STAMFORD ET LA POLITIQUE AUTRICHIENNE
Saint-Pétersbourg (1) avec les assurances données par le Ministre de Vienne au Ministre de la Grande-Bretagne, sans doute parce qu'EUe trouve que ces dernières ne cadrent pas avec cet envoi, ni avec ce voyage, ou bien ce qu'on suppose ici, que ces démarches sont motivées par des missions secrètes que les intentions, que met en avant la Cour de Vienne, doivent servir à cacher. Voici donc comment je m'explique cette contradiction entre les démarches de cette Cour et les paroles de M. de Thugut.
L'assurance donnée par ce Ministre au chevalier Eden porte en substance que l'Autriche reprendra les armes, dès qu'EUe sera assurée de l'assistance de la Prusse. Or celle-ci, refusant de s'expliquer sur cet article, je trouve très naturel que l'Autriche, incertaine des dispositions de la Prusse et en attendant que cette dernière se décide, cherche à tirer pour elle-même des circonstances le moins mauvais parti qu'EUe peut. Et conséquemment, je ne vois pas dans la conduite de la Cour de Vienne cette contradiction, ni de la part de M. de Thugut cette duplicité et ce dessein de tromper, dont on se plaît ici à l'accuser.
Mais, quand M. de Keller, dont la bonhomie et l'indolence sont connues, fait des rapports à sa Cour, dont les «matériaux lui sont fournis en grande partie par le Jacobin Cœsar, que ces matériaux consistent dans des bruits et des propos vagues ramassés, et peut-
(1) Le prince Repnin était en effet chargé d'une mission politique. On avait voulu, en l'envoyant de Berlin à Vienne, travailler au rapprochement entre les Cours Impériales, grâce au mariage de la Grande-Duchesse Alexandra Pavlowna avec un Archiduc autrichien. L'idée n'était pas nouvelle. On ne faisait que reprendre maintenant un projet, auquel on avait déjà commencé à penser dès 1797. Les préférences de Paul 1" allaient à l'archiduc Charles. François II hésitait entre ses deux frères Charles et Joseph. Comme cela n'était que trop fréquent, ce fut Thugut qui se chargea de trancher la question. Le 3(t septembre, il écrivait à Cobenzl « que l'Empereur, en raison de l'état de santé de l'archiduc « Charles, s'était prononcé en faveur du Palatin. Le peu de sympathie, « que l'archiduc Charles professait pour la Russie, ne contribua pas peu « à l'amener à déclarer qu'il n'avait nullement l'idée de se marier et l'ar- « chiduc Joseph prit en février 1799 le chemin de Saint-Pétersbourg où « il allait se présenter à son futur beau-père ». (Cristk. Erzherzog Cari von Oesterreich, II, 2b, 31). Gomme le chevalier de Bray, représentant de la Bavière à Pétersbourg et bien placé pour savoir ce qui s'y passait, il se chargera de nous l'apprendre, il n'y avait pas l'ombre de relation entre le voyage de l'archiduc l*alatin et l'envoi de Bellegarde à Paris.
« Le comte de Cobenzl, depuis son retour de Rastatt, n'avait plus joui « d'aucun crédit. Une maladie dégout:inte dont il fut attaqué et qui, de »< fort laid qu'il était, l'a rendu hideux, écarte de lui au physique comme « son caractère perfide en écartait au moral. Il devait épouser la Grande- « Duchesse par procuration, mais il inspirait un tel dégoût et une répu- « gnance si invincible à l'Impératrice et à la Princesse qui aurait été
être montés, dans les Sociétés démocratiques de Vienne ; quand le sieur Sandoz-Rollin de son côté renchérit encore sur ces rapports en mandant à sa Cour que le Directoire se proposait d'envoyer à Vienne un émissaire chargé d'une grosse somme d'argent qu'il disait destinée à des achats de vif- argent, mais qui passerait dans la poche de M. de Thugut, dont Talleyrand, ou je ne sais quel autre coquin, a dit connaître la vénalité, alors je reconnais si évidemment le but de ces propos et de ces calomnies que, si je n'étais pas informé, comme je le suis, qu'on en fait circuler de semblables à Vienne contre la Cour de Berlin, le seul bon sens me ferait deviner cette abominable tactique des Français et de leurs partisans, qu'ils employent depuis si longtemps avec tant de succès, et qui consiste à entretenir entre les deux Cours là méfiance qu'elles nourrissent l'une contre l'autre et qui finira par les perdre.
Au reste, j'ai vu à ma grande satisfaction dans le dernier entretien, que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Votre Altesse Sérénissime, qu'Elle est d'opinion que la Prusse, au lieu de jeter des regards inquiets sur la domination de l'Autriche, devrait dans ce moment ne s occuper que des mesures qui, dans le cas oii cette dernière viendrait à sortir de la lice, la mettraient à même de n'avoir rien à redouter de cet événement. Mais comme il n'y a personne qui, autant que Votre Altesse' Sérénissime, soit en état de développer à Sa Majesté Prussienne l'urgence et la nature de ces mesures, il n'est personne non plus qui puisse présenter à Votre Altesse Sérénissime des motifs plus puissants pour La déterminer à remplir cette tâche qui lui sera facilitée encore par ceux qu'Elle puisera dans son amour du bien et dans les circonstances favorables où le Ciel l'a placée pour l'eflectuer.
J'ai l'honneur d'être, etc..
Ce n'e'tait ni sans peine, ni même sans danger que Thomas Gren ville avait fini par arriver à Berlin le 17 février. Le 20 décembre, il avait une première fois tenté de se rendre à son poste. Après neuf jours d'une navigation des plus difficiles, après avoir constaté que la côte allemande était rendue inaccessible par les glaces, il avait reconnu l'impossibilité d'atteindre Guxhaven et dû se résignera revenir à Yarmouth.
« obligée selon le rite grec, de boire à la même coupe que lui dans la « cérémonie 4u mariage qu'on dut renoncer à ce projet et que l'Archiduc « fut obligé de venir en personne.,... w (Chevalikr de Bray. Mémmres. Dans Revue d'Histoire Diplomatique. Année iW.), tome xxiii, page 582).
THOMAS 'GRENVIDW: A BERLIX 231
Reparti le 28 janvier en dépit des avis des gens de mer, il avait été pris dans les glaces le 3! à l'embouchure de l'Elbe, jeté par les courants sur un banc de sable, sur lequel la Prosffpine était à tout marnent sur le point de se briser. S'aventurant sur la glace avec ses papiers, mais abandonnant à bord tous ses effets, il avait à grand peine réussi à gagner la petite île de Neu-Werk, à 8 milles de Guxhaven, où ii ne finit par arriver que le 6 février après une nouvelle marche sur la glace. Pénétré de l'importance de sa mission, dévoré d'impatience, sentant que les moments étaient précieux, il s'était mis immédiatement à l'œuvre. La situation en effet était grave. Il lui fallait agir vite et résolument, empêcher à tout prix Paniu de quitter Berlin, comme il avait reçu l'ordre de le faire, si le Cabinet prussien tardait encore à prendre en considération les propositions de sa Cour. A peine arrivé, il avait mis les fers au feu, ranimé le zèle du parti de la guerre, travaillé Finkenstein et Schulenburg, conféré avec Panin, arrêté avec lui le plan de leurs premières opérations, le programme des questions qui devaient être tranchées sans retard, reconnu la nécessité d'exercer de concert une pression énergique sur Haugwitz, enfin vu à plusieurs reprises Stamford, qui n'était pas un inconnu pour lui, mais dont il lui importait de s'assurer le concours afin de triompher plus sûrement, grâce à son aide, ses conseils et à son expérience, des résistances passives, des hésitations, des scrupules, de l'égoïsme et de la versatilité du duc de Brunswick. Il savait d'ailleurs qu'il pouvait d^autant plus compter sur le général que, tout en travaillant avec une inlassable énergie et malgré l'état précaire de sa santé à la défense de la bonne cause, tout en poursuivant sans trêve ni répit sa croisade contre les principes de la Révolution, Stamford n'avait jamais un seul instant perdu de vue les intérêts de la Maison d'Orange. Or, comme Siéyès le notait dans sa dépêche du 23 février, « l'un des objets du voyage de Gren- « ville était d'engager le Roi à savoir le projet arrêté à « Saint-James de rétablir le Stathouder en Hollande (1) ».
(1) Prii$se, volume 225, Dépèche chiffrée h* 49, Siéyès k TaUeifrs,nd, Berlin, 5 ventôse, an VIT '23 février 1799). ' >
L'action et l'intervention de Thomas Grenville étaient d'autant plus indispensables qu'il fallait sur l'heure môme prendre nettement position contre les projets dont le Cabinet de Vienne caressait la réalisation. Tant que, comme Sybel le relève fort justement, Thugut s'était inquiété de la neutralité de l'Empire, il s'était montré irrité de ce que la Prusse ne voulait défendre que la neutralité du Nord de l'Allemagne et non celle de tout l'Empire. Maintenant qu'il n'attachait plus aucun prix à cette dernière, il cherchait à noircir la Prusse, qui allait peut-être s'opposer à Ratisbonne à sa résolution, c'est-à-dire à l'entrée des Russes en Allemagne. En agissant ainsi au moment même où Thomas Grenville se disposait à entamer des négociations avec la Prusse, à déterminer la part que celle-ci prendrait à la guerre, il montrait de nouveau son intention bien arrêtée de mettre obstacle, autant qu'il serait en son pouvoir, à l'entrée de la Prusse dans la Coalition et d'empêcher tout rapprochement entre Rerlin et Saint-Pétersbourg (1).