EFFETS -DE LA MALADIE SFR LE MORAL DE STAMFORD
facteur dont l'action incessante et invisible finit presque-toujours par triompher des natures môme les plus fortement trempées. La maladie, qui l'emportera quelques mois après l'effondrement de la Prusse, a déjà fait son œuvre. Si Stamford n'a rien perdu de ses remarquables facultés d'intelligence et d'observation, si jusqu'à sa dernière heure il restera inébranlablement fidèle à ses convictions, il n'a, on peut aisément s'en convaincre en lisant les quelques lettres qu'il adresse à Jackson pendant les premiers mois de 1806, déjà presque plus rien de son ancienne énergie. Ce n'est guère que dans sa lettre du 24 février et dans celle du 24 juin, la dernière de sa correspondance, qu'on retrouve quelques rares vestiges, quelque trace bien affaiblie de ce qu'il avait été pendant plus de dix ans. On sent que sans force, surtout parce qu'il n'a plus d'espoir, il cherche et il réussit môme à se désintéresser de cette politique, à laquelle il a si longtemps consacré tous ses instants, toutes ses pensées. L'avenir l'épouvante ; il se voile la face, il s'efforce de fermer les yeux, il a soif de repos et ne veut pas voir les nuages gros d^orage qui s'amoncellent sur sa tête et sur son pays. Cet homme, qui a tant aimé la lutte, qui sent qu'il se survit à lui-môme, qu'il n'est plus que son ombre, n'a plus qu'un désir, qu'un souhait dont il poursuivra vainement la réalisation : Il aspire à passer inaperçu, oublié, loin du bruit, dans une calme et tranquille retraite les derniers jours d une vie de dur labeur, de rudes épreuves et de cruelles déceptions.
GLXXXVl BILLET (1)
Berlin, octobre 1 805.
Làforest et Duroc chez Lombard. — L'Affaire d'Anspach. Inquiétude du roi de Prusse.
Avant-hier Làforest et Duroc ont passé toute la soirée avec Lombard et chez lui (2). On dit, pour aviser aux moyens de parer les premiers mouvements de l'indignation qu'a dû éprouver le Roi à la nouvelle de la violation de son territoire (3).
Dans le Conseil qui a eu lieu hier soir, on assure que tous les Ministres, entre autres Schulenburg et Hardenberg, ont été très prononcés pour faire la guerre aux Français.
Le Roi a été toute la journée extrêmement inquiet. Il est n'a pas prononcé une parole. La Reine (4) était empressée auprès
(1) R. O. F. O. 353.80. i^ostérieur au Conseil qui eut lieu le 7 octobre, ce billet a été vraisemblablement écrit le 8.
(2) « Les Secrétaires du Cabinet ont tout à fait jeté le masque. Lom- « bard a eu l'impudence de passer toute la soirée du jour où l'on apprit « l'entrée des Français dans le pays d'Anspach avec MM. de Liforest et « Duroc, et Beyme a dit à un dîner, où il se trouvait, il y a à peu près « quinze jours « que la Monarchie autrichienne devait être regardée « comme mise à l'enchère, que les Puissances voisines feraient bien de « s'assurer pour en nrracher les lambeaux qui leur conviendraient. »
M. de Hardenberg a pris sur lui ces jours derniers de porter plainte au Roi sur Lombard en lui citant le propos susmentionné el en ajoutant qu'il était vendu à la France. Le Roi prit de l'humeur, fronça le sourcil et dit ; « Je dois savoir mieux que vous ce qui en est... » {Metternich à Collaredo, Berlin 16 octobre 1803, Metternich, Mémoires II, 60).
(.3) Les troupes de Bernadotte étaient entrées à Anspach le 3 octobre. On sait que cette violation du territoire prussien faillit décider la Prusse à se prononcer c.)ntre Napoléon et poussa le Cabinet de Berlin à signer, le 3 novembre, le traité de Berlin, mais que Frédéric-Guillaume III et ses Ministres s'empressèrent de faire une volte-face complète quelques jours après Austerlitz.
Cf. Correspondance XI, 931-2 à Bernadotte, 9316, à Duroc 2 octobre, 9319, à Otto 3 octobre et 933 i, au même, 4 octobre. « L'affaire d'Anspach « ne peut être un sujet de querelle avec la l^russe, d'abord parce que « je n'ai pu en être prévenu et qu'il ne suffisait pas de prévenir mon « Général ; ensuite, parce que j'ai dû suivre les errements de la dernière « guerre, dans laquelle on passait à Anspach comme l'on voulait. C'est « dans ce sens que vous devez en parler avec le Ministre de Prusse et « avec l'Electeur. » 934'2 au roi de Prusse 5 octobre, Cf. dans Bailleu la Not-e Prussienne à Làforest du 14 octobre.
(4) Cf, Appendice. Notice sur la Reine Louise.
Quelques semaines plus tard, le comte Paul Stroganow, l'un des intimes
l'affaire u'ansi'ach 543
de lui ainsi que la Princesse, sa belle-sœur (1). Le Roi n'a pas dit un mot et on pense à ce qu'il s'attendait à ce que la Reine lui répétât ce qu'elle lui a souvent dit ; « Quil ne fallait pas se « fier aux Français. »
Dans les cercles et tabagies, l'opinion se forme et on dit hautement que le Roi ne peut, sans se faire beaucoup de tort, ne pas se prononcer contre les agressions et les violations de son territoire (2),
On disait que les Français étaient déjà en Bohême.
et des confidents d'Alexandre 1", l'un des membres du fameux Comité Secret, passait par Berlin et c'est à la lettre qu'il écrivait le 10/-22 décembre au prince Adam Cz irtoryski que j'emprunte les curieux passages que voici :
« Cette pauvre Reine est bien sincèrement notre amie. Elle et toutes « les jolies femmes nous veulent un bien infini et s'il ne dépendait que « d'elles tout irait bien. La Reine même est bien à plaindre et si Piat- « toli* ne vous l'écrit pas, faites-vous dire par Oubril toutes les scènes « qu'elle a eues avec lui et toutes les larmes que nous lui coiîtons. Des per- « sonnes d'un tact délicat ont même remarqué depuis quelque temps « une certaine froideur pour le Roi, ce qu'on a. même condamné et sur « quoi on voulait lui faire des représentations. C'est la duchesse de « Courlande qui est l'auteur de ces observations.
< Pour le dire, en passant, mon cher qu'elle est jolie, cette Reine; elle « m'a bien plu et je ne lui trouve pas l'air fille dont on l'accusait ; mais « la plus séduisante, à mon avis, c'est sa sœur, la princesse de Solms. « Je conçois toutes les folies qu'on ferait pour elle...... »
(Ghand-dug Nicolas Mikhaïlovitgh. Le comte Paul Stroganow. II- 213).
(1) Cf. Appendice. Notice sur la princesse Frédérique-Caroline-Sophie de Mecklembourg-Sîrelitz 'princesse de Solms).
(2) Bien que le fait soit connu, il m'a semblé qu'il ne serait pas tout k fait inutile de donner ici l'analyse de la pièce ci-dessus :
Downing Street, 16 octobre 1805 (A).
Lord Mulgrave (B) à Jackson :
Confirmation de l'otïre faite par M. d'Alopeus au Gouvernement prussien (afin de le décider à entrer dans la Coalition) de la garantie par l'Angleterre d'un subside de l.^SO.OOD livres sterling.
Le 10 octobre, lord Mulgrave iriformait Jackson, (et en même temps il en donnait avis au comte Tolstoï) de compléter la délivrance du Hanovre par une marche rapide et décisive de son Corps d'armée, à laquelle le Gouvernement prussien ne s'opposera pas. Un corps anglo-hanovrien fort de 12. Of)0 hommes va faire voile et sera suivi de près par le transport de 2.000 hommes de cavalerie.
* L'abbé Piattoli, précepteur du prince Henri Lubomirski, et ami du prince Adam Cz irtoryski, était partisan de la régénération de la Pologae.
(B) A ce moment Foreign Secretary. Il fut remplacé, en janvier 1806. par Fox.
MuLGRAVK (Henry-Phipps) (1755-1811) après avoir servi dans la marine pendant les guerres contre l'Amérique, entra au Parlement en 1783, puis par droit d'hérédité et avec le titre de Baron à la Chambre des Lords en
CLXXXVIl GÉNÉRAL DE STAMFORD A JACKSON (1)
Brunsîvick, 24 décembre 1 805.
Critique de la conduite militaire et politique des Autrichiens. — Les maladresses de Stutterheim. — Sagesse de l'attitude de la Prusse. — La mission du général de Pftilil. — La question de Hameln.
Monsieur, j'ai eu maintenant le plaisir de recevoir tout ce que vous avez eu la bonté de m'écrire jusqu'au Post-Scriptum du 17 de ce mois.
M. d'Armfeldt (2) a remis les lettres, dont vous l'aviez chargé, à des courriers anglais, moyennant quoi je les ai reçues plus tôt qu'il n'aurait pu me les apporter. Celle du 10, que vous avez confiée à M. d'Hoym, (3) m'a été remise par le comte de Metternich, après qu'il l'eut gardée 24 heures sur son bureau. Il prétend ne connaître jamais ni les heures, ni les dates, et dans la position oii il se trouve, il ne saurait mieux faire que de les oublier.
La conduite des Autrichiens n'a pas été plus sage dans le Cabinet que sur le champ de bataille. M. de Stutterheim, (4) qu'on a
1792. Etroitement lié avec Pitt, il fit partie de son Cabinet de 1804 à 1806 comme premier lord de l'Amirauté, functions qu'il reprit en 1807. Après la mort de Fox, il combattit le bill d'émaucipalion en faveur des catho. liques et organisa en 1809 l'expédition projetée contre l'ile de Walcheren. Grand maître de l'artillerie en 1811 en remplacement du comte de Ghatham, il conserva cet emploi jusqu'en 1818, où il eut Wellington pour successeur. Il avait reçu en 1812 le titre de vicomte Mulgrave et de comte de Normanby.
(1) R. O. F. 0. 353.80 Jackson Papers.
(2) Cf. Appendice.
(3) Le comte d'Hoym, Ministre d'Etat. Il avait été jusqu'en 1798 chargé de l'Administratlion de la Prusse Méridionale.
(4) Stutterheim (Charles-Louis, baron de) (1775-1811) né à Dresde, passa en 1799 du service de Sixe à celui d'Autriche et entra comme capitaine au 2' régiment de Dragons. I^romu quelques mois plus tard Major au 1" régiment de Ulilans, il se distingua à Magnano et à la Trébie et fut nommé lieutenant-colonel en 1801. Chargé, dans l'hiver de 1802 à 1803 d'une mission diplomatique en France, puis à Pétersbourg,' colonel en 1803, général-major en 1805, il se distingua en 1809 à Aspern et à Wagram et mourut le 13 décembre 1811, le jour même de sa promotion au grade de feld-maréchal-lieutenant. Stutterheim est, on le sait, l'auteur d'une Relation de la bataille d'Austerlitz qui fut presque aussitôt traduite en français et d'un livre intitulé : Der Krieg von 180J zwischen Oesterreich und Frank-