‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 63 sur 171 · QUEL PACTE PRENDRA PAUL I · texte numérisé non relu

QUEL PACTE PRENDRA PAUL I

à leurs désirs, mais tout à coup cette perspective s'est évanouie. Est ce là un malheur sans espoir?

Il n'est sans doute pas au pouvoir des individus qui n'ont pas de part aux affaires d'assigner les causes de ce fatal incident, parce qu'elles tiennent à des circonstances particulières qu'il faudrait bien connaître pour en juger. Mais il n'en est pas de même quant au pronostic sur ses suites, parce qu'il s'appuye sur les fcadements généraux que tout homme attentif voit avec évidence et dont le principal est le motif même qui avait engagé le Monarque des Russies à prendre part aux affaires de cette partie de l'Europe, quoiqu'éloigaé de ses frontières. Ce n'est pas un motif de jalousie : il n'en a montré aucune, il ne saurait en avoir. Ce n'est pas non plus un motif d'agrandissement: toute sa conduite l'a prouvé. C'est une vue saine et profonde de l'espèce de guerre quia,été élevée contre la Société. C'est la certitude que, quoique celte guerre semble partir d'un point, elle a ses principes partout, qu'ils se propagent au travers des fleuves sans pontons, des fortifications sans brèches, des armées sans combats, que cette espèce de guerre rapproche toutes les distances et menace de faire le tour du globe. Ce mal serait-il invincible ? Non, parce qu'il a un foyer et que, celuilà éteint, toutrentre dans l'ordre.

Tel est le profond et sur jugement que l'Empereur des Russies a porté sur l'état des choses. Il l'avait déclaré à l'Europe et j'eus le bonheur de l'entendre de sa propre bouche. Rien n'a changé depuis dans les circonstances qu'il avait ainsi embrassées par ua coup d'œil d'autant plus sûr qu'il était parti de loin et sans intérêt personnel. Puis-je penser, M. le Comte, qu'aucune circonstance particulière fût jamais capable de tirer un voile sur des objets si frappants en eux-mêmes et pour un œil aussi pénétrant que le sien ? Puis-je croire que ce Monarque veuille aujourd'hui rompre avec les Alliés, abandonner des Etats à qui il avait promis sa protection et qui, comptant surelle, entrepris de l'énergie? Ce n'est pas ici un M'onarque qui ne pense- que par ses favoris, qui ne' voit que par leurs yeux et se laisse aveugler par leurs passions. Il voit et pense par lui-même et il ne lui aura pas échappé qu'entre les maux qu'endurent depuis si longtemps les victimes d'une faction qui menace tout, l'un des plus cuisants esLproveuu des efforts faits par quelques-uns sur l'attente de secours qui ont manqué ou qui n'ont pas été soutenus. Que n'ont éprouvé et que n'éprouveront encore les Suisses et les Bataves ? Que n'auraient pas à craindre les princes d'Allemagne et d'Italie qui, à la vue des secours de l'Empereur des Russies, ont manifesté par leur conduite

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l'horreur, auparavant cachée, avec laquelle ils supportaient le joug? Quel sera le sort de ces princes qui ne se sont déterminés à Faction que sur la promesse de secours permanents de l'Empereur des Russies ?

Prévoir ainsi indubitablement les nouveaux dangers auxquelsils seraient exposés, c'est avoir trouvé ce que fera l'Empereur des Russies pour les y soustraire. Car la base de cette espérance est celle-ci : Que ce Monarque ne s'est mis en mouvement que par les vues et les sentiments d'un génie profond qui a pénétré l'état des choses, qui a reconnu que les maux éprouvés par quelques Etats sont dans ces circonstances les maux de l'humanité entière, d'un génie enfin qui a su voir que la seule sauvegarde possible des intérêts de tout genre et de toute espèce se trouve dans le soutien de l'intérêt général.

J'espère donc, M. le comte. Oui, j'espère que votre Auguste Souverain, qui n'a eu d'autre vue que le salut de tous, qui s'est porté vers ce but avec tant d'énergie et de grandeur d'âme, trouvera moyen d'enlever les obstacles à ce salut général. Car, la situation des choses est telle, si tous n'y concourent pas, qu'il n'en a existé aucune qui pût laisser des germes plus profonds de nouveaux troubles dans toute l'Europe.

Je suis, etc., etc..

Les partisans de la Coalition perdaient de jour en jour plus de terrain à Berlin. « M. de Haugwitz est avec moi aux « petits soins, constate, non sans quelque étonnement, Otto, « le 7 brumaire an VIII (1). Il me communique les nouvelles « les plus intéressantes, parle de Paul comme d'un extrava- « gant qui a cru pouvoir renverser le Gouvernement d^une <( Grande Puissance, telle que la France. Il me rassure sur « la marche des Russes, ne croit pas que les IS.OOO hommes « qui devaient filer par la Bohême, se mettent en mouve- « ment, offre ses bons offices pour la paix, quoiqu'il avoue « (cet aveu est précieux) que l'intérêt de la Prusse serait de

« voir continuer la guerre pour affaiblir ses voisins Au

« reste, la politique de la Prusse est nulle à ce moment. Elle « ne songe qu'à maintenir sa ligne de neutralité et affecte « pour le reste de l'Europe la plus profonde indifférence... »

(1) Prmse. Volume 226, Dépêche chiffrée n" 58, f" 70-71. Olto èi Talleyrand. Berlin. 7 brumoire an YIII 39 octobre 1799).

LES CAUSES DU MÉCONTENTEMENT DE PAUL l" 291

Le jour même du 18 brumaire, Olto signale la pre'sence à Berlin, où il est resté quelques jours, du prince Henri, « qui « est toujours notre ami le plus chaud et qui applaudit à « toutes les grandes choses faites par le Directoire Exé-

« ciilif Quoique le prince Henri ne soit pas content

« du Roi, qui n'a pas voulu suivre ses conseils pour une « alliance avec la Re'publique, il rend justice à sa fer- « raeté (1) »

Quinze jours plus tard, il rend compte de 1 arrivée à Berlin du successeur du comte Panin et du genre d'accueil qui lui a été fait. M. de Krûdener n'a encore vu M. de Haugwitz que dans les cercles publics. Il se plaint de la réserve de ce Ministre et de ses collègues. « Ces Messieurs « /ont les précieuses, » a-t-il dit à une personne de ma conte naissances. Paul I*"'" a cependant fait un pas qui doit avoir « coûté à sa fierté. Un courrier extraordinaire vient d'apporter (( une lettre de son souverain au Roi, dans laquelle il lin- « forme qu'il s'occupe du choix d'un envoyé qui puisse lui (^ être agréable et remplacera dignement M. de Panin et qu'en « attendant il le priait d'accueillir avec bonté M. de Krûdener.

« Les avis reçus des frontières s'accordent à annoncer la « retraite des 45.000 Russes destinés à renforcer Souvorow. « D'autres avis ne me laissent aucun douta sur le mécon- « lentement de Paul I"", dont voici les principales causes :

« 1° Le refus constant de Thugut de recevoir un subside « de l'Angleterre et par conséquent, de s'engager à ne faire « la paix que de son assentiment ;

« 2° La retraite précipitée de l'archiduc Charles, cause « immédiate des grands succès de Masséna.

« 3<* La conduite des Autrichiens en Italie.

« De plus, si je dois en croire M. de Kokerilz, Paul a

(1) Prusse. Volume 226. Dépêche chilTiée n° 61. f 85. Otlo à Talleijrarul. Berlin, 18 brumaire an V11I(9 novembre 1799). Otto consignait dans cetie même dépêche un fait qui méri.e, ce me semble, d'être relevé. « M. de Schulenburg a engagé M. de Geniz, un de ses protégés, à écrire « l'apologie du massacre de Rastalt. Cette ; pologie a été adressée à l'Em- « pereur qui en a été si content qu'il a envoyé à l'auteur une tabatière « de grand prix. M. de Schulenburg, enchan'.é, se propose de mon'rer « cette tabatière au Roi, sans dou;c pour lui faire voir de quelle m;:.nière « il faut récompenser les amis du Trône... »

(( encore un autre motif de mécontentement contre l'Au- (0 triche: à cause d'une négociation secrète entre l'AutriiChe et « le roi de Sardaigne (1) ».

Dès que la nouvelle du 48 brumaire est arrivée à Berlin, Otto s'est naturellement empressé de chercher à connaître l'effet qu'elle y a produit. « Le roi en a été enchanté et m'en « a fait témoigner immédiatement sa satisfaction. »

Enfin, en même temps qu'il rendait compte de l'arrivée de Duroc le 7 frimaire au soir (2) ,il ajoutait dans sa dépêche du 9 : <( En conséquence de la lettre amicale de Paul I*'', M. de « Kriidener a eu sa première audience de M. de Haugwit*. « Le Ministre de Russie est aussi insinuant que son pré- « décesseur était hautain. M. de Haugwitz en parle avee « mépris, car il se sent fort. — L'animosité est extrême <i entre les Cabinets de Vienne et de Pétersbourg et vu l'in- « constance du caractère de Paul l'''', il est à désirer que « les circonstances nous permettent de profiter de cette « brouille passagère pour conclure une paix, solide avec « l'Autriche (3) ».

Stamford lui môme n'avait pas- tardé à reconnaître qu'il n'y avait plus rien à tenter, plus rien à espérer du côté de la Russie. Mais il n'était pas homme à se laisser abattre, ou. même seulement arrêter par les difficultés. Décidé à lutter jusqu'au bout, à tout mettre en œuvre pout* assurer le triomphe de ses idées et celui de la bonne cause, se rendant d'autre part un compte exact de la gra.vité. des conséquences du 18 brumaire, il se retourne aussitôt vers l'Angleterre et c'est à l'adresse du Cabinet de Saint-.James qu'il rédige sans perdre une minute trois Mémoires, l'un sur la Position actuelle de la France et ses ouvertures de Paix, un autre qu'il a intitulé la Paix impossible et un troisième dans lequel il étudie les Origines des guerres de la Révolution et les mesures à prendre pour rabattre.

(1) Prusse. Volume 226. Dépêche chiffrée n" 65 i" 118-119. Otto à Talleyrand. Beiiin, 4 frimaire an VIII (25 novembre 1799).

(2) Dm-oc fut reçu par Frédéric-Guillaume III le 14 frimaire (5 décembre) [Ibidem f° 126).

(3) Prus&e. Volume 226, n« 66, f" 122. Otto à Talleyrand. Berlin 9 frimaire an VIII (30 novembre 1799).

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