LA SITUATION AU PRINTEMPS DE
La situation ne s'était pas améliorée (c'était, au reste, chose à peu près impossible) pendant les semaines qui séparent les deux lettres que Staraford écrivit à Jackson le 5 mars et le 12 mai 1803. Tout en étant bien décidée à ne pas céder sur la question de Malte, TAngleterre se rend toutefois compte qu'elle a tout intérêt à essayer d'ajourner la rupture jusqu'au moment où l'Autriche et la Russie auront la possibilité et plus encore la volonté de reprendre les armes. Elle met par conséquent le temps à profit pour agir à Berlin, pour tenter une fois de plus d'amener Frédéric Guillaume 111 à renoncer à son système de neutralité, pour lui ouvrir les yeux sur les dangers inévitables que lui fera courir l'occupation du Hanovre soit par les Français, soit par ses propres troupes.
Tout en se réservant d'envoyer le mois suivant (Cf. Correspondance VIII, 6624 et 6629, 11 et 12 mars) Colbert à Saint- Pétersbourg et Duroc à Berlin, avant môme d'adresser le 20 février son Message au Sénat et au Corps Législatif [Exposé de la situation de la République) y dans lequel « il ne « présentait la paix qu'à titre d'espérance, » (1) le Premier Consul avait cru utile de communiquer à lord Whitworth ses idées sur la silualion dans une scène qui ne dura pas moins de deux heures et au cours de laquelle il se laissa peutêtre entraîner plus loin qu'il ne se l'était proposé. A son tour, lord Hawkesbury avait le 1" mars avec Andréossy une explication qui n'est guère qu'une préface, qu'une préparation au Message du Roi du 8 mars, accueilli avec enthousiasme par les deux Chambres.
A Paris, aussitôt après le départ de Colbert et de Duroc^ les Tuileries avaient été le théâtre d'un événement d'une extrême gravité. Le 13, lord Whitworth assistait à une réception de Joséphine. « A la présentation des étrangers, le « Premier Consul, lit-on dans un rapport de Lucchesini du « 17 mars, [2) qui s'était fait suivre de presque tous ses
(1) SoREL — L'Europe et la Révolution Française, VI. "îli.
(2) Cf. Bailleu II, 126. — Correspondance, VIII 6630 un Général Andréossy. Paris, 1.3 mars 1803. « J'ai pensé, écrivait le Premier Consul « en envoyant à Andréossy cette version de cette scène, qu'il était important « que vous fussiez instruit de cette conversation, afin de pouvoir la commu-
« adjudants, l'aborda ses traits étaient extrêmement
« émus, lorsqu'il finit par ces mots : Chi V évacuation de MuUp « ou la Guerre \ o),
Wliitworh (ne fit aucune réponse ; tm ai s après un tel éclat l'échange d^s Notes officielles devenait en réalité supertla. Les pourparlers n'en continufrent pas moins entre les deux Cabinets pendant le reste du mois de mars et le courant d'avril jusqu'au 26, où le représentant de la Grande-Bretagne renouvelait sous forme à' Ultimatum les propositions qui avaient déjà été repoussées par le Gouvernement français. Désireux de gagner encore quelques semaines, le Prem-i'er Consul donna à Talleyrand ses instructions « pour que la Conférence ne dégénère pas en parlage. » Il lui prescrit de faire sentir à Whitworth que « si la Note contient le mot « A^UUimatum, ce mot renferme celui de gueire (1) », de radoucir un peu la fin de la conférence et d'inviter le diplomate anglais à revenir avant d'écrire à sa Cour.
Le 3 mai, l'Anglais réclame ses passeports ; mais, au lieu de les lui taire tenir, Talleyrand^ sur l'ordre du Premier Consul, lui envoya le 4 une Note qui, grâce à des oflres de conccBs tons, trop tardives au reste, doit avoir pour effet de prévenir la rupture (2),
La réponse de Londres arriva le 9. Le 11, Talleyrand reçoit des mains de Whitworth rL'7^zm«/z<m, qu'il est imposs-ible d ^accepter (3) et le soir même, nanti de ses passeports, l'ambassadeTir anglais se met en route.
La veille même du jour où Stamford exposait ses idées à Jackson et insistait sur la nécessité pcmrf Angleterre de faire des *o«uvertures au Cabinet de Berlin, le sort de l'Europe s'était décidé à Paris. Le grand duel, le duel à mort allait recommencer.
«iniguer, si jamais lord Whitworth. dûat il pm-aît que la correspondance « n'est rien moins que sûre, l'eût entendue dilîéremment. « I.ord Whil- ■wocrihklord Ilawkeshury , Paris, l'4 mars 1803.
fl) Correspondance, VIII, 67'20 à Talleyrand, Saint-Cloud. l" mai 1803 (date présuraéeV
{2) Correspondanœ, Ylll, 6725. Note^pour rAmbassad.eur d'Angleterre, Paris, 4 mai.
{3) Correspondance. VJ il, ^6739 à l'Ambassadeur d'Angletem'e, 'Paris 12 mai. 6710 à Talleyrand, Saint-Cloud, 13 mai.
CONDITIONS DK L'ÉVOLUTION NÉCESSAIRE DE LA Pltrssh: 591
GÉNÉRAL DE STAMPORT) A JACKSON fl)
/Berlin, 12 mai 1803.
Symptôme d'une évolution politique de la Prusse. — Rôle que l'Angleterre et la Russie devraient jouer à Berlin. — Les visées de la France sur le Hanovre — Ouvertures que l'Angleterre devrait faire à la Prusse.
D'après tout ce que j'ai eu roccasion de voir et d'entendre depuis mon retour en celte ville, je ne saurais plus douter que le Cabinet de Berlin n'aperçoive aujourd'hui très clairement ce que jusqu'ici il n'avait fait qu'entrevoir d'une manière obscure et peutêtre, sans oser se l'avouer, savoir : Que son système de neutralité, qu'il avait regardé comme un port assuré contre les tempêtes auxquelles ont été en butte tant d'autres Etats, n'a procuré à la Prusse qa'un repos pertide, puisque prisonnière, pour ainsi dire, dans ce port même, elle se voit réduite à la cruelle alternative, ou de se soumettre à la loi que la France veut lui prescrire, ou de s'arracher par la force à cette honteuse dépendance, prévoyant que dans l'un comme dans l'autre cas elle n'en sera pas mi^îux traitée qu'elle ne l'aurait été, si elle avait constamment suivi un syslème plus digne d'elle et plus conforme à sa force et à sa puissance.
D'un autre côté, je crois comme vous, Monsieur, que si l'Angle- (ei'pe d'une part, et la Russie de l'autre, ne se hâtent de lui tendre la main, incapable par elle-même de se détermineràmn parti vigoureux et tel qu« les circonstances l'exigent pour se soustraire à celte espèce d'empire que la France exerce sur elle, ses irrésolutions et ses fluctuations continuelles la précipiteront tôt ou tard, et tout ie Nord avec elle, dansune guerre d'autant plus désastreuse qu'on y sera moins préparé el que la France aura plus de chances et de moyens d'y fomenter et augmenter les troubles et le désordre.
Si la France, comme on ne saurait en douter, ne peut entreprendre de guerre sans d'abord en faire porter les frais aux Etats sur lesquels elle exerce une influeuce absolue, et si elle ne peut La continuer qu'en cherchant à s'en procurer les moyens par de nouveaux envahissements, il est plus que probable que ce sera vers
492 LE GÉNÉRAL DK SïAMFORD
l'Electoral de Hanovre qu'elle dirigera ses premières opérations continentales.
Maîtresse de cet Etat, riche de ses dépouilles, son armée, ayant derrière elle des provinces qu'elle appellera amies, mais qui n'en serontpas moins taxées à des contributions de tout genre, pense-' t-on que ce sera là le moment où la Prusse se réveillera, sortie enfin de sa longue inaction? Prendra -t elle les armes, lorsqu'elle se verra coupée de ses provinces, peut-être de ses garnisons west-phaliennes, de son allié, le Landgrave de Hesse et de plus de 30000 combattants, qui pendant une campagne active auraient suffi à la défen.:e d'un pays, dont la conquête n'aura coûté à l'armée française que quelques jours de marche? Je ne le crois pas.
Mais si plus tard les projets ultérieurs de la France la forcent à s'y opposer, comme ce sera indubitablement le cas, alors la ruine des Etals prussiens et des pays qui les avoisinent fournira à la France des ressources nouvelles pour continuer la guerre contre la Grande Bretagne qui, pour celle raison me paraît avoir le plus grand intérêt à empêcher, s'il est possible, que les choses en viennent à cette fâcheuse extrémité.
D'après toutes ces considérations il me semble, Monsieur, que le moment est veiiu, s'il n'est pas déjà passé, où l'Angleterre pourrait dire à la Prusse : « Je ne vous ferai pas l'injustice de sup- « poser que vous m'attribuez la rupture dont est menacée la paix « qui a subsisté un moment entre la France et moi. Vous aurez « tort, s'il vous arrive un jour de m'accuser des suites fâcheuses « qui pourront résulter pour vous-même du renouvellement entre « la France et moi d'une guerre que j'ai en vain tâché d'éviter et « dont une des premières conséquences sera, à votre égard, l'ente trave qu'elle mettra à votre commerce et parla à vos manufac- « tures et à vos fabriques. Car, soit que la France envahisse « l'Electoral de Hanovre par ses propres troupes, soit qu'en vertu « d'une convention entre vous et elle, vous voulussiez l'occuper < par une armée à vous, elle voudra indubitablement, dans lun « comme dans l'autre cas, me fermer le Weser et l'Elbe et, contre « une menace si manifestement injuste, je n'aurai à prendre que « des mesures dont il vous est aisé de prévoir qu'il me sera im- « possible de ne pas les employer. Si donc vous voyez jour à éviter « une position aussi préjudiciable à vos intérêts qu'hostile envers « moi en prévenant lenvahissement d'un pays ami et voisin de « mes Etats et si vous croyez que pour atteindre ce but il existe dés « moyens, auxquels je puisse concourir sans compromettre mes » propres intérêts, je suis prête à écouter vos ouvertures à ce sujet
OUVERTURES QUE L'aNGLETERRE DEVRAIT FAIRE A LA PliUSSE 493
« sans VOUS rien proposer à mon tour qui pourrait vous engagera « prendre part à une guerre contre la France, puisque je suppose « que ces ouvertures n'auront pour but que la conservation du « repos et de la tranquillité de la Basse-Allemagne, ainsi que de « l'amitié qui a si longtemps subsisté entre nos deux Etats, bien « entendu que ce que vous me proposerez à cet égard sera de na- « ture à pouvoir être considéré comme parfaitement solide, « quelles qu'en puissent être les suites ».
Peut-être, Monsieur, me flatté je un peu trop, mais je ne saurais m'empêcher de fonder de grandes espérances sur une ouverture pareille faite ici par le Gouvernement Britannique dans le moment actuel. Je m'imagine qu'en fixant les idées, jusqu'ici un peu vagues, de la Cour de Berlin, cette ouverture pourrait amener un concert entre elle et la Cour de Saint-Pétersbourg, et peut-être même les autres Cours du Nord. Car il me semble que la Cour de Saint- Péter.sbourg n'hésite sur le parti qu'elle doit prendre dans la crise actuelle qu'à cause de l'incertitude où elle se trouve à l'égard des véritables dispositions de la Cour de Berlin.
En vous soumettant ces idées, Monsieur, je ne crois pas avoir besoin d'ajouter que je suis très éloigné de croire qu'elles méritent de votre part une attention particulière. Pour que je les en crusse dignes, il faudrait que je me défiasse beaucoup moins de mes lumières que je ne fais, et il faudrait de plus qu'elles fussent appuyées sur une connaissance des relations subsistantes entre la Cour de Berlin et le Gouvernement français plus exacte que ne l'est celle que j'ai été en état de me procurer. Ne voyez donc, Monsieur, dans ces idées que le zèle qui les a dictées et la confiance qui m'a portée à vous les ofïrir, confiance fondée sur les sentiments d'amitié et d'attachement que vous m'avez inspirés ainsi que sur la haute considération avec laïuelle j'ai l'honneur d'être, etc ....
Ftamkord.
494 LE GÉNl-IJAL DE STAMFOlîn
Brun&wick, ^ 0 juin f H03
(en chiffre, a l'encre sympathique).
Le Premier Consul se propose de partager le Hanovre entre le landgrave de Hesse et le roi de Prusse. Une réponise du roi de Prusse à Haugwitz.
J'ai eu ces jours passés, un long entretien avec M. le duc de Brunswick (2). Ce qu'il m"a dit de plus remarquable et qui mérite de vous êtes rapporté., c'est que Lucchesini a mandé à sa Cour que Talleyrand lui a dit que Je Premier Consul se propose de partager l'Electorat de Hanovre entre le landgrave de Hesse et le roi de Prusse, et que la part de ce dernier serait proportionaée au plus ou moins d'affection qu'il témoignerait au Gouvernement français dans les circonstances actuelles (3\
Le duc m'a assuré tenir cette nouvelle d'une personne bien informée qui lui en a fait part sous le sceau du secret.
Une autre circonstance que je tiens de lui, c'est que M. de Haugwitz n'a pas cessé un instant, à Magdebourg, d'insister auprès du Roi pour l'engager à s'opposer à l'invasion du pays de Hanovre et que Sa Majesté, fatiguée de ses attaques multipliées, a fini par lui dire : « Je crois q^ue vous êtes un parfait honnête « homme et que vos intentions sont les meilleures du monde ; « mais c'est vous donner une peine inutile que de vouloir me per- « suader de faire une chose pour laquelle j'ai une répugnance « invincible. »
(2) Cl'. BrunsKich-Hanovre, volume .")4 f° 116, duc de Brunswick à Beinhnrd. Brunswick, 2 juin 1803.
(3) Cf. Baillku II, Rapports de Lucchesini ;i Haugwitz des 16, 20, 26 et 30 mai 1803. — Talleyrand à Laforest. Paris. 17 mai 1803 Prusse. Volume 231.
Au momeni où Stamford adressait ce bille* à Jackson, il y avai tdéjà près de huit jours que la Convention de Sûhlingen avait été signée entre les députés civils e; militaires de la Régence de Hanovre et Mortier qui. à la suite de la conclusion de cet instrument, en'.ra dès le 5 à H.anovre. Depuis quelque temps déjà rassemblés à Coeworden, les 16.000 hommes de Mortier avaient reçu dans la nuit, du 25 au 26 mai, huit jours après la ecture au Parlement du Message du r jI d'Angleterre annonçant la rup-