MARQUIS DE L... (3) A L'ABBÉ MARIE
(Pour vous seul et M, d'Avaray seul).
Saint-Pétersbourg, i 5/36 juin 1799.
Analyse de la lettre dans laquelle il fait l'éloge de Stamford. Il insiste sur les services qu'il pourrait reodre et l'intérêt qu'il y aurait à se l'attacher.
[Lettre, dit-il, ayant pour but de leur faire tnen connaître les choses et les individus qui peuvent intéresser le Roi).
« Le géoéral de Stamford a donné constamment l'exemple d'un
(2) Cf. Thomas Grenville à lord Grenville, lierlin, -22 jiillet 1799 {Dropmore Papers, V, 175).
(2) Le marquis de L. ne serait-il pas le marquis Henrl-Charles-Josepli de Lambert né en 173-^ au château d'Ancey près de Pontorson, maréchal de camp en 1780, commissaire du comte de Provence, dont le comte RooiïR D?: Damas parle dans ses Mémoires tome i, pages 193 et 198, à propos de Vaimy. Mort en 1808.
(3) L'évêque de Nancy parle maintes fois de l'abbé Marie dans sa correspondance et notamment dans sa lettre au Cabinet du Roy, de Vienne le 21 septembre 1798 [Fonds Bourbons) 612/259, f 232).
l'kLOGE de STAMFOIID 257
dévouement sans bornes et, sous ce rapport seul, ce serait un homme précieux à connaître pour tous ceux qui font profession d'être attachés à la gloire et aux intérêts du Roi. Une connaissance, qui a commencé dès mon voyage à Brunswick, je dirais presque, lors de ma mission en Hollande, m'a mis à portée de le juger comme l'homme que son cœur, son caractère, ses connaissances, ses opinions et sa probité rendent le plus précieux à connaître et le plus intéressant a consulter. Je n'hésile donc pas à vous dire que tout ce qu'il vous dira mérite une confiance entière. Il serait à désirer que le Roi pût le voir ; mais il ne peut et ne doit pas se permettre cet honneur. Je l'ai prié (il me l'a accordé), de changer sa route, de passer par Mittau, d y combiner le court séjour qu'il y fera pour vous donner au moins deux heures de temps. Ainsi, toute affaire cessante et dans le plus grand secret, je vous invite à vous trouver, vous et M. d'Avaray, de son côté, lorsque le général de Stamford vous fera proposer de vous y rendre. Il n'y a rien à lui apprendre sur les affaires du Roi, particulièrement sur la commission de M. de la Maisonfort (1), dont il a été le guide jusqu'au moment de son départ de l'Allemagne Plût à Dieu qu'il eût pu guider ce jeune homme dans sa conduite ici, ridicule, inconsidérée, étourdie même! (2).
(1) « MM. de Stamford et Dismar ont passé par ici. Ils n'ont pas « demandé à voir le Roy. La Maisonfort les a vus à Riga et croit que la «< mission du général est quelque proposition nouvelle de la Cour de « Berlin. Au reste il ne parait pas avoir rien pénétré. » (Fonds Bourbons (;07/-254, supplément 1. Cahier 15 n" 13, i' 204, Note du Cabinet du Roy à M. de Thauvenay).
« Dismar était un colonel suisse, qui avait été au service de l'Angle- « terre, employé quelque temps au commissariat en Flandre, grand ami « de Stamford qu'il accompagna en Russie.
« J'ai lieu de croire, lit-on encore dans une Note du Cabinet du Roy au « comte de Moustiers, à Berlin, de Mittau, le 23 mai 1799, que M. de <( Stamford a des vues plus étendues que vous lui supposez. Il a passé « ici incognito. Quant à M. de la Maisonfort, je le crois au moment de « revenir de Pétersbourg, sans que je sache ce qu'il v a fait ou tenté « de faire! » {Ibidem 609/256 n" 19 f° 311).
(•2) Maisonfort (Louis-Dubois-Descours, Marquis de la) (1762-1827) Officier de cavalerie avant la Révolution et émigré, servit dans l'armée des Princes et après le licenciement s'établit à Brunswick, où il fonda avec Fauche-Borel une imprimerie qu'il abandonna pour aller remplir à Hambourg, à Saint-Pétersboufg el à Londres diverses missions dans l'intérêt des Bourbons et pour lesquelles il eut des démêlés avec son coassocié. Rentré en France en 1802, il fut arrêté à Paris, enfermé au Temple et conduit ensuite à l'île d'Elbe où, dit plaisamment un historien, il ne se doutait pas qu'il était le maréchal-des-logis de celui qui l'exilait. Parvenu à s'échapper, il se rendit en Russie, s'y lia avec Blacas, qui lui conserva une bienveillance dont il lui donna des marques signalées en 1814. Il revint alors à Paris avec Louis XV'III, qui le nomma maréchal
Revenons donc à M; le général de Stanrford, cher ami, auxmotifs qui rendent précieuse la conversation qu'il veut bien avoir avec vous, sur l'assurance que je lui ai donnée qu'elle serait un service qu'il rendrait au Roi et auquel Sa Majesté serait sensible. Je vous dirai donc que par sa position les relations particulières que son attachement à la Maison d'Orange Font mis à même d'avoir avec les différentes Cours et les Ministres qui les dirigent, son opinion est précieuse. C'est peut-être le seul homme que j'aye rencontré qui, ayant en apparence un seul intérêt, celui delà Maison d'Orange, no s'est jamais borné à cet intérêt, parce qu'il a senti que, sans la destruction du gouvernement actuel de la France, il n'y avait dé salut pour aucun Souverain et par conséquent pour les particuliers.il a été à portée déjuger que TEmpereur (Paul I*'') est sensible à 1 honneur et à la gloire, suscep tible de s'intéresser au sort de là bonne cause et si le Cardinal de Richelieu disait qu'il avait pris la Rochelle malgré trois Rois, on pourra dire de l'Empereur, s'il sauve l'Europe, que ce sera malgré tous lès Souverains qui y règnreBt. Mais ce même sentiment doit être ménagé. Un mot, une demande inconsidérée, la moindre contrariété dans sa volonté peuvent tout à coup arrêter les résolutions, les plus importantes.
de camp et Conseiller d'Etat, chargé du contentieux de la Maison du Roi. Ii:suivit Louis XVIII à Gand et revint avec lui à Paris. Elu député du: département du Nord, nommé secrétaire de la Chambre, il vota d'abord avec la Droite, puis avec le Ministère. Chargé à la fin de la session de la direction du domaine extraordinaire de la Couronne, il fut envoyé plustard comme Ministre plénipotentiaire auprès du Grand-Duc de Toscane ; revenu en congé à Paris, il retournait à son poste, lorsqu'il mourut d'apoplexie. (Cf. dans les Dropmore Papers, Y, 177-18 'i, Fauche-Borel au comte d'Artois, Hambourg, li juillet 1799 et copie du Mémoire mis sous les yeux de Sa Majesté Impériale et auquel Elle a fait répondre officiellement par ses Ministres).
« La Maisonfort, écrit Hyde dk Neuville -(3/emoi?'es, I. 312, 1799-1800) « brilbit à Londres par son esprit, sa verve, son" activité qui se mêlait « à tout et pénétrait partout. Il y avait chez lui une dose un peu plus « forte que de raison de la légèreté française, mais qui ne lui nuisait pas. « Elle servait à couvrir les démarches auxquelles son esprit aventureux « le poussait quelquefois. Il avait l'étoftè d"un négociateur habile, mais « uTi cei'tain défaut d'élévation dans les vues devait le maintenir en « dehors du premier rang des affaires. »
« Depuis l'éclat qu'a eu l'affaire de M. le chevalier de Coigny, lit-oa « dans une Note, datée de Mittau le 30 octobre 18)0, adressée par ordre « dé Louis XVIII à Nagebeck (le Président de Vezet) le Roi n'a eu à « parler de l'intérieur que pour se plaindre à Monsieur des bavardages- « de M; de la Maisonfort à Hambourg et prévenir son retour en France
« qu'il annonçait publiquement « (Fonds Bourbons, volume 607/254.
Supplément 1. Cahier 10, 1» 143).
Informé dé la présence en Italie de Vernègues et de la Maisonfort (sous le nom de d'Escours) où ils ourdissent des tfames contre la France et'
SERVICKS UE.NDUS PAK STAMKORD A LA COALITION 259
Je n'ai pas vu, dépuis que je suis en Russie, un homme qui sous ces rapports ait tenu une meilleure conduite que le général de Stamford, et qui ait eu plus dé succès relatifs aux intérêts qu^ lui avaient été confiés et pour tous les objets qui peuvent y avoir un rapport même indirect. S'il a la confiance de vous faire part de sa conversation avec l'Empereur, rien ne pourra mieux faire con" naître la conduite qui convient avec lui.
Sur ce, mon cher ami, je finis en vous disant que M. de Stam-^ ford est l'homme le plus précieux peut-être à entendre par l'ensemble des qualités que je lui connais, ses principes arrêtés, sans aucune considération particulière, au-dessus de toutes les propositions de 1 ambition qui lui ont été faites récemment par deux grandes Cours, attaché par devoir autant que par inclination à la Maison d'Orange et même à la personne du roi de Prusse qu'il a servi, mais sans que ses opinions aientjamais pu être altérées un seul instant par ces sentiments.
Sage et modéré avec une âme ardente et active dans un corps usé, sa sagesse, suite de son expérience, ne fait que donner plus de force à son caractère.
Je vous quitte et vous livre à M, de Stamford. Pui-sse-t il être aussi content dé vous que vous devez l'être de lui.
Berlin, 30 juillet H 99.
Sa mission auprès de Paul I". Son audience. L'es bonnes dispositions du Tzar pour la Maison d'Orange
M'ONSEiCNEUR — Mon départ précipité de Berlin pour Saint- Pétersbourg ne m'ayant pas laissé le- temps d'en prévenir Votr«.
qu'il sait réfugiés à Rome, Talleyrand prescrivit par sa dépêche dû 1" novembre 1803 au Cardinal Fescli de réclamer du Gouvernement pontifical leur arrestation;. Dubois d'Escours de lu Maisonfort, ajoute le COMTE BouKAY DH LA Mhurth:: {Correspondance du duc d'Enqhien II,' 51-52) avait été mêlé à la fin du Directoire à une série d'intrigues pour acheter liarras. Entrepren.-int, présomptueux et brouillon^ il avait été arrêté à Paris le 12. mars 1802.. lalernô à l'ile. d'Elbe, il. s'en était évadé le 9 février 1833, se retira à Venise, en fut expulsé en mars 1804 et trouva en Russie un aide et du service. Les ordres de Talleyrand furent renouvelés le. 12 novembre 1803. Sur la réq-uisitron du cardinal Fesch, le Gouvernement pontifical fit rechercher les deux émigrés. On constata que la Maisonfort avait continué sa route. Vernègues. arrêté à Rome vers la fin de décembre, fut enfermé au château Siint-Ange.
(1) R. O.' F. G. 95.6. J ai cru bien faire- en dérogeant exceptionnellement à l'ordre chronologique et en plaçant cette pièce avant la suivante, qui lui est antérieure en date.
Altesse Sérénissime pour Lui demander des ordres, je fus obligé de laissera M. Grenville le soin de La faire informer des motifs de mon voyage, ainsi que du contenu des lettres dont je souhaitais d'être muni de la part de Votre Altesse Sérénissime pour la Cour de Saint- Pétersbourg. Ces lettres me parvinrent à propos quelques jours avant l'audience que Sa Majesté Impériale m accorda à Pavlovsk, château de plaisance à quatre milles d'Allemagne de Saint Pélersbourg, où j'eus l'honneur de la remettre à Sa Majesté l'Empereur.
Sa Majesté, en la recevant, daigna se rappeler 1 époque, où dans des temps plus heureux il avait vu la Hollande, « cette école où Pierre le Grand puisa des connaissances quil sut rendre si utiles à son pays. » Après avoir exprimé de la manière la plus affectueuse combien II était touché des adversités que Votre Altesse Sérénissime et Son auguste famille ont éprouvées dans le cours d'une guerre qui a été si funeste à tant de Princes et d'É ats. Sa Majesté me témoigna Son vif empressement de concourir avec Ses Alliés au rétablissement de la Maison d'Orange dans ses droits et dignités en Hollande. Elle entra ensuite dans plus de détails relatifs aux moyens qu'Elle se proposait de mettre en usage à cet effet et Elle finit par censurer avec non moins de modération que de justice l'étrange conduite du Cabinet Prussien dans le cours de cette guerre, sans voiler les torts qu'on est en droit de reprocher à celui de Vienne.
J'eus le courage de faire en cette occasion une sorte d'apologie de Sa Majesté Prussienne en faisant de son caractère moral l'éloge qu'il mérite. Je me hasardai même à disculper, autant que je le pouvais sans blesser la vérité, le duc de Brunswick, contre lequel l'Empereur me parut fort aigri et j'eus la satisfaction de m'apercevoir que Sa Majesté fut contente de ma franchise, puisqu'après m'avoir écouté avec bonté. Elle me dit d'un air qui marquait que je ne lui avais pas déplu : « Je crois qu'il y a encore «■ en vous une ancienne veine prussienne. »
A quoi je répondis: « Je me flatte, Sire, que Votre Majesté « s'aperçoive également qu'il y a en moi un cœur absolument « dévoué à Votre Majesté et à la bonne cause, y.
« On ne saurait, répliqua l'Empereur, vous rendre plus de « justice que je ne le fais ».
L'Empereur me congédia après une audience qui avait duré une heure entière, à la fin de laquelle je priai Sa Majesté d'agréer qu'elle fût mon audience de congé, ce qu'Elle m'accorda en me disant qu'Elle espérait que je continuerai à travailler avec le même zèle pour le bien de la bonne cause.