‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 53 sur 171 · STAMFORD, COBENZL ET GALLO · texte numérisé non relu

STAMFORD, COBENZL ET GALLO

écrivait de Berlin le 12 juillet à son frère, il lui disait : « Ci- « inclus deux lettres de Stamford pour votre usage particu- « lier. Elles ont encore accru l'estime et l'admiration que

« j'ai pour lui Je l'attends à la fin du mois et j'espère

« qu'il viendra prendre possession de la Hollande. »

Quoique je me sois déjà laissé entraîner bien loin, trop loin môme peut-être, par l'exposé de cette mission, je n'ai pas cru pouvoir m'abstenir de reproduire, presque in extenso une curieuse dépêche de Stamford à lord Grenville, d'abord parce qu'elle fait connaître certains dessous qui sont loin d'être dénués d'intérêt, ensuite parce qu'elle met en pleine lumière le beau caractère et la rare noblesse de sentiment du Général.

« Le départ du courrier chargé de vous porter ma lettre du « 26 se trouvant retardé de quelques jours, je profite d'un « instant de liberté que me laisse la vie très dissipée à « laquelle je suis obligé, pour vous écrire quelques mots.

« Les difficultés pour les subsistances de l'armée russe de « 45.000 hommes, dont je vous parlai dans ma lettre d'avant- (( hier (1) seront levées. M. de Gobenzl vient de donner à ce « sujet les plus fortes assurances à l'Empereur.

« Les préparatifs, qui se font à Gronstadt, intriguent

« furieusement ce Ministre et pour le moins autant que sa « face hideuse, toute couverte d'ulcères, intrigue son méde- « cin qui ignore probablement s'il pourra le tirer d'atîaire, « sans que le patient y laisse le nez ou les oreilles.

«. Il m'a tâté et tourné de toutes les manières pour tirer « de moi quelques éclaircissements sur ces préparatifs ; mais « se persuadant enfin que je n'en savais pas plus que lui, « il m'a dit tout bonnement qu^ils ne pouvaient avoir pour « but qu'un de ces trois objets : d'embarquer un corps de « troupes, soit pour le Portugal, soit pour les côtes d'Angle - « terre, où elles seraient à portée d'être transportées en « Irlande, soit enfin pour faire une descente en Hollande.

« On m'assure qu'il n'a tenu qu'à Gobenzl, à son arrivée ici, « d'avoir 40.000 Russes de plus ; mais qu'il n'en a pas voulu,

(1) Cette lettre, qui ne se trouve pas parmi les Dropmore Pdpers, ne figure pas non plus dans les dossiers du Record Office.

« parce qu'il a craint de donner à l'Empereur de Russie une « trop grande intluence sur les dispositions ultérieures de la « Cour de Vienne. On voit, à travers tout ce que cet liomme « dit, le faiseur de paix qui ne demanderait pas mieux que « de renouveler le traité de Gampo-Formio avec quelques « avantages de plus pour l'Autriche, sans s'embarrasser le « moins du monde de ce que deviendrait tout le reste.

« J'avoue que j'eus une belle peur en voyant ces jours « passés débarquer ici son ancien collègue, le marquis de « Gallo ; mais je suis rassuré depuis que je sais que leurs « chiens ne chassent plus ensemble.

« Ce dernier dit à qui veut l'entendre que l'Autriche se u soucie si peu de voir le roi de Naples rétabli sur son trône « que si elle trouvait à faire pour elle une paix comme elle « le désire, la condition, que lo royaume de Naples restât « République, ne l'efTaroucherait pas un seul instant et que (( c'est pour cette raison et pour recommander les intérêts (f de son maître à l'Empereur qu'il est venu ici. — Voilà « donc un Gampoformien bien converti. Dieu veuille les « convertir tous !

« Je ne vous parle pas de notre affaire, parce que je sais « que M. le Chevalier Whitworth vous tient au courant « de tout ce qui se fait ici à ce sujet. Grâce à l'activité de « M. Popham, la chose se presse avec toute l'ardeur pos- « sible. Cependant je crois devoir ajouter encore quelques « mots à mon apologie sur ce que je n'ai pas, comme vous « l'auriez peut-être désiré, insisté sur un nombre plus cona sidérable de troupes. Tout était déjà convenu et concerté « entre Sa Majesté l'Empereur et Messieurs Whitworth et

« Popham, lorsque je vins ici Or, l'Empereur ayant

« d'abord acquiescé à la demande qui lui fut faite... j'aurais « certainement indisposé ce Monarque si je m'étais ainsi « permis de revenir à la charge pour lui demander un « nombre plus considérable. Ma position entre ce prince « et M. Popham, dont il avait déjà adopté les plans, était « délicate. L'Empereur est un prince tel qu'il le faut pour « le salut de l'Europe. C'est une âme de feu, pleine de « noblesse, sensible à ^honneur et à ta gloire et n'ayant ea

UN BEAU GESTE DE STAMl-ORD 255

« vue que de faire triompher la cause, dont il a embrassé la « défense ; mais ses sentiments veulent être ménagés. Un « mot, une expression inconsidérée, la moindre contrariété « dans sa volonté, cette volonté prévenue ou trop pressée « peuvent tout à coup arrêter chez lui les résolutions les plus « importantes. Il souffre l'observation quand elle est juste, « et il se rend ; mais il faut une grande délicatesse pour oser « la lui présenter et pour qu'il n'en soit pas blessé au début-

« J'ai rencontré dans M. Popham un homme plein de zèle, « de talents et de connaissances. 11 me paraît né avec le « courage qui ne doute de rien et à qui les choses les plus « difficiles paraissent aisées ; mais j'ai tout de suite pu « m'apercevoir qu'il joignait à ces qualités ce degré d'ambi- « tion qui porte l'homme, qui en est doué et qui se voit « chargé de quelque entreprise, à vouloir seul en recueillir « la gloire. Je devais par conséquent le ménager et ne lui « donner aucun ombrage.

« Au lieu donc de chercher à lui faire adopter mes idées^ « je me mis à examiner attentivement les siennes et, trou- <( vant que d'après son plan les principaux efforts seront « tournés contre laZélande, ce qui vaut peut-être mieux que « s'ils l'étaient contre la Frise et la Groningue, j'y acquiesçai (( sans la moindre contradiction en lui observant, à lui ainsi « qu'à M. Whitworth, qu'il est d'une importance extrême « d'user de toute la prévoyance possible pour éviter les cas « oii l'on serait obligé de sacrifier un trop grand nombre de « troupes.

« Ce qui m'a paru avoir fait sur M. Popham l'effet de lui « faire examiner de nouveau son projet d'attaque et d'y « faire de très excellents changements qu'il a eu la bonté « de me communiquer hier.

« Mon départ va être retardé de quelques jours encore, « M. le vice-Chancelier m'ayant fait dire que l'Empereur « se proposait de me charger d'une lettre pour le prince « d*Orange. Si je la reçois aujourd'hui, comme je l'espèrC; « je partirai sans faute demain (1). »

(1) Général de i<tamford à Thomas Grenville, Saint-Pétersbourg,- •29 juin 1799 (Dropmore Papers, V, 139-141\

256 LE GÉNÉI^AL DE STAMFOHD

Le 22 juillet, mais sans faire même une courte halte à Mittau, comme semblait en faire prévoir la possibilité la lettre ci-jointe du marquis de L... à l'abbé Marie, Stamford était de retour à Berlin et le 30 il rendait officiellement, mais malheureusement pour nous, trop sommairement, compte au prince d'Orange de l'audience que Paul 1"' lui avait accordée quelques jours avant l'instant de liberté dont il avait profité pour écrire à Thomas Grenville (1).

Ennemi juré de la Révolution, adversaire irréconciliable des idées nouvelles, il avait tout lieu d'être satisfait de son oeuvre. Son voyage n'avait pas été inutile. Grâce à son tact, au sacrifice qu'il avait su imposer à son amour-propre, l'action qu'il avait exercée à Saint-Pétersbourg n'avait pas peu contribué à augmenter les difficultés, contre lesquelles le Directoire avait à lutter, à accroître encore la gravité de la crise, l'une des plus aiguës et des plus redoutables que la France ait eu à traverser depuis la chute de la Monarchie.

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