‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 101 sur 171 · LKS PROJETS DE BONAPARTE APRÈS LA PAIX · texte numérisé non relu

LKS PROJETS DE BONAPARTE APRÈS LA PAIX

On présume que Buonaparte, effrayé de la grande responsabilité dont on voulait le charger, ar efusé. On ne doute pas que ce soit un piège qui lui est tendu par ses collègues qui ne seraient pas fâchés qu'il prît tout sur son compte dans un état de choses aussi difficile.

Malgré la satisfaction que donnent les espérances d'une paix prochaine sur le Continent, les ennemis de Buonaparte en font une nouvelle matière d'inculpation contre lui. Ils répondent que c'était mal servir la République que de signer un armistice, au moment où les armées françaises triomphantes étaient sur le point d'entrer à Vienne Cependant l'effet de ces événements a été très favorable à Buonaparte. Les fonds de l'Etat haussent d'une manière extraordinaire et les obligations des Receveurs des Départements, qui étaient à 2/0 par mois, sont tombées à 1 1/2 et on fait même des difficultés pour en accorder.

Les persoiines instruites et qui tiennent à Buonaparte répondent aux criailleries des Jacobins qu'il était urgent de signer l'armistice ; que l'armée était très affaiblie par les maladies ; qu'il y aurait eu des revers à craindre si les Autrichiens savaient faire la guerre et profiter des circonstances C'est une nouvelle preuve de la fidélité constante de la fortune qui préside au destin de Buonaparte. On ne doute pas qu'aussitôt après la signature de la paix le Premier Consul ne dirige toutes ses vues, tous ses efforts contre l'Angleterre et ne réalise tous les projets, dont il s'est occupé contre cette Puissance et qui n'ont été suspendus que par les soins qu'il a dû donner à la guerre du Continent. C'est avec la même certitude qu'on peut répéter qu'il marche, toujours avec la même activité vers le but qu'il s'est proposé : de paralyser les Puissances de l'Europe jusqu'à l'époque où il n'en aura plus rien à craindre et où iî pourra les attaquer à l'intérieur par les armes des principes et des opinions révolutionnaires.

Il est parti de Paris, dans les premiers jours du mois, plusieurs agents secrets de Buonaparte, tant pour l'Italie que pour l'Allemagne. Leurs missions, à en juger parles précautions de vitesse prises pour leur voyage, doivent être importantes. Buonaparte a passé deux jours à faire leurs instructions. On est assuré qu'elles ne tiennent pas aux négociations On présume qu'elles concernent les intelligences à ménager dans les différents Pays. On connaît l'un d'entr'eux, homme obscur, mais intrépide et intelligent et qui depuis longtemps fait de fréquents voyages. On n'a pu découvrir le lieu de sa mission, mais on suppose que son district est la Pologne.

458 LE GÉNÉRAL DE STx\MFORD

AU GEiNÉRAL DE STAMFORD.

Paris, 1 0 janvier i 801

Lesirrêtés de dépoitaiions, — La paix procbaîne et les succès de Bruce en Italie. — Le peintre David et Horterse.

Le Sénatus- Consulte, qui donne au Gouvernement le droit de déporler au- delà des mers ou d'exiler hors de Paris tous les individus qui lui seraient suspects, excite à la fois^ la fermentation et la terreur dans les esprits. C'est une infraction patente à la Constitution qui garantit les citoyens de tout jugement arbitraire (2).

Les Jacobins jettent les hauts cris et les Royalistes ne sont pas sans inquiétudes et se croyent dans le cas de dire : « C'est aujonrd'hui le tour des Jacobins, d( main ce sera le nôtre ». —

Le décret de déportation vient d être lancé contre 130 individus plus ou moins prononcés pour le Jacobinisme. Ils ont trouvé des défenseurs dans le Sénat. Garât et Lanjuinais ont parlé contre

(I) R. O. F. O. 353.80. Jackson Papers.

(5) « Bonaparte continuait à traiter de fnble rintervention des Roya- « lis-les en cette aflaire, (pelle de la machine infeinale). N'ayant pu obte- « nir de son Conseil d'Etal la loi de prescription, il la faisait lui-même, « préparait une liste considér;;ble oii l'on avait inscri: pêle-mêle des revête nants de la Convention et de la Commune, du 10 août et du 31 mai, des « anciens amis de Robespierre et de Babeuf, dont aucun, du reste, n'a- « vait trempé dans un seul attentat depuis un an. 13U individus apparte- « nant à l'opinion di:e terroriste furent, par une loi de circonstance, pour « des faits vieux de six et de dix ans, condamnés sans jugement à la « déportation. Le 4 janvier, (14 nivôse) la lisle fut rédigée ; ie 5 janvier « on déclare que la mesure prise éiaii conservatrice de la Goastiiulion. » (Madelir, Fouché I, 339-340 et Ibidem. Note, Rapport du Ministre aux Consuls du 11 nivôse, publié seulement le 19 au Moniteur).

« Dès le surlendemain de cet acte inique, ajoute Madelin, Fouché « chercha à en atténuer les conséquences en n'expédiant au bagne que le « quart à peine des proscrits. »

11 n'est pas inutile de rappeler ici, en empruntant encore quelques lignes au magistral travail de Madelin, que le 17 nivôse « Ca-rboa, « arrêté, avouait que les Royalistes seuls avaient monté le coup de la « rue Saint-Nicaise, et le Gouvernement convaincu autorisait le Ministre « de la Police à faire arrêter tous les chefs royalistes de Paris. Il y eut « dans les derniers jours de nivôse une rafle de 80 Royalistes et Chou- « ans qui allèrent rejoindre au Temple- Bourmont (arrêté le 16 au soir à

LES AiiRÈTÉS DE DÉPORTATION, LES SUCCÈS DE BRUNE. 459

le vœu du Gouvernement. Le Sénatus-Consulte a passé ; la sen^ tence de déportation a été publiée el sera mise de suite à exécution. Elle ne porte à la vérité que sur des scélérats, et sous ce rapport le jugement est applaudi; mais, à la réflexion, on ne doit pa* moins s'alarmer de ce pouvoir illimité remis entre les mains du

Gouvernement On prévoit que, sous le prétexte de maintien de

la Constitution et des dangers qu'elle pourrait courir, Buouaparte fera passer tous les Règlements, Lois et Actes qu'il jugera convenables à l'accroissement de sa Puissance et à la sécurité de sa personne. Au reste, à entendre les Républicains, ce ne sont pas les Jacobins qui sont les auteurs des complots contre les jours du Premier Consul, ce sont les Chouans, les Royalistes et surtout lAngleterre qui les soudoyé. 11 est aisé de prévoir que l'on est loin de pouvoir se promettre de k tranquillité en Fra&ce et qu'il s'y prépare quelque nouvelle explosion.

La nouvelle des succès, par lesquels le Général Brune a expié les reproches qu'on avait à lui faire, (l) a produit une surhausse dans les effets publics. Elle est de 2o% depuis quinze jours et Buo>naparte, pour balancer l'effet produit parle Sénatus-Consulte, vient de présenter un tableau des dépenses natio: aies qui offre une réduction de loO millions.

En tout, le Premier Consul paraît fort gai. 11 parle volontiers de la paix et la fait envisager comme prochaine, tandis que, d"un autre côté, dans son intérieur, on sait qu'il s'occupe de préparatifs immenses contre l'Angletierre, si elle ne se détermine pas enfire à ouvrir elle-même les négociations et à traiter de la pai*. DaQiS ces conditions, le Premier Consul ne tardera pas à mettre à exécution tous ses anciens projets.

Une preuve que Buonapartelâtoane dans sa vengeance contre les Jacobins et q,u il n'ose attaquer directement les- chefs^ c'est que Madame Buonaparte a donné pour maître de peinture à sa tille le célèbre David, si renommé parmi les brigands de cette classe et qu'il est maintenant fort bien accueilli et fort caressé dans cet intérieur.

On parle toujours de changements dans les Ministres et ceux-ci conviennent qu'ils nctarchent au milieu des ténèbres, parce que

« la porte des Tuileries- où' il venait de conférer une heure avec le' Pre-- « mier ConsuL » (Ibklem, 1 340-341).

(1) Brune avait commencé les hostilités le 25 décembre, forcé le passage duMincio à Voltaet l'e 28 à M/onzambano. Après avoir passé l'Adige à Bussolengo, il était entré le 3 janvier à Térone, pendant que l'armée d'es Grisons poussait par Rovereto sur Trente. Le 8 janvier, Brune entrait à- Ticence.

la dissimulation de Baonaparte ne leur laisse aucun moyen de juger leur situation. Ils ne sont réellement que des griffes signant à sa volonté. Le seul Cliaptal, Ministre de l'Intérieur (1), paraît avoir sa confiance ainsi que Berthier, Ministre de la Guerre.

Peut-être bien est-ce, parce qu'il était encore plus mécontent que découragé, que déjà dans les derniers mois de l'année 1800, mais surtout depuis la reprise des hostilités, Stamford avait de plus en plus espacé sa correspondance. Il semble même qu^il ait voulu se faire oublier^ dans l'espoir d'échapper ainsi à l'obligation de répondre à maintes questions sur lesquelles il préférait ne pas revenir ou de formuler des appréciations qu'il lui était de plus en plus pénible de porter sur la marche des affaires, sur la situation faile aux Etats au sort desquels il continuait à être attaché de corps et d'âme . Tout ce qu'il a vu se dérouler sous ses yeux, tout ce qu'il a suivi avec autant d'attention que de douleur depuis Hohenlinden et Parmistice de Steyer, depuis les progrès de Brune et de Macdonaid et l'armistice de Trévise, depuis le jour où Cobenzl a été autorisé à conclure une paix séparée, jusqu'à la signature du traité de Lunéville, tout a contribué à le décider se renfermer de plus en plus dans le silence. Il se contente, ou plutôt il s'efforce d'assister de loin en simple spectateur aux graves événements qui remplissent les premiers mois de tannée 1801. L'envoi à Paris d'un officier russe M. de Neumann qui remit le 24 janvier au Premier Consul une lettre de Paul l'^' pleine de protestations d'amitié, de manifestations de confiance et d'estime n'a pas échappé à son attention (2). Il n'ignore rien des vues de plus en plus paci-

(1) Minis re iiiiérimaire de l'Intérieur après le 18 brumaire (9 novembre 1800), titulaire depuis le 1" pluviôse an IX ('.'l janvier 18jl). Démissionnaire le 18 thermidor an XII (6 août 18U4). Nommé Sénateur le jour même ("Cf. Correspondance IX 7903.)

(-}) Prusse, Volume 228, N° 1 f' 275-278. Talleyrand, à Beurnonville Paris 24 janvier 1801, « Cette lettre, ajoute Talleyrand, a cela de remarquable qu'elle a été écrite avant que l'Empereur eiât reçu celle du Premier Consul et au moment où des rapports officieux cherchaient à nous représenter ce prince comme déjà refroidi. Telle est au contraire l'impatience de l'Empereur de voir la paix rétablie entre la Russie et la France qu'il annonce dans sa lettre au Premier Consul qu'il envoyé à Paris M. de Kalitcheff comme son Ministre Plénipotentiaire «

Le 9 janvier, Beurnonville avait eu suiu d'informer Talleyrand du départ imminent de l'officier porteur de ce are lettre. « M. le baron de

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