'arbres touffus, ce qui rendait la circulation lente et difficile. Dans ces conditions, il était aisé à .M. Pinot de se dérober aux recherches de ses persécuteurs, et à ses tidèles paroissiens de le cacher tour à tour dans les endroits les plus retirés de leurs fermes ou de leurs métairies. Le seul danger sérieux était celui de la trahison. Le Louroux-Béconnais comptait quelques démagogues, d'autant plus pervers qu'ils avaient dû. pour aller à la Révolution, résister aux leçons de leurs parents, aux exemples de la bonne population au milieu de laquelle ils vivaient, et le saint curé ne se dissimulait pas qu'un jour ou l'autre, une imprudence, une mauvaise chance le livrerait à la merci d un de ces misérables. Aussi, en restant dans sa paroisse avait-il fait le sacrifice de sa vie. et durant les hait mois qu'il y demeura jusqu'à son arrestation, il ne passa pas un seul jour sans se préparer à la mort.
— ss
Le plan qu'il adopta pour prolonger autant que possible sa résidence dans sa paroisse et ses œuvres de salut était bien simple. Connaissant dans tous ses recoins ce vaste territoire et les familles les plus discrètes et les plus dévouées, il avisa les maisons où il pourrait se transporter le plus sûrement sans en compromettre les habitants, et résolut de choisir pour retraite les lieux les plus solitaires et les plus rapprochés des extrémités de la commune. De la sorte, il était moins à portée des regards de la municipalité, et en même temps plus à même de procurer des secours spirituels aux fidèles des paroisses limitrophes du Louroux-Béconnais dont les curés étaient presque tous prisonniers, exilés ou déjà mis à inort. Les vicaires généraux de l'évoque d'Angers dépossédé de son siège et banni avaient donné à tous les prêtres fidèles demeurés dans le diocèse les pouvoirs les plus étendus, et xM. Pinot se trouva ainsi, pendant huit mois, à peu près Tunique pasteur de cinq ou six paroisses qui l'appelaient près de leurs malades, lui faisaient bénir leurs ma-
riages, baptiser leurs enfants, et participaient aux saints mystères clans la limite du possible. C'est ainsi qu'indépendamment du Louroux, il evangélisa la Cornuaille. \'illemoisan. Belligné. \ ern et Bécon.
Sur tous les points de ce vaste territoire, des chefs de familles, des lemmes pieuses et discrètes connaissaient le lieu de sa retraite, dont le gros de la population n'avait pas le secret. Lorsqu'on avait besoin de son ministère, ils se chargeaient de l'en avertir, et. la nuit venue, le saint prêtre se rendait dans les maisons désignées. Si la distance a parcourir était considérable, pour ménager son temps et ses lorces on lui amenait un cheval, et le plus souvent il n'était p;^s de retour avant la fin de la nuit. 11 ne iaut pas oublier en effet qu'il exerça la plus grande partie de ce ministère laborieux en plein hiver, et par des chemins à peine praticables, même dans la belle saison.
La vie qu'il mena pendant cette période, la plus pénible peut-être et la plus méritante de son sacerdoce, ressemblait beaucoup à celle
Le .M<niliii i!c l;i Ihivp.
des missionnaires dans les pays infidèles. Ce lut celle de tous les persécutés qui restèrent en France pendant la Révolution. Durant le jour, il demeurait enfermé dans des greniers, des étables. y dormant comme il pouvait, récitant son bréviaire, priant, lisant, écrivant quand on avait pu lui procurer quelques livres ou du papier. La nuit, il sortait de sa retraite, et se livrait aux fatigues et aux dangers de son ministère. Jusqu'à minuit, il avait l'habitude deconfesser.de recevoir les fidèles dans l'endroit où il était appelé et où on se disait tout bas de l'un à l'autre qu'on le trouverait ce soir-la : il consolait les malades et leur administrait au besoin les derniers sacrements. A minuit, on préparait le nécessaire pour la célébration de la messe, qui se disait plus souvent dans un grenier ou dans une étable que dans un appartement plus convenable mais plus exposé. Au milieu de ce dénuement et de ce mystère, le Dieu de J^ethléem descendait à la voix de son ministre et venait, comme au temps de la Nativité, consoler ces âmes simples et ferventes qui
bravaient tout pour venir à lui. Qu'elles devaient être touchantes dans leur pauvreté, ces cérémonies de TEg-lise persécutée, où le prêtre traqué comme un malfaiteur s'attendait chaque jour au martyre et s'offrait en sacrifice avec la sainte Mctime ; où les enfants, les femmes, les jeunes gens, les hommes et les vieillards se rendaient au prix de mille fatigues, au péril de leur vie, remplissant cet acte de foi sublime avec une simplicité qui le rendait plus admirable encore ! Avec quelle dévotion ils écoutaient les exhortations de leur pasteur ! Avec quelle avidité ils recueillaient ses paroles ! Avec quelle tendre piété, ils recevaient le Dieu de l'Eucharistie ! Comme la privation habituelle des offices de l'Eglise, des cérémonies du culte, de la joie des sacrements leur en rendait plus sensible la douceur et leur en faisait goûter plus vivement les consolations 1 Une messe ainsi entendue, une communion ainsi faite, fortifiaient et nourrissaient leur âme pour longtemps, et ils sortaient de ces étables transformées en sanctuaires, le cœur embrasé d'amour, louant et
gloriliant Dieu, comme les bergers de Bethléem.
Quant au contesseur de la foi. il se retirait à son tour à une heure encore matinale, de façon à être de retour à son gîte avant le lever du soleil. Il rentrait alors pour tout le jour dans la solitude et Tobscurité de sa retraite, dormait sous la garde de ses hôtes et la protection de la divine providence, et reprenait ensuite ses exercices de dévotion, ses prières et ses lectures jusqu'au moment où les ténèbres lui rendaient de nouveau sa liberté. Rarement il se hasardait à prendre ses repas à la table de famille, et il mangeait seul dans son réduit les mets smiples et modestes qu'on lui apportait discrètement.
On ne peut s'imaginer le dévouement qu'il rencontrait dans tous les hameaux où il séjourna momentanément, et l'abnégation avec laquelle ses lîdeles paroissiens sacrifiaient leur temps, exposaient leur santé et même leur vie pour veiller sur les jours précieux de leur saint curé. On faisait le guet jour et nuit autour de ses retraites pour éviter les
surprises, et. en cas d'alerte, lui donner le temps de s"enfuir et de gagner un autre asile. Il en était ému et reconnaissant jusqu'au fond du cœur, et il avait fini par se croire plus en sûreté qu'il ne l'était réellement, la vigilance des méchants étant parfois égale à celle de ses amis. Quand on lui recommandait la prudence dans ses courses apostoliques, dans ses visites chez les malades, il répondait toujours : (( Oh 1 j'ai confiance en mes paroissiens, je n'en connais point qui veuillent me trahir; je les crois au contraire prêts à me délendre et à se sacrifier pour moi, si c'était nécessaire. » Xon content de veiller autour de lui pendant son sommeil, ces braves gens s'ofiraient à lui servir de guides la nuit dans ses lointaines et pénibles pérégrinations. 11 s'y refusait le plus souvent, et maintes fois il s'aventura seul par des routes difficiles, durant les nuits glaciales de l'hiver, au risque de se faire prendre par les espions de la municipalité. Un soir il (ut mandé près d'un mourant du village de la .Menantais. commune de la Cornuaille. 11 se mit aussitôt en route, sans
guide, par d'horribles chemins. Saisi par le froid, incertain de sa voie, exténué de fatigue et de besoin, il entra a la ternie de la Censeriedontilconnaissait les habitants, et demanda du secours. On s'empressa autour de lui, on lit sécher ses vêtements et ses chaussures, on lui donna à manger, et on l'entoura de soins et de respects. Une fois ses forces réparées, il voulut repartir à Tinstant, craignant d'arriver trop tard auprès du moribond. .Alais ses hôtes ne consentirent point à le laisser aller seul au risque de se perdre encore en chemin. Le fermier nommé Cotenceau et lun de ses voisins l'accompagnèrent jusqu'au terme de sa course lointaine, attendirent qu'il eût accompli son ministère, et le ramenèrent ensuite jusqu'à sa demeure, où ils le laissèrent en lieu sûr. joyeux mais épuisé après une nuit entière de fatigue et de dévouement.
Les recherches de la police, qui soupçonnait sa présence clans le pa^s sans en être absolument certaine, se ralentissaient par moments, mais pour redevenir plus actives et plus vexatoires. Des détachements de soldats
ou de gardes nationaux sillonnaient le pays dans tous les sens, fouillaient les fermes et les métairies, en maltraitaient les habitants sous prétexte qu'ils connaissaient l'asile du saint curé, et faisaient main basse sur le pain, les volailles et les objets de toute sorte qui tentaient leur convoitise. A leur approche on s'enfuyait clans les bois, et la terreur régnait clans ces pauvres campagnes coupables de fidélité à Dieu et à ses ministres. Mais telle était la foi de ces simples et admirables pa5'sans que la terreur même ne pouvait obtenir d'eux ni une apotasie. ni une trahison. Les femmes comme les hommes, les jeunes filles et les petits enfants, iormés à la prudence et à la fermeté par les exemples et les leçons de leurs parents, ne se trahissaient ni par une parole, ni par un regard. Les menaces n'avaient pas plus de prise sur eux que les promesses d'argent, et pendant les huit mois que dura le séjour de .M. Pinot sur le territoire de sa paroisse, personne n'eut même une indiscrétion involontaire à se reprocher. Si le confesseur de la foi finit par être livré, ce fut par
la haine des méchants ouvertement vendus à la Révolution, ce ne lut ni par la taiblesse ni par la néglig'encedes bons. |- idclite admirable et touchante qui honore le peuple aussi bien que le pasteur, qui met en tace de la malice des apostats la vertu et l'héroïsme des chrétiens, et qui repose l'imagination tatiguée de toutes les horreurs et de toutes les bassesses de cette époque heureusement unique dans l'histoire de la h rance !
I.a première retraite de M. Pinot paraît avoir été la maison de M. Lelarge, chef d'une des plus honorables familles bourgeoises de la paroisse, connu du saint curé par ses sentiments profondément religieux. Le village de Piard qu'habitait .M. Lelarge est situé à environ s kilomètres du bourg, au bord d'un étang auquel il a donne son nom. C était un lieu très désert auquel on ne pouvait arriver que par la chaussée de l'étang suivie d'un chemin de difficile accès. Cet asile était donc bien choisi pour cacher un proscrit, et .M. Pinot y revint plus d'une fois pendant les huit mois de son ministère occulte. 11 pouvait absolument compter sur le dévoue ment et la discrétion de -"M. Lelarge et des siens, et il y offrit bien souvent le saint sacrifice de la messe, au
milieu de la nuit, soit clans la maison même soit dans le grenier, où l'on était plus à l'abri des surprises. Une table, quelquefois un coffre grossier lui servait d'autel. .Malgré toutes les précautions, un certain air mystérieux répandu autour de la maison et sur le visage de ses habitants y lit soupçonner la présence du curé : une visite domiciliaire fut secrètement ordonnée par la niunicipalité. et .M. Pinot ne dut son salut qu'à une intervention presque miraculeuse de la Providence.
C'était un matin, de très bonne heure. Le saint prêtre, qui avait employé toute la nuit aux travaux de son ministère, déjeunait avec -M. Lelarge et ses enfants, avant d'aller se livrer au sommeil, quand tout à coup un paysan, placé en sentinelle à l'entrée du village, ouvre la porte, s'écrie qu'une troupe de gardes nationaux s'approche, et qu'il n'y a pas une minute à perdre. Kn un clin d'œil on fait disparaître les traces du déjeuner. Al. Pinot court se cacher au grenier, on renverse sur lui une rande panne à lessive, qui s'y trouvait par hasard. Al. Lelarge et ses enfants redes-
cendeat. et se livrent a divers travaux dans les salles du rez-de-chaussée. Quand les gardes nationaux entrèrent, la maison avait repris un aspect de pariaite tranquillité ; les entants, comme les parents, avaient eu le temps de se remettre, de composer leur visage, avec ce sang-troid que donne, en temps de persécution. Ihabitude du danger. On interrogea tout le monde, petits et grands : pas un geste, pas une parole embarrassée ne vint trahir le secret.
Les gardes nationaux, soupçonneux et irrités, parcoururent toute la maison de la cave au grenier, ouvrirent tous les cabinets, fouillèrent les moindres recoins, jurant contre .M. Lelarge et contre le saint prêtre qui entendait leurs blasphèmes et leurs injures, qui sentait parlois le ' frôlement de leurs habits contre la panne dont il était recouvert, et. toujours calme dan> ce péril extrême, priait Dieu pour ses hôtes et pour ses persécuteurs. Ceux-ci percèrent a diverses reprises de leurs sabres et de leurs baïonnettesun monceau de lin et de filasse sous lequel ils- pensaient que
le curé pouvait être caché et passèrent dix fois à côté de la panne sans avoir l'idée de la soulever : négligence inouïe, vraiment inexplicable et qui prouve que rien n'arrive que par la volonté de Dieu, à l'heure fixée par la divine Providence. Ils s'éloignèrent enfin, non sans avoir menacé le propriétaire de la maison de toutes les colères de la nation s'd donnait asile au proscrit, et ils ne se décidèrent à retourner au Louroux-Béconnais les mains vicies qu'après avoir visité toutes les chaumières du village.
M. Lelarge fut dénoncé plus tard, avec douze ou quinze autres personnes de la paroisse, comme suspect d'avoir caché le saint curé ; on l'arrêta, on l'écroua dans une des nombreuses prisons d'Angers, et sans doute il eût été condamné à mort et exécuté, s'il ne fût tombé malade dans son cachot, et n'y lût mort quelques jours après, faute de soins, victime de son dévouement religieux, et martyr, lui aussi, de la loi et de la charité.
Un autre habitant de la paroisse, fermier de la métairie delà Cdénaie. nommé Lequeux,
coupable du même crime d'hospitalité, eut le même sort. Arrêté à la suite du confesseur de la foi qui avait été son hôte, il tut emprisonné avec -M. Lelarge et mourut comme lui dans sa prison, de misère et de privations de tout genre. Son lils. mort en 1860, racontait souvent, dans les dernières années de sa vie. que iM. l^inot lui faisait apprendre son catéchisme quand il était caché chez son père. Parvenu à une grande vieillesse, il revenait sans cesse sur ces souvenirs de son jeune âge, sur les vertus et la bonté du confesseur de la foi ; et il répétait souvent, les larmes aux yeux, dans son simple et naïf langage : « Que c'était donc un bon pasteur que M. le curé Pinot ! Que c'était un bon pasteur ! »
Le saint prêtre échappa à une visite domiciliaire non moins dangereuse que celle que nous venons de raconter, pendant son séjour au village de La Touche, situé plus près du centre de la commune. La temme Gilot, chez laquelle il était caché, fut avertie, comme iM. Lelarge. de l'approche d'une troupe armée envoyée pour fouiller sa demeure de haut en
bas. Sans se troubler ni perdre une minute, elle se résolut immédiatement à cacher le pauvre curé dans le râtelier où mangeaient ses bœufs. Il s"y coucha sur une brassée de foin, et quand il y fut placé aussi peu incommodément que possible, elle étendit sur lui une autre brassée qui le recouvrait entièrement et ne laissait de jour pour la respiration que du côté du mur. Les gardes nationaux visitèrent la maison dans tous les recoins. mais aucun d'eux n'eut l'idée de chercher dans la mangeoire des bœufs, pour y trouver le curé réfractaire. (Jette fois encore ni les perquisitions, ni les jurements, ni les menaces, ne purent faire découvrir celui que la Providence dérobait aux recherches de ses persécuteurs. .Mais quand ils s'éloignèrent, il n'était que temps pour le pauvre prêtre de quitter la couche de loin sous laquelle il eût étouffé si l'épreuve se lût prolongée davantage.
-M. Pinot fît aussi un séjour au bourg- même du Louroux-Léconnais. où ses secours spirituels étaient plus nécessaires que partout ailleurs, puisque le quart environ de ses pa-
roissiens y habitaient. <>itte considération le détermina à braver le danger de cette résidence qui le plaçait dans le voisinage immédiat de l'autorité municipale, et il choisit pour retraite la maison de .M. l>arrault, située au centre du bourg, tout près de son '^^glise paroissiale. Sa pauvre église était déserte et silenjieuse depuis les profanations des prêtres schismatiques et des démagogues, dignes paroissiens de ces indignes pasteurs. Al. Pinot ne pouvait songer à y pénétrer sans s'exposer inutilement à un danger presque certain. Mais il la regardait souvent du fond de sa retraite, et il adorait en esprit, et les larmes aux veux, le Dieu qui y avait résidé pendant plusieurs siècles et qu'en avait chassé l'impiété révolutionnaire. La maison de M. Barrault lui olïrait des conditions deséjurité toutes particulières ( i).
[ ^I) *: Je vous écris ce que je vous ai dit, sur les lieux mêmes, dans la m:iisoQ autrefois habitée par mes grands- parent?, ei aujourd'hui par Malingre. Le curé Pinot, comme l'appelait toujours ma grand'mére, passait sa journée à se reposer dans la petite chambre noire que je vous ai montrée. Une fois l'armoire mise devant la porte donnant dans la cui-
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Tant qu'il demeura dans cette habitation, il dut prendre plus de précautions que jamais pour ne point se montrer pendant le jour; il sortait presque toutes les nuits, et allait, de maison en maison, confesser, consoler les malades et répandre partout l'esprit de Dieu dont il était rempli.
Cette pieuse famille a conservé quelques reliques du mart3'r, notamment des livres de piété et une table dont il se servait dans sa cachette solitaire. Lorsqu'il fut arrêté et conduit à An<îers pour être jugé et guillotiné, il
sine, on lui passait ses aliments par l'unique petite fenêtre g-rillée qui donne dans la cour de M. Cesbron. Là est le rôle de ma g-rand'mère, Marie Barrault, àg-ée de treize ans alors. Le saint curé sortait toujours par la boulang-erie, la petite cour et la ruelle qui existe encore. Dans cette cour, se trouvait de mon temps une échelle donnant accè^ à un grenier au-dessus de la boulangerie où M. Pinot pouvait se cacher au besoin derrière le moulin à farine. Pourtant, je ne veux pas dire qu'il ne se cacha pas dans le cabinet pris dans le g-renier audessous de la maison. 11 est probable qu'il devait changer, maii le lieu de son repos était la petite chambre d'en-bas qui avait un lit de domestique, une table, une chaise que je vois encore. J'ai donné, en souvenir de notre vieil attachement, la table à Madame de La Moricière, bien digne, ainsi que ses enfants, de la posséder. » (M"" Cellier, lettre à M. h curé du Loitroiix, 24 m.ii jgo^J ]
aperçut, au milieu de la foule éplorée qui remplissait la place publique du Louroux. la jeune Marie Barrault. fille de son hôte. En témoignage de reconnaissance pour les soins dont il avait été entouré chez ce courageux chrétien, il donna à l'enfant son chapelet, seul objet dont il pût disposer, en lui disant avec un doux sourire : « Prends ce chapelet dont je n'ai plus que faire, et garde-le en souvenir de moi. )) Elle le garda en effet, jusqu'à sa mort, et le laissa après elle à sa fille Lucile Briau. Celle-ci, en mourant, le donna à .'NI. l'abbé Brouillet. curé du Louroux-Béconnais. digne successeur de .M. Pinot, et son historien — puisque c'est à ses recherches et a ses manuscrits que nous devons les éléments les plus importants de cette biographie. — Je l'ai tenu dans mes m.ains et pressé sur mes lèvres, ce chapelet béni, consacré par les prières et les baisers du martyr, et je le regarde comme une Véritable relique.
La métairie des I-'oucheries. située à 7 ou ÎS kilomètres du Louroux-Béconnais et sur les confins de la paroisse de Belligné. est une des
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' résidences où M. Pinot séjourna le plus longtemps. Perdue au milieu des bois, elle lui offrait un asile relativement sûr, et il pouvait compter sur la discrétion absolue de ses hôtes. Aussi choisit-il cette maison pour y célébrer une cérémonie devenue bien rare dans ces temps de persécution, à cause des nombreux assistants qu'elle devait réunir, je veux dire une retraite et une messe de première communion. Un des enfants qui y participa, et qui est mort vieillard en 1865, avait gardé de cette nuit
I sainte un souvenir si vivant que jusqu'à son
i dernier jour il en parlait avec une émotion profonde. Ils étaient douze, M. Pinot n'ayant pu dépasser ce nombre pour ne pas éveiller trop de soupçons en laisant venir plusieurs nuits de suite les enfants des villages voisins.
'. Chaque soir, le bon curé leur faisait une instruction aussi touchante que solide, leur enseignait les vérités essentielles de la religion, leur expliquait la grandeur du sacrement qu'ils allaient recevoir, et les circonstances donnaient à ses paroles une onction et une force toutes particulières. Les parents des
entants, les habitants des Foucheries et les tidèles des environs se rendaient chaque nuit à ces pieuses assemblées, avides d'entendre la parole de Dieu dont la persécution les avait sevrés depuis si longtemps. Une vaste grange servait de chapelle, et c'est là qu'après l'instruction, le confesseur de la foi célébrait le saint sacrifice.
I.e jour ou plutôt la nuit de la première communion arriva enfin, à la grande joie de ces pauvres et véritables chrétiens. La grange avait été ornée comme on avait pu, avec du feuillage et des guirlandes de lierre. Quelques chaises, des bancs avaient été apportés pour les vieillards, les femmes et les chets de tamille. Des bottes de paille qui rappelaient l'étable de Bethléem servaient de siège aux jeunes gens et aux enfants. Certes, la cérémonie de la première communion est une des fêtes les plus touchantes de la religion catholique, alors qu'elle se célèbre avec toutes les pompes de l'Eglise, au milieu de la multitude des fidèles, de l'allégresse de toute la population qui se presse en habits de fête
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autour des heureux entants et de lautel où la sainte victime va descendre pour eux. Le son des cloches, le chant c\e> cantiques, le parfum de l'encens et des Heurs. les voiles et les robes blanches des jeunes filles, la longue procession des jeunes communiants qui vont les mains jointes et les yeux baissés s'agenouiller a l'autel pour recevoir leur Dieu, tout cet ensemble plus céleste que terrestre, où le ciel et la terre se touchent et se confondent dans le mystère adorable du Créateur devenu chair, victime, pain vivant de sa créature, est fait pour émouvoir les cœurs les plus insensibles, et remplit de larmes les yeux les moms habitués a pleurer. .Mais je ne sais si cette première communion sous la Terreur, célébrée la nuit dans une grange par un confesseur de la loi destiné au martyre, au milieu de pauvres paysans assemblés au péril de leur vie. dénuée de toute pompe extérieure, mais respirant toute la pauvreté, toute la simplicité, toute la sainteté de Bethléem, ne dut pas être plus émouvante encore et ne laissa point dans l'âme de ceux
qui y participèrent des impressions plus divines et de plus impérissables souvenirs ! -Malgré le dénuement du sanctuaire improvisé et la gravité terrible des circonstances, les paroles de M. Pinot avant et après la première communion, les regards des assistants, le visage des enfants et de leurs parents respiraient la joie et le bonheur surhumain de la foi. de l'espérance et de la charité. Au moment delà communion, de douces larmes coulèrent de tous les yeux, et quand, après la cérémonie, les assistants regagnèrent silencieusement leur demeure, on eût cru voir les bergers d'Israël dont TEvangéliste dit qu'ils s'en retournèrent glorifiant et louant Dieu de tout ce qu'ils avaient vu et entendu.
.Malgrétoute^ les précautions, le dévouement des fidèles, la discrétion des hôtes et la prudence du saint proscrit, sa présence sur le territoire de la commune ne faisait plus doute pour personne. La municipalité multipliait ses recherches, ses menaces et aussi ses promesses de récompense pour ceux qui lui livreraient le curé réfractaire. Peu de temps avant
son arrestation, il fut sur le point d'être découvert par la malice vraiment satanique d'un malheureux que tentait sans doute le prix du sang- promis à sa trahison. .M. I-'inot était alors caché dans une maison du village de la Haie, d'où il sortait comme toujours la nuit pour les devoirs de s on ministère. L'espion, ayant appris qu'un de ses voisins était gravement malade d'une tluxion de poitrine et persuadé qu'on ne le laisserait pas mourir sans sacrements, résolut de taire le guet, toutes les nuits, d'une lucarne de son grenier d'où ses regards plongeaient sur la maison du malade. Son attente ne fut pas trompée : une nuit, il entendit aller et venir chez le mourant, il vit la porte d'entrée s'ouvrir et ne douta point que ce ne lût pour y recevoir. M. Pinot. 11 descendit sans bruit dans la rue. et lut confirmé dans ses soupçons en voyant plusieurs personnes qui veillaient en silence devant la maison. Pour être plus sûr encore que le curé était bien la. occupé à confesser le moribond, il eut l'impudence de s'approcher et de demander. avec un intérêt simulé, des nouvelles du
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malade, puis il rentra ostensiblement chez lui. et n'en sortit qu'un peu plus tard quand il put le faire sans être aperçu. Ce fut ce qui sauva cette lois encore le saint prêtre.
Comme cet homme était soupçonné d'être un espion de la commune, on avertit .M. Pinot du danger probable qu'il courait.
Il en fut peu ému et voulait, quand même, dire la messe dans la maison du malade pour lui donner la communion en même temps que l'extrême-onction. Mais sur les instances réitérées des fidèles qui ne doutaient pas de la trahison, il finit par céder, alla dire la messe dans l'étable à moutons d'une métairie voisine, et revint, au péril de sa vie. apporter le saint viatique au mourant. Peu d'instants après son départ, la maison fut cernée, envahie par les gardes nationaux, qui n'y trouvèrent rien, à leur grande fureur et à la confusion du traître dont leurs injures furent le seul salaire. On ne sait ce que devint ce malheureux ; quant à sa famille, elle n'osa braver la honte qu'il lui avait imprimée, et elle quitta le pays.
Cette nouvelle alerte, en montrant à -M. Pinot la vigilance infernale et l'acharnement de ses persécuteurs, lui parut un avertissement suprême que la Providence lui envoyait pour le préparer à la consommation prochaine de son sacrifice. Les souffrances et les épreuves physiques et morales de l'existence qu'il menait depuis près de huit mois avaient achevé de briser les liens qui pouvaient l'attacher à la terre : le zèle du service des âmes et sa charité pour ses pauvres paroissiens lui donnaient seuls le courage de continuer la lutte. En quittant la métairie delà Haie, il se réfugia au village de la .Milanderie, situé à six ou sept kilomètres du bourg, où il avait déjà fait plusieurs séjours. H tut d'abord reçu chez la famille Plaçais et y passa plusieurs jours caché, priant sans cesse, affermissant son âme au souvenir de la Passion de Jésus- Christ et s'abandonnant entièrement à la volonté divine. Puis, il demanda un asile à une pieuse veuve habitant le même village. ■\|me Peltier-Taillandier , qui fut heureuse de s'exposer pour sauver les jours du con-
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fesseur de la foi. Ce fut sa dernière retraite et le terme de ses douloureuses pérégrinations.
Le dimanche 9 février 1794, dans la soirée, -M. Pinot, après être resté enfermé toute la journée, comme d'habitude, au fond de son misérable réduit, prenait un peu l'air dans le jardin de son hôtesse, quand un ouvrier charpentier qu'il avait autrefois largement asS'isté de ses aumônes vint à passer près de là en revenant de son ouvrage. Malgré Tobscurité. il reconnut à l'instant son bienfaiteur, et, en digne, fils de Judas, il n'eut rien de plus pressé que de courir au bourg et de le dénoncer à la municipalité.
Immédiatement des ordres sont donnés :
cinquante hommes de la garde nationale partent pour une destination m3'stérieuse : les traîtres craignaient d'être trahis à leur tour. .Mais, cette fois, aucun éveil ne fut donné; le confesseur de la foi n'avait point aperçu celui qui l'avait reconnu et dénoncé, et comme il devait cette nuit-là dire la messe dans la maison qui lui servait de retraite, il y attendit paisiblement l'heure de minuit. Cependant,
La Milaij.liMJi
dans le village, une heure avant l'arrivée de la force armée, on eut quelque inquiétude, ou plutôt quelque triste pressentiment, les chiens du hameau de .Moiron et de quelques autres termes du voisinage tirent entendre, sur le passage des républicains, des hurlements prolongés et sinistres. Le curé fut même averti, mais n'attacha aucune importance à cette vague frayeur et il n'interrompit point sa prière.
\ ers minuit la maison fut cernée ; on frappa violemment à la porte à coups de crosse de fusils, et la veuve Peltier fut sommée d'ouvrir sur-le-champ. On eut à peine le temps de coucher .M. Pinot dans une grande huche laite en forme de cercueil qu'on referma sur lui. puis il fallut ouvrir. D'après les récits de l'abbé Gruget et de doni Chamard. le saint curé se préparait a dire la messe quand la maison fut cernée, et on enferma précipitamment ses ornements sacerdotaux avec lui dans la huche. Le manuscrit de .M. l'abbé Brouillet ne rapporte point ce détail. Les soldats sommèrent la veuve Peltier de leur livrer leur
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victime : elle garda le silence. Rien ne put la forcer à parler, bien qu'elle sût que son refus l'exposait a une mort certaine. Les gardes nationaux turieux parcourent la maison en blasphémant : ils passent et repassent près de la huche, proférant contre la courageuse hôtesse d'horribles menaces. M. Pinot les entendait en tremblant pour sa bienfaitrice, et il se préparait a sortir lui-même de sa cachette et à se livrer, dans l'espérance de la sauver : mais il n'eut pas le temps d'accomplir ce sacrifice. Un garde national, en passant près de la huche, en souleva le couvercle d'un air distrait, puis soudain le laissa retomber en pâlissant. Il avait aperçu le confesseur de la toi et. par un bon mouvement instinctif, il hésitait à le dénoncer. .Malheureusement, son geste et son trouble avaient été remarqués par un de ses compagnons plus méchant qui l'interpella avec un blasphème et lui cria d'un accent furieux : « Tu as trouvé le curé et tu veux le cacher ! » En même temps, le misérable court à la huche, l'ouvre, voit sa victime, la saisit, l'arrache violemment et la livre à la
troupe des brigands municipaux qui l'accablent d'injures et de mauvais traitements. Le doux pasteur, imitant la douceur et le silence de son divin .Maître, se laissa lier et garrotter sans résistance et s'abandonna à ses persécuteurs.
On saisit en même temps ses ornements sacerdotaux, chasubles, aubes, étoles, calice et crucifix: « Ordonnons. ditleprocès-verbald'arrestation cité plus bas. que les chasubles, calices, f)etits bons-dieux et .iiitres joujoux de cette espèce, seront aussi transportés au Comité. »
Cela fait, la troupe triomphante se remit en route pour le bourg, emmenant son prisonnier avec la pauvre veuve qui lui avait donné asile. Quand ils parvinrent au Louroux- Béconnais, le jour commençait à paraître. Des démagogues qui venaient d'apprendre Tarrestation du curé, allèrent au-devant du cortège et. se joignant à quelques-uns des gardes nationaux, firent souffrir au confesseur de la foi les premières avanies et les premières douleurs de la Passion. Ils lui crachèrent au visage, lui donnèrent des soufflets
et des coups de bâton. N'est-il pas écrit que le serviteur ne serait pas mieux traité que le maître }
On le conduisit dans le corps de garde improvisé à l'auberge de la Corne : nouvelle ressemblance avec le Sauveur. Là, un misérable nourri de ses aumônes comme le charpentier qui l'avait trahi, se fit remarquer entre tous les bourreaux par sa cruauté, l^n le liant il lui serra les pouces avec une telle violence eue le sang jaillit sous les ongles. Le martyr se contenta de lui dire : « Malheureux, je ne t'ci pourtant jamais fait que du bien I » Il demeura enfermé tout le jour dans ce corps de garde, objet d'une tendre compassion pour les uns, de haine et d'injures grossières pourles autres. C'était un dimanche, le lo février 1794.
D'après les souvenirs très précis d'un vieillard qui vivait encore quand Al. l'abbé Prouillet arriva au Louroux-Béconnais et qui avait assisté enfant aux horreurs de cette journée, la fureur sacrilège des soldats républicains s'exerça sur le corps sacré de Jésus- Christ comme sur son ministre. M. Pinot
portait toujours avec lui des hosties consacrées pour pouvoir donner le Saint Asiatique aux mourants. Des forcenés, ivres d'impiété et de vin, s'emparèrent de ces hosties trois fois saintes, les prirent entre leurs mams et se les donnèrent les uns aux autres en proférant des blasphèmes qu'on n'oserait répéter : communion horrible par laquelle ils croyaient en vain souiller Celui qu'aucune souillure ne saurait atteindre, mais qui souillait leurs âmes d'un nouveau crime plus grand, plus satanique que tous les autres. Ce fut pour le saint curé la plus cruelle épreuve de cette journée. Il souffrait en silence toutes les douleurs, toutes les humiliations dont on l'abreuvait : mais voir outrager, proiancr le corps de son Dieu, c'était pour lui un supplice mille fois pire que la mort. Il fermait les yeux pour ne point voir, et priant pour ces grands criminels, il disait avec le Sauveur : « Mon Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ! »
I Le jour même, le juge de paix du canton du Louroux. le citoven h>ançois--Marie Bidon,
est requis de se transporter au bouri,»- du Louroux pour y interroger o un individu arrêté par une patrouille de sa garde naticnale h. Il s'y transporte le même jour. 9 février. Là, dans sa chambre d'audience, assisté du citoyen Livenais, son greffier ordinaire. ;1 ordonne au cit03"en Grandin. commandant de la patrouille, de lui présenter le prévenu, qui est amené devant lui. Le magistrat procède alors à son interrogatoire :
« Interpellé de nous dire ses noms, âge et profession. — A dit s'appeler Xocl 'Pinol. âgé de ^7 ans. curé du Louroux-Béconnai^.
Interpellé sur ce qu'il était devenu depuila Samt-Jean dernière, où il était venu publiquement dire la messe au Louroux. — A dit que pendant près de deuxmois ilavaitétéerrant sur la commune du Louroux-Béconnais. qu'il avait dit la messe en plusieurs endroits.
Interpellé chez qui. — A dit qu'il ne nomnierait personne.
Interpellé s'il avait dit la messe chez .\iathurin Lequeux. de la (rlénaie. — A dit qu'il l'avait dite chez lui.
Interpellé s'il n'avait pas envoyé chercher la citoyenne Thouin pour y assister. — A dit que non. qu'il avait seulement envoyé faire des comphments et savoir de ses nouvelles.
Interpellé s'il n'avait pas été chez le père Ro'bert. de la Touchardaie. pour le détourner d'être patriote. — • A dit qu'il était allé chez lui pour lui expliquer la loi de l'Kvangile.
Interpellé pourquoi il avait cherché à dire du mal et prêcher contre les citoyens Pequignot et \'irot. anciens religieux de Pontron. — A dit qu'ils avaient donné le scandale en prêtant serment, et qu'il voulait détromper le peuple.
Interpellé à qui étaient tous les ornements nécessaires pour dire la niesse. qui avaient été trouvés avec lui. — A dit qu'il les reconnaissait pour être a lui.
Interpellé où il les avait pris. — A dit qu'il y avait plus d'un an qu'il les avait pris dans le Poitou, niais qu'il ne se ressouvenait pas du nom de la commune.
Interpellé s'il n'avait pas acheté la veste
qu'il avait, dans la commune du I.ouroux. — A dit qu'il ne nommerait jamais personne.
Interpellé s'il avait été chez Augereau. de Chanteloup. — A dit quil n'avait rien à répondre, qu'il était décidé à ne charg-er personne.
Interpellé s'il y avait longtemps qu'il se retirait dans la maison où il a été pris, chez la veuve Peltier. — A dit qu'il n'y était entré que d'aujourd'hui, que la femme n'y était pas, qu'il s'était caché dans un colîre en entendant la garde.
Interpellé s'il s'y était retire d'autres fois. — A dit que non.
Interpellé s'il avait suivi les armées et s'il avait été à Chàteaugontier. — A dit n'avoir jamais suivi les armées.
Lecture à lui taite de sa déposition et requis de signer y a satisfait.