HAUGWITZ STAMFORT ET LE DUC DE BRUNSWICK
Altesse Séréaissime voudra donc bien me pardonner, si je ne lui transmets aujourd'hui que quelques informations générales sur l'état des affaires de cette Cour, qui malheureusement n'ont pas pris une tournure très dif!érente de celle que nous attendions.
M. de Haugwitz était certainement très disposé à tirer la Prusse de son état d'inactivité. Les fortes assurances à ce sujet données par lui au comte Panin et toute sa conduite jusqu'à l'arrivée de M. le duc de Brunswick ne laissent absolument aucun doute à cet égard. Mais, ne se sentant pas assez fort pour décider lui seul le Roi à prendre le parti vigoureux que les circonstances conseillent plus que jamais à ce Prince et à écarter ceux qui l'entourent et qui, les uns par ineptie, d'autres, dans des desseins très coupables, ne lui parlent que de temporiser, M. de Haugwitz, dis-je, comptait sur l'appui de M. le duc de Brunswick et était
« Roi. On le dit actif et intrigant, mais sans moyens. 11 vient d'Angle- « terre, où il a séjourné environ deux mois et d'où il est parti peu de « temps avant GrenviUe. Il était autrefois intime avec le Roi et logeait « cliez lui quand il était I^rince Royal. On sait qu'il a voulu profiter de «cette intimité pour l'entraîner dans certains projets contre la Répu- « blique. Il n'a pas réussi. Cependant la coïncidence de son retour avec « la mission de Grenville et le voyage du landgrave de Hesse-Cassel, du « duc de Brunswick, du prince de Hohenlohe, etc., etc., m'a porté à « redoubler de vigilance; mais soit que tout cela n'ait rien produit, soit « que je manque de moyens pour découvrir tout ce qui se tramerait, il « est sûr que je ne vois encore rien qui mérite de nous inquiéter. »
Parlant à ce propos des autres membres de la famille d'Orange, Siéyès traçait en quelques lignes leur .portrait : « La Princesse Héréditaire est « aimée de son frère; mais elle n'est point de ces femmes cà qui l'on « puisse parler politique. Il y a nullité absolue h. cet égard.
« Le stathouder et la stathouderesse sont en Angleterre livrés aux « espérances que seule la Cour de Saint- James peut leur donner. Aban- M donnés par elle, je ne sais à qui ils pourraient inspirer quelque intérêt. <( La stathouderesse est intrigante, active et capable de tout, comme vous « savez. Mais fût-elle à Berlin suspendue aux oreilles du Roi, son neveu, « je vous assure qu'on ne l'écouterait pas, quand môme elle proposerait « des choses moins extraordinaires pour des esprits accoutumés à res- « pecter l'influence anglaise. »
{Archives des Affaires Etrangères, Prusse, volume 225. Dépêche chiffrée n" 49 folio 7).
Il ne sera peut-être pas inutile de rappeler ici que la princesse Willielmine-Sophie, sœur de Frédéric-Guillaume II, mariée au mois d'octobre 1187 au stathouder Guillaume V, avait fait preuve d'une rare énergie lors des troubles de 1785-1787, et de citer aussi ce qu'Harcourt disait d'elle en 1794 : « La Princesse a répondu pleinement à l'idée que je me faisais «( d'elle. Elle ressemble à lady Pembroke et a les plus beaux yeux que « j'aie jamais vus. Sa conversation et son allure vous révèlent du premier « coup ce qu'elle est et combien elle est intelligente. Lord Saint-Helens « me dit qu'elle est infiniment supérieure à tous les personnages, hommes <( ou femmes, avec lesquels il a jamais été en rapport. » {Harcourt Paper s).
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d'autant plus fondé à y compter que sa correspondance avec ce Prince, ainsi que les lettres que j'ai reçues aTant son arrivée à Berlin, altesLaienit, relativement au système à faire adopter à cette Cour, une parfaite identité de vues entre lui et ce Ministre.
Mais voici ce qui a trompé ce dernier. Le Duc arriva ici dans la lernac persuasion que le Roi et tous ses entours étaient également daccord avec M. de Haugwitz, c'est-à-dire qu'il croyait trouver une besogne toute faite et qu'il ne s'agissait plus que de recueillir l'honneur du. succès,, déchargé de toute responsabilité. Il ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur et, dès ce moment, son égoïsme qui, dans les entreprises hasardeuses, se réserve toujours de faire toBûberles événements fâcheux sur d'autres que lui, reprenant le dessus, il retomba dans son caractère naturel qui le porte,, là oii il voit une difïérence d'opinions, à déguiser la sienne et à éviter même les personnes vis à- vis desquelles il sait l'avoir trop ouvertement manifesté.
Cest ainsi qu'il en a agi à mon égard. Après m'avoir écrit et lait dire par diflérentes personnes qu'il m'honorerait de sa visite, parce qu'il avait à m'entretenir de choses importantes, il n'eut pas sitôt pris langue qu'ail me fit savoir par ma femme, qu'il lui était impossible de me voir, parce qu'on espionnait chaque pas qu'il faisait à Berlin.
L'indignation, que ce compliment me causa, fut si grande que je n'en fus pas le maître. Je lui écrivis une lettre où je la laissai éclater dans toute sa force et je crus dès lors que toute relation allait être pooapae entre Son Altesse et moi. Je me trompais. 11 me fit une réponse qui n'était ni froide, ni chaude, et le lendemain il vint me rendre^ visite.
Le commencement de cet entretien futextrêmemientvif. Je crus qu''il nous mènerait à une brouillerie complète et je m'en inquiétais fort peu. Il s'emporta beaucoup ; mais voyant que sa colère ne m'intimidait pas, il se calma assez vite et, au bout d'une heure de discussion, il se rendit tellement à mes raisons qu'il me promit d'écrire le lendemain au Roi et de lui faire un tableau de l'état des choses si clair et si précis, qu'il ôterait à sa Majesté tout droit de dire que lui, le Duc, ne s''était pas expliqué d'une manière à faire connaître loyalement et franchement son opinion. Il alla plus loin. Il mepromit de m'envoyersalettre-minute, m'autori^sa-nt d"y ajouter tout ce que j,e croirais propre à mettre dans le plus grand jour les vérités iraportantes qu'elle devait reatermer. Làdessus, m'àyant quitté d'un air très satisfait, il alla chez le Ministre de Schulemburg, chez qui il y avait ce même jour Assemblée. Il