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(I) Archives de la Cour d'Appel.
Séance tenante, le citoyen Bidon rend son jugement, dont voici les termes :
« Sur ce, nous, juge de paix du canton du Louroux-Béconnais. d'après l'interrogatoire ci-dessus, mandons et ordonnons que le nommé Xoël Pinot, se disant curé du Louroux. sera conduit par la force armée au Comité Révolutionnaire d'Angers, et que la veuve Peltier. sur l'assertion de tous les citoyens qui assurent qu'elle n'a jamais été réfractaire à la loi. et que ce n'est que d'aujourd'hui que le dit Pinot a été chez elle, ordonnons qu'elle sera relâchée provisoirement ( i ) ; et ordonnons que les chasubles, petits bondieux et autres joujoux de cette espèce seront aussi transportés audit Comité. »
Le lendemain lo février, le juge de paix remit à Grandin la pièce suivante (2) ;
(\) L'évasioa de la veuve Peltier put aider Bidon à ordonner de la <• relâcher provisoirement ». (2) Archives de la Cour d'Appel.
De fwr la Loi
(( François-.Marie Bidon, juge de paix du canton du Louroux-Béconnais. mandons et ordonnons au citoyen Grandin. capitaine de la garde nationale du L.ouroux. de conduire au Comité Révolutionnaire à Angers le nommé Xoël Pinot, prêtre réfractaire et cidevant curé du Louroux. convamcu d'avoir fomenté la guerre civile dans ladite commune et excité à la révolte plusieurs habitants de la commune pendant plus de deux mois qu'il se tenait caché dans la dite commune, et autres faits à sa charge, qui sont portés dans son procès-verbal d'interrogatoire fait par nous.
Requérons tout dépositaire de la force publique auquel le présent mandat sera notilié. de prêter main-forte pour son exécution en cas de besoin. »
Aluni de ce passeport, le citoyen Grandin conduisit le prévenu à Angers et le lit comparaître le même jour. lo lévrier, devant le Comité Révolutionnaire. Le soir, il était
enlermé à la prison nationale, après avoir été taxé de « très contrerévolutionnaire » ( ^1. ]
Avant de suivre le confesseur de la l'oi à Angers, disons ce qu'il advint du malheureux qui l'avait livré, et de la pieuse veuve qui s'était dévouée à lui jusqu'au bout.
Le premier mourut misérablement peu de temps après son crime. En proie à une sorte de folie causée par l'ivresse, il se noya dans un fossé où il y avait à peine quelques pouces d'eau. A part le genre de mort, sa destinée, on le voit, ressembla beaucoup jusqu'à la lin à celle de Judas.
Quant à la veuve Pcltier. conduite au bourg avec le saint curé, elle lut séparée de lui et enfermée pour la nuit dans l'église, digne prison d'une pareille criminelle. Son sort ne semblait pas douteux et le crime qu'on lui reprochait était de ceux qu'on n'épargnait point, mais la miséricorde de ]3ieu, mise en mouvement, on peut le croire, par les prières du conlesseur de la foi, la lit échapper au supplice. Un des
(2) Archives Départementales, L. II25 bis.
gardes nationaux qui l'avaient arrêtée, son parent, moins pervers que les autres, lui dit secrètement qu'à une heure avancée de la nuit. une des portes de l'église, celle du midi, lui serait ouverte pendant quelques instants, et qu'elle en prolitàt pour s'enfuir au plus vite. A l'heure indiquée, la porte s'ouvrit en effet, et la pauvre temme sortit en toute hâte après ;^'ètre recommandée au Dieu vivant, chassé de son église, mais toujours près du cœur de ses fidèles serviteurs.
Outre la préoccupation de son salut qui lui donnait des ailes, elle était fort inquiète de son fils, François Peltier, âgé de sept ans. qu'elle avait laissé chez elle sans secours et sans protection au moment de son arrestation. Qu"était-il devenu depuis vingt-quatre heures.^ et dans quel état le retrouverait-elle .^
1-m proie à toutes ces inquiétudes, elle courait par les chemins malgré l'obscurité, quand tout à coup, arrivée en face de la Touchardaie. elle heurta dans sa marche précipitée le corps d'un enfant étendu sur la route et que les ténèbres l'avaient empêchée de voir. Elle
se baisse, se penche sur lui. et reconnaît son fils qui dormait. Le pauvre petit, recueilli par les voisins la nuit précédente, s'était échappé vers le soir, lou de douleur, avait suivi la route du bourg- et ne voyant pas revenir sa mère, épuisé de fatigue, mourant de peur, désespéré, il s'était assis au milieu du chemin par un froid glacial et avait fini par s'endormir en pleurant. Si la Providence ne l'avait pas mis précisément sur le passag-e et comme sous les pieds de sa mère, le froid l'eût saisi, et il ne se serait certainement pas réveillé.
La pieuse veuve, rendant grâce à Dieu, saisit son enlant dans ses bras, le réchauffa sous ses baisers et ses larmes, courut chez elle prendre deux pains avec quelques vêtements et ce qu'elle avait de plus précieux et s'enfuit dans des bois situés dans le voisinag:e (i ). Elle s'y fît un misérable abri de branches recouvertes de mousse et de feuillage et y demeura cachée avec son fils pendant plusieurs mois, jusqu'au jour où la chute de Robespierre
{i) Ces bois appaitienrient à M. le comte d'Anlhcnaise.
ralentit la persécution et lui permit de retourner chez elle sans danger. La façon dont elle vécut dans cette hutte de sauvage tient du roman. II lui restait dans son grenier une certaine quantité de larine. Elle y venait le soir, après le coucher du soleil, passait la nuit à boulanger et à cuire du pain et repartait avant le jour avec son llls qui ne voulait pas la quitter. Quand sa provision de farine lut épuisée, elle allait, toujours de nuit, dans les fermes des environs, chercher les aliments nécessaires à son existence, et jamais elle ne rencontra ni un refus ni une indiscrétion, l^rançois Peltier. devenu vieux, se plaisait à raconter dans ses derniers jours ces incidents terribles ou étranges de sa jeunesse, et ceux qui en écoutaient le récit bénissaient Dieu qui leur avait épargné de semblables épreuves, et dont la providence avait si visiblement protégé la pieuse veuve et son fils.
Le lundi matin ii février, les gardes nationaux qui avaient raillé et insulté -Al. Pinot une partie de la nuit, comme les soldats de Caïphe et plus tard ceux de Pilate traitèrent le Christ au Prétoire, le tirent sortir du corps de garde, traversèrent avec lui la place du Louroux-Béconnais où toute la population fidèle s'était réunie pour contempler une fois encore le visage de son bien-aimé pasteur, et se dirigèrent sur Angers avec le doux criminel qui gardait le silence et priait pour eux. L'escorte était nombreuse, ils redoutaient quelque tentative de délivrance de la part des bandes de réfractaires qui parcouraient le pays. Par surcroît de précautions, ils évitèrent la route la plus directe qui passe par Bécon. et prirent le chemin plus solitaire de Saint-Clément-de-la-Place.
ij.S —
La Croix du Départ (Houssaye-Quinzéi.
On fit une halte au village du Houssa5'e- Quinzé : là. pendant que les gardes nationaux se reposaient et buvaient dans un cabaret voisin, le confesseur de la Foi se mit à genoux en prière au pied d'une croix plantée au milieu de la route. L ne lemme, de celles heureusement rares qui dépassent les hommes en impiété quand elles s'en mêlent, accourut vers lui comme une furie, armée dun battoir, et. vomissant un torrent d'injures contre ce prêtre quelle ne connaissait pas. elle s'apprêtait à le frapper : mais les soldats qui le gardaient ne le lui permirent pas. Des injures, des blasphèmes à volonté, mais pas de voies de tait : c'était empiéter sur la Justice ! .M. Pinot, toujours paisible et serein, se contenta de jeter sur cette malheureuse un regard de compassion, et continua sa prière.
Le cortège se remit en route et ne s'arrêta plus qu'à Angers. 11 entra par la porte Saint- Xicolas et traversa la ville pour gagner le Tribunal Révolutionnaire et la prison nationale, près de la place du Pilori. Le bruit de l'arrestation de M. Pinot s'était rapidement
répandu dans la population, et comme ses vertus, sa protestation éloquente contre la Constitution civile du clergé, son action sur ses confrères qu'il avait allermis clans la foi ou ramenés du schisme a la vérité, enlin son admirable apostolat depuis la persécution, avaient fait de lui un des premiers représentants de l'Mglise dans le diocèse d'Angers, tout le monde était accouru sur son passage, les uns pour le vénérer, les autres pour le maudire. .Mais cette fois, les insulteurs étaient plus nombreux ou du moins plus bru}'ants que les fidèles. Ceux-ci se taisaient et osaient à peine laisser paraître sur leur visage une expression de sympathie et de douleur; la terreur planait sur ce peuple, et la parole n'appartenait qu'à la hamc et à l'impiété. Le saint prêtre auquel, dit Al. <rruget. « on mit son bonnet sur la tète afin qu'il fût mieux connu comme prêtre ». traversa donc cette ville, qu'il avait remplie du spectacle de ses vertus et de sa charité, au milieu d'une tempête d'injures et d'imprécations, et. à en juger sur cette apparence heureusement menson-
gère, on eût dit que toute cette population le détestait et le ilétrissait comme un malfaiteur public. On l'enferma dans un cachot obscur. avec détense. sous peine de mort, de laisser personne y pénétrer et communiquer avec lui. Par un surcroît de cruauté inusité même en ces temps où l'enter dominait, on le condamna préventivement au pain et à l'eau, dans l'espoir sans cloute d'aflaiblir ainsi son énergie physique et morale pour le moment de son jugement et de son exécution.
-Malgré cette interdiction et ces menaces, de courageux fidèles lui firent à plusieurs reprises passer des aliments plus substantiels ; mais il les refusa constamment. Obéissant à la loi. même faite et appliquée par les misérables qui déshonoraient le pouvoir, en ce qu'elle n'avait rien de contraire à la conscience, heureux d'ailleurs d'ajouter cette mortification à celle de la captivité, il se soumit exactement au régime qu'on lui avait imposé. Il se réjouissait avec les apôtres d'avoir été jugé digne de souffrir quelque chose pour Jésus-Christ. Sans cesse en communication avec Dieu par la
prière et la méditation, il lui offrait le sacrifice de sa vie pour l'Eglise de France et en particulier pour sa chère paroisse du Louroux- Béconnais dont le veuvage et l'abandon spirituel étaient sa plus cruelle souffrance. Pendant qu'il pleurait sur elle, elle pleurait sur lui. Dans chaque maison du bourg et des nombreux villages qu'il avait évangélisés, les fidèles échangeaient à voix basse l'expression de leur douleur et de leur foi. Ils parlaient de leur saint curé, de sa charité héroïque, des services de tout genre qu'il leur avait rendus, soit dans la liberté de son ministère, soit dans la persécution. Ils maudissaient les traîtres qui l'avaient livré, les méchants qui l'avaient insulté, et ils s'affermissaient mutuellement dans la (oi par le récit des œuvres du saint prêtre et le souvenir de ses leçons. Quelques misérables excités par les esclaves des sociétés secrètes, ou poussés par leurs mauvais instincts, contrastaient avec cette population chrétienne, qu'ils dominaient par les menaces, les dénonciations incessantes et l'appui des autorités révolutionnaires.
— Il,^ —
Cependant, un conflit analogue à celui qui s'éleva quelques mois plus tard entre Robespierre et Tallien et qui aboutit au q thermidor. agitait alors les tyrans de TAnjou, et. au moment de l'arrestation de Tabbé Pinot, il éclata avec violence entre le Tribunal Révolutionnaire d'Angers et la Commission militaire établie à la suite de l'insurrection de la \ endée pour juger sommairement tous ceux qui }■ avaient pris part. Quelques explications sont nécessaires à ce sujet. 1- rancastel. commissaire de la Convention, qui joua à Angers le rôle de (Carrier à Nantes, trouvant la répression trop lente et trop molle, bien que, du 20 au 29 décembre, huit cents personnes eussent été fusillée.^ militairement dans la I^rée de Sainte- Gemmes, sans jugement et presque sans protestation, appela à son aide la Commission militaire de Saumur. signalée entre toutes par sa férocité. (( \'otre présence ici va devenir nécessaire, lui écrivait-il. Tout s'encombre. Une sorte de politique fait stationner ce troupeau dans nos prisons. Le moment viendra de dégorger tout cela... venez ici. je compte sur vous. »
Cette terrible Commission vint en effet, et elle lit son entrée solennelle à Angers le 28 décembre 179^ : « Ce costume et la ligure de ces bandits inspiraient la terreur, dit l'abbé Ciruget. qui les vit passer. Ils avaient environ deux cents hommes chargés de les garder et d'exécuter leur volonté suprême: car leur jugement était sans appel. Ils étaient TeHroi des honnêtes gens et resp(3ir des patriotes. On verra dans la suite, ajoute Al. Cruget. que ceux-ci n'eurent pas tout lieu de s'en féliciter. »
Kn efifet, la Commission militaire non contente de faire massacrer soit individuellement. soit en détail, les milliers de personnes de tout rang et de toute classe arrêtées comme suspectes de complicité avec l'insurrection vendéenne, s'arrogea bientôt le pouvoir de juger tout le monde, y compris les patriotes trop tiedes. les membres de la municipalité, en un mot tout ce qui, sous un prétexte ou sur une dénonciation quelconque, lui tombait sous la la main. Les juges du tribunal révolutionnaire, irrités et bientôt inquiets de ces empiétements qui pouvaient un jour s'étendre jusqu'à leur
personne, protestèrent vivement, et dans les premiers jours de lévrier, la lutte entre ces deux assemblées de bourreaux, qui se disputaient le droit de faire tomber les tètes, était arrivée à létat de g-uerre ouverte et déclarée. KUe se prolongea quelques jours, pendant lesquels l'abbé Pinot continua ses prières, ses sacrifices et sa préparation à la mort. Quelle que fût en effet l'issue du conflit, son sort n'était pas douteux et de toutes les façons sa condamnation était inévitable. Le tribunal révolutionnaire, transformé malgré lui en représentant d'une clémence relative, appuyé sur l'opinion publique lasse de tant d'horreurs et de massacres, espéra quelque temps l'emporter. .Mais il avait contre lui Francastel. c'est-à-dire la Convention, et il fut vaincu. Ses arrêtés furent cassés et les juges les plus récalcitrants allèrent rejoindre les suspects dans les prisons de la République.
La Commission militaire se remit à l'œuvre avec un redoublement de fureur, et .M. Pinot fut une des premières victimes de cette nouvelle série d'assassinats. Il fut citéa la barre le
2 1 février, après dix jours de détention, et par une recherche particulière d'impiété qui consacrait en quelque sorte son caractère de martyr, on Ty amena vers dix heures du matin, en habits sacerdotaux, revêtu ce la soutane, de l'aube, de l'étole et de la chasuble, tenant à la main un calice couvert de son voile. C'était donc bien le prêtre, le ministre de Jésus-Christ, le continuateur du divin sacrifice qu'on allait juger, condamner et exécuter en sa personne ( i ).
[N'oici cet interrogatoire digne des martyrs de la primitive l^^glise :
« A lui demandé ses noms, âge, qualité et demeure. — S'appeler Xoël Pinot, né à Angers, paroisse Saint-xMartin, domicilié au Louroux. prêtre réfractaire, ci-devant curé de ladite commune du l.ouroux. âge de -^7 ans.
Pourquoi il ne s'est pas conformé à la loi relative à la déportation et concernant les
[ (i) La Commission tenait ses séances aux Jacobins ,'Gendarmerie actuelle. ]
prêtres non assermentés .- — Parce qu'il voulait instruire sa paroisse, dont Jésus-Christ. qui est Dieu, l'avait chargé.
Où sont les preuves de la mission dont il dit avec impudence avoir été chargé par Jésus-Christ.- — Que les preuves de sa mission sont la juridiction que l'Eglise lui avait donnée dans la paroisse du Louroux. et que l'Église seule pouvait lui ôter.
Depuis quel temps il s'était retiré au Louroux et ses environ?.- — Depuis un an à peu près.
(Je qu'il a fait pendant le temps qu'il était dans sa commune.- — Qu'il expliquait la doctrine de la religion chrétienne, qui est la seule véritable et celle que l'on veut détruire.
Chez qui il s'est caché dans ladite commune du Louroux.- — Qu'il se cachait dans les granges, maisons et autres lieux.
S'il pouvait en nommer quelques-unes.- — Qu'il ne voulait charger aucun de ses paroissiens.
.\ lui observé que puisqu'il se dit un ministre de la vérité, il est étonnant qu'il ne
sache pas que si c'est un crime de ne pas montrer au grand jour les vertus sociales, c'en est un plus grand encore de ne pas dénoncer les fauteurs et les traîtres qui s'opposent au bonheur public, en transgressant les lois sans lesquelles la société ne saurait exister. — Qu'il ne les croit pas coupables.
Pourquoi il n'a pas prêté son serment } — I^arce que sa conscience ne lui permettait pas de le prêter.
A lui dcîmandé si ses réponses contiennent vérité et s'il sait signer. — Oui, .Monsieur, et a signé.