LES VISÉES DE LA COUR DE VIENNE
GExNÉRAL DE STAMFORD AU PRIiNGE D'ORANGE (1).
s. l. n. d., entre le 1 0 et le 14 novembre 1798.
Effet produit à Vienne par les embarras du Directoire et la victoire d'Aboukir. L'Autriche espère obtenir de meille^ures conditions et recherche moins l'union avec la Prusse que poursuivent la Grande-Bretagne et la Russie. La Note de Woronzow. Langage à tenir à l'Autriche. Haugwitz et l'affaire Radziwill.
L'alliance de la Russie, les succès de la Grande-Bretagne sur mer, le réveil de la porte Ottomane qui en a été la suite ont fait sur la Cour de Vienne un effet tout à fait opposé à celui qu'on s'en était promis. Celte Cour n'ignore pas en efTet les embarras du Directoire, mais elle ne s'en tiendra pas aux conditions de paix qu'il lui offre. Elle en veut de plus avantageuses, nommément le rétablissement de la Suisse et de la République de Hollande. Elle se contentera peut être de moins ; mais il est sûr que^ depuis qu'elle e&père obtenir ce qu'elle désire, elle paraît ne plus se soucier de la Prusse. D'un autre côté, il est plus sur encore que la Russie et la Grande-Bretagne s'en soucient beaucoup et qu'elles veulent la Prusse à tout prix. J'en ai même la certitude par ce que M. de Woronzow (2) mande de Londres à sa Cour et par les dispositions favorables de Paul P"" envers celle de Berlin, dont toutes les instructions au comte Panin font preuve. Le Cabinet de Vienne n'est pas au point où il croit être et Votre Altesse Séténissime peut être assurée que Pétersbourg et Londres vont lui tenir un langage qui lui fera changer de plans et de vues.
Woronzow a envoyé à sa Cour une longue diatribe contre Vienne, que lui a dictée lord Grenville (3j. Cependant la conduite
(v) Cf. Appendice. Notice biographique.
(3) Lord Grenville au comte Woronzow.
Dropmore, 2 novembre 1708.
« Mille glaces pour la communication de la lettre intéressante du « comte Panin.
« Dans la dépèche que Garlike m'a écrite par )e prince d'Orange, il « m'a parlé de ces idées, mais avec moins d'étendue et ce prince m'a « parlé fort au long et avec beaucoup d'emphase du changement de dis- « positions qu'il croit avoir aperçu depuis quelque temps.
M Avec tout cela, je ne me livre p;'s aux idées flatteuses d'une coopé-
166 LE tiÉNÉKAL DE ^lAMKOiU»
de Sainl-Pétersbourg et de Londres est entièrement sage en ce qu'ils évi tent d'indisposer Berlin contre Vienne, cherchent toujours à les rapprocher, tant qu'il reste à cet égard un semblant d'espérance. Il ne sera pas moins sage de la part de la Prusse de s'entendre sans perte de temps avec la Russie et l'Angleterre afin d'être préparée atout événement, si l'Autriche en venait à une paix séparée avec le Directoire. Car ce serait une erreur bien grande de
« ration générale, quel que évident que soit, selon moi, l'inlérét de toutes « les grandes Puissances de mettre fin à cet état de choses qui les épuise « et les mine, même au moment où elles paraissent jouir de quelque t< intervalle de repos.
« Il me semble surtout qu'<à l'égard de notre assistance on nous met « toujours dans un cercle vicieux. La Prusse ne veut agir qu'avec nos « secours et après avoir vu l'Autriche se mettre en avant. La Russie, de « même, et l'Autriche attend, pour se mettre en avant, de s'assurer de « nos secours pécuniaires et de la coopération de la Russie ainsi que de « la neutralité de la Prusse. — Nous ne pouvons suffire à mettre en « mouvement les armées des trois Tirandes Puissances Continentales.
« La somme de deux millions, que nous avions cru pouvoir destiner à « ces objets continentals {sic), est en elle-même extrêmement forte, vu « l'urgence de nos propres besoins et les moyens auxquels nous sommes « obligés d'avoir recours. De l'augmenter, il n'y a aucune apparence. Il « ne peut donc s'agir que de l'employer pour la chose publique. Je pense a que cela ne peut se taire que par l'établissement d'un concert général « et quadruple alliance, comme nous l'avions proposé'au commencement (( de celte année. Là. on conviendrait des opérations, des moyens et des a objets, tant de la guerre que de la paix. 11 n'est pas facile (je le sais), « de concilier tant d'intérêts, surtout entre des Gouvernements, tels que « ceux de Vienne et de Berlin. — Mais sans cela je ne vois guère d'es- « poir de faire rien qui vaille... «
Quarante huit heures plus tard, avant d'envoyer à sa Cour la diatribe, dont Stamlord parle ici au prince d'Orange. Woronzow répondait à lord Grenville par le billet suivant :
Richmond. 5 novembre 170 8.
■«Je suis tout à fait de votre avis sur le cercle vicieux autour duquel « (tournent les Cours du Continent. Tout en convenant qu'elles sont en « grand danger, elles croyent que c'est l'Angleterre qui doit s'épuiser « pour les sauver. Sans quoi elles veulent rester dans cette inactivité qtii « >ne retardera que de peu de temps leurs chutes inévitables.
« Si j'ai une mauvaise idée sur la foi autrichienne, je n'en ai pas une « meilleure sur la foi prussienne. L'une et l'autre valent bien l'ancienne « Punique.
« J-e vous envoie tous mes papiers Je consens que vous les lisiez à
« M. Pitt, mais pas à personne d'autre. Vous verrez par la dernière X pièce du recueil que je vous envoie, ce que c'est ciue le duc de Brunsc( wich et combien peu on doit se fier à lui.
« Je ci-'iis que ht comte Panin se trompe sur le prétendu retour de « sentiments du comte de Haugwitz et je crois ce dernier d'accord avec « le Duc. "Ce ne sont que des fourbes qui, à force de finesse, sont inca- « pables de concevoir de grandes idées et de prendre des mesures éuer- « giques, qui seules peuvent sauver l'J-'urope. qui se perd par les jalou- « sies et l'.ividité de s'agrandir des Cours de Vienne et de Berlin,.,., »
{Dropmore Papers, IV,, 358-359).
UÉPONSE KVASIVE DK LA PRUSSE A LA NOTE RUSSE 167
s'imaginer que le Gouvernement français laissât alors la Prusse en repos.
M. de Haugwitz n'a pas encore répondu aux dernières offres q,ue le comte Panin lui a faites au nom de son Souverain, mais il s'est excusé sur les occupations pressantes et désagréables que lui a données l'examen des papiers du prince Radziwill (1), où l'on dit n'avoir rien trouvé. Cet examen n'a pas été bien rigoureux, s'il est vrai qu'il a échappé à la vigilance des examinateurs toute une caisse, où le Prince avait sa correspondance en langue polonaise.
GÉNÉRAL DE STAMPORD AU PRINCE D'ORAxNGE (2).
Berlin, 20 novembre 1798.
Réponse évâSive de la Prusse à la Note verbale de Panin. In" trigues des adversaires de Haugwitz. Faut-il le laisser toni* bet ou le soutenir ? Quelle serait l'attitude de Schulenburg ?
La réponse du Roi à la dernière Note verbale de M. le comte de Panin, relative au secours offert à la Prusse par l'Ëmperélii*
(l) A la suite de rarpestafion. en Gâlicie d'un jeune seigneur polonais; dans les papiers duquel on avait trouvé une lettre écrite par le prince Antoine Radziwill, époux de la princesse Louise de Pi-ussé, flllte dxi princft Ferdinand, on avait fait mettre les scellés Siit' les papiers M Prinee un jour qu'il était à la chasse avec la Princes-e, à Bellevue.
A la suite de cette perquisition, le Roi, poussé, prétendait-on, paf Haugwitz, avait écrit au prince que, « quoique l'irtiprudence de sa cdndui'W le mette dans le cas d'être déclaré coupable de haute trahison, il voulait bien ne pas donner suite à, cette afîaire. » Le prince Radziwill avait été mandé deux fois auprès des Ministres, qui lui firent d'abord subir un long interrogatoire. La seconde fois, ils lui déclai'ërënt qu'ils se réfé-^ raient au contenu de la lettre que le Roi lui avait écrite. A la suite dé cette seconde audition, les scellés avaient été levés. Mais l'affaire avait fait d'autant plus de bruit que les oncles du Roi, les princes Henri et Ferdinand avaient pris fait et caagé pour le p^'innîe Antdirié, que le public avait suivi cette infipulsion et que le prince Henri avait été }usqua demander au Roi le renvoi du comte de Haugwitz, qu'on accusait d'être l'auteur de cette perquisition, et jusqu'à lui déclarer même qu'il rie resterait pas à Berlin, tant que ce Ministre serait en place. Haugwitz se justifia sans! peine et prouva facilement qu'on avait voulu se faire de cette affaire unfe ai'me contre lui.
(Cf. Di'ôpiiiore Papers, IV, iQ'f. Do Luc à lord Grenville. Berlin, 20 novembre. -- Ibidem, 407-408. Prince d'OrHnfjc à lord Grenville, Londres, 7 décenabre Note on Prussian Affairs. ibidem, 4t 1-112. Le même' au même. Hampton Gourt> 11 décembre. -^ Archives des Affaires Etrangères, Prusse, volume 2'24, f 1(6 et 188' Siéyès à Tatleyrand. Berlin, 4 et 11 frimaire an VU (,24 septembre et l"' octobre itgs).
de Russie, dont j'ai eu l'honneur d'informer Votre Altesse Sérénissime par mon rapport précédent en date du 17 de ce mois, a été absolument conformée la première, c'est-à-dire évasive. Elle ne donne non seulement pas le moindre espoir d'un concert prochain entre cette Cour et celle de Saint Pélersbourg, mais elle ne laisse pas même entrevoir que, dans telle ou telle conjoncture, la Prusse pourrait se réveiller de sa léthargie, prolongée aujourd'hui non pas par M. de Haugwilz, mais par un parti qui s'est formé très en secret pour le culbuter et qui est probablement dirigé par le Ministre de Schulenburg. C'est M. de Haugwilz luimâme, qui avant-hier donna connaissance de cette trame à M. le comte de Panin, lorsque celui-ci, se plaignant, avec le ton de l'amitié et de la confiance, du peu de cas que Sa Majesté Prussienne paraissait faire de l'amitié de l'Empereur de Russie, ne cacha pas à Haugwilz qu'il le soupçonnait d'en être la cause. Haugwilz a dit vrai. La cabale dont il se plaint existe réellement. J'en ai acquis aujourd'hui la certitude par M. le Chambellan de Reck, frère du Ministre de ce nom. (1).
M. de Schulenburg (2) qui, pendant que Haugwitz était tout pacifique, ne parlait que de guerre, ne parle depuis un certain temps que de la nécessité de conserver la paix. Zastrow et Kotierilz, (3) ci devant les échos de M. de Haugwitz parlent comme Schulenburg et les uns et les autres font entendre au Roi que Haugwitz n'a reviré de système que parce qu'il est piqué contre Siéyès. Tout cela explique pourquoi Haugwitz, qui est un homme faible, mais attaché par ambition à sa place au dessous de laquelle il restera toujours, n'a pas osé en dernier lieu se prononcer auprès du Roi, comme il l'aurait désiré, en faveur des dernières ouvertures faites par la Russie. Faut il laisser tomber cet homme ou cherchera le soutenir ? Voilà la question qui nous occupe depuis deux jours, M. le comte Panin et moi. Haugwitz est un homme faible et n'a que peu de moyens. Schulenburg, dit-on, en a davantage. Mais c'est un méchant homme et un grand antagoniste du Duc. D'ailleurs son intrigue
(1) Minisire de la Justice, ennemi déclaré de la France. « Informé par « M. de Stamford que M. le baron de Reck, Ministre de la Justice et son « frère Chambellan du Roi, étaient deux personnes de grand mérite et « bien in entionnées, j'avais une personne, intime avec eux et avec qui « je suis lié, pour être introduit auprès d'eux et par degrés j'avais obtenu
« leur confiante » De Luc à George III, Ritzebiittel, 4'avrl 17! 8,
{Dropmore Papers, IV, 1(2).
(2) Cf. Appendice. Notice biographiqu.'.
(3) Cf. Appendice. Notice biographique,
LORD G1ŒNV1LIJ-: CONFKBK AVEC LE PKINGE HÉRÉDIT" D'oRANGE 169^
actuelle paraît concertée avec le prince Henri, qui doit avoir écrit à Madame la princesse Ferdinand pour la consoler de l'aflront qu'elle prétend lui avoir été fait dans la personne de son beau-flls, le prince Radziwill ; « Que de cet événement il pourrait résulter un grand bien, parce qu'on pensait en tirer parti pour obliger le Roi à chasser le dangereux Haugvvitz, qui cherchait à l'entraîner dans une guerre contre la France. »
11 faudrait savoir à présent si un tel changement dans les Ministres pourrait ou non devenir avantageux à la bonne cause. Il me paraît probable que. lorsque le système pacifique de M. de Schulenburg lui aura servi à supplanter M. de Haugwitz, il ne pourrait au moins pour un certain temps s'en départir et que par conséquent il en résulterait toujours un retard dangereux. Tout cela forme un dédale dont il me serait difficile de sortir sans en conférer avec le Duc.
La conférence, que j'aie eue ces jours passés avec le Ministreet qui devait être tenue secrète, m'empêche de donner à Votre Altesse Sérénissine de plus amples détails que je réserve pour un rapport prochain (1).
21 novembre 1798 (2).
Précis d'une conférence entre le Prince héréditaire d'Orange et lord Grenville.
Le Mémoire de Monseigneur le duc de Brunswick fut le pre-' mier sujet de cet entretien (3).
Lord Grenville commença par applaudir à la sagesse de la remarque faite par le Prince : « Qu'avant de se déterminer à u aucun plan, il était nécessaire de s'assurer d'un concert parfait :< de vues et de mesures entre les Cours de Vienne et de Berlin. » Passant ensuite à la partie militaire de ce Mémoire, du plan d'opérations combinées ayant la Hollande pour objet, lord Grenville
(1) Il convient de faire remarquer que le prince d'Orange communiqua le 7 décembre à lord Grenville les indications qui faisaient l'objet du rapport ci-dessus de Stamford et qu'il les reproduisit presque textuellement dans la Note on Prussian Affairs qu'il adressa ce jour-là au Ministre anglais (Cf. Dropmore Papors, IV, 408-409).
(3) Cf. Appendice. Mémoire du duc de Brunswick sur la coopération de la Grande-Bretagne à l'expulsion des Français de la République Bal ave, 22 octobre 1708.
mit. en avant une difficaUé tirée de la position des vaisseaux de guerre hollandais au Texel. Il craignait qu« cette flotte n'opposât un trop grand obstacle aux opérations des navires de moindre grandeur que l'Angleterre pourrait fournir pour seconder les mesures à prendre du côté de la FrisCv
Le Prince Héréditaire répondit que les vaisseaux de guerre du Texel prenaient trop d'eau pour pouvoir manœuvrer facilement suF le Zuyder-Zee et s'y transporter avec la promptitude nécessaire d'un endroit à un autre. 11 fut convenu qu'on prendrait sur cet objet des renseignements plus précis qui seraient communiqués à Lord Grenville afin d'être soumis au jugement d'un officier supérieur de la Marine anglaise.
Lord Grenville revint ensuite à la partie politique du Mémoire et déclara que des tristes objets relatifs à la situation actuelle du Continent aucun n'intéressait plus l'Angleterre et ne la louchait de plus près que la Hollande et qu'il n'y avait pas de but qu'elle travaillerait avec plus de plaisir à atteindre que le rétablissement de la Maison d'Orange. Il sentait vivement combien il serait h. désirer qu'on pût profiter pour cela du mécontentement toujours croissant en Hollande et en particulier de l'insurrection actuelle dans la Belgique. Mais il déplora"^en même temps l'impossibilité oii l'on se trouvait de prendre aucun parti décisif à cet égard, tant qu'on restait dans la même incertitude sur les dispositions et les vues des Cours de Vienne et de Berlin. Cette dernièrB paraissait dans ce moment disposée à agir de concert avec la première ; mais les lenteurs et l'indécision de celle-ci étaient toujours à considérer et la nature des relations réciproques et les défiances mutuelles de ces deux Puissances étaient malheureusement telles qu'il serait illusoire et même nuisible de conclure aucun engagement séparé avec l'une d'elles.
On s'était donc convaincu de la nécessité de rapprocher avant tout ces deux Cours, ou de mettre au moins un terme à l'incertitude où Ton était toujours de les mettre d'accord en obtenaut sur leurs intentions réciproques des éclaircissements positifs, tels que la situation, les intérêts et la dignité de l'Angleterre la
mettaienten droit et lui imposaient le devoir de les demander
En conséquence, le Roi venait de se déterminer à envoyer sur h Continent M. Grenville, frère de lord Grenville (1), pour se rendre
(1) Grenville Thomas) (1755-1846) second fils de George Grenville (premier Ministre de 1773 h 1775) enseigne aux Coldstream Guards (mai 17i7«)v lieutenant (octobre 1779). Membre du Parlement en- 1780, lié intinl«ment avec Fox, ardent partisan de ses idées qu'il défendit jusque dans
LORD GRENVILLE CONFÈRE AVEC LE PRINCE HÉRKDIT" d'oRANGE 171
d abord à Brunswick, puis à Berlin et là à Vienne, et après s*être concerté avec le duc de Brunswick et le comte Pan in et avoir obtenu ù Berlin des explications satisfaisantes, se naettre en état d'éclairer complètement la Cour de Vienne, de manière à ne plus laisser le moindre «doute sur la coopération franciie et sincère de Berlin.
Quant aux secours pécuniaires à fournir à ces Puissances, lord Grenville communiqua à Son Altesse Sérénissirae qu'en dressant l'étal des sommes dont on aurait besoin pour le service de celle année, le Gouvernement Britannique en avait désigné une proporlionnée aux moyens et aux ressources actuelles de FAngeterre, somme destinée aux frais des opérations continentales, auxquelles elle pourrait concourir, mais que, comme il était notoire qu'en
les premières années de la Révolution Française, il avait été en 1782 chargé par Rockinghum et Fox de discuter les conditions du traité avec les Etats-Unis et s'était rendu à cet elîet à I^aris ; mais la mort de lord Rockingliam ne tarda pas à mettre fin à sa mission.
11 perdit son siège aux Communes en 1784, n'y rentra qu'en 179.) et essaya vainement de faire passer une motion dans laquelle il combattait les accroissements de la flotte, le Russian Armameat. I-eu de temps après il abandonna son ami F'ox et devint à partir de ce moment un des plus chauds partisans de Pitt, défendit en 1793 ÏAlien Bill et les autres mesures proposées par le (iouvernement, avant d'être en 1794 envoyé avec lord Spencer en mission extraordinaire à Berlin. Réélu en 1796 pour lîucking^ham qu'il représenta dès lors jusqu'à sa sortie de la vie publique, Conseiller privé en 1793, Thomas Crenville, nommé ambassadeur à Berlin en 1799, fit naufrage en route et y arriva trop tard pour contrecarrer les elïorts de Siéyès et faire entrer Frédéric-Guillaume III dans la Coalition. En IHOO, on ne lui en donna pas moins la sinécure (qui lui valait un traitement annuel de 2.0(X) livres) de Chief Justice au sud de Trent. Adversaire déclaré du Cabinet Addington, il fut un des rares membres du I*:irlement (vingt en tout) qui votèrent contre la paix d'Amiens. Eu 1805, il vota les poursuites contre lord Melville, se sépara alors du parti Tory, et se réconcilia en février 1806 avec Fox, mais sans parvenir toutefois à entrer dans le Ministère à la tête duquel se trouvait son frère. Président du Board of Control en juillet 1606, premier lord de l'amirauté à la mort de Fox, il renonça en fait à la vie publique l'année suivante, lors de la chate du Cabinet (jrenville (mars 1807); mais il ne quitta toutefois le Parlement qu'en 1818.
« Sa Majesté apprendra avec satisfaction, écrivait de Londres le »c 1" décembre 1798 le duc d'Harcourt au comte de Saint-Priest, que « lord Grenville envoie son frère Thomas (irenville à la Cour de Berlin « ei que par ce choix on peut croire avec certitude à l'entrée dans la « Coalition du roi de Prusse. Reste à savoir quel plan on aura adopté (( et si l'on préviendra, le Directoire, ce que je n'ose espérer des lenteurs « inséparables de la distance d'une Cour à l'autre. Tliomas (Jrenville a « du mérite et du talent. Il a été anciennement dans l'opposition, mais « TOodéréraent attaché à son opinion il n'est pas ambitieux. Pour dédom.- « magement, on envoie lord Elgin à Conslaniinople porter des présents, « en recevoir, figurer en Ambassadeur extraordinaire et revenir avec le *■<■ bénéfice de sa mission » {Fonds Bourbons, 612/259, n» 27, f 82).
assignant ces sommes en tout ou en partie à l'usage exclusif d'une des Puissances, on s'exposait à donner de l'ombrage à l'aulre et qu'un traité de ce genre, conclu par exemple avec la Prusse, suffirait pour empêcher l'Autriche d'agir, on s'était décidé à déclarer aux deux Gcrurs que les sommes destinées aux opérations continentales seraient afTectées à cet usage du moment où l'on serait convenu avec Elles du système et du plan d'opérations à suivre, l'Angleterre souhaitant que le concert à établir ne se bornât pas aux mesures à prendre, mais s'étendît aussi aux moyens à employer.
Le Prince saisit cette occasion pour rappeler la demande qu'il avait faite précédemment par rapport aux fonds nécessaires à l'armée hollandaise, lorsqu'on serait dans le cas de travailler à eftecluer de nouveau son rassemblement.
Lord Grenville témoigna qu'il souhaiterait pouvoir donner à cette demande une réponse positive, mais que les circonstances actuelles l'obligeaient à attendre à cet égard 1:! résultat des démarches déjà faites et qui restent à faire pour établir un concert de mesures entre la Prusse et l'Autriche. On faisait actuellement pour la Suisse, oîi le mécontentement n'était ni moins prononcé, ni moins prêt à éclater qu'en Hollande, des demandes exactement semblables (1). Au cas oti la Cour de Vienne se déclarât, comme on le désirait, une partie des fonds destinés aux opérations continentales aurait la Suisse pour objet et dans ce cas, la Prusse agissant aussi, les fonds demandés pour l'armée hollandaise feraient partie de ceux destinés à faciliter les opérations de celte dernière Puissance ayant pour objet la délivrance de la Hollande.
Mais lord Grenville ajouta qu'il y avait encore un autre cas possible : Que la Cour de Vienne, persistant à ne pas vouloir rompre avec la France, la Russie, déterminant la Cour Impériale à rester au moins passive, pourrait engager la Prusse à se prononcer et à faire avancer ses troupes avec l'armée russe ; Que, dans ce cas, cette opération combinée serait principalement et en premier lieu dirigée pour délivrer la Hollande et que l'Angleterre destinerait alors à cet objet cette même somme, dès à présent essentiellement désignée pour les opérations continentales, somme proportionnée aux ressources de l'Angleterre, mais suffi-
(1) « Il sera de toute façon impossible, déclarait Pitt à lord Grenville, « le 29 octobre 1798, d'allouer aux deux Cours (Vienne, et Fétersbourg) « plus de deux millions au maximum et encore en ne donnant rien dans « ce cas à la Suisse et en réduisant à l'extrême les subsides destinés au « Portugal. » {Dropmore Papers, IV, 355).
THUGUT ET l'kCHEC DES NÉGOCIATIONS DE PANIN 173
santé pour mettre la Prusse en état de faire agir une armée amplement proportionnée à l'entreprise et pour fournir en même temps aux premiers besoins de Tarmée hollandaise.
Lord Grenville exprima à cette occasion le désir de connaître à quoi pourraient se monter les premiers frais pour l'organisation de cette armée et Son Altesse Sérénissime prit sur Elle de lui fournir les renseignements nécessaires. Il fut ensuite question du local oîi le rassemblement de cette armée pourrait s'effectuer. Le duc de Brunswick proposait que cela eût lieu en arrière de la ligne de démarcation. Lord Grenville fit sentir au Prince, qui en tomba d'accord, que Sa Majesté Britannique, en sa qualité d'Electeur, ne pourrait consentir que ce rassemblement eût lieu en tout ou partie dans l'Electorat de Hanovre que pour autant qu'Elle pourrait compter pleinement sur l'appui le plus solide de la part de la Prusse (1).
Berlin, 29 novembre 1798.
Insuccès des dernières négociatioDS du comte Panin. Défiance persistante de Thugut. La froideur de la Prusse et les avances de Paul I«''. Cause du refus de l'Angleterre à la demande de subsides réclamés par l'Autriche II se défie de Kôkeritz et de Zastrow et préfère se rapprocher de Baug-witz.
Je laisse au comte Panin le soin d'informer Votre Altesse Sérénissime du résultat peu satisfaisant de ses dernières négociations et me bornerai dans cette lettre à lui faire connaître les dispositions des Cours de Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg d'après des aperçus clairs et précis qui ne laissent plus aucun doute.
(1) Cf. La dépêche [Most Secret) de lord Grenville à lord Whitworth, du 16 novembre 1798,, publiée in extenso au Tome iv, 377-380 des Dropmore Papers « où se découvre avec les vues permanentes de l'Angle- « terre le dessein qui devait être le lien des Coalitions jusqu'en 1815 : « Former une triple alliance entre la Russie, l'Angleterre et l'Autriche, « y attirer la Prusse, soutenir Naples ; si l'on réussissait à chasser les « Français de l'Italie. l'Autriche, qui gardait Venise, reprendrait la Lom- « bardie, et les Pays-Bas, réunis à la Belgique, formeraient une barrière « aux ambitieux de la France » (Sorkl. L'tJurope et la Révolution «■ Française, Y, 357).
Malgré les arguments employés par le prince de Reuss et le comte Panin pour prouver à Vienne qu'on remarque dans le Cabinet de Berlin une tendance à sortir du système de neutralité, M. de- Thugut, persiste à ne pas iijouter foi à ce changement. En résumant avec attention ce qu'il objecta à ces deux Ministres, on voit qu'il fonde son incrédulité sur la conduite de la Prusse pendant presque toute la durée de la guerre et particulièrement depuis la paix de Bâle, conduite qu'il taxe d'avoir été secrètement hostile envers l'Autriche.
Il accuse en conséquence le Ministère Prussien d'avoir constamment cherché à tirer parti des circonstances, soit pour s'élever sur les ruines de la Maison d Autriche, soit pour abaisser du moins son crédit et diminuer son influence dans l'Empire Germanique. Il l'accuse même d'avoir porté dans les négociations, qui eurent lieu l'été dernier à Berlin sous les auspices de la Russie, une raideur et une indifférence si choquantes que dès l'ouverture de ces conférences il avait jugé quele résultat en serait nul. Il soupçonne le Ministère Prussien d'avoircru, ou peut-être espéré alors, que, la guerre recommençant, l'Autriche pourrait finir par rester seule dans la lutte. Il se persuade que, si depuis peu le Cabinet de Berlin a témoigné le désir de la reprise des négociations, il ne l'a fait qu'après qu'il a vu ("alliance entre Vienne et Berlin consolidée par la marche d'une armée russe, en même temps qu'il a vu les flottes de la Grande-Bretagne triomphantes sur toutes les mers. Enfin il suppose que, voulant se réserver la faculté de se jeter du côté du plus fort, le Ministère Prussien ne refuse de prendre un parti décisif que parce qu'il ne sait encore de quel côté penchera la balance.
Telles sont les idées qui préoccupent le Ministère de Vienne, Elles percent trop pour qu'on puisse les méconnaître. Aussi ne cache-t-il pas qu'il préférerait infiniment que la Prusse restât neutre à ce qu'elle s'engageât à prendre un rôle actif dans le cas d'une reprise des hostilités, qu'il regarde comme inévitable.
Au reste, M. de Thugut est étonné, non sans raison à mon avis, que le Cabinet de Berlin demande à connaître les plans des Cours Impériales et de leurs Alliés. Il pense qu'il ne peut exister aucun doute sur le but de leur Alliance, parce qu'il ne saurait être que celui de repousser dans de justes limites ce monstrueux colosse qui, couvert du Rhin qu'il commande et d'un triple airain que forment ses forteresses, a pour appui sur ses flancs, d'un côté les marais de la Hollande et de l'autre les glaciers de la Suisse et médite dans cette attitude imposante quel sera le Roi qu'il détruira le premier et quels prestiges nouveaux il employera pour
PAUL l*', L'aNGLEÏERHK, LA PRUSSE ET L'aUTRICHE 175
endormir les autres en attendant que leur tour arrive. Quant aux plans mômes pour atteindre ce but, M. de Thugut répond qu'avant d'en arrêter un, les Cours Impériales veulent savoir si et jusqu'à quel point la Prusse se décidera à augmenter la somme de leurs moyens et que, dans le cas où elle refuserait son concours, on ne saurait s expliquer pourquoi elle demande communication d'un plan qui doit absolument être tenu secret.
Quant à l'Empereur de Russie, Sa Majesté a reçu avec une très vive satisfaction les assurances d'un changement favorable dans des dispositions qui lui ont été données par le comte Panin. Toutes les démarches, que fait l'Empereur pour inspirer la confiance à cette Cour-ci, prouvent qu'il a plus à cœur les intérêts de la Prusse que ceux de l'Autriche, son Alliée. Quelles raisons peut donc avoir la Prusse pour ne pas répondre avec plus de cordialité à ses avances, surtout en présence de l'harmonie parfaite qui règne entre les Cours de Saint-Pétersbourg et de Londres, de la loyauté des procédés et du désir qu'elles montrent en tout de s'attacher la Prusse et de lui conserver sa puissance.
Le Cabinet de Londres» après la destruction de la flotte française devant Aboukir, a donné une preuve remarquable de son désintéressement en déclarant à l'Empereur de Russie qu'il ne prétendait ni à la possession de Malte, ni à celle d'aucune des îles Vénitiennes dans l'Arehipel. La Cour de Vienne n'a pas été si modeste. Elle convoite ces îles. Mais l'Empereur de Russie lui a fait déclare}' sur le champ qu'il lui était impossible d'entrer dans ses vues à cet égard, parce que la Porte Ottomane, en voyant ces îles entre les mains d'une Grande Puissance, en prendrait avec raison de l'ombrage et qu'en conséquence Sa Majesté pensait qu'il conviendrait de les ériger en petite République, d^nt les Grandes Puissances garantiraient l'existence.
Cette circonstance, comme bien d'autres, est probablement ignorée ici ; mais à supposer qu'elle soit connue du Roi et de son Ministère, ne leur prouve-t-elle pas que, si l'Autriche s'est acquise une puissante alliée dans la Russie, elle ne doit pas s'attendre à des complaisances de sa part. Je crois même que la Prusse n'aurait qu'à déclarer les limites, dans lesquelles elle se contenterait que l'Autriche se tînt comprimée, pour que les Cours de Saint- Pétersbourg et de Londres s'engageassent à ce qu'elle ne les dépassât pas. Je vais plus loin encore : Je me persuade que si la Prusse se décidait à se prononcer une bonne fois, le Gouvernement Britannique serait bien plus disposé à lui fournir des subsides qu'il ne l'est à en accorder à l'Autriche, le Ministère Autri-
chien ayant refusé de ratifier l'acte en vertu duquel il s'est engagé à rembourser l'argent que, sous la garantie du Gouvernement Anglais, il a trouvé moyen (je ne me rappelle plus en quelle année) de négocier en Angleterre (1). Ce refus embarrasse beaucoup le Ministère de Londres, parce que, cette ratification ayant manqué, la chose ne put, comme cela se devait, être portée devant le Parlement. Cette circonstance est surtout à la charge de M. Pitt et le mécontentement du Ministère Anglais est tel que, malgré l'intercession de la Russie, il a déclaré ne vouloir accorder un sol à l'Autriche avant qu'elle eût satisfait à ses anciens engagements. Quel parti avantageux la Prusse ne pourrait-elle pas tirer de toutes ces circonstances si favorables pour elle?
J'a'lais terminer cette lettre lorsque j'ai reçu celle de ma femme en date du 24. Je ne saurais vous cacher, Monseigneur, que j'ai été vivement alTecté de ce que Votre Altesse Sérénissime y a ajouté. Je m'étais flatté qu'Elle serait satisfaite de mon zèle à La tenir au courant de ce qui se passe aux Cours de Vienne, Londres et Saint Pétersbourg. J^ vois avec peine que mon espoir
1,1) Dès la fin de l'année 179Î, la Maison d'Autriclie av.dt négocié en Angleterre un emprunt de 3)0.0 JO livres sterling. l'ar l'article l" de la Convention du 4 mai 1795, le roi d'Angleterre promit de proposer au Parlement de garantir le remboursement régulier à faire de six mois en six mois des dividendes de la somme de 4.600.0)0 livres sterling, laquelle est ou sera tirée pour le compte de l'Empereur. Celui-ci s'engage à soigner le.s payements réguliers qui doivent avoir lieu en conséquence de cet emprunt, de manié e qu'il ne tombera jamais à la charge de la Grande-Bretagne. En revanche, l'Empereur s'engage par l'article III à tenir sur pied pend int la campagne de 1795 une armée d'au moins 150.000 hommes. Il y aura près des armées autrichiennes des officiers anglais, de confiance, auxquels on d 'Unera les renseignements nécessaires sur l'état et la force des armées fart. IV). L'Empereur assure pour sûreté de cet emprunt les revenus de ses provinces, de manière que si l'un ou l'autre des paiements convenus se trouvait arriéré, les porteurs des obligations pou.ront poursuivre juridiquement les Receveurs et Trésoriers de l'Empereur dans telle partie de ses Etats héiéditaires qu'ils jugeront à propos. Pour sûreté subsidiaire de l'emprunt, il sera déposé à la Banque d'Angleterre une somme d'actions de la Banque de Vienne dans la proportion de 4 à 3 de l'Emprunt (art. IV et V).
Le -20 mai 1795'les mêmes Puissances conclurent entre M. de Thugut et Sir Morton Eden un traité d'alliance défensive. Les deux parties contractantes convenaient par un article séparé de se concerter pour inviter la Russie à la formation d'une Triple Alliance, qui fut conclue à Saint- Pétersbourg le 22 septembre. Ce traité n'a pas été publié; mais on sait que la Russie s'y engage à fournir 3'J.OJ) hommes et une certaine somme d'argent et que ces subsides furent effectivement payés à l'Empereur par la Russie.
Cf. Garden. — Histoire générale des Traités de Paix, etc. etc., V, 298-299. Ibidem 312, Cf., le traité de subsides de 1796 et la déclaration de Pitt au Parlement le 7 décembre 1596. — Martens. Recueil des traités, VI, .500.
STAMFORD, KÔKEHITZ, ZASTROW ET IIAUGWITZ 177
a été trompé et qu'EUe désirait qu'à côté de ce travail, je m'occupasse à composer des Mémoires pour l'instruction de M. de Kôkerilz . Je vois à cela deux grands inconvénients, l'un relatif à cet homme, l'autre à moi et à mon poste.
Parler politique et intérêts d'Etat à M. de Kôkeritz serait parler calcul intégral à un écolier qui ne sait pas l'arithmétique. Le second relatif à ma personne et à mon poste, c'est que M. de Kôkeritz, à qui il est sans doute permis de n'avoir pas une plus haute idée de ma capacité que je n'en ai de la sienne, fera probablement promener mes Mémoires de main en main, peut-être jusqu'à celle de Siéyès, et que, persiflé par quelques sophistes de l'école de ce régicide, je finirai, pour prix de mon travail et de mes bonnes intentions, par me voir honoré du sobriquet de : o Don Quichotte Politique » qu'en réalité je devrais avouer avoir mérité pour être allé me briser contre cette bûche de Kôkeritz. Mon mépris pour cet homme s'est encore accru depuis dimanche dernier où je le vis à la Cour du Roi se laissant endoctriner pendant une heure entière par le citoyen Otto (1), secrétaire du scélérat Siéyès.
Rien encore n'a pu m'inspirer la moindre confiance dans Zastrow. Nombre de personnes me le dépeignent comme un intrigant.
11 ne me reste donc qu'à m'attacher à M. de Haugwilz, que la cabale Henri a par sa maladresse affermi dans son poste. — J'ai déjà eu un entretien avec ce Ministre qui m'y parla de la Révolution, des effets qu'elle a produits et produira encore Je l'ai laissé dire ; mais lorsque je lui parlai des moyens et de.\a nécessité de la combattre, il ne fît plus que battre la campagne. Si je puis ajouter qu'à ce que m'assure M. De Luc, M. de Haugwitz aurait été tr^s content de moi, je ne serai content de lui que lorsque ses belles paroles seront suivies de belles actions.
Apostille. 30 novembre 1798.
Rien au monde, Monseigneur, n'aurait pu me faire plus de plaisir que m'en a fait la prose pleine de sentiments et d'enthousiasmes patriotiques que Votre Altesse Sérénissime a bien voulu envoyer à mon épouse pour qu'elle me les transmît. Je la reçus hier au soir et ce fut un baume pour mon cœur.
Si au lieu de cette triste scène que présente la malheureuse disposition des esprits, cet avilissement honteux où sont tombées les premières personnes de l'Etat, ce sommeil léthargique dans
U) Cf. Appendice. Notice biographique.
lequel on a plongé le Roi, il peut s'élever une voix assez forte pour se faire entendre de Sa Majesté, c'est la voix de Votre Altesse Sérénissime, si elle se fait entendre comme Elle vient de le fa'fe, si ce n'est directement au Monarque même, du moins à ceux que leur poste, leur rang et leur naissance approche le plus de sa personne.
Berlin, 4 décembre 1198.
Ses premiers entretiens avec Haugwitz sous les auspices du comte Panin. Les bonnes dispositions en faveur de la Maison d'Orange, contredites par une lettre de Zastrow. Malade, il fait demander des explications par De Luc. La question d'Ehrenbreitstein,
Une nouvelle impulsion vient d'élre donnée à M. de Haugwitz, qui peut avoir de très bonnes suites quant aux déterminations à faire prendre à celte Cour.
Pour que Votre Altesse Sérénissime puisse connaître les ressorts qu'il a fallu mettre en jeu à cet effet, Elle me permettra de reprendre les choses un peu dans leur origine.
M. de Panin, dans une de ses conférences particulières avec M. de Haugwitz, parlant de l'affaire du prince Radziwill et de ce que la cabale du prince Henri cherchait à s'en servir pour chasser le Ministre, projet qui, par la maladresse de cette cabale, a servi au contraire à l'affermir, en prit occasion de lui parler de moi comme d'une personne en qui M. le duc de Brunswick avait beaucoup de confiance et lui faisant entendre qu'il devait surtout se faire un appui de ce prince, il lui conseillait de s'ouvrir à moi sur cet objet.
M. de Haugwitz s'était là-dessus répandu en éloges sur mon compte et ayant dit au comte Panin qu'il ne faisait que répéter ce que le feu Roi lui avait souvent dit de moi, ajouta que néanmoins il n'ignorait pas que j'avais fortement travaillé contre lui de concertavec le Prince Héréditaire d'Orange. Le comte Panin lui répondit qu'à cet égard il ne se trompait pas et que s'il voulait dans une conversation avec moi me mettre sur ce chapitre, il me trou-
l'HlJMlERS ENTRETIENS DE STAMFORD ET DE IIAUGWITZ 179
verait d'une si grande sincérité et franchise que je lui dirais peutêtre à ce sujet des choses qu'il ignorait encore. « Mais, ajouta le « comte, c'est précisément son caractère franc et loyal qui doit « vous inspirer de l'estime pour lui, et si je vous conseille de lui »' témoigner de la confiance, c'est parce que je sais que, depuis « qu'il est convaincu, comme je le suis également, que vous « n'êtes pas l'ami des Français, nous sommes, lui et moi, les « amis les plus zélés que vous ayez ».
M. de Haugwitz témoigna là-dessus qu'il désirait m'entretenir. Je fus le voir le lendemain (1). Nous eûmes une longue conversation sur les maux qu'avait entraînés après elle la Révolution française, dans laquelle j'insistai beaucoup sur les malheurs dont elle pouvait frapper la Prusse, si elle tardait plus longtemps à prendre des mesures pour les prévenir. J'ai trouvé M. de Haugwitz entièrement de mon avis, et je m'y attendais ; niais je vis clairement que c'étaient ces mesures qui l'embarrassaient le plus. Cependant je ne voulus pas dans ce premier entretien le forcer à en venir h de grandes explications sur cet article et évitai de parler de la Hollande pour voir s'il m'en parlerait peut-être le premier. C'est là ce qu'il fit. Il me dit mot à mot les informations que le duc de Brunsnick avait tout récemment envoyées au Roi au sujet des afïaires de ce pays, informations que je connaissais, parce que je les avais reçues de la même source. Il me parla avec joie des bonnes dispositions du peuple, de l'espoir qu'il a conçu de pouvoir se débarrasser du joug des Français et de la facilité qu'il y aurait en ce moment à le faire.
Je lui répondis que si la délivrance devait, sans secours étranger, se faire dans le pays simplement par une insurrection, que, doutant du succès, je ne voudrais pas conseiller ce moyen, parce que les Français avaient toujours trouvé celui de comprimer les insurrections partielles et que la condition des habitants qui les avaient tentées en était ensuite devenue d'autant plus malheureuse ; que je souhaitais pour cette même raison qu'on se gardât bien de donner aux Hollandais des espérances de secours à moins qu'on n'eût la ferme intention de les réaliser. Je n'avais donné cette tournure à la conversation que pour mieux sonder les vrais sentiments du Ministre.
Il me répondit avec chaleur qu'il ne fallait pas non plus décou-
(I) Cet entretien eut lieu le 25 noveaibre, d'après ce que mande le 26 De Luc à lord Greaville [Dropmore Papers, IV, 395) et d'aprè* ce que le prince d'Orange annonce à lord Grènville à la date du il décembra {Ibidem. 412).
180 LE GÉNÉHAL DE STAMFOHD
rager le bon parti en Hollande, ni lui ôter l'espoir d'un soutien, parce qu'il fallait que ce pays devint libre et indépendant et que l'intérêt de la Prusse l'exigeait absolument.
Je répartis que j'étais complètement de son avis, mais je le priai de considérer que le moment de tirer ce pays des mains de ses oppresseurs était là, que chaque jour avançait sa ruine totale et que si la Prusse désirait véritablement la prévenir, elle n'avait plus de temps à perdre.
« Soyez persuadé, me dit il, que je travaille à ce que vous « désirez et que je désire au moins aussi ardemment que vous. (( J'espère que M. le duc de Brunswick me secondera ; car beauce coup, pour ne pas dire tout, dépendra de lui. » Notre entretien, dont je sortis passablement content, finit là. Jugei de mon élonnement. Monseigneur, lorsque le lendemain de cette conversation qui eut lieu le 25 novembre, je reçus une lettre de M. le duc de Brunswick dans laquelle il me dit avoir reçu une lettre de M. de Zastrow, écrite au nom du Roi, pour le prier de ne pas donner des espérances de secours au parti Orange en Hollande. Cette contradiction si manifeste entre ce que M. de Haugwitz m'avait dit la veille et ce que me mandait le Duc, me détermina à en informer sur le champ M. le comte de Panin.
Sachant qu'il devait avoir le même jour un entretien avec M. de Haugwitz, je le priai do lui demander une explication à ce sujet et de lui représenter l'impossibilité de faire subsister la confiance qu'il nous avait inspirée à côté des doutes que faisait naître à tout instant l'opposition entre ses paroles et les faits.
M. de Panin, ayant bien voulu se charger de demander au Ministre l'explication que je désirais, il en obtint pour réponse : « Qu'il fallait que M. de Zastrow se fût mal expliqué dans sa a lettre au Duc ou qu'i eût lui-même mal saisi ce que le Roi lui « avait dit, puisque ce n'était certainement pas l'intention de Sa « Majesté qu'on ôtât aux partisans de la Maison d'Orange et de « l'ancienne Constitution de leur pays l'espoir d'un secours officiel « de la Prusse, mais que l'idée du Roi avait été de leur faire « comprendre que ce moment n'était pas encore arrivé. »
Je n'avais pas lieu sans doute d'être bien satisfait de cette réponse. Je le fus si peu que j'allai moi-même le lendemain chez M. de Haugwitz afin de tâcher d'en venir avec lui à des explications si précises que je fusse en état de juger pleinement de ce qu'il y avait à attendre de lui et quelles déterminations il comptait prendre au sujet de la Hollande. Un fort accès de mes indispDsitions habituelles, que le chagrin et le genre de vie que je
IIAUGWITZ ET LE SOr.T DH LA lIOLLANDt; 181
suis forcé de mener ici et un travail qui m'excède et augmentera journellement, ne me permit pas d'exécuter ce projet. Mais je ne me condamnai pas à Finaction. Je reçus, le 29 novembre, de la part de M. le duc de Brunswick, avec le tableau des affaires de Hollande que Votre Altesse Sérénissime voit ici en clair) un billet, à l'encre sympathique, de sa main, conçu en ces termes :
« J'envoie des nouvelles de la Hollande au Roi et à M. de Haug- « witz. J'écris à ce dernier comme Allemand, comme soldat des a armées du Roi. Je vois le sort de la rive gauche du Rhin attaché « à celui de la Hollande. Accoutumé, depuis cinquante ans, à « considérer l'aigle prussien comme le signal de la gloire, je ne « puis me faire à l'idée d'en voir pâlir l'étoile par l'abandon défi- « nitif de la rive gauche du Rhin entre les mains des oppresseurs « de la Hollande au moment oti il semble qu'un sort mojns sévère « en faveur de l'humanité outragée offre une chance plus favoci rable ».
Le Duc avait joint à ce billet une longue lettre de Hollande, du mois de novembre.
Aussitôt que j'eus lu ce billet, je fis prier M. De Luc de passer chez moi. Il ne se fît pas attendre. Après lui avoir communiqué ce billet, je le priai de se rendre de suite chez M. de Haugwilz et de lui dire que j'étais informé du contenu de la lettre qu'il avait dû recevoir le même jour du Prince et que si, appuyé de son opinion il ne décidait pas le Roi à prendre un parti énergique, il devrait se dire que la confiance, qu'il avait inspirée à ses amis, parmi lesquels le Duc occupait la première place, en recevrait de fortes atteintes.
M. De Luc se chargea volontiers de ce message, auquel ses relations avec M. de Haugwitz le rendaient très propre et il me rapporta de la part de ce Minislre la réponse suivante que je transcrivis dans sa teneur textuelle que voici, d'abord à M. le duc de Brunsw^ick :
« M. De Luc vient de chez M. de Haugwitz, auquel j'avais désiré « qu'il parlât des affaires de Hollande. Ce Ministre l'a prié de « me dire qu'il envoie aujourd'hui à Votre Altesse Sérénissime a une dépèche au sujet d'Ehrenbreitstein (1).
« Il regarde cet objet comme de la plus haute importance « et comme pouvant servir d'acheminement vers ce qui est
(1) Pour Ehrenbreitstein, voir la Note française du 1-2 décembre et la déclaration des subdélégués de Bade et de Darmstadt au cours de la -•'îaTice du Congrès de Rastatt du 17 décembre 'Garden. Histoire Gênéaie des Traités de Paix. Tome, vi, 66).
« désirab'.e pour la Hollande. Mais il seot que sans l'ioterven- « tion de Votre Altesse Sérénissime on pourrait, dans l'indéci- « sion, laisser perdre encore cette dernière forteresse. « Il ne « faut pas, dit-il, abandonner son sort à ce que pensera la « Cour de Vienne qui peut avoir des raisons d'inaction. Il ne « faut pas non plus que la neutralité convenue pour une partie « de l'Allemagne lie les bras d'une Puissance de l'Empire pour « empêcher que des troupes étrangères s'emparent d'une pla^e « de l'Empire. L'honneur de la Prusse n'est pas moins intéressé <i que sa sécurité à l'empêcher ». Mais si Votre Altesse Sérénist sime le voit aussi, M. de Haugwitz désire que ce soit Elle qui « le fasse connaître directement au Roi et qu'en ce cas, pour ne a perdre aucun temps, Elle veuille bien préparer Elle-même tout « le plan d'exécution, afin qu'il ne reste qu'à l'approuver et à « donner des ordres-
« Votre Altesse Sérénissime pourrait en même temps, en fixant « le Corps qui devrait agir, marquer comment les troupes « saxonnes ainsi que quelques parties du cordon devront être « disposées pour seconder directement l'entreprise. M. de Hàug- « witz est sûr du concours des premières pour cet objet. Sans « doute le Corps qui agirait devrait être suivi d'un autre pour « ravitailler la place. Votre Altesse Sérénissime peut être per- « suadée que M. de Haugwitz secondera cette proposition de toute a son influence et qu'il est convaincu que, venant d'Elle-même, « appuyée des motifs qu'Elle saura si bien présenter, le Roi s'y « déterminera d'abord >».
J'attends maintenant avec la plus vive impatience la réponse que le Duc me fera et que je ne pourrai recevoir que demain. Sûr est-il que si le Duc peut être déterminé à se bien prononcer eu cette occasion, l'affaire d'Ehrenbreitstein fera sortir la Prusse de sa léthargie, j'y travaillerai de toutes mes forces. Mais je ne suis pas sans craintes lorsque je réfléchis au caractère du Duc et du Ministre.
J'ai eu dimanche passé un court entretien avec le Roi sur les affaires de la Hollande et j'en aurai demain un très long avec M. de Haugwitz, mais il faut que je remette à l'ordinaire prochain à rendre compte à Votre Altesse Sérénissime du premier, si je ne veux pas manquer la poste aujourd'hui.
KNTRETIEN AVEC LE KOI 183
GÉNÉRAL DE STAMFORD AU DUC DE BRUxNSWIGK (1).
Berlin, 4 décembre 1798.
Son entretien avec le Roi. Il lui expose la situation de la Hollande, Haugwitz et Ehrenbreitstein. Nécessité de la venue du Duc à Berlin
Je m'empresse de donner connaissance à Votre Altesse Sérénissime du progrès que paraît faire le Cabinet de Berlin vers le point où nous avons souhaité dès longtemps de le voir arriver.
Etant avant- hier à la Cour, j'eus un court entretien avec le Roi sur les affaires de la Hollande. Sa Majesté me demanda si je croyais les Hollandais vraiment en état de faire chez eux une contre-révolution et s'ils ne s'exagéraient pas leurs forces.
Ma réponse fut : « Que tous les avis reçus de ce pays et la fer- « mentation qui y règne depuis longtemps ne pouvaient laisser « de doute sur le désir des habitants de s'affranchir du joug qui « les opprime et que, quant à leurs moyens, personne ne pouvait « mieux que Votre Altesse Sérénissime se procurer et donner des « renseignements certains sur cet article. »
Là-dessus, je pris la liberté de demander à Sa Majesté si Elle était bien instruite de la situation véritable de la Hollande?
Sur sa réponse négative et le désir qu'EUe me témoigna que je La misse mieux au fait, je Lui dis en peu de mots: « Que les « derniers mouvements révolutionnaires, qui avaient eu lieu « en Hollande, étaient tout l'opposé du 18 fructidor des Français, « puisque chez ceux-ci il a renversé le modérantisme, tandis « que chez les Hollandais il a fait triompher ce système ; Qu'un « certain général Daendels (2; avait été à la tète du parti victo-
(■2) Daendei.s (Hernuinn-Guillaume) (1762-1818) d'abord avocat, il fut mêlé aux événements de 1787 comme Major dans la brigade de la (iueldre. 11 se réfugia à Bergues après la défaite des patriotes, s'engagea au début de la Révolution française, devint en 1792 lieutenant-colonel dans la Légion franche étrangère, avec laquelle il fit campagne dans les Pays- Bas. Promu Général de brigade en janvier 1793, il fit l'année suivante partie de l'armée de Pichegru et se distingua à la prise de Courtrai (1794), Commandant une brigade dans la division de Moreau, il prit une part brillante aux affaires de Tournay et d'Ingelmunster et s'empara, le 28 dé« cembre, de l'Ile de Bommel et du fort Saint-André. Rappelé dans sa patrie en 1795, nommé Lieutenant-général le 20 juin, il favorisa vers la
184 LE GÉNÉHAL I)K STAMFOltD
« rieux et pouvait en être considéré comme le chef ; Qu'actuelle- « ment le Gouvernement français a fait au Gouvernement hoUan- « dais des demandes si exagérées, surtout en argent, que celui- « ci est dans l'impossibilité de les accorder à moins de recourir « aux exactions les plus cruelles ; Que le parti jacobin espérait
fin de 1797 la formation du Directoire batave. Mais considéré comme aristocrate par le parti républicain et sentnnt 'que son arrestation était chose décidée, il se rendit à La Haye, fit investir le Directoire par ses grenadiers et organisa le Gouvernement sur des bases nouvelles. Après avoir joué un rôle considérable dans la campagne de 1799 contre les Anglo-Russes, il donna sa démission en 1802 après la paix d'Amiens et entreprit une exploitation agricole. En 1806, il rentre au service du Roi Louis, fait la campagne contre la Prusse et s'empare de l'Est-Frise. Elevé à la dignité de Maréchal de Hollande en février 1807, Gouverneur général des Indes-Orientales, rappelé par Napoléon en 1810, il prit part à la campagne de Russie en 1812 et se fit remarquer par sa belle défÂise à Modlin, qu'il ne rendit qu'à la dernière extrémité. Après la Restauration de la Maison d'Orange, il fut nommé par le roi Guillaume gouverneur de la Côte de Guinée et v mourut en 1818 (Cf. Mekdkl-, //. \V. Daendels, 2 vol.).
« Il n'y a en Hollande, ainsi s'exprime le Mémoire sur létal acluel « de la Hollande que Thomas Grenville annexait à la dépèche confi- « dentielle qu'il adressait à lord Grenville le 21 juillet 1799 (Cf. Drop' « more Papers, V. 170) que deux généraux qui aient de l'influence et de « la considération parmi les troupes : Daendels et Du Monceau. On ne « croit aucun des deux accessible du côté de l'argent. Tous deux tiennent « à leur état et ne pourraient être gagnés que par l'espérance de conser- « ver leurs grades militaires. R parait que jusqu'à présent l'opinion « publique ne leur a point laissé cet espoir et leurs caractères ditïèrent « extrêmement ainsi que leurs talents. Daendels a de l'activité, de l'es- « prit d'intrigue nécessaire pour se soutenir dans la place qu'il occupe, « n ne faudrait pas juger de son intrépidité par la révolution qu'il a « opérée le 22 juin dernier. Il a été conduit par des circonstances impé- « rieuses qui ne lui ont point laissé de choix. La maladresse, l'irrésolu- « tion et l'impéritie des Directeurs lui ont rendu celte besogne facile, et « avec tout cela Daendels n'aurait rien effectué s'il n'avait point eu Jou- « bert, dont le caractère hardi, entreprenant, on peut ajouter étourdi, ne « l'avait poussé et encouragé »
En Hollande, dit Thiers [Révolution Française, tome X, pages 70-77) on avait exécuté le 3 pluviôse (22 janvier 1798) une espèce de 18 fructidor pour écarter les fédéralistes, abolir les anciens règlements et donner au pays une constitution unitaire, à peu près semblable à celle de la I^'rance. Mais cette révolution avait tourné beaucoup trop au profit des démocrates Ils s'étaient eux-mêmes constitués en Directoire et en deux
Conseils sans recourir à de nouvelles élections. Ils avaient voulu par là imiter la Convention Nationale de France et ses fameux décrets des 5 et 13 fructidor et étaient sortis de la ligne oii le Directoire français voulait maintenir toutes les républiques confiées à ses soins. Le général Daendels, l'un des hommes les plus distingués du parti modéré, vint à Paris, s'entendit avec les directeurs et repartit pour aller en Hollande porter aux démocrates le coup qu'on leur avait récemment porté à Paris... Joubert eut ordre d'appuyer Daendels. Celui-ci avec le secours des troupes bataves et françaises, dispersa le Directoire et les Conseils, forma un Gouvernement provisoire et fit ordonner de nouvelles élections
ElIHENbUEirSTlilN, IIALGVVITZ ET LE DUC DE BRUNSWICK 185
« tirer parti de cette circonstance pour triompher à son tour et « faisait entendre aux Français que s'il reprenait le dessus, il trou- « verait moyen de les satisfaire ; Qu'enfin le Gouvernement « batave, ainsi placé entre la crainte des Jacobins et celle des « Français, ne peut sortir d'embarras qu'en chassant ces der- « niers de la Hollande. »
Cette conversation avec le Roi finit là. Sa Majesté parut satisfaite de mes explications.
Un moment après, M. de Haugwitz s'étant approché de moi, je lui rendis compte de mon entretien avec Sa Majesté. Il me déclara que sa façon de voir était absolument la même que celle de Votre Altesse Sérénissime, mais que, privé de la faculté de s'entendre avec Elle, afin de bien tomber d'accord avant de rien commencer, il ne lui était pas possible d'engager le Roi à des démarches qui exigent un examen réfléchi et une connaissance exacte des moyens militaires ; que ces choses devront être discutées de vive voix et que n'étant pas proprement de sa compétence, il ne se croyait pas assez au fait pour pouvoir rien prendre sur lui, mais que Votre Altesse Sérénissime devait être bien convaincue qu'il appuyerait les plans que Votre Altesse Sérénissime jugerait convenable de proposer au Roi à ce sujet.
M. de Haugwitz pense que le ravitaillement d'Ehrenbreitstein doit être le premier but des démarches de la Prusse : Qu'il serait aussi contraire aux intérêts de l'Empire qu'à la gloire de Sa Majesté Prussienne de laisser réduire cette place par la famine, ce qui ne saurait tarder en effet.
Outre cette raison politique, je vous avoue qu'il y en a une autre, pour laquelle je désire que le projet de M. de Haugwitz puisse être exécuté : « C'est que, si les Français ne s'opposent « pas au ravitaillement, ce sera un aveu de faiblesse qui devra « vraisemblablement contribuer à déterminer le Roi à se déclarer « contre eux. Si, au contraire, ils veulent s'y opposer, la nécessité « de soutenir cette première démarche obligera la Prusse à se « joindre aux Alliés ))
Mais pour concerter tout cela, M. de Haugwitz insiste absolument sur la présence ici de Votre Altesse Sérénissime. Au reste, quant aux scrupules et à la réserve qui la retiennent à cause de certains individus, auxquels Elle craint de donner de l'ombrage, il ne peut s'empêcher de trouver que Votre Altesse Sérénissime ne devrait pas s'y arrêter un seul instant, puisqu'il est connu de tout le monde ici que le Roi, en mettant sa confiance en Elle, n'entreprendra rien sans Elle.
186 LE GÉI^ÉRAL DE STAMFORD
« Sa Majesté ne voit pas, m'a-t-il dit, dans ces individus des « talents et des connaissances qui puissent suppléer à ceux « qu'Elle reconnaît à Votre Altesse Sérénissime et ils n'ont aucune « influence sur les décisions de Sa Majesté. »
En général, j'ai été très satisfait des dispositions et des sentiments du Ministre. Le temps et le lieu ne m'eussent pas permis de pousser plus loin notre entretien, mais il a désiré le continuer et m'a appointé pour après-demain.