LA POLITFOUK DE LA PRUSSE
On avait entre temps continué de causer à Rastatt ; on affectait de chercher les moyens de ramener la paix en Europe ; mais la méfiance était plus grande que jamais. En vérité on savait, on sentait tout au moins, que la guerre était inévitable. On pressait les préparatifs en Autriche encore plus qu'en France. L'attitude de la Russie ne laissait plus de doutes sur ses résolutions et le Cabinet de Berlin, ballotté de côté et d'autre, pressé par Panin, mais surveillé par Siéyès, apportait encore plus de soin que par le passé à éviter toute manisfestation capable de le compromettre.
« Après sept mois que j'étudie Berlin, mon opinion est « fixée, écrit Siéyès, le 21 nivôse an Vil, à Talleyrand. Si la « Prusse avait des moyens pour faire la guerre, elle nous la « ferait. Dans sa pénurie d'hommes, de choses et d'argent, « elle a mis toute sa politique à ranimer la guerre chez les « autres, mais un peu au loin par la crainte des éclabous- « sures. Et comme il faut de plus se faire un mérite de tout, « elle vante sa neutralité à la France, son ascendant aux « neutres, ses services indirects, ses manœuvres anti-fran- « çaises aux Russes et aux Anglais. Telle est sa politique « et vous n'en doutez plus. La conduite de ses agents à « l'extérieur est par tout conforme à l'esprit qui dirige son « Cabinet. Partout à Turin, h Copenhague, à Rastatt, à « Dresde, à Gonstantinople, à Hambourg, etc., etc., les Mi- « nistres prussiens se sont montrés amis faux ou ennemis « plus ou moins déclarés de la cause française et serviteurs « zélés de la Russie et de l'Angleterre (4).
Deux circonstances avaient contribué à inciter le Cabinet de Berlin à ne pas modifier sa ligne de conduite, à le convaincre des avantages que présentait pour lui la réserve dans laquelle il s'était tenu pendant les dernières années. Depuis le départ de lord Elgin, l'Angleterre n'était plus représentée à Berlin que par un Chargé d'Affaires, B. Garlike, un diplomate d'une rare intelligence, plein de zèle, mais n*ayant pas, en raison même de son âge, de son caractère et de son grade,
(Il Arcliives des Affaires Etrangères, Prusse, Volume, 224. Dépéclie chiffrée n" 36, f" Î57. Siéyès ù Talleyrand. Berlin, 21 nivôse an VII (10 janvier 1799,.
rautorité nécessaire pour se faire écouter, comme aurait pu ^t comme allait encore essaj^er de le taire six semaines plus tard, Thomas Grenville, que le mauvais temps et les vents contraires retenaient à son grand regret à Yarmoutli.
Enfin, s'il faut en croire Siéyès, (1) le prince de Reuss venait de faire au Cabinet de Berlin une communication très importante à ses yeux, quoiqu'elle n'eût été que verbale. « L'Empereur a fait demander de nouveau quelles seraient (( les intentions du Roi dans le cas où les hostilités recom- « menceraient de nouveau entre l'Autriche et la Répu- « blique. 11 fait de nouveau la proposition de neutraliser
« le Sud comme le Nord de l'Allemagne » « C'est en
« somme, faisait observer Siéyès, fermer aux Français les « portes de l'Allemagne, assurer à l'Autriche la possibilité « de transporter toutes ses forces en Italie et compromettre c( ostensiblement le roi de Prusse avec la République... » Et il ajoute : « Mais comme je l'ai déjà fait remarquer : une « armée de neutralité ne peut être qu'une armée de neutres « et le roi de Bohème ne saurait pas plus y contribuer que « la République »
On se trouvait une fois de plus à Berlin en présence de graves résolutions : il allait falloir répondre non plus h des insinuations, à des ouvertures, mais à des sollicitations qui devenaient de jour en jour plus pressantes et, ce qui n'était guère fait pour lui plaire, le duc de Brunswick, sur le point de se rendre à l'invitation, presqu'aux ordres de Frédéric- Guillaume m, n'ignorait pas qu'il allait avoir bien de la peine à se dégager par ces réponses vagues et dilatoires qu'il affectionnait et qui lui permettaient de mettre h couvert sa responsabilité et de sauvegarder le prestige dont on s'acharnait à entourer son nom.
Entre temps, dès la réception de la nouvelle de l'entrée en guerre des Napolitains, le lendemain du jour où il communiquait à Woronzow les instructions qu'il avait envoyées à Panin à Berlin, Paul [""^ avait, le 31 décembre, prescrit à Razoumowski de sommer l'Autriche de se déclarer. « Nous ne
^1) Archives des Affaires Etrangères. Prusse, Volume 224, Dépêche chiffrée N° 37, î" 262. Siéyès à Talleyrand. Berlin 23 nivôse, an VII (12 janvier 1799).
l'agonie du congrès de rastatt 209
« pouvons, écrit-il le 31 décembre 1798, nous contenter « d'aucune réponse dilatoire. «
Dans ces conditions, le Congrès de Rastatt n'est plus que nuisible. Paul invite en conséquence TEmpereur à le dissoudre. Enfin, il faut que Thugut s'explique : sa conduite équivoque permet toutes les suppositions (1).
Mais avant que ces instructions n'arrivent à Londres et à Vienne, et le duc de Brunswick à Berlin, les événements se sont précipités.
En présence de la marche des Russes de Brtinn vers le Danube, les Ministres français à Rastatt venaient de déclarer dans une Note du 2 janvier 1799 : « Que si la Diète de Ratis- « bonne consentait à l'entrée des troupes russes sur le terri- « toire de l'Empire, la marche de cette armée sur le terri- « toire germanique serait regardée comme une violation de « la neutralité de la part de l'Empire ; que la négociation « qui se faisait à Rastatt serait rompue et que la République « et l'Empire se retrouveraient sur le pied oii étaient les « deux Etats avant la signature des préliminaires de Leoben « et la conclusion de l'armistice »
... La Députation de l'Empire prit^ dans sa séance du 4 janvier 1799, un Conclusinn portant que celte Note serait portée à la connaissance du Chef de l'Empire et de la Diète de Ralisbonne et que provisoirement on se contenterait d'en informer les Ministres français.
Le 14 janvier, la Diète répondit à la Députation qu'elle n'avait aucune connaissance d'un projet de faire passer les troupes russes sur le territoire de l'Empire, sur lequel il ne lui avait pas été adressé de réquisition et qu'elle attendait les instructions des Cours respectives pour délibérer sur le contenu de la Note française du 2 janvier. — Le 26 janvier, le Plénipotentiaire Impérial à Rastatt répondit aux Ministres de France que l'Empereur avait renvoyé cet objet aux délibérations de l'Empire
Le 31 janvier 1799, les Ministres français déclarèrent qu'ils avaient reçu l'ordre de ne remettre, ni recevoir aucune Note sur aucun point de la négociation jusqu'à ce qu'il ait été
(1) Sori:l. L'Europe et la Révolulion Française, V, 361,
210 LE GÉNÈIÎAL t)Ë STAMFOliD
répondu d'une manière catégorique et satisfaisante à celle qu'ils avaient remise à la Députation le 2 janvier (1).
Pendant qu'on marchait ainsi à grands pas vers la guerre, tout en s'obstinant, le Directoire h tenir ouvert un semblant de Congrès à Râstatt, Thugut, à ne vouloir rien demander à la Prusse et aux Etats de l'Ailemagne du Nord, sans le concours desquels il ne pouvait régulièrement dissoudre le Congrès (2), le duc de Brunswick, malgré l'importance qu'il savait attachée à sa mission, ne s'était guère pressé d'arriver a Berlin et une fois sur les lieux, son ambition, son égoïsme, et surtout sa prudence exagérée reprirent le dessus sur les velléités d'énergie qu'il avait un moment semblé disposé à manifester, tant qu'il était dans sa capitale. Cette fois encore, tante comme toujours par la crainte de se compromettre, il recula, ou tout au moins il hésita devant la responsabilité d'une attitude nelle et catégorique.
Bnmsivick, i f Janvier 1799.
Il arrivera sous peu à Berlin. Que fera l'Autriche ? Importance qu'aurait uue déclaration de la Russie.
Je saisis cette occasion sûre pour vous prévenir que, d'après les ordres du llOi, je serai le 17 à Berlin.
Là pièce anglaise, que vous m'avez communiquée, est des plus intéressantes J'espère que l'arrivée de M. de Grenville nous éclairera sur plusieurs objets de la plus liaute importance et qu'il sera autorisé à se concerter avec nous sur les objets relatifs à une coopération maritime, s'il devait jamais être question de prêter les mains ou parti de rancien Gouvernement en Hollande (4),
(1) Gahdkn. Histoire générale des traités de Paix, etc.. \'I, 90-9?.
(2) 80KEL. L'Europe et là ÎUvofuiion ftançàisv, V, 3&J. {i) R. O. F. o. r>.6.
(4) « Si le Roi de ï*russe était seulement cônt fois moins désireu.x lie « me voir arriver que je suis, moi, impatient de me présenter à lui, « écrivait le 14 janvier Tliomas Grenville (qui malgré tous ses elïorts « n'allait arrivbi* à Berlin que le 17 fôVi'ier) et s'il envoyait seulement le
Li:S IDÉKS- DU DUC DE BKU.NSWICK 21'f
J'ignore si l'Aulriche veut se concerter avec nous et suis curieux de ce qu'elle répondra aux menaces de la France par rapport à la marche des troupes russes.
Si malheureusement l'Autriche persistait à s'isoler et qu'elle voulût consolider la perte de l'Empire Germanique, comme il paraît qu'elle consolide celle de l'Italie, il faudrait former sans eHe, dans- te silence leplu&absolfu, des alliances défensives et roir arriver les évéHeraenfs, après que l'Autriche aura fait sa paix et surtout après qu'ion sera instruit du sort définitif de la Suisse.
Si l'Autriche veut agir d'après un plan politique arrêté entre l'Angleterre, la Russie et la Prusse, alors il suffirait de convenir qu'elle contînt au moins les forces considérables de l'ennemi en Italie, en Suisse et sur le Haut-Rhin, afin de faciliter par là une offensive vigoureuse en Hollande et sur le Bas-Rhin.
Dans tous les cas il importe de tromper la vigilance du public, de désorienter et de tenir en bride les Gazetiers et les Nouvellistes de toute espèce tant sur les traités qu'on fera que sur les armements qa''on jugera nécessaires.
SiPEmpereurdeRussie mettaitenmouvementles 45.000hommes en question, ne pourrait-il pas déclarer qu'il les envoie pour sauver l'Allemagne de l'influence destructive de la France qui, après qu'on lui a cédé tout ce qu'elle a impérieusement exigé, ne s'est pas lassée de sobvertir {sic) la Suisse sans être en guerre avec elle et d'agir hostilement après Farmistice sur la rive droite du Rhin ?
Je penrse qu'une déclaration pareille sauverait à l'Autriche et à la Prusse tout pourparler avec l'Empire sur l'arrivée des armements russes. Car l'a penr des Français fera tenir à la majorité de TEmprre tel langage que le Directoire lui dictera (1).
Je vous prie de peser ces idées fugitives. N^ous en causerons dès quej'aurai l'honneur de vous voir.
P. S. — Si l'occasion s'en présente, je vous prie défaire agréer mes hommages au comte de Panin.
« duc de Brunswick pousser une petite pointe en Hollande, le prince « d'Orange ne serait pas en train de végéter à Harwich et moi, de me « morfondre et d'enrager ici. » {Dropraore Papers, IV, 436. Thomas Grenville à lord Grenville, Audley End l"' janvier 1799).
(1) Cf. Ai)pendice. Paul I" au comte Woronzow. Saint-Pé-tersbourg, 3!) décembre 1708 (Dropwtore Papers, IV,. 327-430),.,
212 LE GIÎNÉRAL DE STAMFOUD
Berlin, 1 2 janvier 1799.
Il craint, autant qu'il la désire, la venue du duc de Brunswick. Jugement sur le caractère de Haugwitz et du Roi. Nécessité croissante de l'union entre Saint-Pétersbourg, Londres et Berlin. Les menées de Siéyès. Vocabulaire qu'il se propose d'employer.
Il est enfin décidé que nous verrons ici M. le duc de Brunswick. J'avoue que je crains autant que je désire son arrivée. Je la crains, parce qu'au lieu d'aller droit au but, il voudra, selon sa coutume, y arriver par des détours et parce que déjà il m'a fait connaître dans une de ses lettres qu'il soupçonnait Haugwitz d'avoir voulu lui tendre un piège en lui proposant d'écrire au Roi au sujet du ravitaillement d'Ehrenbreitstein. — Je la désire, parce que je suis convaincu qu'Haugwitz sans le Duc ne pourra rien sur l'esprit du Roi pour faire prendre à Sa Majesté un parti vigoureux.
Haugwitz, je n'en puis douter, est bien disposé; le Duc l'est certainement aussi ; mais il ne faut pas se dissimuler que leur caractère les porte à se défier l'un de l'autre et que le Roi est l'homme du monde le plus inerte et le plus disposé à prêter l'oreille à ceux qui lui conseillent de temporiser. Et certes il ne manque pas de gens qui sont de cet avis. Cependant je ne désespère pas de porter le Duc à se bien prononcer. Il avait toujours, de même que Haugwitz, ses regards tournés sur Vienne. Us voulaient tous deux que celle-ci commençât pour que Berlin pût suivre. J'ai toujours dit qu'il fallait supposer la possibilité que Vienne sortît de la lice (2) et penser à ce qu'il serait convenable
(2) « On écrit de lierlin, en date du 5 janvier, qu'on sait de quelqu'un « de bien informé que les négociations entre l'Autriche et la France ont « été entamées par la Cour de Toscane et se continuent peut-être encore. « La base principale sur laquelle la Cour de Vienne a traité, roule sur c( les points suivants :
« 1" Que tout soit rétabli comme il était lors de la conclusion du traité « de Campo-Formio ;
« 2° Que par conséquent les monarchies en Italie restent comme elles « étaient alors ;
« 3° Que l'Autriche, pour sa sûreté, ait la rivière Oglio pour frontière « et obtienne par conséquent Mantoue.
« On ajoute d'ailleurs que l'Empereur ne demande aucune acquisition