GÉNÉRAL DE STAÎMFORD A LORD GRENVILLE
Berlin, 16 mars 1799.
La Prusse restera spectatrice embarrassante de la nouvelle Coalition. La Coalition devra la victoire à Paul I". Plan d'opérations qu'il recommande.
Vous ne pouviez pas sans doute vous attendre, Monsieur, que la Prusse, méconnaissant ses vrais intérêts, persisterait à ne pas vouloir joindre ses forces à celles de la Russie, de l'Autriche et de la Grande-Bretagne pour opposer enfin une digue au torrent révolutionnaire qui menace d'une ruine totale toute l'étendue du monde cultivé.
Il n'était pas propable que le Cabinet de Berlin, reconnaissant l'intérêt qu'a l'Angleterre à la conservation de la Monarchie Prussienne, jugerait comme si cet intérêt n'était pas réciproque et se refuserait à alléger à l'Angleterre le poids immense qu'elle supporte presque seule et dont la nature est telle qu'elle devrait lui susciter des alliés partout où il est des hommes qui ne méconnaissent pas les principes religieux et moraux, qui sont la base commune de tous les Etats et que la Révolution cherche et ne réussit, malheureusement que trop bien, à détruire.
Il n'était donc pas probable que la Prusse, depuis l'envahissement de la Belgique, de la Hollande et d'une partie du duché de Ctèves par les Français, voyant ses Etats à découvert Jdu côté du Bas-Rhin, continuerait à se persuader qu'une ligne de démarcation et un traité avec un Gouvernement, qui n'en respecte aucun et en enfreint une vingtaine dans l'espace de sept ans, pouvait lui tenir lieu d'une frontière qu'aurait assurée l'art ou la nature. Il n'était pas probable qu'il échapperait à la prévoyance du Cabinet de Berlin que, si le Midi de l^Allemagne venait malheureusement à être républicanisé à la manière française, c'est-à-dire à être rendu tributaire de la soi-disant Grande Nation, ce même Midi contribuerait nécessairement de gré ou de force à faire subir le même sort au Nord de cet Empire.
Enfm, il n'était pas probable que le Cabinet de Berlin ne ver-
LA PRUSSE, LA COALITION ET PAUL l^' 235
rait pas ou feindrait de ne voir que la Prusse, en se tenant dans son système de neutralité, quoique souhaitant sans doute de voir la paix et la tranquillité rétablies partout en Europe, éloignerait du même coup elle-même l'accomplissement de ce vœu en se condamnant à l'inaction et en paralysant autour d'elle 40 à 50.000 braves Saxons, Hessois, Hanovriens, elc, qui ne demandaient qu'à être menés à l'ennemi pour leurs foyers, leur religion, leurs Souverains, leurs femmes et leurs enfants.
Rien de tout cela, dis-je, n'était ou du moins ne paraissait probable et cependant les dispositions, que la Prusse vient tout récemment de manifester, sont telles qu'on ne saurait presque plus douter qu'elle ne soit décidée à rester simple spectatrice, mais spectatrice très embarrassante, d'un combat qui va décider irrévocablement de son sort et de la destinée de tous les ETmpires.
La lutte en sera plus longue et plus pénible pour ceux qui auront à la soutenir, mais je n'en suis pas moins très éloigné de croire qu'elle soit au dessus des forces réunies des trois Grandes Puissances décidées à l'entreprendre 150.000 hommes, que la Prusse retranche de la masse de leurs moyens, font une diminution de forces qui peut, à la vérité, retarder leur triomphe, sans le rendre impossible. Elle ne le rendra que plus éclatant et plus glorieux.
Le caractère élevé et magnanime de l'Empereur des Russies et les efforts généreux auxquels se dispose ce Prince, qui, avec bien plus de raisons que Sa Majesté Prussienne, pourrait croire ses Etats placés hors de l'atteinte des événements funestes qui dans cette guerre ont frappé une grande partie de l'Europe, ranimeront infailliblement l'espérance, le courage et l'énergie des Puissances, que l'exemple de ces calamités n'a fait qu'intimider. Elles verront les troupes invincibles de ce Monarque fixer la victoire sous leurs drapeaux et l'aigle des braves Autrichiens qui, s'ils éprouvèrent des défaites, furent toujours vainqueurs, quand l'ennemi ne joignait pas la trahison et la perfidie à la force des armes.
Au reste, je vous prie de croire, Monsieur, que je ne me fais pas illusion sur le sombre aspect que présente l'état actuel des choses. C'est au contraire en l'examinant avec attention que je sens renaître en moi l'espoir d'un changement heureux.
Deux armées de ces admirables troupes russes, que nulle difficulté n'arrête, produiront infailliblement ce changement, si elles peuvent être portées à temps sur les points oii leur action ne saurait manquer d'avoir les plus grands effets. Je me représente la première de ces deux armées se portant à travers la Bohème jus-
qu'à l'Eger. Je suppose qu'arrivée à celte hauteur, l'Electeur de Saxe elles autres Princes Saxons, d'après un concert secrètement établi entre eux et les Cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne, font passer la Saale à leurs troupes pour les rapprocher du Main en même temps que l'armée russe s'avance de son côté sur cette rivière. Je suppose de plus qu'à l'époque oîi ces mouvements s'exécutent^ le landgrave de Hesse-Cassel, de concert avec les Cours Alliées, a rassemblé son armée derrière la Fulda et que ces armées enfin réunies, couvrant la droite de celle de l'Archiduc Charles dans la Haute-Allemagne, dirigent en même temps que celte dernière leurs opérations vers le Rhin.
Enfin, dans la supposition que le Danemark, décidé à se joindre aux Alliés, porte un corps de troupes dans le Holstein, je me représente 'qu'une seconde armée russe s'y étant jointe par la Baltique, ces forces combinées, puissamment secondées par une partie de celles de la Grande-Bretagne, vont faire une descente dans les provinces de Frise et de Groningue d'où, découvrant le revers de la province de Hollande ainsi que des places-fortes sur l'Yssel et aidés d'une insurrection générale des bons habitants des Sept Provinces, elles dirigent leurs opérations ultérieures selon l'exigence des cas.
D'après la juste confiance que je mets dans la valeur et la conduite des armées agissant sur le Rhin et l'idée que je me fais de leurs succès, je suppose qu'à l'époque où cette expédition s'efïectuera du côté de la Hollande, elles ont rechassé les Français derrière le Rhin et qu'un détachement considérable de l'armée russe et allemande se porte sur Diisseldorf et s'empare de cette place. Point de doute alors que ces succès ne seront suivis d'un soulèvement général des peuples exaspérés des pays de Trêves, de Juliers, de Berg, de Belgique contrôles Français, leurs cruels oppresseurs et que l'ennemi attaqué sur tous les points, depuis l'extrémité de l'Italie jusqu'en Hollande et ayant disséminé ses forces sur cette ligne immense ne se soumette enfin à recevoir la loi de ces mêmes Puissances, auxquelles il a l'insolence de vouloir la dicter.
Peut-être me direz-vous. Monsieur, que vous ne regardez le plan de guerre, dont je ne vous offre ici qu'une esquisse très imparfaite, quecommeun beau rêve, parce que, faisant concourir à son exécution l'Electeur de Saxe et le Landgrave de Hesse, je suppose à ces princes des dispositions propres aies porter à une dénaarche aussi vigoureuse. Je réponds à cette objection qu'il est impossible que l'exemple de tant d'Etats, qui ont cru se soustraire aux malheurs de la Révolution en restant en paix et qui
LE PLAN d'opérations DE STAMFOHD 237
ont hâté par là leur ruine, n'ait pas produit chez ces Princes des dispositions qu'ils ne manifesteront probablement que lorsque la présence d'une armée formidable, à laquelle ils pourront joindre leurs forces, leur en indiquera le moment. J'ajoute que j'ai une trop bonne opinion de leur patriotisme pour croire qu'ils balanceraient un seul instant à reprendre les armes pour se garantir avec la nation allemande d'un joug aussi-honteux que l'est celui que les vils usurpateurs qui gouvernent la P'rance, ont imposé à leur propre Nation, s'ils voyaient les Puissances, oubliant tout autre intérêt, ne s'attacher plus qu'à celui de leur conservation réciproque et à diriger vers ce but tous leurs moyens, tous leurs efforts.
Je vais plus loin dans mes espérances. Je me persuade que l'exemple de ces Princes sortant de leur inaction deviendrait un puissant réveil pour la Prusse et qu'animée dès lors des mêmes sentiments patriotiques, elle ne tarderait pas à se remettre sur les rangs et à combattre pour la bonne cause qui est si évidemment la sienne et celle de l'humanité.
Agréez, je vous prie, les assurances de ma très haute et respectueuse considération, avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Stamford (1).
Pendant que Stamford poursuivait sans relâche et multipliait même ses démarches en faveur de l'œuvre à laquelle il s'était consacré tout entier, on était sur le point de recevoir à Paris les communications que Siéyès avait fait partir de Berlin le 6 mars à l'adresse de Talleyrand.
« Thomas Grenville a demandé si la Prusse veut changer « d'attitude à l'égard de la France. Dans ce cas, il a les plus « amples pouvoirs pour offrir des avantages pécîiniaires ou « autres ; mais ses instructions portent de ne faire des pro- « positions formelles que lorsque la Prusse aura résolu de « prendre part à la guerre. Il a prouvé que le moment est « plus favorable que jamais ; qu'il n'y a rien de plus facile « que de faire une incursion en Hollande et de rétablir le
(1) Voir à l'Appendice la dépêche chiffrée de Stamford au duc de Brunswick, dépêche sans date, de quelques jours postérieure à celle ci et dans laquelle le général se livre à des considérations de même nature sur l'état des affaires. Thomas Grenville annexe cette pièce à la dépêche confidentielle qu'il adresse à son frère de Btrlin le 5 avril. Cf. Dropmore Papers, IV, 515 et 520-522.
238 LE GKNÉHAL DE SÏAMFORD
« Stathouder. — Le Cabinet prussien n'a pas encore fait de « réponse. Je persiste à croire qu'elle sera évasive. Initiiim « sapientiœ, timor Reipiiblicœ ? (1) »
Au moment en effet oii Grenville et Panin s'efforçaient de pousser la Prusse à tenter de délivrer la Hollande et les anciens Pays-Bas autrichiens de concert avec l'Angleterre et la Russie, oij le duc de Brunswick lui-même, appelé à Berlin, se ralliait aux conclusions du Mémoire rédigé par Haugwitz le 15 janvier 1799 (2), Frédéric-Guillaume III demeurait au contraire fidèle à sa résolution de tout mettre en œuvre pour rester en paix avec la France. Il s'en tenait toujours aux idées qu'il avait exposées dans sa lettre autographe du 10 octobre 1798. « Tout le monde sait que j'ab- « horre la guerre et que je ne connais de plus grand bien « sur la terre que la conservation de la paix et de la tran- « quillité, comme le seul système propre à la félicité du « genre humain. Ainsi donc-, si je me voyais forcé de « reprendre les armes malgré moi, ce ne serait plus une « guerre de caprice, mais une guerre de nation contre « nation. La nation combattrait pour ses foyers et je n'ai « pas le moindre doute qu^en ce cas toute la nation se « lèverait pour repousser une agression aussi téméraire (3). »
Berlin, i H mars 1199.
La réponse de Panin et la certitude de la neutralité de la Prusse. Accueil empressé fait par le Roi à Thomas Grenville. Conséquences de l'arrivée de Dietrichstein. Résumé de la Note sur le plan d'opérations qu'il a remise à lord Grenville.
Depuis mon rapport du 3 du mois passé et ma dernière correspondance avec le duc de Brunswick, dont j'ai eu l'honneur
(1) Prusse, volume 125 N" 152, f» 22.
(2) Cf. Baillku, Preussen und Frankreich, 1795-1807, I, 235-272. ^3) Idem, in Ibidem, I, page XLVII, note.