‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 143 sur 171 · LE CHEVALIER DE COIGNY · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE COIGNY

CoiGNY Jean-Philippe, chevalier de) (1743 1805). Guidon de dragons. Maréchal de camp (1" janvier 1784). Arrêté et détenu au Temple (Voir Moniteur du 15 floréal an VIII-5 mai 1800) comme chargé d'une mission secrète de Monsieur et comme un de ses principaux agents à Paris. Il fut remis en liberté quelques mois après et mourut en exil à Diisseldorf vers 1806, s'il faut en croire la Biographie Universelle de Michaud qui, comme on va le voir, commet là une erreur d'environ un an.

« Un aventurier politique Dupéroux, nous apprend Madelin, {Fouché, I, 314-315) deux abbés, Ratel et Godard, le comte de Crenolle, un prétendu chevalier Joubert, l'ex-député fructidorisé îLarue et son beau-frère le fougueux royaliste Hyde de Neuville avaient établi à Paris une Agence royaliste, dont le chevalier de Coigny, représentant le Roi, était le chef nominal.

« En floréal an VIII Fouché fit arrêter le chevalier de Coigny et le

(1) Haus. Hof und Staats Archiv. Rapports à l'Empereur 289 (,1800).

688 LE GKNKRAL DE SÏAMFORD

chevalier Joubert, qui fut peu après fusillé. — Le dépouillement des papiers de l'Agence montra tout un plan de contre- révolution. Les princes devaient débarquer sur les côtes ; on devait leur livrer Brest, Bonaparte aurait été enlevé le jour même et des courriers envoyés à toute la France pour lui apprendre la proclamation de Louis XVIIL Plus pratiquement, lAgence avait organisé le pillage des diligences et des maisons possédées par les acquéreurs de biens nationaux, (l)

« Dès pluviôse au VIII, Fouché avait signalé au Bureau central de Paris les proclamations partout semées dans la capitale oij l'Agence anglaise et royaliste de Paris engageait la population à imiter les braves insurgés de l'Ouest et du Midi et à secouer le joug honteux sous lequel gémissait la malheureuse France. »

« Une circonstance, dont les détails seraient longs et peu importants, raconte Hyde de Neuville {Mémoires, I, 231-232 (1799) m'avait mis depuis quelque temps en rapports avec M. le chevalier de Coigny, celui-là même qui avait tant brillé dans les Salons, où son esprit et sa jolie figure lui avaient fait une réputation d'homme à la mode. Parvenu à l'âge mùr, il avait conserve tout son esprit et acquis un jugement et une sagesse qui, joint à son dévouement à la famille royale, me portèrent à lui communiquer en partie les projets dont il était question (fomenter un nouveau soulèvement royaliste en Vendée, Bretagne, Normandie). Il ne put disconvenir des chances qui nous étaient oftertes, il fut le premier à me presser de me rendre à Londres auprès du comte d'Artois. Comme il était désirable qu'une personne marquante fût uniquement chargée en France des pouvoirs du Roi, M. de Coigny s'offrit avec plaisir et m'autorisa dès lors à les demander en son nom

« Nous remîmes, lit- on page 248, M. de Crénolle et moi les pouvoirs de Son Altesse Royale, dont nous étions porteurs, à M. de Coigny, au nom duquel ils étaient délivrés ; ils furent reçus avec dévouement et reconnaissance. »

« M. des Essarts m'apprit (Ibidem, I, 319 320 mai 1800 que l'Agence royale, dont j'étais le membre principal sous les ordres de M. le Chevalier de Coigny, venait d'être découverte à Paris et que tous ses papiers étaient saisis par la police Par suite- de

(1) Pour les détails de cette iiffaire de l'Agence angl.-iise, Madelin, cuiiinio il a eu le soin de l'indiquer, s'est inspiré des renseignements contenus, dans les cartons F. 7 62i7-6251, et du lapportdes conseillers d'EtatEriiery Chnptal et Chnmp.igny {Archives Nationalosy).

APPENDICK 680

ce funeste événemtînt, le chevalier de Goigiy, ma femme et mon frère furent arrêtés et conduits au Temple. »

Le volume 599 du Fonds Bourbon nous fournil de son côté quelques détails sur le séjour au Temple du prince de Léon et du chevalier de Coigny et sur la mise en liberté de ce dernier.

« Le chevalier de Coigny a été interrogé par un Juge de paix (Rapport de Paris du 3 août 1800 f*> 36.) C'est le préfet Dubois qui fait maintenant la police de Paris. Fouché semble n'être chargé que de débrouiller les conspirations qu'il a découvertes et à la recherche desquelles il ne s'est montré si empressé que pour se rendre plus longtemps nécessaire. »

« Le chevalier de Coigny est toujours au Temple, mande de Hombourg le 26 M. de Thauvenay au comte d'Âvaray {Ibidem^ n" 66, f" 90) Je n'ai pu recueillir aucun détail sur ce qui le concerne, non plus que sur M. le prince de Léon, qui continue à donner de ses nouvelles à ses deux beaux-frères, M. le duc et M. le chevalier de Montmorency.

« Par l'avant dernier courrier, il annonçait que le jugement (qu'il a lui-même désiré) ne tarderait pas h être prononcé »

>' Le 29, il ajoute : « Les dernières nouvelles que MM. de Montmorency ont du prince de Léon sont du 9. Leur sœur leur mande qu'on est sans la moindre inquiétude pour la vie de son mari. Il continue de jouir de la permission de recevoir trois fois par semaine sa femme et ses parents. Personne ici ne sait rien de particulier sur le sort du chevalier de Coigny, qui est toujours au Temple et dont on ne parle plus. »

« Un autre rapport de Paris, en date du 21 septembre 1800, fait connaître que : « Le chevalier de Coigny est banni avec plusieurs autres. On ne sait encore avec lesquels. Il jouira de ses revenus en justifiant qu'il habite en pays neutre. » {Ibidem, f" 172). Enfin le 3 octobre, Thauvenay annonçait à d'Avaray que : « Le chevalier de Coigny a été effectivement déporté en Angleterre et à cet effet conduit à Calais. « Il n'est pas question, écrivait-il encore le même jour, du prince de Léon qui, à ce qu'il paraît, est encore au Temple » {Ibidem, f "'201).

« Le Ministre de la Guerre donne avis que M. de Coigny, encore Maréchal de camp, a perçu jusqu'au 1" nivôse dernier (an VIII) sa solde de retraite fixée à 1.500 francs par la liquidation générale. C'est à Versailles qu'il a reçu cette pension par la médiation d'un fondé de pouvoir. C'est le même Coigny, lit-on encore dans

le Bulletin du 29 août 1 804 (d'Hauterive, Police Secrète du Premier Empire, I, 213, page 64) qui fut convaincu en Tan VIII d'être l'un des principaux agents de la Correspondance des Princes et des Ministres anglais. Cette correspondance a été imprimée. Au lieu de le traduire devant une Cour de Justice, le Gouvernement eut l'indulgence de lui permettre de sortir de France à. la condition de n'y jamais rentrer. Il a établi sa résidence à Diisseldorf. Son Excellence le Ministre de la Guerre, auquel il a paru avec raison assez étrange qu'un agent anglais touchât une pension du Gouvernement français, a demandé des éclaircissements à son sujet et suspendu provisoirement l'ordonnance des fonds. »

« On a l'avis certain et positif, lit-on enfin dans le Bulletin du 29 avril 1 805 (Ibidem, I, 1259, page 400) que M. le chevalier de Coigny, impliqué dans la conspiration de Hyde, vient de mourir à Emerik. »

Dans l'intervalle, Coigny avait dû donner de nouveaux sujets d'inquiétude au Gouvernement français, puisque le 10 brumaire an X (!«' novembre 1802) le Premier Consul mandait de Rouen à Cambacérès : « Il faut à quelque prix que ce soit faire arrêter le chevalier de Coigny et le garder au Temple sous bonne et sûre garde » {Correspondance, tome VIII, n° 6406).

Ad pièces XCVIII, C et CI.

L'eatrevue du Premier Consul et de Masséna.

(Septembre i 800).

« Le22août,au soir, Masséna quittait Milan et prenait la route de Paris. Il y arriva le cœur ulcéré et bien résolu à se laver d'une manière éclatante des sourdes accusations dont on cherchait à ternir son honneur. Aussi courut-il immédiatement chez le Premier Consul dans l'intention d'avoir avec lui une explication si catégorique et si complète qu'il ne pût rester le moindre doute dans l'esprit de personne sur les manœuvres dont il était victime. Il ne fut pas plus tôt annoncé que Bonaparte vint à sa rencontre, lui prit les mains, les lui serra cordialement et l'aborda avec toutes les marques d'une vive eflusion. Masséna, dont le cœur débordait, ne fit aucune attention à cet accueil et laissa éclater sa juste indignation

« Bonaparte l'écoiita d'abord froidement et ne faisant que

quelques signes de tête , puis l'interrompant avec une vivacité

un peu affectée, lui représenta qu'il était dans une grande erreur s'il pensait être disgracié, quand, lui, Bonaparte avait pour Mas-

séna toute l'estime et l'affection possibles C'était uniquement

par souci de sa gloire et par amitié pour lui qu'on le rappelait.

« Mais, dit Masséna en agitant la dépêche de Carnot et en la lisant à Bonaparte, que voulez vous que je pense de vos protestations quand je reçois une lettre pareille. Il faut que vous ayez autorisé le ministre sinon il n'aurait pas commis cette imprudence. »

« Jd ne savais pas qu'il vous ait écrit cette incroyable lettre. »

« Vous le désavouez donc, reprit Masséna. Je vais en demander un compte sévère à son auteur »

« Restez tranquille, reprit vivement Bjnaparte. Gela me regarde et me regarde seul. Je vous prie même de ne plus vous en occuper et de me laisser le soin de dire à Carnot ce que j'en pense. »

« Cela ne me suftit pas, dit Masséna. Je suis blessé trop pi'of on dément pour qu'un simple reproche, que vous ferez au ministre, efface lejuste ressetitimeat que j'éprouve de son offense. »

« Qui vous dit, reprit Banaparte en le regardant d'une manière significative, que je ne lui ferai qu'uu simple reproche? Et continuant de son ton de bonhomie... « Les hommes comme vous sont trop rares pour qu'on ne se trouvât pas heureux de les employer et de les récompenser. »

Et il ajouta qu'il était en outre si peu en disgrâce qu'on lui continuait son traitement de général en chef : « Reposez-vous de vos fatigues, mon cher généra!, dit en terminant Bonaparte, et le temps n'est peut-être pas éloigné où je pourrai utiliser dignement votre valeur et votre génie. »

« Que pouvait répondre Masséna à d aussi flatteurs et délicats éloges ? Il sentit tomber son ressentiment et comme on protestait n'avoir pas un instant douté de lui, il se tint pour satisfait.

« 11 quitta Paris et alla à sacampague de Rueil oublier un peu au âein de sa famille les périls, les dégoûts et les déboires qui depuis quelque temps l'avaient saturé d'ennuis et de découragements. ')

(GÉNÉRAL Kocii Mémoires de Masséna Vl, 333-337).

Ad pièce CVI.

Thugut et le voyage de l'empereur François à l'armée de l'Inn.

En présence des regrets que devait causer à bon droit au corres- •pondant de Slamford Ja démission de Thugut, il m'a semblé intéressant de reproduire ici quelques passages du billet qu'adressait une quinzaine de jours auparavant, le 20 septembre, le comte de Starhemberg à lord Grenville. La date de ce billet coïncide en effet avec le voyage que Thugut avait fini par décider l'Empereur à entreprendre, voyage par lequel ce Ministre « venait de compromettre le prestige de son souverain en le faisant aller à ses armées sur 1 Inn pour y donner lui-même l'ordre déshonorant de livrer les trois boulevards de l'Allemagne (1). »

« Voilà donc la guérie prête à recommencer. J'en suis bien aise au fond, car mes principes ne varieront jamais. Cependant tout en admirant la noble détermination de l'Empereur, qui ne peut manquer d'électriser l'armée, je ne vous cacherai pas que je suis fâché qut M. de Thugut ne l'accompagne pas. Je craindrai presque, si effectivement ce Ministre reste à Vienne, comme on me le mande, que la présence de 1 Empereur à son armée ne produise un effet contraire à celui que nous en attendons. Il est possible que ses vieux généravx timides et d'autres personnages très pacifiques tâchent de lui persuader que les Français sont invincibles et qu'il faut faire à tout prix la paix avec eux. On nous dira ensuite que Sa Majesté s'est convaincue de cette vérité par ellemême et si l'archiduc (Charles) accompagne son frère, mes craintes redoublent. Ce jeune Prince rempli de grandes qualités a le tort de pencher pour la paix.

« Que tout ceci soit de vous à moi. — Vous n'ignorez pas le motif qui m'anime. Je connais la faiblesse du Chef et le sentiment de ceux qui l'environnent.

« Prévenez-en lord Minto et M. Wickham. Le premier surtout ne peut être comme moi au fait de toutes les embûches et pièges qu'on va tendre. Il ne connaît à Vienne que Thugut : c'est le seul auquel il ait à faire et il doit en être contrnt.

(1) Cf. Correspondance, XXX, 9i0. Aux termes de i'arniisliro de Hohenlinden. les places d'Ingolstadt. Ulm et Philippsburg devaient être et furent en effet remises aux Français. Cî. Correspondance, VI. ôOOO.

« Il faut lâcher que ce Gouverneur n'abandonne pas son élève. Vous savez que je n'adore pas Tliugut : mais il est avec ses trente six mille défauts et cent mille singularités nécessaire dans cette circonstance. Son entêtement bien dirigé lui donne les avantages d'un grand caractère.

« Adieu. Cette lettre vous prouve bien ma confiance et mon amitié. J'ai cru devoir ces réflexions confidentielles à la personne d'un ami que je chéris et au ministre que je révère.

Starhemberg. »

Rien mieux que cette lettre ne saurait nous donner, il me semble, un tableau exact de la mentalité et du caractère des principaux personnages de la Cour de Vienne, ainsi que des tendances . et des opinions de l'Empereur et de son entourage !

Ad pièce CXI.

MOURÂVÏEFF-APOSTOL (Notick biographique)

MouHAviEFF-ÂPOSTOL (I van-Mdlvéié vilch) (1768-1851) fils du général-major, reçut dans un pensionnat allemand une excellente éducation qu'il compléta seul. Enrôlé tout enfant au Régiment Ismaïlowiky, il attira par son instruction étendue et sa connaissance parfaite des langues l'attention de Catherine II qui le fît en 1799 chevalier de ses petits fils. A l'avènement de Paul P"" il passa dans la diplomatie comme Ministre Résident près le duc d'Oldenburgà Eutenet, en 1799, comme Envoyé extraordinaire au Danemarck. En 1800, il fut appelé avec le rang de conseiller au Collège des Affaires Etrangères. Il prit la même année le nom de Mouraviefl'-Apostol ; son cousin Apostol, le dernier du nom, se fit donner laulorisation de lui transmettre son nom et son patrimoine. En 1802, iMouraviett, nommé ambassadeur à Madrid, fut chargé d'y suivre les actions de Napoléon, dont il avait une haine féroce. Mis à la retraite en 1805 pour avoir provoqué le mécontentement de l'Empereur, il se fixa dans sa propriété de Khomoulitz en Petite Russie et s'y consacra entièrement à la science et à la littérature. Sa disgrâce était due aux menées des conjurés de 1801, auxquels il avait refusé de se joindre. Lui-même se considérait comme victime d'une infâme calomnie.

Nommé en 1824 Sénateur et membre de la Direction générale des Ecoles, il n'y resta pas longtemps, mais sut pourtant se montrer défenseur de l'instruction contre l'obscurantisme. En 1826, une cruelle épreuve le frappa ; ses trois fils furent impliqués dans l'afïaire des Décabristes, l'un fut exécuté ; un autre déporté, le troisième se suicida. A la suite de ces terribles événements, il quitta le service et se retira avec sa femme gravement malade et une situation matérielle précaire, ne vivant qu'à de rares intervalles en Russie. Schnitzllr, dans son Histoire intime, dit en parlant de lui : « 11 vit encore, hélas ! » Il finit par rentrer en Russie et mourut à Pétersbourg le 12 mars 1851 et fut inhumé au cimetière d'Okhta.

Mouravieff Apostol fut un des hommes remarquables de son temps. Doué d'une rare intelligence et de grandes capacités, il possédait pour l'époque des connaissances étonnantes en littérature classique ainsi qu'en histoire littéraire générale.

Il avait une facilité extraordinaire pour les langues. Dès 1793 sa traduction de l Ecole de la Médisance, de Sheridan avait attiré l'attention. A Khomoulitz, il fit des traductions d'Horace, de Cicéron et d'Aristophane, dont la plus connue est celle des Nuées. En 1813 et 1814, le Sin Otiétchestva publia ses Lettres de Moscou à Nijny Novgorod, où il s'eflorça de prouver que tout le mal de la société russe provenait de l'absence de sentiment social et national par suite d'un attachement servile à des préjugés séculaires à des exigences passagères et à la mode. 11 flétrit en même temps la gallomanie russe et exhala sa haine contre Napoléon, ce qui ne l'empêcha pas de parler constamment le français et de faire élever ses fils à Paris. Il fit en 1820 un voyage en Crimée, qu'il avait préparé à fond par l'étude des écrits anciens et modernes publiés sur ce pays et dont il rapporta son Voyage en Tauride (1825) non encore dépourvu aujourd'hui de valeur scientifique. Mouravieft était membre de l'Académie russe, de la Société libre des Amateurs de littérature, de science et de beaux-arts. Il était en bons rapports avec Olenine, Karamzine et surtout Batiouchkoff. Classique dans l'âme et épicurien en pratique, il aimait la vie dans tout ce qu'elle a de bonetde beau. Batiouchkoff l'avait surnommé Alcièiade. Nature artistique, il était excellent musicien et chanteur. Grand-Duc Nicolas MiKHAïLOviTCH. Portraits russes, II, 139.

APPENDICK 695

Ad pièce CXXVI.

ROSTOPTGHINE (Notice biographique)

RosTOPTCuiNE (Théodore Vassiliévitch, comte) (1765-1826) l^' comte d'une famille ancienne, mais obscure, fils du capitaine Basile-Théodorovitch, propriétaire dans le gouvernement d'Orel, enrôlé à 10 ans au régiment Préobrajensky, fit dans sa jeunesse de grands voyages à l'étranger et suivit les cours de l'Univer-^ site de Leipzig. Très intelligent et extrêmement spirituel, il possédait un vernis d'instruction tout superficiel et joignant au don de la parole l'art de saisir et de relever le moindre ridicule, se fit ainsi dans la société de Saint-Pétersbourg une réputation de cerveau de première force. 11 ne fut guère en vue sous Catherine II et accompagna seulement en 1791 le comte Bezborodko chargé de négociations de paix à Constantinople. Chambellande la Cour de Gatchina, il amusait et distrayait par ses histoires l'ennui du Grand Duc Paul, dont il sut se concilier la bienveillance, tout en maintenant le contact avec la Cour de Pétersbourg par 4'intermédiaire de la demoiselle Protassofï. L'Impératrice, qui savait ses qualités morales, le laissait entièrement libre de faire à Gatchina le secrétaire dévoué du Tzarévitch mécontent. Nommé Général aide de camp le jour même de l'avènement de Paul, jouissant près de lui d'une confiance sans bornes, il ne tarda pas à devenir Conseiller privé actuel, chancelier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem (27 février 1799), membre, puis président du Collège des Affaires Etrangères et enfin membre du Conseil Impérial. Intime et partisan de Koutaïssoff, ennemi personnel de M"« Nelidoff, il était détesté de l'Impératrice Maria Fedorovna. Aux prises avec le comte Panin, il vint à bout de ce redoutable adversaire, mais enlisé dans le bourbier des intrigues de Cour, il se vit à la fin du régime jle Paul destitué de tous ses emplois et dut se retirer à Moscou. C'est là qu'il apprit la fin tragique de son bienfaiteur qu'il avait servi par intérêt personnel et qu'il avait fini par « rebuter » par son caractère.

Grand homme de pacotille, intrigant, capable de tout par ambition, Rostoplchine n'aurait jamais été autre chose, si le sort ne l'avait fait à la veille de la Guerre Patriotique Commandant en chef de Moscou. A ce poste, dans des conditions, il est vrai, par-

ticulièrement difficiles, il ne se révéla ni homme d'Etat, ni administrateur et ne put que laisser percer en maintes occasions son peu sympathique caractère, une extrême présomption^ un rare égoïsme, une vantardise insensée, inspiratrice de ses inutiles affiches qui ne circulèrent qu'à Moscou et oîi il se montrait le Polichinelle qu'il était, non sans une bonne dose de charlatanisme politique. A l'automne de i812, régulièrement dévastée par le feu dans le cours de son existence, toujours sans défense aucune contre le fléau, et de plus déserte, Moscou fut pour la dernière fois et presque de fond en comble la proie d'un incendie particulièrement favorisé par l'occupation ennemie. Une rumeur, confirmée par Napoléon lui-même dans ses Bulletins, l'attribua à la sagesse et à l'énergie du commandant en chef et Rostoptchine se drapa dans le patriotisme qui lui était taillé pour en revendiquer ou en accepter tacitement la responsabilité, y faisant même allusion dans ses lettres à l'Empereur. « L'ennemi en entrant à Moscou a trouvé la famine, en en sortant, sa destruction, écrivaitil à Alexandre V^. J'ai sauvé l'Empire et je suis convaincu que j'ai votre estime, puisque Bonaparte m'a honoré de sa haine. »

Il y a pourtant en tout cas un acte qui pèse lourdement sur la mémoire de Rostoptchine ; c'est le meurtre de Vérelcliaguine, acte indigne de l'administrateur et de l'homme et qu'Alexandre I"^ ne lui pardonna pas. v< Je suis trop juste pour vous parler un autre langage que celui de la sincérité. Ce châtiment était inutile et dans tous les cas ne devait pas être mis à exécution. »

Relevé de ses fonctions de commandant en chef le 30 août 1814 et nommé Membre du Conseil de l'Empire, il se jugea méconnu et sacrifié. Il ne tarda pas à partir pour l'étranger et à se fixer à Paris, oii il fit l'étonnement général par le piquant de son esprit et l'étendue de ses connaissances; car on l'y prenait pour un barbare, pour un moujik ignorant. Il rapporta en Russie une collection de tableaux et d'objets d'art destinés à remplacer ceux qui avaient été brûlés à Voronovo et publia une brochure qui n'était pas pour déplaire aux Français intitulée : La vérité sur l'incendie de Moscou et où il établissait que l'incendie avait été accidentel, allumé par la malveillance et propagé par le vent et que : « Telle était la vérité, toute la vérité ». « On m'a toujours, dit il, représenté à la postérité et à l'histoire comme l'auteur de cet événement, considéré comme la cause de l'extermination de l'ennemi, de la chute de Napoléon, du salut de la Russie et de l'affranchissement de l'Europe. H y a sans doute de quoi être fier d'une imputation semblable. Mais comme je ne

m'attribue jamais les droits d'autrui et que je suis excédé d'entendre toujours la même fable, je me décide h dire la vérité qui doit être le seul guide de l'histoire. Il serait injuste de ne pas me croire, lorsque je me dépouille du plus beau rôle de l'époque et que je renverse moi-même le monument de ma célébrité. »

Le comte Rosloptcliine passa les dernières années de sa vie à Moscou.

(Ghand-Duc Nicolas Mikiiaïlovitcu. Portraits Russes, I, 12 et V. 12).

Le Grand-Duc Nicolas Mikhaïlovitch n'ayant fait que passer rapidement sur les relations de Koutaïssoff avec Rostoptchine, relations auxquelles ce dernier doit du moins en partie la faveur dont il jouit auprès de Paul I", il m'a paru utile de compléter cette notice en recourant à cet eftetaux Mémoires du Prince Adam

ÇZARTORYSKI.

« Un enfant turc lors de la prise de Koutaïs et du massacre de ses habitants resté en vie et qui à cause de sa ville natale fut nommé Koulaïssod, était tombé en partage au Grand-Duc Paul, qui l'avait fait élever et l'avait attaché à sa personne, d'abord en qualité de barbier, puis comme premier valet de chambre. Au commencement du règne de Paul, j'ai vu encore M. Koutaïssoff à la Maison d'exercice porter et présenter du bouillon à son Maître. Le valet de chambre était en costume du matiu et me semblait avoir quelque chose de Figaro ; mais il était déjà alors l'objet des salutations obséquieuses et des poignées de main de la plupart des généraux et des personnages qui assistaient aux exercices et qui s'empressaient de l'accoster. Bientôt son influence auprès de son Maître en fit un homme important, un diguitaire de l'Empire, un favori tout puissant. — En moins d'un an, cette métamorphose s'accomplit par la baguette absolue du tzarisme. En moins d'un an, M. Koutaïssoff, de simple barbier, valet de chambre, devint Grand licuyer. 11 étonna successivement le monde russe en paraissant décoré des Ordres de Sainte Anae, de Saint-Alexandre et enfin de Saint-André et fut le dispensateur de la faveur et des grâces de l'Empereur.

« Le comte Koutaïssoff n'aurait pu parvenir en si peu de temps à tous ces honneurs, si l'Impératrice et M"" de Nélidoff avaient continué à garder leur pouvoir sur l'Empereur Le comte Rostoptchine fut, à ce qu'il paraît, l'instigateur et l'âme du complot. Il avait été éloigné de la direction des Affaires Etrangères auprès de l'Empereur et remplacé par M. de Nélidoff, neveu de la Demoiselle à Portrait. Il avait même été envoyé à Moscou. Il n'était pas

homme à pardonner de pareilles offenses. Il voulut avoir sa revanche et se lia avec Koutaïssofl. Il fallait arracher Paul à son attrait pour M"® de Nélidoff et le brouiller avec sa femme. On lui fît sentir qu'il était en tutelle On lui présenta une personne plus jeune et plus belle que M"* de Nélidoff et qui n'aurait pas la prétention de le gouverner. Tous ces moyens réussirent. Paul s'éprit de la fille de M. Lapoukhine, qui avait été maître de Police à Moscou sous Catherine. Il devint prince et Cordon bleu en ne s'opposant pas aux vues de l'Empereur sur sa fille. M. de Rostoptchine fut rappelé et reçut le portefeuille des Affaires Etrangères. »

Et quelques pages plus loin (I, 182), le prince Adam ajoute : « Le comte de Rostoptchine, depuis qu'il avait été rappelé à la Cour, avait imprimé une direction précise au Département des Affaires Etrangères qu'il gérait avec beaucoup d'activité et avec l'esprit qui lui était propre. Tout l'honneur de la nouvelle Coalition et de ses premiers succès lui fut attribué et ses amis répétaient complaisamment que Pitt et Rostoptchine étaient les deux grands hommes du siècle. »

Ad pièce CXXVIL

Page 1