XLÏI DUC DE BRUNSWICK AU COMTE PANIN
Bruinivick, 7 décembre 1198
Inquiétudes que lui inspire l'attitude de l'Autriche et des représentants de la France au Congrès de Rastatt. Allusion aux négociations secrètes avec Robespierre en 1793.
MoMSiEUR, — Je suis vraiment touché des marques d'amitié que vous venez de me donner par la dernière lettre que vous avez bien voulu m'adresser et à laquelle le Mémoire du 8/15 novembre se trouvait joint. — Mes sentiments particuliers sur le fond des grands intérêts qui fixent l'attention de l'Europe sont parfaitement analogues à ceux que vous me donnez à connaître avec tant de clarté et de précision dans votre Mémoire et je conviens qu'il faut un concours de circonstances inconcevables en faveur des hommes de sang qui nous dictent la loi à Rastatt avec une impudence révoltante pour empêcher celte union tant désirée par tous ceux qui prévoyent les conséquences d'une situation isolée. Sans m'ingérer dans la recherche des motifs qui éloignent les deux Cours, au rapprochement desquelles vous travaillez, M. le comte, avec tant de zèle, il est cependant accablant d'apprendre par des rumeurs, vraies ou fausses, les conditions auxquelles le Directoire va conclure la paix définitive avec la Cour de Vienne. Les Députés de la France à Rastatt ne s'en cachent pas et leur ton, naturellement peu conforme à la Diplomatie connue jusqu'à nos jours, baisse et augmente en rudesse, à mesure que les négociations avec l'Autriche semblent leur devenir favorables (2). Pour-
(2) Cf. les quelques considérations Urées de Garben et de Sorel placées à la suite de cette pièce.
L'aUTRICHE et la FRANCE A RASTATT 187
quoi ne pas détruire les vociférations alarmantes qui, du Luxembourg à Saint-James ainsi qu'à Berlin et dans tout l'Empire, emplissent les esprits des plus vives inquiétudes, surtout depuis qu'il est connu que la Cour de Vienne a conseillé à l'Electeur de Bavière de faire raser les fortifications de Mannheim ? Traiter en secret avec un Gouvernement, dont l'hypocrisie envers les forts et l'insolence envers les faibles est connue, c'est ouvrir un champ immense à tous les ressorts de l'intrigue, justifier les méfiances et autoriser des mesures dictées par la prudence et qui au fond ne peuvent conduire qu'à des situations pénibles.
La Cour de Vienne veut- elle simplement acquérir quelque terrain de plus, se faire rendre Mantoue, arrondir ses frontières et sacrifier en faveur de ces avantages l'Empire, la Suisse, le roi de Sardaigne ainsi que l'Eglise romaine et abandonner à ce prix la cause de l'Europe? Ou veut-elle combiner ses acquisitions avec la délivrance de l'Italie, de la Suisse, avec la conservation de la Constitution de l'Empire Germanique et avec le rétablissement de la balance de l'Europe en travaillant à la paix générale?
Si elle prend le premier parti, elle obtiendra vraisemblablement tout ce qu'elle demandera et ne se souciera guère d'avoir des alliés qui ne feraient qu'entraver des négociations, dont la réussite dépend de la désunion des Puissances entr'elles et des sacrifices de l'Empire. — En adoptant l'autre parti qui ferait le salut de l'Europe, le rétablissement de l'ordre social et la répression du crime, l'Empereur unirait à lui, je n'en doute pas un instant, les forces principales de l'Europe, et je crois qu'un plan pareil, annoncé avec franchise et sanctionné par la Cour de Saint-Pétersbourg, lèverait les obstacles principaux qui s'opposent au bien général.
Si la Prusse a eu des torts, si on peut même lui en reprocher de grands, qui mieux que vous, M. le Comte, se trouve à portée déjuger des heureux changements que vous avez vu naître et auxquels Votre Cour, sous votre heureux Ministère, a eu tant de part. 11 vous est réservé de vaincre, sous les heureux auspices de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, ces malheureux principes qui, dès 1793, firent négocier l'Autriche en pleine guerre avec Robespierre, ce qui fit perdre les fruits de trois sièges et de plusieurs batailles. Ces mêmes négociations, poursuivies en 1794, occasionnèrent, après des succès brillants, l'évacuation des Pays-Bas, l'abandon inexplicable des places conquises sur la France et, en préparant l'abandon de la Hollande et de la
rive gauche du Rhin, fournirent les matériaux des premières démarches pour la paix de Bàle (1).
La gloire et la reconnaissance, qui attendent voire Auguste Monarque et les bénédictions que le Ciel répandra sur vous, M. le Comte, seront égales à l'importance des services que vous allez rendre à l'Europe en achevant le grand ouvrage que vous avez commencé. Serait- il impossible de convaincre la Cour de Vienne qu'elle peut, en sauvant l'Europe, acquérir les mêmes avantages qu'en transigeant avec le crime, et, depuis le mois de juillet dernier l'état des affaires et l'opinion ont infiniment changé en faveur de la bonne cause et que la part active, que la Cour de Saint-Pétersbourg vient de prendre, doit rassurer tous les événements nuisibles à la Cause commune.
J'ai l'honneur d'être..., etc. ., etc..
Cn. Duc DE Brunswick.
« Il s'en fallait de beaucoup, lit-on dans Garden [Histoire « Générale des Traités de pair, etc., etc., VI, 66) que par « l'acceptation (le 9 décembre 1798, à la majorité de sept « voix contre trois) de l'Ultimatum français tout ^essentiel « de la première base de la négociation fût définitivement
« convenu et arrêté Sans parler du développement ulté-
« rieur de quelques articles que la Députation (de l'Empire) « avait renvoyés jusqu'au moment oii l'on s'occuperait de la « rédaction de ces articles, il restait divers points, et même « quelques-uns de très essentiels, dont il n'avait pas été « question dans la Note française du 13 octobre et sur « lesquels, par conséquent, rien n'était convenu. »
SoREL est loin de juger la situation de la même façon que le duc de Brunswick. « A Rastatt, écrit-il en empruntant cette « phrase au Précis du Congrès, la Députation de l'Empire « oppose au Directoire de l'obstination, les Autrichiens, « de la morgue, les Prussiens, de la froideur d'abord et « bientôt une hauteur offensante. » Et il ajoute un peu plus loin : « La République Française ne veut point la guerre, <( mais elle ne la craint pas. Elle veut conclure la paix ; la
« Députation ne veut, elle, qu'en parler toujours Elle
« continue à Rastatt de filer doux, mais c'est pour occuper
(1) Cf. Appendice,