‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 139 sur 171 · TROIS PORTRAITS DU MARÉCHAL SOUVOROW · texte numérisé non relu

TROIS PORTRAITS DU MARÉCHAL SOUVOROW

Le portrait de Souvorow, que le comte Woronzow annexait à sa dépêche à lord Grenville du l'^'" juillet 1799, m'a paru à tous égards si intéressant que j'ai cru bien faire en ne me bornant pas à renvoyer mes lecteurs au Tome V, 110 à 113 des Dropmore Papers.

« Le maréchal comte de Souvorow est un homme d'une taille moyenne, âgé de 60 à 65 ans et, quoique très maigre, il est encore aujourd'hui plein de force et d'activité. Son corps est d'une trempe si extraordinaire qu'il est aussi inaccessible au froid et aux intempéries de l'air qu'il est insensible aux fatigues. Sa manière de vivre et ses mœurs sont d'une simplicité sans égale. Une botte de paille forme son lit ordinaire et lorsqu'il vit en campagne, la première chaumière, qu'il rencontre au bout de sa marche, lui sert de palais. Personne n'est plus sobre, ni plus frugal que lui. D'une famille distinguée, né au milieu de l'aisance, il a conservé cette austérité de mœurs qui tient du stoïcisme, mais dont la source est infiniment plus pure. Ennemi de la noblesse, du luxe et de la volupté, il s'est durci de bonne heure dans le choix qu'il a fait du métier le plus rude, qui est celui de la guerre et ce n'est que dans ce milieu, au bruit des armes et au milieu des combats qu'il trouvait ses plaisirs et qu'il passait sa vie. Avec une âme ardente et taillée en granit, un esprit juste et entreprenant, un cœur généreux et désintéressé au point de dédaigner même les richesses et avec une force de caractère qui le rend aussi inflexible et ferme dans le bien qu'insensible à la crainte, cet homme, en embrassant la carrière des armes, a cultivé les talents militaires par de profondes études ; et l'on peut dire hardiment que nul homme n'a médité davantage sur les campagnes desgrancJs capitaines, nul n'a étudié mieux l'art de faire la guerre tant des anciens que des modernes et nul n'a conservé peut-être aussi bien la mémoire des grandes actions qui se sont données sur les différents théâtres de la guerre. Plus philosophe que la plupart des guerriers, il a senti que l'homme n'est pas purement et simp'ement une machine ; que si le corps, qui en est une de ses parties, est soumis aux lois de la mécanique, sa partie la plus noble, celle qui dirige le mouvement et commande au sentiment, n'obéit qu'à des lois qui

suivant sa nature lui sont particulières et que, si l'on ne cultivait que la partie la plus grossière, sans songer à mettre de l'accord avec d'autres, l'homme se réduirait à l'état d'automate, et pire que cela, car sa volonté, n'étant ni entièrement détruite, ni dirigée, pourrait se refuser à suivre la direction qu'une impulsion étrangère voudrait lui donner. D'un autce côté, connaissant le désavantage incalculable qu'ont les troupes automates et par conséquent sans passions vis-à-vis de celles qui sont électrisées par les sentiments qu'on a soin de leur inspirer, dont l'imagination est exaltée par la magie des différents tableaux qu'on trace devant elles et qui sont enivrées de zèle et d'ardeur par tous les prestiges qu'on met en usage, ce Général ne se bornait pas aux seuls exercices qui donnent de la souplesse et de la dextérité aux troupes ; mais il s'occupait en même temps de l'esprit de l'armée qu'il a toujours cherché de cultiver en se servant pour cela de tous les moyens que son génie pouvait tirer de la connaissance exacte du caractère des individus qu'il commande, de leur génie, de leurs opinions, mœurs et coutumes. Un seul exemple suffira pour donner une idée de la manière dont il s'y prenait.

Lorsque la grande Catherine, peu de temps avant sa mort, se détermina d'envoyer au secours de l'Empereur 60.000 hommes contre les Français, elle nomma le Maréchal Souvorow pour commander cette armée et lui communiqua là-dessus quelques mois d'avance ses volontés. Le général rassembla les troupes destinées pour cette expédition autour de son Quartier Général et faisant venir tous les jours et tour à tour chaque régiment à la parade, il lui lisait, lorsque la parade était finie, quelques petites instructions qu'il avait soin de composer lui-même. Ces instructions, écrites de la manière la plus simple et la plus analogue à l'esprit d'un soldat russe, roulaient sur ses devoirs et sur les parties qu'il lui était indispensable de connaître comme guerrier; mais il y délayait en même temps quelques ingrédients bien choisis et bien calculés pour produire en lui une horreur pour les principes atroces des Français républicains, une haine pour cette nation dégénérée et une ardeur pour la combattre. Non content de cela, il ne laissait passer aucune occasion qu'il croyait être propre pour entretenir en eu^c ce sentiment. Lorsqu'il les exerçait, par exemple, soit par régiment, soit par corps, c'étaient toujours les républicains qu'on avait devant soi ; c'éta ent eux qui faisaient l'objet de toutes les attaques et de toutes les manœuvres qu'on faisait et les bayonnettes, au bout des fusils, étaient toujours dirigées contre eux, lorsqu'on marchait en colonne serrée, toutes

ces choses ne pouvaient manquer de produire l'effet qu'il désirait et qui était celui de faire sur eux une impression si forte que le nom seul de Français républicain puisse leur servir de signal pour le combat. .

Ajoutez à cela que personne ne s'est plus appliqué à étudier l'art de se faire aimer des troupes et n'a mieux réussi parce que personne n'a été plus convaincu, que : « Principes pro Victona pugnant^ cornites pro Principe. »

Si, d'un côté la vérité est attestée par les expériences journalières qui nous font voir que les armées les moins prapres à triompher sur leurs ennemis, sont toujours celles qui sont composées d'individus, dont les âmes froides portent aussi peu d'afïeelion pour le chef qui les commande que d'intérêt pour la cause qu'ils défendent ; d'un autre côté les succès brillants et non interrompus du comte Sonvorow ne les confirment pas moins.

Il serait difficile dans un écrit de cette nature d'entrer dans les détails de ses exploits qui viennent à l'appui de cette vérité. C'est pourquoi l'on se bornera à dire simplement que ce général, ayant fait toutes les guerres que la Russie a eues dans les derniers quarante-cinq ans, s'est trouvé à un nombre de batailles que pas un guerrier de nos jours n'a eu occasion devoir, qu'ayant eu pour la plupart le commandement en Chef, il s'est constamment tenu au-dessus des revers de la fortune et que dans toutes ces occasions, la gloire n'a jamais hésité un seul instant à se déclarer pour lui On pourrait également ajouter qu'il n'est peut-être pas aisé de trouver dans les fastes de la guerre un second exemple d'un général qui ait livré tant d'assauts que lui et qui ait emporté -des villes aussi bien défendues que celles qui, à la suile de 'tant de combats sanglants, ont été forcés de céder à la valeur de ce chef et à l'intrépidité des troupes russes qu'il commandait.

Mais avant de finir, que l'on me permette d'ajouter quelques mots sur un préjugé qui a généralement prévalu parmi tous ceux ^ont le jugement superficiel se brise sur la surface des objets sans pouvoir jamais pénétrer l'écorce qui les couvre. Ce préjugé est celui de croire qu'une certaine originalité dans le caractère, quelques singularités dans les manières, beaucoup de simplicité dans les formes des discours et un grand respect pour les opinions, les coutumes et les usages de nos pères sont incompatibles avec le génie et les talents militaires, un préjugé qui les conduit à une conclusion non moins fausse que celle de supposer que les succès constants du général Souvorow ne doivent être attribués qu'aux eflets du hasard. Sans m'occuper à combattre cette opi-

nion et à démontrer combien l'idée d'un ha'sard ^«é répugne à la raison et à la saine logique, je tâcherai de diriger ralterition de tous ceux dont le raisonnement a plus de suite et de méthode sur les qualités particulières auxquelles tous les succès du général doivent être principalement attribués en leur citant quelques traits de ses exploits qui les mettront en évidence.

Lors de la dernière guerre avec les Polonais, (celle qui décida de Varsovie) l'Impératrice de Russie, fatiguée d'«n attendre les derniers résultats qui tardaient d'arriver, "voulait accélérer les opérations eu donnant ordre au général Souvorow d'entrer en Pologne avec un corps de 15.000 hommes qui, se trouvant alors dispersé sur les bords du Dniester, non loin de Balta, était par là le plus à portée de ce pays. Le général, au moment même de suivre les ordres de sa Souveraine et de se mettre en marche, reçoit la nouvelle que le roi de Prusse a été obligé de quitter le tei:ritoire polonais avec toute son armée, qu'il commandait en personne, pour aller se porter dans ses propres États où quelques insurrections naissantes demandaient sa présence et celle de ses troupes. Voyant alors que les forces, qui devaient agir en Pologne, étaient diminuées de 90.000 hommes (ce qui constituait l'armée du Roij il a senti qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de porter à ce pays un coup inattendu, en précipitant, autant que possible la marche des troupes qu'li commandait, afin d étonner l'ennemi et de le combattre avant qu'il ait eu le temps de connaître le nombre des assaillants et avant que ses propres troupes fussent informées des obstacles qu'elles auront à surmonter. Pour exécuter ce plan, il ipresse la marche des troupes russes, au point que la vitesse avec laquelle elles se sont portées en avant, ne peut paraître qu'un fait peu croyable pour toute autre nation,.. La distance qui les Béparait de Varsovie, le centre des forces réuaiee de la PolOigoe, contre lequel le général dirigeait ses efforts^ étaient de plus de 700 versles ou près de 485 milles anglais. Dix jours de marche ont suffi pour ce trajet. Au boiit de €e temp-^, à peine arrivé au point où il brûlait déjà d impatience d'y être, il fait uae reconnaissance assez généraient assez complète pour connaître la position de lennemi sur tousles points possibles et lorsqu'il n'eût plus rien à désirer de ce côté, il se décide sur-le-champ d'eotaiiier cette ville du côté de Praga et distribue les ordres nécessaires pour le mettre en exécution le jour suivant. Le jour arrive et quelques minutes décident du sort de la Pologne et terminent cette guerre. Ce trait-ci, avec tous ceux qui sont connus de lui, comme celui d'avoir battu avec une poignée d'hommes et mis en

déroute l'armée nombreuse des Polonais commandée par le prince Oginsky, lors de la première confédération, celui d'avoir complètement défait avec un corps de 10.000 hommes toute l'armée du Grand-Vizir, une victoire qui lui a valu cette grande considération, dont il jouit dans l'armée autrichienne, tous ces traits, dis-je, avec une infinité d'autres, sont certainement les meilleures preuves que l'on puisse donner pour faire voir combien le jugement que quelques-uns ont porté sur lui et dont nous avons parlé plus haut est mal fondé.

Siéyès rentrait assurément dans cette catégorie. Voici en effet ce que de Berlin le 25 ventôse an VII (16 mars 1799) il avait écrit h Talleyrand (1).

« Depuis trois jours les diplomates causent entre eux d'une nouvelle bien étrange, c'est que le général Souvorow est nommé par les deux Empereurs pour commander l'armée combinée qui doit agir en Italie. Ce Souvorow est un'e bête féroce, dévote, bigote jusqu'au fanatisme, se rapprochant du soldat russe par la grossièreté de ses habitudes, de son langage, et d'une bonne partie de son vêtement. Vous vous rappelez sa conduite au sac de Praga et de Varsovie. Si cette nomination était vraie, ce serait tant mieux. Les officiers autrichiens ne voudraient jamais obéir àun pareil misérable. Il était en correspondance avec Gharette et la Vendée »

« Le prince Souvorow, lit-on dans les Mémoires du général baron de Lôwenstern (I, 64-65) est trop connu, trop renomms, sa réputation trop colossale, pour que je puisse même avoir la pensée de m'ériger en juge ou en censeur de ses actions.

« Son caractère est noble, généreux, humain et bon. C'est à tort que des écrivains partiaux ou mal instruits lui attribuent une âme sanguinaire. Les assauts d'Ismaïl et de Praga ne peuvent autoriser cette accusation. Souvorow fut forcé par les circonstances de les ordonner. Il fut le premier à gémir du sang qu'ils firent couler. On lui a vu répandre des larmes et la grande quantité de prisonniers faits, surtout à Praga, ne permet pas de douter de la modération des vainqueurs D'ailleurs, on doit observer qu'il est rarement au pouvoir des chefs de suspendre ou de détourner l'impétuosité des soldats dans la mêlée, moins encore dans l'emportement d'un assaut et moins encore dans un assaut comme celui de Praga, où la plupart des troupes étaient animées par le sou-

(1) Prusse, volume 225, folio 32, 33.

venir de leurs pertes pendant l'insurrection de Varsovie en 1794.

« II pouvait par son mérite supérieur aspirer au titre de pacificateur de l'Europe. Il n'avait réellement d'autre ambition que le bien général et sa sagesse égalait la gloire de ses armes.

« Cet homme supérieur, doué des plus hautes qualités, dédaigna peut-être le plus beau rôle que le Ciel peut ofTrir. 11 manifesta un peu trop le ressentiment qu'il nourrissait contre le Gouvernement autrichien. Il ne le dissimula point et fit parlager son ressentiment à l'Empereur Paul. C'est le seul tort qu'on peut reprocher à ce grand homme.

« Mais seul, isolé, son génie ne put suffire, car il avait à lutter contre l'ignorance, l'arrogance et le manque total d'ensemble. Malheur à ceux, dont les suggestions ont entravé la réalisation des mesures qu'il avait prises. Ses succès en Italie étaient la suite de son génie. Chacune de ses actions était une leçon précieuse que tous les jeunes militaires doivent étudier avec soin. Il fut sans contredit le plus grand capitaine de son siècle. C'est dans la sagesse de ses mesures, la distribution de ses forces et dans la hardiesse de ses plans qu'il donna des preuves éclatantes de la supériorité de ses talents. Il opéra des prodiges et put enchaîner la fortune par ses capacités, par l'habileté de ses moyens, la vigueur de ses résolutions et son intrépidité. Partout oii sa présence devenait impossible, les affaires allaient mal ; on compromettait la gloire de ses armes. Et comment aurait-il pu en être autrement? »

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