‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 50 sur 171 · LA PRUSSE RESTERA NEUTRE, GRENVILLE ET LE ROI · texte numérisé non relu

LA PRUSSE RESTERA NEUTRE, GRENVILLE ET LE ROI

d'envoyer copie à Votre Altesse Sérénissirae, il ne s'est rien passé ici qui me prouve quelque changement favorable dans les dispositions du Roi ou de son Cabinet. La réponse aux ofïres généreuses el amicales de la Cour de Russie, donnée au comte Panin par le Ministère de Berlin, semble démontrer au contraire qu'on n'est rien moins que disposé à se départir de ce système de neutralité dont je redoute, pour la Prusse en particulier, les funestes conséquences (1).

Il est vrai que d'un autre côté on observe un certain mouvement dans les opinions de certaines personnes qui ne laissent pas d'intluer un peu sur celles du Roi, et qui peut contribuer à rectifier les idées de Sa Majesté relativement à sa position que certainement Elle n'apprécie pas assez On remarque aussi une très grande différence entre 1 accueil fait par le Roi à M. Grenville et celui qu'il fit Tan passé au. prince Repnin. Autant Sa Majesté évitait de s'entretenir avec celui-ci, autant Elle s'approche de l'autre avec un sentiment d'affection et de confiance. Ces sentiments, M. Grenville les impose ici à tous ceux qui l'approchent, particulièrement aux Ministres du Roi. Quoiqu'il en soit de l'effet que cela ■)eut produire, toujours est-il qu'on touche enfin au moment où l'on saura à quoi s'en tenir sur les déterminations de cette Cour.

L'arrivée du comte de Dietrichstein, envoyé d'Autriche (2), qui

fl, Dès le 5 mars les pourparlers av^aient pris une tournure qui était loin de rassurer et de satisfaire Thomas (Jrenville. Répondant ce jour-là à la proposition de l'Autriche tendant à la dissolution du Congrès de Rastatt, Haugwitz avait déclaré au nom du Roi, que son Souverain était tout prêt à concourir aux mesures qu'on se disposait ù prendre « pour « le cas d'Iioslililés commencées et à condition que Sa Majesté Impé- « riale voudrait Iden communiquer à Sa Majesté Prussienne les me- « sures et les dispositions qu'il aura prises pour la sûreté des Princes « du Sud de l'Allemaijae el principalement pour les Princes rive-Rhein « (sic) en cas de rupture. »

Comme Grenville le constatait dans une Note confidentielle à son frère, Panin n'avait rien trouvé à redire à cette communication faite au Chargé d'Affaires dAutriche, M de Hudelist. Vingt-quatre heures plus tard, la crise était devenue aigiie et une dépêche de Goerz, en date de Rastatt, le 27 février, annonçait à son Gouvernement que la guerre était désormais inévitable entre l'Autriche et la France. (.Cf. Thomas Grenville à lord Grenville. Dépêche confidentielle). Berlin, 4 mars 17!)9. Dropmore Papers, TV. 48.5-491).

La reprise imminente <\p> hostilités jetait un jour nouveau sur la situation et simplifiait singulièrement l'action et le rôle des représentants de l'Angleterre et de la liussie. Jourdan avait en elïet passé le Rhin, le 1" mars, l'archiduc Charles, le Lech, le 3. Conformément aux ordres qu'il avait reçus. Jourdan ne devait attaquer qu'après avoir été avisé de l'approbation de la déclaration de guerre par le Corps Législatif.

(2) Cf. Appendice. Notice l)io(jraphique.

est ici depuis hier au soir, hâtera probablement ce moment. Du moins, l'indécision de la Cour de Vienne relativement à la paix ou à la guerre ne pourra plus servir de prétexte à celle-ci pour ne pas se prononcer, puisque les hostilités ont déjà recommencé dans les Grisons où, dit-on, les Autrichiens auraient remporté un avantage sur l'ennemi (1).

J'ai l'honneur d'avoir de fréquents entretiens avec M. Grenville, qui me traite avec une bonté que je voudrais mériter en lui étant aussi utile que j'en ai le désir. Il me parla ces jours passés d'un plan de guerre dans la supposition que la Prusse conserverait sa neutralité et il me demanda de lui communiquer mes idées dans un Mémoire. Le mot de Mémoire m'effraya. Je préférais lui exposer mes idées dans une simple lettre (2j, Je prends la liberté d'en joindre ici une copie pour Votre Altesse Sérénissime, la prévenant que je crois qu'elle est déjà entre les mains de Mylord Grenville et qu'il importe que son contenu ne foit pas connu par d'autres, parce qu'il y est question de gagner la Saxe et la Hesse, que la Prusse cherche à maintenir dans son système.

GÉNÉRAL DE STAiMFOPD A THOMAS GRENVILLE (3)

Son entretien avec Haugwitz. Ses observations sur un plan d'opérations attribué au Roi et approuvé par le duc de Brunswick. Ce que Paul I^' devrait faire pour lever les difficultés que présenterait son exécution.

Quoique la Cour de Berlin manifeste en ce moment des dispositions qui nous font espérer qu'elle pourra être engagée encore à prendre une part active à la guerre, nous ne devons pas nécessaire-

(1) Le 11 mars, la France avait déclaré la guerre au roi de Bohême et de Hongrie. Dès le 5 mars. Masséna avait fait sommer Auffenberg d'évacuer les Grisons, enlevé de vive force le Luzien-Steig, et Auffenberg, tourné et coupé, avait été forcé après une dernière tentative de résistance, de se rendre prisonnier. Maître des Grisons, Masséna renouvela, mais sans succès, ses attaques contre Feldkirch, d'abord le 8, puis le 11 et le 12 et une dernière fois le 14 (Cf. Mathiku Dumas Précis des événe.ments militaires. ïorae I, pages 137-141).

(2) Cf. Pièces LXIII et LXV.

PLAX d'oI'KHATION ATTRIBUÉ AU ROI DE PRUSSE 241

ment nous attendre qu'elle se décidera à prendre ce parti sans avoir, pour ainsi dire, comblé la mesure des moyens qu'elle aura jugés nécessaires à faire la guerre avec succès

Dans un entretien que j'eus avant hier avec M. de Haugwilz, il prit en main un Mémoire, qu'il me dit être du Roi, où il était parlé d'une force de 230.000 hommes à disposer en différentes armées depuis Mayence sur le Bas-Rhin pour assurer les opérations de celles qui seraient destinées à agir directement contre la Hollande.

J'observai que des forces aussi considérables me paraîtraient suffisantes pour réduire l'ennemi, quand celui-ci n'aurait pas de guerre à soutenir en Italie, en Suisse et sur le Haul-Rhin, et le Ministre en convint. Mais je compris par tout ce qu'il me dit que Sa Majesté Prussienne ne se laisserait pas persuader qu'une armée de 70 à 80.000 hommes pourrait suffire pour une entreprise sur la Hollande et qu'à cet égard le duc de Brunswick serait de J'avis de Sa Majesté.

Quant à ce dernier, je suis entièrement de l'avis du Ministre. Dans la crainte de compromettre la gloire des armes prussiennes en laissant la moindre chose au hasard dans ses combinaisons militaires, sans une forte armée qui assure le flanc gauche de celle destinée à opérer sur la Hollande et qui en assurera les communications, l'ennemi étant le maître de passer le Rhin sur tel point qui lui plaît depuis Mayence jusqu'à Diisseldorf, comme dans tous les pays compris entre le Rhin et le Weser il ne se trouve aucune place forte de quelque importance et que l'ennemi y trouverait assez de facilités d'y opérer des diversions s'il ne s'y trouvait pas des forces iniportantes pour l'en empêcher, il représentera cette expédition comme sujette à être traversée. Et en efîet, il n'y arien à opposer à cette crainte que l'impossibilité où se trouve l'ennemi d'opposer sur le Bas-Rhin une résistance tant soit peu considérable, à moins qu'il ne veuille se dégarnir sur le Haul-Rhin, en Suisse et en Italie et risquer de tomber par là dans des inconvénients plus graves que ceux qu'il voudrait éviter en tâchant de conserver le Brabant et la Hollande.

Je ne prends la liberté, Monsieur, de vous présenter les difficultés auxquelles doit s'attendre cette Cour-ci que parce qu'il vous paraîtra peut-être urgent de penser aux moyens de les lever. Ces difficultés ne se produiraient pas si l'armée russe de 45.000 hommes, qui était briginairement destinée à opérer de concert avec la Prusse (1)

(1) Cf lord Greiiville au comte Woronzow. Military Dispositions for the Campaifjn of ITtQ. Février-mars 1799. (Dropmore Papers, IV, 484 485) et Thomas GrenviUe à lord Grenville, Berlin, 18 mars 1799 {Ibidem, 502).

n'avait pas reçu une destination différente à l'époque où la Cour de Londres devait croire que celle de Berlin était absolument décidée à ne point se départir de son système de neutralité. Car cette armée, en se portant et en agissant contre le Bas et le Haut- Rhin, eût assuré à la fois le flanc droit de l'armée autrichienne et le flanc gauche des Prussiens et eût rempli d'une manière d'autant plus avantageuse l'intervalle entre les deux armées qu'elle eût facilité leurs opérations en occupant une partie considérable des forces ennemies.

Je consens, Monsieur, qu'il est peut-être déjà trop tard pour rien changer aux dispositions déjà faites et que celte armée devant aller se joindre aux forces autrichiennes en Italie et en Suisse, il n'est plus temps de penser à lui donner une autre destination. Je conçois aussi que l'Angleterre, ayant employé les sommes, dont elle peut disposer cette année pour subsidier des troupes sur le Continent, elle ne saurait en créer de nouvelles pour mettre la Prusse en état de porter son armée à des forces aussi considérables qu'elle croira nécessaires pour agir, de sorte que je ne vois de tous côtés que des embarras que Sa Majesté l'Empereur de Russie peut seul lever. Si ce Monarque magnanime, voyant que l'Angleterre ne peut aller au delà des offres qu'elle fait déjà, se décidait à suppléer aux forces que demande la Prusse par une armée de 40.000 hommes qui, s'avançant par la Bohême sur le Rhin, y serait jointe par 20 on 30.000 hommes de troupes saxonnes, on remplirail alors le double objet dont j'ai parlé plus haut, celui de couvrir pendant ses opérations la gauche de l'armée prussienne et d'augmenter aussi la sûreté de la droite autrichienne.

On allait en effet savoir bientôt à quoi s'en tenir à Berlin. Le Directoire s'était chargé de mettre un terme à l'indécision des Cours de Vienne et de. Berlin. — Le 23 mars, Siéyès avait remis copie au Cabinet prussien de la déclaration de guerre approuvée par le Corps Législatif, le 22 ventôse (12 mars) et dès la veille (22 mars), l'archiduc Charles avait obligé à Ostrach Tavant-garde de Jourdan à battre en retraite et à se replier entre Singen et Tultlingen (1).

« La Coalition de 1799, formée plusieurs semaines avant « l'attentat de Rastatt, la seconde dans la série historique « était, comme le fait si justement remarquer Albert So-

(1) THif:RS. lîoi'olution française. X, 146-147.

LES BUTS DK LA COALITION DK 1799 243

« rel(1\ mieux serrée et infiniment plus redoutable que

« celle de 1792 — 1793 Celle de 4799, comme toutes celles

« qui suivirent, vise à refouler la France dans ses anciennes « limites, à Vy enfermer, si elle peut, et dans tous les cas,

« à s'en partager les dépouilles L'Europe demeure ce

(( qu'elle avait été, inquiète, jalouse, avide et Thistoire de « la grande guerre du commencement du XIX^ siècle se relie

« aussi à la grande guerre du commencement du XVIIl*'

« D'ailleurs, chez les Coalisés de 1799, aucune idée de ré- « forme, ni dans leurs Etats pour y prévenir la Révolution, « ni dans la République pour l'éliminer. Ils n'ont qu'une « vue : Considérer celte Révolution comme non avenue et « la supprimer de l'histoire en supprimant de la carte ses « conquêtes en se les partageant.

(( Le souci d'écarter les Français du grand marché des « terres et des peuples en Orient, de les dominer dans la « Méditerranée, réunit les Turcs, les Anglais et les Russes; « mais le même souci les séparera. Les Turcs veulent garce der ce qu'ils ont, les Anglais veulent prendre l'Egypte et « Malte, les Russes, qui font pour autrui une belle déclara- « tion de désintéressement, prétendent occuper Malte, les « Russes, qui font pour autrui une belle déclaration de dé- ■■< sintéressement, prétendent occuper Malte et s'emparer de « Corfou... Ni les Anglais, ni les Autrichiens ne l'entendent <( de la sorte. A Vienne, on interprète, comme il convient, « la clause de désintéressement de Paul ^*^^ Elle n'a qu'un « objet: Obliger l'Autriche àrenonceraux conquêtes en Italie. « Or, l'Autriche fait la guerre pour s'emparer de l'Italie, « pour garder Venise, pour reprendre Milan, démembrer le « Piémont, y joindre les Légations, reconquérir les Pays-Ras « afin de les troquer contre la Ravière, idée qui travaille la « Cour Impériale depuis un quart de siècle. Ajoutez le Roi « de Pru&se, qui se réserve de prendre de toutes mains et de « transformer sa neutralité en arbitrage payé par la Bel- « gique, par la Hollande peut-être. »

La situation, on le voit, était grave et délicate ; la partie qu'on jouait, grosse de difficultés.

(1) Soui I-. l.'Europe et la Révolution frarçaise, V, 101-402.

Aussi, bien que, ou peut-être parce que la campagne de 1799 s'ouvrit par une série presque ininterrompue de succès inespérés, l'action des représentants et des hommes d'Etat de la Coalition, celle de lord Grenville et de son frère Thomas, du comte Panin et du comte Woronzow, loin de se ralentir, n'avait-elle fait que s'accentuer. A Londres comme à Saint-Pétersbourg, on avait reconnu qu'il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud, profiter des avantages du moment pour s'assurer les moyens qui permettraient de porter le coup décisif à la révolution. On surveillait Thugutet Cobenzl, on serrait de plus près que jamais Haugwilz et pour plus de sûreté on avait cru utile de tenter de nouvelles démarches auprès de Paul I"'. On n'était pas en effet sans inquiétude à Londres tant sur les dispositions du Cabinet de Berlin que sur les résolutions, trop souvent inconsidérées, du Tzar. Il importait donc de redoubler de vigilance et d'habileté à Berlin, de manœuvrer à Saint-Pétersbourg de façon à pousser Paul L"" plus avant dans la voie dans laquelle il s'était engagé (1). Comment et pourquoi fit-on choix de Slamford pour porter la bonne parole en Russie? C'est là ce que la correspondance du général ne nous dit pas. Le dossier 95.6 du Foreign 0//Çce présente en effet une lacune, aussi regrettable que facilement explicable, qui va du 18 mars 1799 au

(1) Rien en effet n'avait pu triompher de la répulsion de Frédéric- Guillaume III pour l'évolution à laquelle on s'était flatté de l'amener. Le 15 mai, Haugwitz découragé mandait à ses deux collègues, P'inkenstein et Alvensleben que : « l'intention de Sa Majesté est d'écarter une u bonne fois toute proposition qui tendrait à engager la Prusse à une (( coopération immédiate et effective contre la Hollande. « Il est vrai que Haugwitz essaye de motiver, si ce n'est de justifier, cette décision de son Roi, en ajoutant que « l'humeur, que l'Empereur de Russie raani-

M fesle depuis quelque temps fait croire que de ce côté il ne faut pas

(c s'attendre à beaucoup de facilités à assurer le concert dont il s'agit. » (Bailleu. Preussen und Frankreich, 1795-1807, I, 299).

Trois jours plus tard, le 18 mai, le Roi lui-même, insistant et revenant sur la communication dont Haugwitz venait de s'acquitter, écrivait à Alvensleben : « Vous aurez été informé dans l'intervalle que ma réso- « lution était antérieurement prise et qu'en balançant les deux systèmes, « d'une entreprise quelconque qui équivaudrait à la guerre ou d'une « exacte neutralité, j'ai reconnu à ce dernier parti un avantage du moins, « qui a fini par me décider : C'est qu'il n'exclut pas l'autre, tandis qu'aie bandoané une fols, il l'est sans retour » [Ibidem, 302-3 '3).

Haugwitz et le duc de Brunswick lui-même n'en essayèrent pas moins au cours du voyage du Roi en Westphalie (juin 1799) de lui faire accepter les idées qu'ils préconisaient à ce moment.

STAMFORD ACCRÉDITÉ AUPRÈS DE PAUL I*r 24^

12 juillet, c'est-à-dire jusqu'à quelques jours avant le retour de Stamford à Berlin.

Le voyage.de Berlin à Saint-Pétersbourg n'était guère facile à cette époque. La route était longue et bien fatigante, surtout pour un liomme déjà d'un certain âge, délicat, malade, épuisé par le travail excessif qu'il avait fourni à lui tout seul pendant les dernières années et qui, de plus, ne disposait ni de secrétaires ni de courriers. Heureusement pour l'histoire, les Dropmore Papers sont là pour combler cette lacune du Record Office et nous permettre de suivre presque pas à pas Stamford pendant l'une des plus curieuses et des plus intéressantes périodes de sa carrière.

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