LES RELATIONS ENTRE WORONZOW ET LORD GRENVILLE
Afin de mettre en pleine lumière les relations qui existaient entre lord Grenville et Woronzow, il m'a semblé indispensable de ne pas me borner à reproduire la copie de la Note que Paul V^ lui avait adressée de Gatchina le 15 octobre 1799 et de la faire précéder du billet que le 19 novembre l'Ambassadeur de Russie avait trouvé bon de joindre à l'envoi des pièces dont il donnait communication à lord Grenville et de la copie qu'il lui laissait de la Note de son Souverain.
Comte Woronzow à lord Grenville (1),
Harley Street, 19 novembre 1799.
« Il m'est arrivé un maudit courrier avec des dépêches qui me mettent au désespoir.
(1) Dropmore Papevs, YI, 31, 3-2.
« On n'agit chez nous que par passion et violence. Avec les intentions les plus pures et les plus généreuses, on n'a pas le moindre brin de la prudence la plus ordinaire. Vous verrez par les pièces que je vous communique la manière brusque et imprudente avec laquelle on a rompu chez nous avec la Cour de Vienne et la résolution qu'on a prise de rappeler l'armée russe qui est dispersée en Suisse sans considérer qu'on n'était pas le maître d'en disposer et que cette armée vous appartient et sans considérer qu'on invite la Cour de Vienne par nos incartades à faire sa paix avec la France. On ne saurait assez se presser ici d'envoyer un courrier pour faire des représentations très fortes et un autre à M. Wickliam pour l'engager à faire son possible de retarder la marche rétrograde du Maréchal, car il se pourrait bien que la Cour de Vienne pourrait être intimidée et chercherait à apaiser l'Empereur, ce qui remettrait les choses dans leur assiette naturelle et on pourrait alors faire un plan plus fixe pour les opérations futures.
« Je n'ai pas eu le temps de mettre au net la traduction du ru.sse que-^mon fils a faite, ni de faire copier les lettres de l'Empereur au Roi et à l'Empereur d'Allemagne ; c'est pourquoi je vous supplie de me les renvoyer demain.
« Quand serez-vous en ville et quand pourrai-je vous voir pour concerter ce qu'il y a à écrire à Pétersbourg? Je ne doute pas que vous ne soyez persuadé qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer tout ce qu'on gâte chez nous. »
Paul I^', Empereur de Russie au comte Woronzow (1).
Galchina, iô octobre 1799.
« Vous verrez parles copies incluses du rescrit du maréchal prince Italique et des lettres à l'empereur des Romains et au roi de la Grande-Bretagne que la conduite de la Cour de Vienne m'a forcé d'en venir à la fin à une rupture avec elle. Son obstination à ne pas s'ouvrir sur ses intentions pour ce qui regarde le rétablissement du Gouvernement monarchique en France, l'avidité de faire des acquisitions prouvée déjà par le fait, mes troupes en Suisse sacrifiées par l'envie et la méchanceté, tout cela m'a fait voir que sans le secours et !a coopération sincère de la Cour de Vienne, mes forces et celles de l'Angleterre ne sont pas suffisantes
(1) Droi)h.oi-c Papcrs, VJ, 3 , 3'!.
pour arriver au bat qui a uni ces trois Puissances et que tous nos eflForts ne serviront qu'à l'avantage de la Cour de Vienne et sans avoir ex.terminé le Gouvernement français^ ils serviront à établir une autre Puissance tout aussi dangereuse pour le bien public.
« Quoique mes intentions et mon plan proposés au roi d Angleterre soient déclarés dans la lettre que je lui écris, cependant pour vous diriger dans ces conférences et dans les affaires que vous aurez avec le Ministère anglais, je vous informerai de mes intentions plus en détail ►
« Ma situation envers le roi de Prusse est telle que, malgré le désir que j'ai de me lier de plus près avec lui, je ne veux pas risquer de recevoir quelque réponse désagréable. Ainsi vous direz à lord Grenville que le retour de son frère à Berlin peut être très utile dans la situation actuelle des choses el peut accélérer le succès désiré en dirigeant sa conduite de manière que, ne demandant aucunement, au commencement des démarches actives du roi de Prusse et à mesure du consentement du roi de Prusse aux propositions de M. Grenville ou de quelque autre Plénipotentiaire anglais, de lui découvrir tout notre plan contre la Cour de Vienne, le faire entrer dans les mêmes vues pour mettre des obstacles à la Cour de Vienne et l'empêcher d'exécuter son intention de s'emparer du Piémont, de Gênes et des trois Légations au lieu de rendre ces pays à ceux à qui ils appartiennent de droit. Si le roi de Prusse consent à ce plan, je suis prêt à lui écrire une lettre pour l'appeler au secours de l'Empire Germanique et pour délivrer l'Italie de l'avidité, de l'ambition sans bornes de !a Maison d'Autriche. On peut faire tenlir au roi de Prusse que, dans un tel cas, ni moi, ni le rai d'Angleterre, nous ne l'empêcherons pas de faire quelque acquisition sur le Rhin en lui laissant à lui-même le choix des moyens. Notre plus grande attention doit être sur la Maison d'Autriche et tous nos efforts, pour faire une alliance avec le roi de Prusse, lequel, joint à la Russie, à l'Angleterre, à la Porte Ottomane, à la Suède et au Danemark, fera une très grande force dans le Nord, capable de donner la loi à toute l'Europe. J'ai envoyé ordre au Conseiller d'Etat actuel baron von Kriidener, rappelé de Copenhagen, de rester à Berlin et d'avoir de là une correspondance avec mon Ministère, sans prendre sur lui aucune capacité officielle.
« La Cour de Vienne, sentant l'impossibilité de résister à la France sans mon secours, concluera certainement une paix qu'elle a déjà entamée, pour qu'en finissant la guerre, elle puisse s'as-. surer la possession des pays conquis. Reste à savoir à présent
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jusqu'à quel point la France consentira aux, propositions de paix faites par l'Autriche, surtout quand elle sera informée de la rupture qui a eu lieu entre moi et l'Empereur des Romains et dé l'ordre donné à mes troupes de revenir en Russie.
« Cependant comme, malgré les moyens, les forces et la résolution du Gouvernement anglais de continuer la guerre contre la France, on ne peut pas combattre éternellement si la position interne de la France ou l'inclination du Ministère anglais tend vers la paix entre la France et l'Angleterre, vous saurez que cela me sera indifférent et je préférerais même de voir l'Angleterre en paix avec la France plutôt que la Cour de Vienne, si les conditions de paix étaient les suivantes :
« r De joindre les Pays Bas à la Hollande et d'établir le Stathouder sur les Sept Provinces ;
« 2° De borner la France à ses anciennes limites ; « 3" D'établir le statu quo ante bellum en Italie et « 4° La même chose dans l'Empire germanique ; a 5" De laisser au roi de Prusse quelques acquisitions sur le Rhin ; ♦
« 6" De laisser à l'Angleterre ses conquêtes aux deux Indes. « Ma propre position envers la France est telle qu'après avoir été dans le courant de cette guerre une Puissance auxiliaire contre elle, en quittant l'alliance, je rentre dans ma situation antérieure, et je n'ai pas besoin de traiter directement avec elle. Je serai le dernier en Europe à la reconnaître pour République et je ne le ferai qu'après que l'Angleterre l'aura fait. Vous connaissez les ordres que j'avais donnés en 1797 au comte Panin et pourquoi ses négociations avec Gaillard ont été rompues. % « Le changement, que j'occasionne dans le système politique en rompant l'alliance avec la Cour de Vienne est d'une tel!e espèce qu'il ne faudra pas perdre de temps à s'arranger avec Berlin .Inespéré donc que vous employerez tous vos eftorls pour que le Ministère anglais entre le plus lot possible dans ces vues.
« Depuis le temps que la Cour de Vienne a refusé d'aller en avant contre l'ennemi commun et qu'elle s'empare de tout pour elle même, j'ai commencé à perdre l'espérance d'arriver à mon but, ayant pour règle que les intentions intéressées ne peuvent s'accorder avec des affaires honnêtes et justes.
« Je suis persuadé maintenant de l'hypocrisie de la Cour de Vienne et j'aurais honte de rester plus longtemps son allié. J'attends le succès des bonnes dispositions du Cabinet anglais et de votre zèle pour mon service, qui est aidé par l'estime que vous
VOUS êtes justement attirée dans le pays, dans lequel vous remplissez depuis si longtemps et si honorablement la place importante qui vous a été confiée. »
Ad pièce LXXVI.
Brunswick, 6 décembre 1799.
(( Quoique je sois très éloigné de me flatter que j'opérerai aujourd'hui plus de bien par ma présence à Berlin que je n'ai fait précédemment en m'y trouvant dans des circonstances infiniment plus favorables à mes vues, je ne me suis pas moins déterminé sur-le champ d'y retourner, sur ce que Votre Altesse Royale m'a fait la grâce de m'écrire ; et je me serais déjà mis en route, si ma voiture, non moins détraquée que ma santé par toutes mes courses antérieures, n'avait pas besoin d'une forte réparation. Le seul , bien, que je pourrais espérer d'efïectuer par mon séjour à Berlin, ce serait, si je trouvais occasion d'approcher du Roi, de faire entendre à Sa Majesté, que le bien ou le mal, qui résultera nécessairement pour Elle et pour l'Europe de l'événement qui vient de se passer en France, dépendra absolument du parti qu'Elle prendra. Mais il y a bien peu d'apparence que le Roi, dont la répugnance pour tout ce qu'on peut appeler mesure vigoureuse, va chaque jour en augmentant, veuille écouter des personnes qu'il sait d'avance vouloir lui conseiller des mesures de ce genre. D'ailleurs on commence déjà à croire à Berlin que Buonaparte désire sincèrement la paix. Le Duc lui même, quoiqu'il s'en cache, vis-à-vis de moi surtout, n'est pas éloigné de cette opinion, comme Votre Altesse Royale le remarquera dans la lettre qu'il m'adressa les jours passés et que je joins ici en original, où cette opinion perce, quelque soin qu'il ait pris de la voiler. Ce'a n'a fait que m'engager à lui dire d'autant plus franchement la mienne qui est, que rien ne saurait mieux prouver l'anarchie qui règne en France que l'instabilité de son gouvernement, d'où résulte pour un gouvernement sage et éclairé l'impossibilité de traiter avec un gouvernement pareil, avec lequel il n'y a pas p!u3 de sûreté à transiger qu'il n'est lui-même sûr de son existence.
« Buonaparte, aujourd'hui le chef physique de la République, dont Siéyès est le régulateur métaphysique, va faire jouer l'attachement inviolable à ce nouveau tripotage, qu'on assurera être tout ce qu'il y a de plus parfait sur la terre. On n'en croira rien et peut être que le jour n'est pas éloigné où nous verrons renverser cette statue de boue que dans ce moment on est occupé de dorer depuis la tète jusqu'aux pieds. Voilà ce que me répondit hier un émigré français, à qui je demandais son opinion sur l'événement qui vient de se passer en France, que beaucoup de personnes regardent comme un événement heureux qui donnera la paix à l'Europe. Mon opinion, je l'avoue, ne diflère de la sienne, qu'en ce que je crois que la dictature de Bonaparte peut durer assez longtemps pour occasionner le renversement de notre Nord de l'Allemagne, qui jusqu'ici a été si fier de sa neutralité. Si jamais ce héros aventurier se présente devant ce Nord à la tête d'une armée, il sera étonné du nombre des partisans de la Révolution qu'il y trouvera; car après ce qui vient d'arriver en France, on doit s'attendre à voir grossir de jour en jour leur nombre actuel. Ce gouvernement, qui a sa forme en France et qui présente des idées d'ordre, de justice et de paix, montre la Révolution sous un aspect bien plus attrayant (^ue n'était celui qu'elle offrait quand toutes ses traces étaient teintes de sang. C'est une réflexion que les Souverains éclairés doivent faire et que beaucoup ne feront pas »
{Dropmore Papers, VI, 61, 62).
Ad pièce LXXXV.
Parallèle entre Haugvsritz et Lucchesini.
Ces lieux hommes d'Etat ont fait si grand bruit dans le monde, ont été mêlés à de si graves événements qu'il ne sera pas inutile de reproduire ici les notes, les appréciations que j'emprunte à l'intéressante étude de Georges Kerner, annexée .\ la dépêche n" 22 de Reinhard, d'Altona, le 21 nivôse an V (10 janvier 1797) [Prusse. Mémoires et Documents, vol. 9, f° 9, 11).
« .. .. Comme tous les ministres prussiens, M. deHaugwitz sent la nécessité de conserver l'amitié de la France. Que la France retourne aujourd'hui à la Royauté et il n'y aura pas de ministre
étranger plus zélé pour la servir que M. de Haugwilz. Ce ministre, et il faut le dire, comme la plupart des ministres étrangers -et malheureusement comme beaucoup de Fratiçais mêmes, ne sait pas encore amalgamer dans sa tête l'idée de la France avec celle de la République. Lui aussi sépare Tune de l'autre et la Tiaîne, qu'il porte à celle-ci, doit nécessairement paralyser sa volonté de servir celle-là.
« M. de Haugwitz m'a assuré, au reste, que, s'il apprenait quelque chose qui se trame contre le gouvernement de !a République, il serait le premier à en avertir le Ministre de France à Berlin. Notre gouvernement doit donc être à même de connaître les services que, dans ce genre, M. de Haugwitz a rendus à la République. Certes' il a pu trouver bien des occasions, son Roi étant entouré et gouverné d'émigrés qui. autrefois hommes de distinction en France, sont aujourd'hui du nombre des ennemis les plus ardents de la République.
« M. de Haugwitz, propriétaire noble en Silésie, est le seul ministre qui sert, sans recevoir d'appointements, exemple très rare dans un pays où il n'y a pas beaucoup de grandes fortunes.
« L'apparence du désintéressement a beaucoup augmenté son influence et elle lui offre les moyens de satisfaire son ambition. Aussi, s'il n'est pas premier Ministre de nom, il l'est du moins de fait. M. de Haugwitz ajoute à des connaissances réelles l'activité propre à son âge. Il connaît l'art de feindre et il s'en servira autant que ses projets religieux et politiques en sanctionneront ou plutôt en exigeront l usage.
« S'il était possible qu'un ^es ministres actuels de Prusse put établir dans ce Royaume un système fixe, ce serait M. de Haugwitz. Je n'entends pas pour cela lui attribuer les talents et les vertus éminenles qu'exigerait une telle entreprise ; mais il a une forte volonté et de l'obstination à suivre les projets ou les plans qu'il forme. Il ne s'occupe pas seulement du moment présent et pense encore à i 'avenir.
« C'est aussi ce qui fait la différence essentielle entre lui et le marquis de Lucchesini. Cet Italien ne veut d'autre système politique que celui de n'en point avoir. Observer les événements pour en profiter autant que possible, voilà à quoi se réduit toute la diplomatie de M. de Lucchesini. S'en rendre maître est le désir impuissant de M. de Haugwitz. Lucchesmi ne songe qu'à s'enrichir et ses maximes politiques sont subordonnées à sa cupidité.
« ri connaît au reste la Prusse et mieux que tout autre il sait
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ce qu'il peut attendre du Roi aclael et de son successeur. On prétend qu'il a ambitionné le Ministère des Affaires Etrangères ; mais des personnes assez instruites m''assurent qu"il tient fortement à son ambassade de Vienne, qu'il sait rendre très lucrative. En même temps qu'il se croit au fond de son cœur très supérieur à M. de Haugwitz, il ne néglige rien pour relever tout trait de faiblesse de ce ministre, toute faute qu'il peut connaître dans sa pénible carrière.
« M. de Haugwitz est le principal protecteur de la francmaçonnerie. Des calculs politiques se sont associés au penchant qu'il a toujours eu pour la mysticité et les doctrines secrètes. La franc-maçonnerie, on ne peut en douter, est devenue pour les gouvernements royaux une arme défensive en faveur des intérêts de la Royauté, ofïensive contre les principes républicains. M. de Haugwitz, avec son épouse, se rend avec éclat dans ces assemblées »
Ad pièce LKXXV.