‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 135 sur 171 · PORTRAIT DE SIÉYÈS (I · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE SIÉYÈS (I

Au début de la Révolution nul n'avait plus marqué que

l'abbé Siéyès. Plus tard, apostat et régicide, il s'était éclipsé à l'heure des grands périls; il avait reparu ensuite se dérobant au pouvoir et rectierchant l'influence. C'était lui, disait-on, qui dans la coulisse avait joué pendant les derniers temps de la période Conventionnelle et au moment du 18 Fructidor le rôle d'inspirateur occulte ; habile à discerner le ressort caché qui déterminait les événements et les hommes, il excellait à le toucher d'une main discrète et inaperçue, en quoi il était resté prêtre (2j. Jamais il ne s'était compromis ouvertement. En un temps oii tant d'hommes s'étaient usés et consumés dans l'action, il bénéficiait de la force immense attachée à celui qui a su attendre, se réserver, et sa réputation avait grandi de tout ce qu'il n'avait pas fait... On lui attribuait une puissance d'esprit extraordinaire, un génie constructif. Il avait étudié les lois, considéré les peuples, comparé les gouvernements. On savait qu'une Constitution de rechange résidait tout entière dans son cerveau et elle paraissait d'autant plus admirable qu'il ne la laissait entrevoir que partiellement et par échappées Enigmatique et volontairement inintelligible, il semblait porter en lui un grand mystère de salut public. S'étant garé actuellement dans l'Ambassade de Berlin, il passait pour s'y être initié aux affaires européennes, pour s'être lié avec le haut personnel diplomatique. Qui pourrait mieux que lui réconcilier la France révolutionnaire avec la vieille Europe? Par tous ces motifs, son heure parut venue ; dans les milieux législatifs un mouvement d opinion se fit en safaveur Les Cinq-Cents mirent Siéyès

sur leur liste de candidats et le 27 floréal (16 mai) les Anciens l'élurent. Talleyrand avait contribuée ce choix par des manœuvres de couloir (3).

(1) Vandal. L'avènement de Bonaparte, I, 77-80,

(2) Un étranger assistant à'une séance des Cinq-Cents, demandait h son voisin de lui désigner Siéyès. L'autre ne l'apercevant point, lui répondit: « S'il y avait un rideau dans la salle, je serais bien sûr de le trouver derrière. » (Lettres de Constant 62).

(3) Notes manuscrites de Grouvelle.

En tout temps Siéyès eut attiré l'attention et repoussé les sympathies. Sa physiononîie était muettC; son abord froid, sa démarche molle et lente sa tournure « sans précision dans les formes (1) » les lignes de son corps comme flottantes et mal arrêtées donnaient à son aspect quelque chose d'incertain ; sa parole, au contraire, tranchait et s'imposait, parce qu'il possédait exlraordinairement le don des formules. Très supérieur à ses collègues en révolution par le ton et la tenue, il avait de l'esprit, et du plus fin, mais ne le montrait guère que par boutades. Chose grave pour un homme qui aspirait maintenant à conduire ses semblables, il manquait essentiellement de bonne humeur. Aimant à se retirer au milieu de quelques initiés ou dans un cercle de vieilles femmes qui l'encensaient dévotement, il leur laissait goîiler l'intérêt de sa conversation et ne se défendait pas toujours d'être aimable, mais n'y condescendait que bien rarement. Dès qu'on le mettait sur le chapitre de ses théories philosophiques ou constitutionnelles, il devenait dogmatique, autoritaire ; il affirmait et ne daignait pas discuter. A force de proclamer son infaillibilité, il arrivait à y faire croire.

On l'a pourtant trop dépeint comme un pur spéculatif, ne descendant jamais des hauteurs de la théorie ; il y avait chez lui des cAtés terriblement pratiques. S'il jouissait vraiment, lorsqu'il recomposait en esprit la machine politique, de multiplier et de pondérer les rouages, de les agencer ingénieusement, de les contenir avec art, tout ce mécanisme s'appropriait dans sa pensée à une fonction maîtresse, à un but spécial : maintenir au pouvoir Siéyès et son parti, les y fixer et les incruster à jamais. Les mots Système Conservateur, Idées Conservatrices revenaient sans cesse dans sa bouche. Il contribua pour beaucoup aies introniser dans notre langage politique, mais il ne les appliqua jamais qu'à une classe d'intérêts et de personnes.

Nul ne fut plus que lui homme de parti ou plutôt de castej homme du Tiers-Etat dans toute la force restrictive du terme. Il avait l'horreur des nobles et le mépris du peuple. C'était bien lui qui naguère, on lui prêtait du moins ce propos, refusait de dire la messe pour la canaille (2).

D'autre part, après tructidor, il avait inventé contre les Nobles un plan d'ostracisme colossal, proposé d'exiler en masse tous les restes de cette classe et d'amputer définitivement la France d un

(1) Mémoires de Talleyrand, I, 51'2.

('2) Mémoires de Barras, III, 484.

membre. Faux républicain d'ailleurs, laissant dans sa fameuse Conslitulion une porte ouverte à une loi qui serait le prête-nom de l'oligarchie révolutionnaire et son répondant vis-à-vis de l'étranger, il ne rêvait pas une France rayonnant sur le monde, bouleversant l'Europe parle glaive ou par l'idée, mais une France raisonnable et rassise, une France oii il aurait ses aises, qui lui serait confortable, car, ce qu'il chérissait par dessus tout avec sybaritisme « c'était son repos, un repos moelleux et bien garanti (1) ».

Ad pièce XXV.

LA iMISSION DU GÉNÉRAL DE STAMFORD A VIENNE,.

d'après les DOCUMEiXTS DU

Haus, Ho/ iind Staals-Archiv, de Vienne.

Juin 1798.

Le Prince d'Orange au baron de Tbugut (2\

Monsieur, « J'ai chargé le Général-Major de Stamford de se rendre à Vienne. J'ai pris la liberté de le munir d'une lettre à Sa Majesté l'Empereur et Roi, dont il aura l'honneur de remettre une copie à Votre Excellence. Je La prie de vouloir bien employer Ses bons offices pour lui faire obtenir une audience de Sa Majesté.

« Il communiquera l'objet de sa mission à Votre Excellence et connaissant le zèle de Votre Excellence pour la bonne cause, je me flalte aue cette commission ne Lui sera pas désagréable, qu'ElIe voudra bien lui être utile et lui indiquer les moyens les plus propres pour atteindre le but de sa mission.

« J'ai écrit la lettre à Sa Majesté l'Empereur en français ; mais si la langue, dans laquelle elle est écrite, est un obstacle à son acceptation, la lettre peut être supprimée, et ne pourrait-il pas obtenir une audience de Sa Majesté 1 Empereur et le Roi sans lui remettre ma lettre ? Votre Excellence sait mieux que moi ce qui est convenable à cet égard.

« J'ai chargé Monsieur le Général de Stamford d'agir d'après

(1) Souvenirs du baron de Baarnte, I, 380.

(2) Hau.«, Hof und Staats-Archiv. HoUtinde Fasc. 70. (Autographe).

les renseignements que Votre Excellence daignera lui donner,

« Je saisis cette occasion pour recommander mes intérêts et

ceux de ma Maison à Votre Excellence et pour L'assurer de la

parfaite considération avec laquelle je suis de Votre Excellence.

« Le très humble et très obéissant serviteur, G. Pr. d'Orange.

Londres, ce 21 avril il 98. »

Le Prince d'Orange à l'Empereur.

Sire, « Qu'il me soit permis de solliciter de Votre Majesté Impériale, Royale et Apostolique de vouloir accorder une audience favorable au général-major de Stamford, que j'ai chargé de se rendre auprès d'Eile pour Lui recommander mes intérêts à l'occasion de la paix entre l'Empire et la France et mettre sous Ses yeux ma façon de penser à cet égard.

« Je supplie Votre Majesté Impériale, Royale et Apostolique d'ajouter foi à ce qu'il Lui dira de ma part et surtout lorsqu'il L'assurera de l'inviolable et respectueux attachement, dont je suis pénétré pour Votre Majesté Impériale. Royale et Apostolique et de mon désir de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour me rendre digne de Sa bienveillance.

« Je saisis cette occasion de me recommander avec les miens à la puissante protection de Votre Majesté Impériale, Royale et Apostolique et de Lui renouveler les assurances du très profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Sire,

De Votre Majesté Impériale, Royale et Apostolique,

« Le très humble et très obéissant Serviteur, G. Pr. d'Orange. (1) Londres, ce 21 avril 1798. »

Note.

Au prem,ier Chambellan de Sa Majesté I. R. et A. Comte de Colloredo.

« Le général Stamford, envoyé près la Cour de Sa Majesté par le Prince d'Orange, ancien Stathouder de Hollande, pour recom-

(1) Haus, Hof und Staat.s-Aroliiv. Hollande, Fasc. 70. (Autographe). STAMFOrtD 39

6iO LE GÉNÉRAL DE STAMFORD

mander à Sa Majesté ses intérêts à roccasion de la paix entre l'Empire et la France, a remis une copie de la lettre par laquelle le Prince sollicite pour lui une audience de Sa Majesté.

« Le Soussigné prie le comte de Colloredo, Premier Chambellan d-eSa Majesté, Ministre de Conférences et du Cabinet, de donner à cette demande la suite qui convient.

TffUGUTfl).

Vienne, 7 juin 1798.

Note de Colloredo à Thugut [Vienne, 8 juin 1798) lui faisant connaître que Sa Majesté recevra le Général de Stamford en audience, demain 9 juin entre 1 1 h. 1 j2 et midi et qu'il en a informé le Général.

Colloredo (2).

Rapport à Sa Majesté.

Je soumets respectueusement à l'approbation de Votre Majesté la réponse à la lettre du Prince d'Orange qui a été remise à Votre Majesté par le général de Stamford.

TeuGUT (3).

Vienne, 14 juin 1798.

En marge : lettre signée et renvoyée.

François.

Lettre de Sa Majesté l'Empereur au Prince d'Orange.

Vienne, ce 1 5 juin 1798.

MONS-IEUR MON CoUSIN,

« Le général de Stamford a rempli la commission, dont il a été chargé par Votre Altesse Sérénissime à Ma satisfaction parfaite et de manière à justifier complètement la confiance qu'EUe avait placée en sa personne.

« J'ai été fort aise de connaître un homme au,ssi estimable à tous égards. Je me réfère sur l'objet de sa mission au compte qu'il en rendra à Votre Altesse Sérénissime et je me flatte qu'EUe aura

(1) Haus, Hof und Staats-Archiv. Obersl-Kàynmeror. Noten î' î.

(2) Haus, Hof und Staats-Archiv. Oôer^NA'âmmertT Noten. 7, (3y Tbidem. Rapport à l'Empereur, 'in, N' 1983.

Ari'ENDlCE GIJ

tout lieu de La convaincre de Mon désir de Lui prouver en toute occasion l'estime et l'amitié avec lesquelles Je serai constamment, Monsieur mon Cousin, De Votre Altesse Sérénissime Le très affectiteux Consin,

François (1).

Adresse: A son Altesse Sérdnissime Le Prince Régnant de Nassau-Or am/e.

Monsieur mon cousin

Rapport À l'iEmpereur.

xr Sur l'ordre de Votre Majestélmpériale, la Chancellerie privée de Chambre et d'Etat a été chargée deiaire préparer îles présents ci-dessous énoncés et de iles faire tenir 4e la part de Votre JM^jes té.

1" Au général français Boneiparte, un sabre richement orn«) de diamants 43.444 florins

2° Au secrétaire de Légation Perret, un solitaire monté en bague 4.300 florins

3° A l'ambassadeur du roi de Naples, Marquis de Gallo, à l'occasion de la remise <de «es lettres de rapipel, une tabatière

ornée de diamants d'une valeur de 16 000 florins

et un portrait placé sur ce'tte tabatière d'une vaiem" de . 'èG florins et 4" an général-major de Staraford fune tabatière '©rnée de diamants'et d'on portrait 5 jOOO florins

Ces diflérents objets, d'une valeur iotale de 68.780 florins, n'ayant pas encore été payés, je prends la liberté de proposer respectueusement à Votre Majesté de vouloir bien aiutoiuser le Département des Finances à opérer le règlement de^cotle somme en tanque-'notes et à la porter à titre de dépenses secrètes au compte du Cabinet de Votre Majesté.

Barow -de Thugu.t (2j.

Vienne, 96 juin i798.

En marge : Ordre donné en conséquence

au département des Finances.

Signé : François.

(l) Haus, Hof und maats- Archiv. Kriegs-Akten, 465.

[i) Hiius, Hof und Staats-Archiv. Rapporta VEmiyerwr, 2^7.

Le Prince Frédéric d'Orange au baron de Thugut.

Vienne, il octobre 1798.

« Ce n'est que retenu par la crainte d'importuner Votre Excellence* que je ne passe pas chez Elle ce matin, n'ayant rien à lui dire qui mérite son attention, si ce n'est que de lui communiquer le contenu du billet ci-joint du général de Stamford à ma Sœur (1), par lequel Elle verra qu'au cas que, lorsqu'il aura terminé sa mission à Berlin, Sa Majesté voulût bien lui faire les mêmes offres de service, il sera prêt à se laisser employer de quelle manière que cela soit jugé convenable.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence.

Le très humble et très obéissant serviteur,

Fr. Prince d'Orange (2).

Général de Stamford (à la Princesse héréditaire de Brunswick).

Veuillez, Madame, me faire la grâce de mander au cher Prince (Frédéric d'Orange), qu'ayant reçu de nouveau ma mission pour Berlin, je fus indispensablement obligé de m'en charger pour le bien de la cause générale et par conséquent pour celui de la Cour de Vienne et que je me flatte que, si l'on veut là-dessus demander des informations à M. le prince de Reuss, il attestera que ce que je dis n'est pas une échappatoire de ma part. Je suis parvenu à ramener à des idées saines des personnes importantes, égarées, il n'y a guère encore, par des défiances qui paraissaient insurmontables. Je désire en attendant que notre aimable prince veuille entretenir Sa Majesté l'Empereur et son respectable Ministre dans leurs gracieuses intentions à mon égard et en obtenir la permission d'aller combattre sous les drapeaux de Sa Majesté, dans le cas où j'aurais le malheur d'échouer à Berlin, où je ne me laisserai pas lier comme il paraît qu'on en a envie (3).

(1) La Princesse héréditaire de Brunswick.

(2) Hau3, Hof und Sta^ts-Archiv. Ki'iegs-Akten, i(J5.

(3) Hau?, Hof und Staxts-Archiv. Kriegs-Akten, iGô.

Ad pièce XXV,

Comte de Starhemberg à lord Grenville.

Vork-Farm, 8 juillet H 98.

a Depuis que j'ai eu l'honneur devons écrire, j'ai reçu, par l'occasion de l'envoi du courrier de M. le Chevalier Eden, de nouvelles dépêches chiffrées assez volumineuses de ma Cour. En tirant la quintessence de l'enveloppe entortillée dont elles sont revêtues, j'y découvre :

(( l** Un vrai désir de recommencer les hostilités à la condition que l'on sera toujours obligé d'en venir à ce parti

« 2° L'envie de s'entendre avec vous sur un objet d'un intérêt aussi majeur,

« Ces deux volontés sincères sont balancées et même paralysées .

« 1° Par un orgueil très plat qui fait qu'on se gendarme de la manière décidée et exclusivement préalable de toute autre négociation, dont vous exigez la satisfaction. Vous savez comme je pense à ce sujet ; aussi je me dispense des réflexions ;

« 2** Par la crainte qu'en vertu des secours que vous pouvez nous donner, vous ne vouliez dicter impérieusement le mode des opérations militaires ;

« 3" Par une autre crainte, assez naturelle à la vérité, que les secours, que vous méditez de nous donner, ne soient pas suffisants, puisque vous refusez de les articuler.

« On a peur en outre (et cette timidité honteuse n'a jamais cessé) que, si on ratifiait ava'lit d'être sûr des moyens de faire la guerre, la France ne prît sur-le champ ce prétexte pour tomber sur nous avant que nous ne fussions en mesure de lui résister.

K J ai toujours fait profession de vous parler avec franchise et je ne m'en écarterai pas dans ce moment- ci. C'est à votre sagesse à décider si vous voulez vous remettre au jeu, si vous jugez la chose essentielle au salut de l'Europe ou non. Dans ce dernier cas, abandonnez-nous et laissez le monde rouler vers sa ruine. Mais si vous voulez encore sérieusement sauver l'Europe, sacrifiez un instant une dignité soi-disante à un intérêt majeur et réel.

« Articulez : 1° Le montant des secours, 2" Que vous ne vous mêlerez pas du plan de campagne et 3» Chargez-vous de l'entretien des corps à employer en Suisse. Voilà le résumé de ce que je crois que le courrier, que j'attends de Vienne, m'apportera

l'ordre de vous proposer officiellement Tout est prêt. Il ne

faut que donner J a première impulsion. Elle est dans vos mains . .. Ce n'est pas en nous raidissant que nous nous entendrons et l'Univers sera la dupe d'une obstination réciproque de dignité entre deux Cours qui, en s'en sacrifiant mutuellement les apparences actuellement, se sauveront du malheur, aussi horrible que certain, d'être bientôt forcées d'en faire' Ite sacrifice réel à Tanarchie .... »

Lord GreBTÏUe au comte de Starhemberg.

Dropmore, 10 juillet 1798.

Permettez-moi de vous le dire avec franchise : vous perdez votre temps et vos paroles en voulant raisonner sur la conduite de votre Cour.

Quœres. Nec modum habet, neque consilium ratione modoque. Tractari non vult.

Nous nous sommes connus depuis assez longtemps pour que j'ose me flatter d'avoir quelque droit à être un de vous, quand je vous affirme que la condition préliminaire, que nous avons demandée, est nécessaire, non pas parce que nous la voulons, mais parce que la réussite et toutes nos mesures pour vous aider y tient absolument.

On veut mieux connaître notre Constitution et la marche de nos affaires à Vienne que nous le faisons, nous qui en sommes chargés. Soit On aura tout le loisir de s'en repentir.

J'espère bien que l'Angleterre se sauvera de ce naufrage général; et, si même cela n'était pas, nous aurons succombé en combattant et non pas en cédant lâchement à nos ennemis et en ne montrant de la résolution que contre nos amis.

Je vous parle à cœur ouvert et d'ami à ami. Le Secrétaire d^Etat eu écrira dans le même sens au ministre du Roi à Vienne, mais en termes plus officiels ».

Comte de Starhemberg à lord Grenville.

York-Farm, 13 juillet 1793.

« ..... J'ai reçu hier de Pétersbourg de nouvelles instructions aussi douloureuses pour mon cœur qu'elles sont extravagantes à l'égard de celte ennuyeuse et éternelle ratification. M. de Cobenzl me paraît se donner bien des airs à ce sujet. En vérité, si je ne me croyais pas autant Anglais qu'Autrichien et que je ne fusse pas aussi attaché que je le suis à cet excellent pays, votre ami aurait depuis longtemps envoyé promener tous ces sots et vils ministres qui ne sont pas dignes d'avoir un homme d'honneur pour exécuter leurs plans ; mais je suis trop bien ici pour m'en aller Il faut

donc se résigner et supporter beaucoup d« choses pour un plus grand bien. Mais rendez-moi, je vous prie, la justice de croire qï»e je soofîre beaucoup intérieurement. — Après ce préambule qvjt la sensible amitié et l'honnêteté de lord Grenville saura apprécier et pardonner, j'aurai l'honneur de vous prévenir que l'on m'ordonne de nouveau de vous dire mille choses et de faire enccfre des tentatives pour savoir ce que vous donnerez avant de ratifier. C'est de la Russie qiie ces ordres viennent acloellemeat. Le comité Woronzow doit m'aider et m'ap player. Je prévois que je ne réussirai pas plus que les autres fois ; mais, comme ie eo-nnaiis 1«9 êtres à qui j'ai affaire à Vienne et à Pétersbourg, je vous prie de trouver bon que nonsnous écrivions l'un et l'autre sur cet objet, afin que vos réponses prouvent au moins que j'ai obéi à mes instructions en vous assiégeant encore. Je suis trop triste, trop irrité, trop indigné et en même temps trop humilié pour avoir le cœur de vous en parler moi-même. Je vais passer deux jours avec ma famille à Tunbridge et c'est de là que je vous bom'bapderai.

« Adieu. Plaignez votre ami ; il noérite bien votre amitié. »

STARHEMBERG (Notice biographique).

Comte de Starhemberg à lord Grenville.

Tunbridge Wells^ 1 8 juillet i798.

« J'ai reçu la réponse officielle que vous vous êtes donné la peine de m'écrire. Elle est parfaite et bien adaptée aux circonstances.

« Je désire, plus que je n'ose l'espérer, qu'elle produise enfin l'effet que nous voudrions. Croyez que je ne manquerais pas d'en écrire encore par le courrier d'aujourd'hui avec toute la force que j'ai coutume d'y mettre (1) »

Starhembekg (Louis-Joseph Max, comte, puis prince à la mort de son père) né à Paris le 12 mars 1762, oii son père représentait l'Autriche, et tenu par Louis XV sur les fonts baptismaux, mort le 2 septembre 1833, envoyé en 1790 à Catherine II pour lui annoncer l'avènement de Léopold II, ambassadeur d'Autriche à Londres de 1798 à 1810, sauf une interruption d'un an de 1808 à 1809 lors du rapprochement entre les Cours de Vienne et de Paris. Ennemi acharné de Napoléon et de la France, venu à Paris incognito et en mission secrète, vers la fin de 1802, découvert par la police secrète, il se déguisa en colporteur juif et réussit à atteindre Calais. Serré de près, il se jeta dans une barque et ne parvint à gagner un bateau anglais, qui croisait en rade, qu'après avoir essuyé le feu des agents qui le poursuivaient (^2).

(1) Dropmore Papers, IV, 250, 25'2, 261,262.

(2) N'y aurait-il pas un peu de fantaisie dans la mise en scène de la fuite de Starhemberg de Paris, dans le danger auquel il échappa à Calais. Il semble en tout cas, à en juger par les rapports de la Police qu'il ne vint pas incogyiito à Paris et qu'il n'y vint pas chargé d'une mission secrète. La police française a en effet vent de sa venue quelque temps avant son arrivée. Un rapport du 29 novembre 1802 rend compte en effet que « M. de Stharhemberg a remis, dit-on, le paquet dont il était chargé « pour le Premier Consul. Il a annoncé pou demain son départ et n'a « vu qu'une seule fois M. de Markoif chez M. de Cobenzl. » Le rapport du lendemain enregistre son départ. Rien n'aurait donc été plus facile que de l'empàcher de se mettre en route, que de se saisir de lui sans recourir aune poursuite se terminant par des coups de feu. I^révenue de sa venue, lapolice avait pris toutes ses mesures pour le surveiller et èlre au courant de ses faits et gestes. « M. de Starhemberg, lit-on, dans le tableau de la « Situation de Paris du 13 frimaire an XI (i décembre 18;)2) a quitté Paris « précipitamment. Il circule dans les Salons qu'ila un ordre de partirdans « les deux heures par suite de plusieurs propos qui ont fait connaître sa

L'empereur avait gardé le souvenir de cette équipée et le 13 juin 1809, il mandait de Schonbrunn à Fouché : « Il ne serait pas impossible que M. de Starhemberg lût dans les environs de la Hollande pour tâcher de s'embarquer pour l'Angleterre. Il faudra le faire arrêter(l) ». La précaution était inutile. On avait de bonnes raisons à Vienne pour ne pas le renvoyer en Angleterre.

Adversaire déclaré de Metternich, ses griefs contre le Chancelier s'accrurent encore en 1813 lorsque celui-ci lui préféra, lors de l'entrée de l'Autriche dans la Coalition, Wessenberg, qu'il envoya en mission à Londres.

La mission, dont il s'acquitta en 1817 (2) près la Cour de Turin, semblait devoir n'être pour Starhemberg qu'une étape vers un poste plus en rapport avec son grade. On se proposait en elîet de l'accréditer à Madrid, mais les complications survenues en 1820- 1822 empêchèrent la réalisation ce projet.

Il me semble difficile d'admettre avec Sismondi, que le prince de Starhemberg ne fut point étranger aux idées libérales (3). Rien ne le prouve dans sa carrière ni dans ses relations. A Vienne pendant le Congrès, la coterie, dont il est le centre, ne goûta que fort peu de pareilles idées. A Londres, comme il ne se cacha pas pour le dire (4) il n'a guère fait preuve de libéralisme. « Je n'ai jamais été en bons termes avec Castlereagh. En Angleterre, je n'ai été lié qu'avec la famille Grenville »

On le jugeait d'ailleurs assez peu favorablement en Angleterre, du moins en dehors de la famille Grenville : « C'est, écrit lord

« haine contre le Gouvernement. Entre autres, on cite la réponse qu'il a « faite à une personne qui lui proposait d'aller voir la parade. » « Je ne « connais de parades dans cette ville que sur le boulevard et à l'Opéra. »

Enfin autre son de cloche dans une Note du 21) décembre : « On assure « que si en passant par Paris, M. de Starhemberg n'y a pas fait un plus « long séjour, c'est qu'il avait reçu de l'Empereur la défense expresse de « s'y arrêter. »

Cf. AuLARD. Paris sous le Consulat, III, 435, 438, 448, 5-23.

(1) Lkgkstrk. Lettres inédites de Napoléon I"', I, 315 et Archives Nationales A. F., IV, 880.

(■1) « Vous savez à propos d'accident, celui arrivé au pauvre prince • Starhemberg. écrivait le 29 juillet 1817 la comtesse Sophie Woyna à son « amie la comtesse Thérèse Confalonierl. Il fit une cnute de son balcon « (à son château d'Eferding), se fit un trou à la tête, s'enfonça une côte, « se cassa le bras en deux endroits. Il ne pourra plus faire le joli cœur « à présent... »

(Cf, Carteggio del conte Frederlco Confalonierl, publicato a cura de G. Gallavrksi, 1. 325,

(3) Gf. Saint-Rkné Taili.axdikr. Lettres inéditi's de J. C. L- de Sismondi à M'"" la co)ntesse d'Albany, 248.

(4) Commandant Weil. Les dessous du Congrès de Vienne, I. 1%. Rapport au baron Hager. Vienne, 15 octobre 1814.

618 LE GÉNÉRAL DE STAMFORn

Malmesbury, dans ses Diaiies, sans aucua doitte le plus perûde des ambassadeurs que nous ayons eus ici. Personne n'a eonfiancB en lui, ni sa propre Cour, ni celle auprès ée laquelle il est accré^ dite. Sa haute naissance et ses intrigues le maintiennent à flot et font qu'on ne le mettra jamais de côté (1). »

Metternich, comme on l'a tu, donaa tort à lord Malmesbury. U ne se laissa intimider ni par la haute naissance, ni par les intrigues du prince et mit résolument de côté un homme qu'il savait être en opposition ouverte avec lui.

Ad pièce XXVII.

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