‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 25 sur 171 · CHAINTES DE LA REPRISE DES HOSTILITÉS · texte numérisé non relu

CHAINTES DE LA REPRISE DES HOSTILITÉS

« frontière de ses Etats des voisins aussi dangereux, en même « temps qu'il verrait la possibilité d'y réussir, même sans faire « à cet effet des efforts bien considérables et combien le succès « de cette entreprise ne mettrait-il pas la Prusse en état de se « payer des frais qu'elle lui aurait coûtés et de dédommager ^^ la Maison d'Orange dans la Hollande et les Pays-Bas d'une « manière plus digne de l'une et de l'autre qu'elle ne le fera en « procurant à cette dernière quelques faibles dédommagements « en Allemagne (1) ».

a Mais, observai-je, si la Prusse adoptait un plan pareil, n'au- « rait-elle pas à craindre que les conquêtes, qu'elle ferait dans les (( Pays-Bas, no devinssent un jour pour l'Autriche un objet de « réclamation et une nouvelle source de désordres ? »

« Elle n'aurait rien à appréhender à cet égard, répondit le Mite nistre. Nous renoncerions formellement et à perpétuité en « faveur de la Prusse à toute prétention quelconque sur les Paysce Bas. Car il est à désirer pour le repos de l'Autriche et de « l'Europe entière que l'on parvienne à faire rentrer la France « dans des limites moins étendues que ne le sont celles qu'elle « s'est données aujourd'hui. »

Après avoir rapporté à Votre Altesse Sérénissime, dans ce qui précède, jusqu'aux moindres paroles et expressions de M. le baron de Thugut, Elle jugera peut-être comme moi que si les Cours de Vienne et de Berlin ne s'entendent pas, c'est à cette dernière qu'il faut principalement en attribuer la cause. Plus je porte mon attention sur la marche que le Ministre principal de Berlin fait prendre aux négociations actuelles entre sa Cour et celles de Vienne et de Saint-Pétersbourg et plus je me persuade qu'il ne vise qu'au maintien de son système de neutralité, qu'il fait sans doute envisager à son Roi comme le seul qui dans les circonstances actuelles convienne à la Prusse. Malheureusement il ne se trouve ici personne qui soit à même de faire voir au jeune

(i) « 11 y a une circonstuice très fâcheuse dont M. de Stamford n'a « pas fait mention dans ses rapports, » mandait De Luc à lord Grenville, de lierlin le 14 juillet [Dropmore Papers, IV, 242), « c'est que « M, de Cobeazl, qui conserve du crédit, ne inarche pas entièrement de <( concert avec M. de Tliugut ; que, malgré ce que doivent lui faire com- " prendre les suites de sa négociation de Campo-Forniio, il ne cesse

point de cherclier à négocier avec les Français, ayant pour cela des ■ conférences à Seltz avec Neufchateau ; ce dont an se sert ici pour ôter « au Roi toute confiance en la Cour de Vienne, sous prétexte qu'on ne « sait point lequel des deux Ministres l'emportera sur l'esprit de l'Em- « pereur et qu'il pourrait y avoir là une nouvelle paix, tandis qu'on solli- « cite ici des déclarations plus ou moins hostiles. »

Monarque l'inutilité, ou pour mieux dire, le danger de ce système, sauf le duc de Brunswick. Mais jamais ce prince ne se laissera déterminer à ouvrir les yeux du Roi. Il en est en vérité plusieurs qui, sentant la nécessité d'une prompte réunion entre les Puissances, cherchent à la démontrer au Roi, mais elles ne sont pas écoutées. Il en est d'autres qui désirent également cette réunion, mais que le souvenir de la terrible lutte que la Prusse eut à soutenir pendant la Guerre de Sept Ans et dont pourtant elle sortit triomphante, rassure contre la crainte des dangers de la lutte qu'elle aurait à soutenir contre la France, si tôt ou tard elle était attaquée, et je ne doute pas qu'on employé quelquefois cet argument pour rassurer contre celte même crainte le Roi qui, n'ayant probablement pas assez approfondi les vraies causes de cette résistance admirable que la Prusse opposa à ses ennemis dans cette guerre mémorable, l'attribue peut-être principalement à la force intrinsèque de la Monarchie Prussienne, tandis qu'elle ne provenait pour la plus grande partie que de la force de caractère et du génie du grand homme qui en était le chef.

M. le baron de Thugut, après s'être arrêté sur chaque objet qu'offrait la matière dont il m'entretint, me communiqua enfin que l'Empereur destinait le commandement de Son armée d'Italie à M. le prince Frédéric d'Orange et que ce Prince désirait vivement que je voulusse l'accompagner dans cette nouvelle carrière, afin, disait-il, qu'il fût sur d'avoir auprès de sa personne un ami sur la fidélité et les lumières duquel il pût compter. Je ne chercherai pas à exprimer à Votre Altesse jusqu'à quel point je fus touché de celte marque de confiance de la part du Prince et des Ministres et peiné à la fois de ne pouvoir me rendre à leurs instances.

M. de Thugut, me voyant vivement ému et jugeant du motif de mon refus par ce qu'il me coûtait, cessa d'insister surtout après que je l'eus informé du triste état de ma santé.

A la fin de cet entretien, je déclarai à M. de Thugut que je me proposais de quitter Vienne dans un couple de jours II eut la bonté de me témoigner ses regrets et me pria, après que j'aurais eu une audience de congé de Sa Majesté l'Empereur, de repasser chez lui pour qu'il pût me remettre de la part de Sa Majesté et de la sienne les réponses aux lettres de Votre Altesse Sérénissime qu'Elle trouvera ci-jointes.

Le surlendemain de cet entretien, j'eus l'honneur de prendre congé de Sa Majesté l'Empereur. Sa Majesté me fit la grâce de me parler sur les mêmes objets dont Elle avait eu la bonté de me parler dans sa première audience et de me témoigner Ses regrets

AUDIENCE DE CONGl': DE L'eMPEREUR 135

sur la lenteur avec laquelle on se plaisait à Berlin de traiter les aftaires très pressées de l'Allemagne.

Elle me dit ; « Rien ne prouve davantage l'effet que produi- X raient sur le Gouvernement français une union et un accord par- « fait entre ici et Berlin que la peur de ce Gouvernement que cet « accord et celte union ne s'effectuent enfin et ne l'arrêtent dans « sa marche. Car, si la peur de la chose a été cause, comme on le « remarque, que les négociateurs français tiennent un langage « moins arrogant à Rastatt qu'ils ne le faisaient en commençant, « que ne ferait pas la chose elle-même ? >>

Le soir du même jour, je me suis rendu chez M. le baron de Thugut avec lequel j'eus encore une demi-heure de conversation el qui, au moment où je pris congé, me remit de la part de Sa Majesté l'Empereur, une très belle tabatière ornée de son portrait entouré de diamants (1).

Le lendemain, 27, je quittai Vienne pour me rendre à Berlin.

Si pendant tout mon séjour à Vienne, j'ai eu le bonheur de jouir de la satisfaction de voir et de m'entrêtenir journellement avec mon cher prince Frédéric (^), de l'entendre raisonner, on ne peut mieux sur l'emploi qu'on lui destine en Italie, sur la meilleure

manière de faire la guerre aux Français la douleur que

j'éprouve en lui faisant mes adieux en fut d'autant plus vive...

Je ne saurais assez me louer du bon accueil que j'ai reçu de M. le chevalier Eden, Envoyé de Sa Majesté Britannique à Vienne. lia eu pour moi toutes sortes de bontés, de même que l'Ambassadeur

•1) Cf. Aiipt'iKlice. Note : La misnion du général de Stamford à Vienne, d'après les documents du « Haus, Hof und Staats Arôliiv.

(5) Après la conquête de la Hollande par leâ Français en 1795, le jeûne Prince avait d'abord suivi ses parents à Londres, mais s'était bientôt rendu à Nionburg, dans le Hanovre. 11 se proposait d'y former un Corps tiré des unités de l'ancienne armée hollandaise qui avaient passé en territoire allemand. La signature de la pai.x de Bâle et l'accession da Hanovre à ce traité l'obligèrent à renoncer à ce projet. Alors plus résolu que jamais <à mettre au moins sa personne au service des alliés, il s'adiressa, à l'insu de ses parents, au comte de Starhembei^g, aftibassadeur d'Autriche à Londres et le pria d'intervenir auprès de sa Cour et d'obtenir pour lui la faveur d'entrei' dans l'Armée ïmpériafe avec le grade de Colonel. L'Kmiiereur se rendit sur l'heure môme au désir du Prince, en lui adressant une lettre des plus flatteuses et sur l'ordre de son souverain Tiiugut l'invita à lui f;iire connaître celle déS armées, dans' leé rangs de laquelle il désii*ait servir. Le prince Frédéric choisit celle de l'archiduc Charles qui ne t;irda pas a accorder son amitié et sa confiance au jeune général-major, qui lui donna à plusieurs reprises la mesure de ses rares qualités pendant les derniers comb;tis de la enmpiigne de 1797 ôl la retraite de l'archiduc sur Judenburg (Cuïstk» Ërzheriiog Cari von Oeslerreich, L 209-210. 422-4.i3, 48(3-529),

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de Russie, M. le comte de Razoumowsky. -- Heureux si dans le peu que j'ai fait à Vienne et à Berlin j'ai rempli, du moins de quelque manière, les intentions de Votre Altesse Sérénissime.

Je me propose de partir d'ici le 7 du mois prochain pour Brunswick pour me rendre de là aux bains de Rehburg ou de Morsleben (1), dont j'ai grand besoin. J'attendrai là, soit à Brunswick, les ordres de Votre Altesse Sérénissime dans le cas où Elle en aurait d'ultérieurs à me donner.

C'est avec les sentiments d'un attachement aussi inaltérable que respectueux que j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse Sérénissime, etc.. etc..

« Je suis bien fâché, » lit-on dans un de ces fréquents billets que le comte Woronzow échangeait avec lord Grenville et qu'il lui adressait de Richmond deux ou trois semaines plus tard, « de la nouvelle que vous venez de me « donner de la rupture des négociations entre la Prusse et « l'Autriche à Berlin. Il e.ét visible que la r.écente arrivée « de l'abbé Siéyès et ses intrigues ont déterminé cet événe- « ment. Il est plus probable que la P'rance va attaquer « TAutriche. Les nombreuses troupes qu'elle a eu le temps « d'envoyer en Lombardie qui avait été dégarnie pendant « cinq mois, celles qui sont déjà venues tout fraîchement en <( Suisse pour renforcer celles qui y étaient déjà^ la corres- « pondance querelleuse que commence à avoir le com- « mandant français en Suisse avec le général autrichien du « voisinage et l'occupation de la citadelle de Turin sont les « préliminaires et les indices certains de cette prochaine « rupture. — La Maison d'Autriche regrettera, mais en « vain^ d'avoir consommé inutilement les magasins de sa « grande armée en Italie et d'avoir manqué de reprendre « la Lombardie dégarnie de troupes françaises et de n'avoir « pas prêté la main aux braves Suisses qui, dans les petits « cantons démocratiques, n'étaient pas encore subjugués, « tandis que dans les grands le peuple n'attendait qu'un « appui pour secouer le joug qui venait de leur être imposé.

(1) Rehburg (Hanovre) dans le cercle de Stolzenan. à 4 km. au sud de cette petite ville se trouve Rehburg Bad. — Morsleben (Saxe) dans le cercle de Neuhaldensleben, 408 habitants d'après le recensement de 1907.

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« Je m'attends que la Cour de Vienne, au moment qu'elle « sera attaquée, criera partout qu'elle a été surprise, se « plaindra de la perfidie française et ne sentira pas à quel « point sa conduite a été imbécile et stupide (1). »

Si les reproches adressés à Siéyès étaient immérités, et en tout cas fort exagérés, si l'ouverture des hostilités n'était pas encore imminente^ toujours est-il que ces quelques lignes n'en contiennent pas moins un exposé assurément partial, mais cependant assez exacte de la situation du moment. — En effet, à Berlin comme à Vienne, on continuait à se complaire dans une politique ambiguë. Stamford avait rapporté de sa mission à la Cour d'Autriche la conviction que Haugwitz était le principal, si ce n'est le seul obstacle qui s'opposait à la conclusion de la Quadruple Alliance. — A Vienne, d'autre part, on ne faisait que des réponses évasives aux ouvertures du Cabinet de Saint-James, aux propositions, cependant assez avantageuses et séduisantes, de lord Grenville. On s'était séparé à Seltz sans avoir rien conclu, mais en ayant eu de part et d'autre grand soin d'éviter tout ce qui aurait pu amener une rupture immédiate des relations diplomatiques, rupture qu'aurait fatalement suivie de près la reprise des hostilités. La position de la France était trop difficile pour que son Gouvernement pût désirer de recommencer la lutte. L'Autriche, de son côté, épuisée par des années de guerre, ne pouvait songer à rentrer dans la lice qu^à côté des Grandes Puissances. Aussi, pendant qu'elle avait causé à Seltz avec François de Neufchateau, le prince de Reuss avait-il continué à Berlin des démarches que les concessions du Directoire avaient rendues inutiles. Le prince Kepnin, envoyé à Berlin pour entraîner la Prusse et l'Autriche dans la nouvelle Coalition, n'avait pas réussi dans cette mission, dont l'échec allait être la cause de sa disgrâce. Quant à l'Angleterre, malgré le très vif mécontentement que ses hommes d'Etat ne songeaient même pas à voiler sous de belles paroles, elle n'en persistait pas moins à poursuivre avec un inlassable archarnement

(I) Di'opmo'p Pap-i's. IV. 267-268.

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la réalisation de son programme. (1) De part et d'autres, on s'observait avec inquiétude, on se préparait à soutenir une nouvelle guerre, qui désormais n'était plus douteuse et que le moindre incident pouvait rallumera tout instant.

Enfin, dans un tout autre ordre d'idées, comme on pourra s^en convaincre par la iière et digne réponse du prince héréditaire d'Orange, dans ces jours d'angoisses, d^intrigues, de tergiversations, de tractations secrètes, pendant ces semaines oiî malgré la gravité de la situation, on s'évertuait à donner de l'importance au moindre geste, à soumettre à une critique, plus soupçonneuse encore qu'inquiète, les actes les plus insignifiants en réalité, on ne pourra se défendre d'un réel étonnement ec constatant que tout devenait pour les Cabinets de Vienne et de Berlin un sujet de sérieuses préoccupations, pour le duc de Brunswick, sur l'action et l'intervention duquel les artisans de la future Coalition plaçaient leurs dernières espérances, un prétexte qu'il saisissait avec empressement tant pour se dérober et décliner toute responsabilité que pour faire éventuellement valoir aux yeux du Directoire le semblant de correction de son attitude et l'apparente loyauté de ses actes.

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