‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 66 sur 171 · UN MÉMOIRE DE STAMFOF^D · texte numérisé non relu

UN MÉMOIRE DE STAMFOF^D

l'Empereur, seraient asservis à la maison d'Autriche. Ils ne connaîtraient et ne pourraient connaître d'autre volonté que la sienne. II n'y aurait plus d'Alpes, plus de Jura, pour couvrir le Midi de la France. La route de Lyon serait ouverte et, dans la première guerre entre ces deux nations, une seule bataille, une seule victoire y condairait les Autrichiens.

11 n'y a doncpas aujourd'hui de paix possible, ye »e dis pas seulement entre la France et la Coalition entière, mais même entre l'Empereur et les Républicains, parce qu'il faudrait avant tout s'accorder sur l'espèce de Gouvernement que la France doit avoir et cet accord est impossible.

Siéyès et Buonaparte le savent parfaitement et s'ils affichent un grand désir de la conclure, leur but n'est pas difficile à deviner. En taisant espérer la fin de la guerre à une nation qui en est aussi fatiguée que le sont les Français, ils regagnent quelque popularité, ils rendent quelque existence à leur crédit 'et se procurent par là des moyens de finances.

Un motif plus puissant encore est de semer la défiance entre les deux Empereurs. En engageant le Cabinet de Vienne dans les négociations qui seraient nécessairement suspectes h la Russie, ils se flattent d'empêcher, ou du moins de retarder, l'envoi des renforts, dont l'armée de Souvorow a tant besoin et de refroidir, peut-être de rompre la coalition entre ces deux Puissances.

Considérons la conduite des Maîtres de la France au Congrès de Rastatt. En nous rappelant ce qu'ils voulurent à cette époque, elle ne nous permettra pas de douter de ce qu'ils veulent encore aujourd'hui. Nous les avons vus prolonger les négociations et retarder, pour quelques îles du Rhin, pour quelques têtes de pont, la conclusion d'un traité où cm leur cédait les Pays-Bas et la rive gauche du Rhin, oii on leur accordait ce monstrueux accroissement de puissance qui n'eût laissé jouir de quelque indépendance en Allemagne queJes Etats auxquels leur clémence eût bien voulu le permettre. Et, quand d'aussi faibles motifs leur suffisaient pour différer le moment de s'assurer de si grands avantages, il était aisé de reconnaître qu'ils ne -voulaient que se donner le temps d'aflaiblir leurs ennemis et séparer l'Empire de l'Empereur par des paix particulières accordées aux princes d'Allemagne, pour recommencer les hostilités avec plus de supériorité.

Le désir, le plan de la politique qu'ils avaient, il y a un an, nous montre celui qu'ils ont encore Ils sont résolus de prolonger, de perpétuer cet état de guerre qui leur est si avantageux et ne négocieat que pour semer La désunion entre leurs ennemis.

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Ces moyens de juger leurs intentions ne sont pas les seuls que nous ayons. Il est impossible de ne pas être frappé de la modération avec laquelle les orateurs dans les deux Conseils et les papiers publics parlent depuis quelque temps de l'Empereur et de ses Ministres. Les injures qu'ils leur prodiguaient, il y a trois mois, ont tout à coup cessé. Ils ne reprochent même plus à la Maison d'Autriche l'assassinat des Plénipotentiaires ; mais en revanche ils ne tarissent pas sur lEmpereur de Russie, sur Souvorow et ses Russes. Tous les Gazetiers du Gouvernement s'efforcent de verser sur eux le ridicule, de représenter Paul I" comme un insensé, son général comme un sauvage sans talents militaires, qui ne sait vaincre qu'en fanatisant ses soldats pour les faire marchera la mort.

« Ces derniers, disent-ils, sont des animaux stupides et féroces à qui on ne peut accorder que le courage de leur aveuglement ».

Ils prêtent à l'Archiduc (Charles , à M. Pitt les propos, les projets les plus insensés, mais en même temps les plus offensants pour la Russie et pour sa nation.

Et c'est ainsi qu'en affectant de distinguer les deux Cours alliées, d'afficher pour 1 une beaucoup de mépris, de donner à l'autre le seul témoignage de respect qu'ils puissent accorder aux Rois, celui de n'en parler jamais, ils trahissent leurs projets de les désunir et révèlent le secret du faux désir qu'ils annoncent aujourd'hui.

On leur aperçoit encore un autre but dans la négociation qu'ils cherchent à entamer avec le Cabinet de Vienne. — Leur armée d'Helvétie est malgré leur victoire et pour mieux dire, par leur victoire même, dans la situation la plus précaire et la plus inquiétante pour eux. L'armée coalisée couverte par le Rhin, ou par rinn et les montagnes si elle abandonne les Grisons, adossée à des pays fertiles et qui ne sont pas épuisés, semble avoir ses quartiers d'hiver assurés. Celle des Français est également couverte par le Rh'n, mais elle occupe un pays qui dans sa plus grande prospérité ne fournissait pas à ses habitants la moitié des grains nécessaires et qui se trouve maintenant réduit par la consommation et le pillage des armées au dénuement le plus absolu en fait de subsistances. Il ne reste que la France pour procurer du blé aux soldats de Masséna et à la nation suisse. Mais quand on connaît la production des provinces voisines, on voit combien de difficultés il y aurait à vaincre et quelles énormes dépenses il faudrait faire pour les approvisionner.

La Franche-Comté, couverte de vignobles et de pàtirages,

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produit peu de blé. Elle tirait de la Bourgogne et surtout de la Lorraine et ceux qu'elle vendait aux Suisses et une partie de ceux qu'elle consommait.

La Bresse a plus de terres labourées ; mais son sol, recouvert de débris de montagnes amenés par les torrents est peu fertile. Sa récolte la plus abondante est celle des avoines. — Le Lyonnais et le Maçonnais ne se nourrissaient que des blés que leur fournissaient la Haute- Bourgogne et le Bassigny. Ce serait des mêmes provinces qu'il faudrait faire venir ceux qui seraient nécessaires pour nourrir l'armée et pour empêcher la Suisse de se livrer au désespoir que la faim inspire aux peuples les plus lâches et qui donne aux peuples valeureux un courage de fureur à qui tout doit céder.

Mais comment réussir à fournir ces approvisionnements indispensables 1' On n'aurait pas comme à Lyon la ressource de la Saône. Ce sarait par les charrois qu'il faudrait tout faire venir, et, si l'on jette les yeux sur la carte, on jugera des frais énormes que coûterait celte entreprise et de l'impossibilité que le Consulat, dont toutes les ressources de finance sont épuisées et qui serait obligé d'abandonner celle qui faisait sa dernière espérance, puisse subvenir à cette dépense qui fatiguerait le Gouvernement le plus riche.

Mais, si les vivres manquent, il faudra donc évacuer la Suisse, laisser les Autrichiens libres de l'occuper, de s'y [faire aimer en portant du pain à ses habitants, en leur donnant la \ie le jour où ils leur permettraient d'en tirer de la Souabe et de l'Italie. Quand la disette ne serait pas absolue, il suffirait pour ruiner l'armée que les vivres ne fussent pas abondants. S'il faut commander à des conscrits qui n'ont adopté que par force un métier qu'ils délestent, à quelle désertion des hommes ne seraient pas exposés les quartiers d'hiver pendant les longues nuits dans un pays où les montagnes leur offrent cent roules pour s'échapper, et peut-on douter que quelques renforts qu'on envoyé à Masséna, il ne soit plus faible au printemps qu'aujourd'hui ?

Le général essayera peut-être de s'ouvrir par la victoire les routes de la Souabe et de la Bavière ; mais les Autrichiens occupent un pays trop favorable à la défense, leur armée est encore trop forte pour qu'il puisse y réussir. Siéyès et Buonaparle vjulent le tirer d'embarras par des négociations.

S'ils obtiennent un armistice de quelques mois, s'ils parviennent à tromper à ce point le Cabinet de Vienne, ils pourraient envoyer une partie des troupes hiverner en France et se

faciliteraient les moyens de faire vivre le reste. La dépense, infiniment diminuée et acqui-ltée en partie par des emprunts sir la Suisse, ne serait plus aussi disproportionnée avec les ressources du Trésor ; les renforts, qu'il aurait fallu envoyer à Zurich, seront employés contre les insurgés des provinces de l'Ouest (1) et le général pourrait, sans beaucoup d'efforts, vaincre les difficultés de sa position qui seraient insurmontables sans cet armistice.

Si les Ministres de Vienne sont tentés d'accorder une suspension d'armes pour assurer à leurs troupes des quartiers d'hiver plus tranquilles, ils pourraient et ne devraient du moins consentir qu'a cette espèce d'armistice qu'on peut rompre à tout instant en avertissant quinze jours d'avance. Masséna, toujours à la veille d'être attaqué, ne pourrait s'affaiblir en renvoyant des troupes en France Le Gouvernement français, forcé de lui faire passer des renforts pour contrebalancer ceux que recevraient les Autrichiens et les Russes, n'aurait plus la ressource de ces troupes contre les mécontents. L'Empereur, en se procurant les mêmes avantages, éviterait les dangers que l'on vient d'indiquer et, s'il ne voyait pas dans l'hiver ses ennemis forcés d'évacuer la Suisse, il serait du moins assuré de trouver au printemps leur armée considérablement aflaiblie par la désertion.

L'Angleterre a un grand intérêt à empêcher la Cour de Vienne de commettre la faute d'accorder un armistice à terme fixe ; mais il est bien plus important encore de désabuser cette Cour de l'erreur où elle serait, si elle pouvait espérer de conclure avec le Gouvernement français une paix qui assure quelque garanties à ses possessions d'Italie.

La majeure partie des détails que contient ce Mémoire est bien connue du Gouvernement Britannique. On a cru seulement lui donnesr ^me nouvelle force en les appuyant de faits qui ne sont guère connus que d'un Français et qui doivent échapper à des étrangers moins instruits nécessairement de l'esprit qui règne en France dansie peuple et dans r.armée et des circonstances où se trouvent placés ceux qui gouvernent ce malheureux pays.

Les ntjuveaoi^ événements arrivés ^à Paris, cette révolution su-

(1) « -Je cralfls fort que i'arinretice avDtrichien de Maimtieim ne pernielte

« à la France de renforcer les Groupes qu'elle oppose aux Chouans »

Marquis de Buckingham à'iord GrenvÛle. Stowe, 18 décembre 1799 {Dropmore Papcrs, VI. BOI.

Il .n'est i>as inulile de rappeler ici que l'archiduc Charles refusa de ratifier l'armisLice de Mannheim que Lecourbe avait proposé au général Sz'taray le 4 décemlire et que celui-ci signa le 5 sous rtjsers^e de la ratification de son cbeî.

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bite ne changent rien à ce que l'on vient de dire. Le retour de l'armée n'en est pas moins à craindre pour les Consuls que pour les Directeurs. Le Oénéralissime, les Généraux, les Chefs, quels qu^'ils soient, ne supporteraient pas plus d'être soumis à un prêtre, à un chanoine, à un homme connu pour sa timidité, pour sa poltpo»nerie, tel que Siéyès, qu'ils n'auraient supporté d'obéir à des avocats. Il n'y a pas plus de moyens de tenir aux soldats les promesses vagues de Buonaparte que celle du milliard ou des traitements de retraite. Le métaphysicien Siéyès n'aura pas plus de facilité que n'en avaient les Directeurs pour rétablir le crédit et le commerce et, en enrichissant la Nation, lui fournir les moyens d'acquitter les énormes dépenses qu'exige un Gouvernement républicain ; la paix lui ferait courir les mêmes dangers.

Le désir d'aflecter le désir de la paix est celui de Siéyès et sera par conséquent suivi comme avant la nouvelle crise que la France vient d'essuyer.

Il est impossible de prévoir les efïets de cette crise. Tout ce qu'on peut en penser, c'est que si la Nation ne savait pas encore qu'elle n'avait plus de Constitution, qu'elle n'était plus qu'asservie aux caprices de quelques hommes qui ne se servaient des lois et ne feignaient de les respecter que quand elles leur étaient utile», mais les foulaient aux pieds dès qu'elles contrariaient leurs intérêts ou leurs passions, si elle était encore dans cet étrange aveuglement, il doit avoir cessé maintenant et l'impudence, avec laquelle Buonaparte s'est joué de la Constitution, doit avoir enfin éclairé tous les Français.

On peut encore croire qu'il est extrêmement difficile, ou pour mieux dire impossible, qu'aucune union subsiste entre des hommes tels que les Consuls. Buonaparte a trop de hauteur et d'ambition pour souffrir un maître. Aucun des deux ne peut inspirer de confiance à l'autre. L'un vient de trahir Barras, son protecteur. L'autre a trompé successivement tous les partis. Tous deux ont trop d'ambition pour soufTrir ni un maître, ni un collègue. Les idées d'un prêtre faux et timide, pour qui l'imposture, la dissimulation et une sombre politique sont les premières qualités d'un homme d'Etat, ne peuvent s'accorder avec celle» d'un homme audacieux et entreprenant, gâté par ses premiers succès, convaincu de sa supériorité et persuadé qu'elle lui suffît pour surmonter tous les obstacles.

L'ardeur avec laquelle ce même Buonaparte a accepté, s'il n'a pas sollicité, le commandement de l'armée d'Egypte, la folle confiance avec laquelle il était parti pour cette expédition insensée,

confiance qui allait jusqu'à embarquer avec lui sa bibliothèque et une troupe de musiciens attachés à sa personne, comme s'il allait à une partie de plaisir, lorsqu'il y avait beaucoup h parier que rejoint et battu par les flottes anglaises, il n'arriverait pas à Alexandrie, mais rien que dans les prisons de Londres, et l'ignorance, dont il avait donné une si grande preuve en convenant, dans une de ses lettres au Directoire, qu'il ne savait pas que les vaisseaux de guerre ordinaires ne pouvaient pas entrer dans le port d'Alexandrie (1), tous ces traits d irréflexion et d'incapacité avaient déjà permis de penser qu'il était fort au dessous de sa réputation. Il vient d'achever de le prouver le premier jour de cette révolution. Dirigé par Siéyès, il a suivi une marche raisonnable et calculée. Mais à Saint-Cloud, dès qu'il a été seul, il a commis une imprudence impardonnable. Il est entré dans la salle des Cinq-Cents suivi de plusieurs officiers. 11 y a violé la Constitution ; il s'est rendu coupable d'un crime ; il a fourni à ses ennemis le moyen de le perdre ; il a eu la honte d'être chassé de celte salle ; il a commis une faute capitale sans aucun motif qui pût lui servir d'excuse, puisqu'il ne voulait que parler à son frère. Il a envoyé des grenadiers pour retirer Lucien Buonaparte de la même salle, comme s'il y avait été dans le plus grand danger, quand on ne s'occupait qu'à l'engager à garder la place de Président.

Il s'est mis, par ces imprudences multiples, dans la nécessité de casser les Cinq- Cents. 11 les a chassés et cassés sans nécessité pour se venger d'avoir été éconduit de leur enceinte, quand lui et Siéyès avaient le plus grand besoin de les conserver pour donner par leur moyen quelque apparence de légalité à l'exécution de leurs projets.

Sa conduite en partant pour l'Egypte et sa conduite aujourd'hui prouvent donc évidemment que s'il a l'audace qui procure quelquefois les grands succès, il est absolument dépourvu de cet esprit

(.1) « Stamford n'avait assurément pas connaissance de la dépêche que Bonaparte avait adressée au Directoire, d'Alexandrie le 18 messidor An VI(6 juillet 179^). « L'escadre sera aujourd'hui à Aboukir pour achever « de débarquer i'ariillerie qu'elle a à bord. Le Port-Vieux d'Alexandrie « peut contenir une escadre aussi nombreuse qu'elle soit; mais il y a un « point de la passe où il n'y a pas cinq brasses d'eau, ce qui fait penser « aux marins qu'il n'est pas possible que les vaisseaux de 74 y entrent. « Cette circonstance contrarie singulièrement mes projets ; les vaisseaux « de construction vénitienne peuvent y entrer et déjà le Dubois et le « Causse y sont. J'rairais besoin que vous m'envoyassiez le plus tôt pos- « sible les trois vaisseaux de construction vénitienne qui sont à Toulon. « J'enverrai chercher les trois qui sont à Ancône... » Correspondance^ T. IV, 2765. du Quartier Général d'Alexandrie, 18 messidor an VI (6 juillet 1708).

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