BERTHIEH EN ESPAGNE. RETOUR PROCHAIN DE MASSÉNA
dant que ce n'est qu'uo épouvantail pour tirer de celte Puissance des sommes considérables. D'autres donnent à celle opinion un motif tout différent, celui de pressentir le Roi sur des changements dans l'ordre de la succession. Tout lo monde est d'accord que nous touchons à une crise.
On attend Masséna qui demande un Conseil de Guerre pour juger les motifs de sa destitution. Il ne serait pas extraordinaire que cette étincelle mît le feu aux poudres (1). On répète que depuis deux mois il s'est fait un prodigieux changement dans les opinions et que le Premier Consul perd chaque jour du terrain. L'orage gronde sur sa lête. Le conjurera-t-il ? Voilà le problème.
Les groupes reparaissent. Us n'ont plus cet aspect brutal et sauvage. On y entend des plaisanteries piquantes, des satyres gaies, mais mordantes. Les faiseurs sont plus simples et communicalifs. Tous ces symptômes soht certains. Il faut du neuf aux Français.
« déveluppement de forces imposantes eût rendu le Portugal plus docile; « mais j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le Cabinet de Madrid est • hors d'Eiat de prendre et de soutenir cette mesure. Sans généraux, « sans argent e; avec une armée horriblement mal organisée, que pour- « rait-il faire ? D'ailleurs, je crois qu'il eût été impossible d'obtenir à cet, « égard la plus légère détermination de la part du Maître. Charles IV a « toutes les qualités d'un honnête homme, mais n'exigez pas de lui les « qualités d'un grand Roi »
[Ibidem, Volume 659, n* 58, f° 283. Alquier à Talleyrand, San Ildel'onso, ^S thermidor an VïIT. 16 août 18»KI).
(!) Ceux que Tiiikus appelle si justement « Les démagogues incorri- » gibles » cherchaient dans les mécontents réels ou supposés du jour le « héros imaginaire qui devait les débarrasser du Premier Consul, ce
« tyran qui voulait faire en Francs une contre-révolution Masséna.
« privé un peu brusquement du commandement de l'armée d'Italie était « méconteni et ne se contenait guère. Sur le champ il uvait été déclaré « le sauveur de la République et devait se mettre à la tête des vrais
« patriotes Enfin, ajoute encore Thiers, ce qui peindra la niaise cré-
« dulKé des partis expirants, Fourhé, qui n'avait rien ù désirer, devait « se joindre à Masséna, Carno , Lannes, Siéyès pour abattre le tyran et
<■ sauver la liberté menacée » (Thiers, II, 175-178) Cf. Appendice.
Note. L'Entrevue du Premier Consul. et de Massent.
356 LE G.'.XIiUAL DE STAMFORD
Paris, S srplembre ISOO
Craintes de Bonaparte pour sa sûreté. — Sa fortune personnelle. ~ Son entrevue avec Masséna, — Fragilité du prestige du Premier Consul.
On parle toujours du projet de Bonaparte de se faire nommer Président à vie, comme celui des Etals-Unis, mais il est à présumer que les Jacobins le déjoueront. Ils méprisent ce Consul et disent que s'il est heureux à la guerre, il est complètement inapte en administration.
Ou s'aperçoit encore de plus en plus que le Premier Consul est rempli d'inquiétude sur sa sûreté personnelle. Il recommande la vigilance à sa garde. Le service se fait avec une exactitude scrupu leuse, et surtout à la Malmaison oii la garde charge toujours ses fusils à balle et oii les dragons font de continuelles patrouilles comme en état de guerre.
Ces faits sont publics et prêtent au sarcasme. Bonaparte se plaint assez hautement del'exiguité de son traitement de 800.000 francs. Il paraît qu'il veut faire croire qu'il est moins riche qu'on ne le pense. Il passe effectivement pour constant qu'avant son départ pour l'Egypte il avait confié à son correspondant de Marseille et à ses frères des londs considérables dont ils ont abusé.
Il fait des réformes dans sa Maison et ne pay(3 pas on irès peu. On remarque dans son intérieur une agitation extrême. Il se lève à toutes les heures, appelle ses secrétaires, dicte, fait venir les geus et les officiers de la garde. Tous reconnaissent qu'il est dévoré par quelque inquiétude secrète.
L'objet delà mission de Berlhier peut être l'expédition de Portugal. On veut persuader au roi d'Espagne de conquérir cette ancienne portion de ses Etats. Le but est d'ôter cet allié à l'Angleterre et ensuite d'abattre le roi d'Espagne lui-même. — La race des Bourbons effraye toujours et on ne sera satisfait que lorsqu'elle ne régnera plus.
L'entrevue de Masséna avec Bonaparte s'est passée et terminée
RONAPAnTK ET MASSKNA 357
tout autrement qu'on ne croyait. Le Premier Consul en avait parlé comme d'un brigand et d'un voleur, et, à propos de sa cupidité, il avait dit : « Cet homme, à qui je connais plus de huit mil- « lions, combien veut il donc en avoir? » Tout s'est passé d'une manière douce et amicale. Masséna est allé à la campagne. On le regarde ici comme un exilé. Les Jacobins, ses confrères, contents de la tournure de leurs affaires, ont engagé le général au silence.
Buonaparte n'existe que par la guerre. Si la paix se faisait, il payerait de sa tète les nombreux griefs qu'on lui reproche. Il perd chaque jour dans l'opinion publique. Les groupes reparaissent. Des placards se lisent sur tous les murs ; des pamphlets se débitent ouvertement. Le peuple est généralement mécontent. Toutes les bourses se ferment, le commerce tombe chaque jour et si la paix ne se fait pas, si les armées ne remportent pas de victoire, une crise est inévitable.
On débite plus que jamais des espérances de paix pour amuser le public ainsi que des diatribes contre M. Pitt. Elles ne produisent d'autre eïlel que de faire hausser les épaules. Les traits lancés par le Gouvernement rejaillissent sur lui. Le grand intérêt du moment est de cacher aux étrangers la situation intérieure. On prend pour cela toutes les précautions possibles (1).
(l) La situaiiun intérieure de la France était loin d'êire ielle que la dépeignait pour les besoins de la cause l'informateur de Staraford. En revanclie, cet agent était assez exactement renseigné sur la marclie et l'issue prob:ible des négociations. Trois jours auparavant. Talleyrand en annonçant à Beurnonville qu'il attendait dans quatre à cinq jours les réponses de Vienne et de Londres, lui faisait savoir que « si elles n'étaient « pas d'accord avec les propositions faites, la campagne s'ouvrirait sur « toute la ligne avant la fin du mois, mais sans rompre pour cela les négociations ». {Prusse, Volume -227, n' 16, f° 358. l^aris, 18 fructidor an VIII. 5 septembre 18)')).
Presqu'au même moment, il n'est pas inutile de le l'aire remarquer, dans un lïillet qu'il adressait de Goleshill à son frère, Thomas (jrenville se pronoiiç li' en faveur de l'acceptation de l'armistice. « Je ne vois pas « trop coiament vous pourriez vous exposer aux conséquences qu'en. raî- « nerait un refus, surtout en considérant que dans sa letlre à Talleyrand, « le 2 mai. Tluigut base tout au long le refus qu'il oppose à la France « sur les d;.ngers qu'auraiî pour l'Angleterre la conclusion d'un armistice
« dans lequel la Grande-Iiret^gne ne serait pas comprise » Un refus
lui paraissait si peu pr(jbable qu'il allait même jusqu'à indiquer à lord Grenville certaines clauses qu'il lui semblait indispensable d'insérer dans la Convention [Dropmorc Papers, VI, 315).
CTÏ
Paris, 13 septembre i 800.
Les projets de Bonaparte et la fête de Vendémiaire. Prorogation de l'armistice jusqu'au 28 novembre.
Il paraît aujourd'hui que celui qui, le jour du combat, dirige avec audace et sang-froid les troupes françaises, s'est laissé épouvanter pour son expéditio-n de Veadémiaire. Le surcroît des troupes, des bruits sourds ont éventé la mèche.
Tons les Membres du Sénat et du Corps Législatif, qui ont vu leur ruine prochaine, ont murmuré, crié, cabale. Au Tribunat, des orateurs ont prononcé des discours véhéments. Quelquesuns d'entr'eux, plus prudents ou gagnés, ont conjuré l'orage. Il a été résolu de faire expliquer Buonaparte. On l"a joint et forcé de parler. Il a assuré qu'il ne ferait aucun changement avant la paix.
Voilà où en sont les choses. On croit qu'il reculera et renoncera à son projet. D'autres cro3'ent qu'il l'exécutera en dépit de ses déclarations. Au reste, toute la force réside dans le Conseil d'Etat qui augmenterait de puissance par cet événement, parce que le parti Jacobin y domine et qu'on suppose qu'il désire en secret la perte et la chute du Premier Consul. Il est vraisemblable que les émissaires jacobins ont dévoilé le projet pour jeter lodieux sur Bonaparte.
Trois députés par Département doivent assister à la fête de Vendémiaire qu'on prépare solennelle et sompteuse. On regarde comme difficile que tout cet assemblage soit purement passif. Une force militaire plus considérable et motivée par la sûreté publique donne les moyens d'exécuter tout ce que Ton voudra. Une fête aussi dispendieuse dans un moment de pénurie, à une époque où la guerre paraît certaine, ne devrait pas être sans but. Voilà où nous en sommes et ce qui tient en suspens l'apathique peuple de Paris qui attend le dénouement comme celui d'une pièce.
La destinée de la France est tout entière dans ses armées. Ou
l'iUJLONliATION ni: I.'.MtMfSTICE 359
la paix, ou la vicloire. Nulle réforme intérieure en cas d'échec. Les conscrits partent et rejoignent l'armée sans habit et presque sans armes. C'est en Italie et en Allemagne qu'ils doivent être équipés (1).
On débite que Bonaparte partira immédiatement après la fête pour se rendre en Allemagne et diriger les opérations de l'armée de Moreau. Depuis dix jours on répand le bruit que des négociations reprises pourraient prolonger l'armistice et peut-être amener la paix (2). Ses partisans veulent absolument que l'Empereur soit
(\) Renseignement absolument faux. « liien ne manquait maintensint, « nous affirme Thiers, à ces dilïéren's corps. Ils étaient bien nourris, bien «.armés; ils avaient des chevaux et un matériel complet ».
(2) Lorsqu'il traçait ces lignes et enregistrait les bruits qui coUr;iicnt à Paris. le correspondant de Sîamford ignorait ce qui se passait en Bitvi'ére. Sur l'ordre du Premier Consul, Moreau avait fait connaître à l'archiduc Jean qu'il consentait à accorder une prolongation de suspension d'armes d'un mois, si les places d'Uim, d'Ingolstadt et de Phil'ippsburg étaient remises à l'armée française comme gages dos négociations, (Cf. Correspo ndance, n" 5;i99).
Le général Lihorie en'.ra en relations à cet effet avec le comte de Léhrbach et le général Lauer, et un nouvel armistice de 45 jours fut conclu à Hohenlinden le 20 sei)teinbre (Colonel I^icard. Bonaparte et Moreau, p. '279). Cf. Martens, vil 176 e; Correspondance, VI, 5103).
A noter en passant que cinq jours après la signature de Tarmistice, le '25 septembre, Thugut prenait sa retraite et cédait sa place à Lehrbach. Enfin, peut-êire en raison même du rôle joué plus tard par Ldioric, ne para i;ra-t-il pas déplacé de faire connaître ou de rappeler le jugemen: que Gouvion-Saini-Cyr portait sur ceL officier : « A l'arrivée de Moreau, à « l'armée de Rhin et Moselle en 179J, on s'aperçu! bienlôt qu'il était d'un « caractère facile, pour ne rien dire de plus, qu'on pouvait espérer prendre a de l'influence sur lui. Reynier, son chef d'Etai-Major et son ami, qu'il « avait amené du Nord, l'exerça d'abord exclusivement. Desaix parvint ( ensuite à la partager. Mais un adjoint à l'Ëtat-Major, homme d'esprit « et d'intrigues, osa y prétendre et conçut l'espoir de supplanter Reynier, « qui avait une grande difficulté à parler et à rendre' ses idées. Cet ad- « joint était Lahorie. que nous avons vu longtemps après figurer en se- « conde ligne dans le procès de Malet, avec lequel il fut fusillé h Paris. « En 1796, il n'était pas en position de lutter contre Reynier, qui jouissait « de la confiance et de l'amitié de Moreau. Il resta alors confiné dans les « bureaux de l'Etat-Msjor, où il devint le frondeur du chef qu'il ne pou- « vait supplanter. Au retour de Moreau, après le 18 brumaire, se trouvant « adjudant-général, il jugea le moment favorable. Reynier était éloigné, « mais il avait pour successeur Desselle, en qui Moreau mettait à juste « titre une grande confiance. Les prétentions de Lahorie se réduisirent « alors à devenir le chef d'Etat-Major d'un corps de troupes, sous les u ordres directs de Morenu, ce qui lui donnerait les moyens d'être toujours « aVcclui et d'acquérir plus tard l'influence qu'il ambitionnait. Aussitôt » après mon arrivée, je m'aperçus de l'ascendant qu'il avait déjà sur le « général en chef, car celui-ci me dit plusieurs fois : « Quelles fautes « nous a fait faire Reynier en 1796 et 1797! » Quoiqu'il en soit, l'influence « de Lahorie devint bientôt très grande et balança souvent celle de Des- « solle au point de faire regretter à celui-ci de n'avoir pas suivi l'exemple
d'accord avec la France ; que dans le cas même de reprise des hostilités, le plan de pacification soit toujours arrêté. Il en résulterait que les princes ecclésiastiques seraient déposés, que la Hollande deviendrait le partage de la Prusse et que l'Empereur se partagerait avec la France toutes les possessions sécularisées et envahies. Au reste, nous avons tenu et lu une lettre du général Moreau, de dix jours de date, conçue en ces termes : « Je n'ai, « mon cher ami, que le temps de C écrire deux mots. Les hostilités « vont recommencer ici. Nous allons nous trouver en face de l'en- « nemi. J'espère que nous le battrons bien ».
Bonaparte est toujours en proie à l'inquiétude. Il disait cependant, il y a deux jours, à un dîner d'intérieur où on lui reprochait son visage sérieux : « Jene crains que le poignard d'un fana - « tique. Mais f espère qu'il s'émousserait devant moi ».
L'opinion sur son compte baisse tous les jours. On est révolté de l'orgueil et de l'insolence de ses entours. Le plus mauvais ton dans son intérieur règne chez lui et par lui. Il ne respecte rien. S'il est moral par politique, il est immoral par goût et par principes. I.cs jeunes aides de camp se permettent devant lui des propos de corps de garde et il y applaudit.
cm
Paris, 30 septembre 1800.
Les préparatifs de Lunéville. — Lucien, Joseph, Barbé Marbois. — Fouché et les complots contre Bonaparte. — Campagne de propagande contre l'Angleterre. — Le brigandage en France. — Les Députés des Départements chez Bonaparte.
Quoique les militaires et les politiques paraissent croire encore à la possibilité de la paix, cette opinion rencontre beaucoup d'incrédules (2). Le Premier Consul s'enveloppe de mystère à cet égard.
« de Reyuier en le cuntinanî drais les bureraix du Grand Etat-Major, d'où « il n'était pas sorii depuis le conimencemcnl de nos guerres... »
GouviON-iSAiM-CYR. Mémoires pour servir à l'histoire militaire sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, T. ii. Campagne de 1719 en Italie, pages Hi-119. No'e.
(2) A de cerlaius nionien s. lord (irenville lui-iuémc semblait croire au mainîien de la paix. Parlant le "26 seji embre à lurd C-!ry.sturt de la marche
LE-^ Pm';i'A!!AÏIFS DE LUNhVIIJJ-; .36t
Il n'aime pas qu'on le questionne sur cette matière et, dans ses brèves réponses, il laisse la question indécise, se borne à jeter quelques espérances en avant et détourne brusquement la conversation. Il n'en déployé pas moins un appareil pacifique par les préparatifs du fameux Congrès de Lunéville II aurait bien voulu y faire figurer son frère Lucien afin de léloigneret de se libérer de la présence d'un homme qu'il redoute ; mais celui ci a refusé le poste honorable de Plénipotentiaire en chef et ne veut pas quitter les coulisses de l'Opéra.
'Vraisemblablement le Premier Consul lui substituera son second frère Joseph, dont l'incapacité est reconnue, mais il sera étayé par un bon faiseur, Barbé-Marbois, le même qui a été anciennement employé par le Département des Affaires Étrangères à Dresde, aux Etals-Unis, ensuite à la Convention et qui finalement avait été déporté à la Guyane avec Pichegru. C'est un homme d'esprit qui lui servira de Conseil et d'Adjoint.
Bonaparte médite certainement quelques grands projets et les couvre de la plus profonde dissimulation. On continue à arrêter les Jacobins, etcelasous le prétexte, à ce que dit confidentiellement Fouché. Ministre de la Police, qu'on a découvert une conspiration contre la vie du Premier Consul, dans laquelle beaucoup de personnes sont impliquées 1). C'est cette surveillance d'espionnage de Police qui rend Fouché très utile et très précieux à Bonaparte. C'est par elle que ce iMinistre se soutient contre les attaques très répétées de Lucien Bonaparte lui-même et de Talleyrand, qui le haïssent cordialement, mais qu'il environne d'espions et dont il surveille tous les pas, toutes les actions, tous les discours, pour en rendre compte à Bonaparte.
Une chose qui mérite de fixer l'attention des observateurs attachés à la bonne cause, c'est le soin que prend Bonaparte d exaspérer les esprits contre l'Angleterre. Qu'on lise le chant qu'on a composé pour la fête du !"■ Vendémiaire et l'on verra qu'on n'y est question que de la haine contre cette nation et d'armer à cet effet les bras de tous les Français et la dernière strophe de celte pièce, qui a été exécutée avec la plus grande pompe et de manière à enflammer les passions de la haine et de la vengeance, parait
des conversulions avec QUo, il hii disai' : « On désire si vivement la paix • en France que parfois j'en viens à penser que Bonaparte finira par être « contraint à accepler les conditions sur lesquelles. l'Autriche e' nous, « nous insistons. Mais comment arriver à inculquer celte ténacité à « Vienne, telle est précisément la grosse difficulté en ce moment... » Dropmore Papers, VI, 392).
(!) Complot Aren:;-Ceracchi (10 octobre).
362 LK (lÉNKUAL DE STAMFOlil»
découvrir le secret même du Gouvernement, parce qu'elle fait prononcer par le chœur des Guerriers le serment d'aller fermera la puissance anglaise tous les ports qui lui sont aujourd'hui soumis,
de sorte que
Solitaire sur les ondes,
Elle ne trouve dans les Deux Mondes
Que des visages ennemis.
On insiste sur cette pièce, parce qu'elle a la sanction du Gouvernement. Il faut ajouter à cela que l'on fait crier avec emphase dans lestrues de Paris des détails exagérés des insurrections qui ^Dnl eu lieu à Londres. On ne perd aucune occasion d'irriter le peuple contre l'Angleterre et de lui faire désirer que tous les efforts du Gouvernement se dirigent contre elle. Je sais de source certaine qu'il y a à Londres et dans les principales villes anglaises des émissaires qui coûtent des sommes énormes et dont il paraît qu'il est fort content, puisqu'il se vante d'être maintenant instruit des délibérations et des projets des Ministres britanniques.
Il y a toujours beaucoup de brigandage dans certains Départements, mais ils ne tiennnent guère au Royalisme, quoiqu'ils en prennent le titre. On doit s'abstenir d'en, porter ici un jugement. Si la paix se fait, ce parti n'existera plus, ou s'il renaît, ce sera pour servir de prétexte à des factions. Ce serait s'abuser que d'y attacher une autre importance. Le gros de la nation désire à la vérité un chef suprême, mais elle est indiftérente sur la race... On prétend à cet égard que Bonaparte a chargé Berthier de pressentir le roi d Espagne si, dans le cas où les circonstances nécessiteraient le rétablissement delà Royauté en France, Sa Majesté Catholique ne désirerait pas y placer un des Infants (1).
Une autre partie des Instructions de cet Ambassadeur doit être de fomenter la haine contre l'Angleterre et de déjouer les négociations qui pourraient s'ouvrir entre les Cabinets de Londres et de Madrid, finalement d'insister sur une agression contre le Portugal.
Bonaparte a de fréquentes conférences avec les Députés des Départements appelés à la fête du 1" Vendémiaire, mais elles se
(1) « Le Général Ber.liier est attendu h cliaque instant, mandaif à Ar- « bulhnot, de San Ildefonso à la date du 19 aoû^■un de ses agents. Ou se « perd à deviner le but de son voyage. Quelle que soit la part qu'y a le « Portugal, il y a apparence que son voyage a encore un autre but et on « croit qu'il vient demander les vaisseaux qui restent encore aux Espa- « gnols pour mener des renforts en Egypte. » (Annexe à la dépêche de Charles Arbu'.hot à lord Grenville. Lisbonne, '^2 aoûi 18!)0 ^Confidentielle) {Dropmore Papers, VI, 300).
BONAPAl'.TK, LA PAIX, LKS RÉFORMES DK L'aKMKE 363
sont passées en questions et en réponses sans exiger d'eux aucun compte. Ces Dépuléssonl, en général, bons et pris dans la classe des propriétaires. Un d'eux me disait hier : a Qu'en général ils sont « contents des formes extérieures de Bonaparte, mais qu'il leur « est impossible déjuger ses capacités administratives ; Qu'ils « sont tentés de le croire médiocre par son adresse à effleurer a les matières et à éluder avec habileté toute discussion. Ils le » jugent voulant gouverner la France comme &n conduit une « armée et ne rassemblant les autorités que comme des bas offi- « ciers auxquels on dicte l'ordre ». C'est là l'opinion qu'ils rapportent dans leurs Départements.
Paris, 5 octobre i 800.
Bonaparte, la paix et les réformes de l'armée, — Les rapports de Beurnonville. — Complot et arrestation de Rossignol. — . Arrivée opportuBe des contributions levées par Moreau. — Les projets contre l'Angleterre. — Le traité de Morfontaine.
Si l'on augure de la paix par la conduite apparente de Bonaparte, on serait porté à la croire certaine. Il commence déjà les réformes de l'armée. 200 Commissaires des guerres et tous les adjoints aux Etats- Majors viennent d'être réformés et l'on parle d'une foule d'Officiers et de Généraux qui auraient le même sort. On n'est cependant pas sans inquiétude sur le rassemblement des troupes russes en Pologne et on a cherché par des émis.=;aires particuliers à s'instruire sur leur destination, car il paraît qu'on n'a pas confiance dans les rapports de Beurnonville (2). C'est là ce qui vient
(2) Rien n'indique clans lu Corrcsjtoiidance quo le IVciuier Consul et Talleyrand aient cessé d'uvoir confiance dans les rapports de Beurnonville. Sun activité et sa vigilance sont en tout cas loin de s'èîre ralenties. Le 10 septembre, il a envoyé copie de la Note confidenlielle que loi-d Carysforl a remise le jour même au gouvernement prussien. Le 13, il rend c'ompte que Haugwitz l'a invité à dîner pour le mettre en relaiions avec Kriidener. « C'était Ip Roi qui avait suggéré cette idée à son Mi- « His're comme un moyen tout naturel d'ameuer la conférence qui doit « avoir lieu entre icct envoyé et moi et qui eut en effet lieu aussitôt après
de déterminer l'envoi de Louis Bonaparte à Berlin (1). Il est chargé spécialement d'éclairer le Gouvernement français sur ce qu'il peut avoir à craindre des projets de Paul P^ Ses instructions portent aussi de s'assurer de plus en plus de la tenue du roi de Prusse dans son système de neutralité en employant les moyens ordinaires pour paralyser le Cabinet de Berlin, parmi lesquels on se sert puissamment de l'appas des sécularisations projetées en Allemagne et qui, pour la partie du Nord, seront partagées entre Sa Majesté Prussienne et le duc de Brunswick.
On berce en même temps la Prusse d'une indemnité pour la Maison d'Orange. On sait que le projet de Bonaparte est d'err.pêcher de tout son pouvoir le rétablissement du Stathoudérat et de séparer absolument la Hollande de l'Angleterre. On tient de très
« ce dîner. » Beurnonville en a rapporlé l'impression que Paul I'' est « sérieusement disposé à se rapprocher de la France.
Le 20, après avoir parlé à Talleyrand d'une conversai ion relative à la Hollande, qu'il a eue avec Haugwilz, il s'atlache surioul à faire ressortir l'importance de la mesure prise par Paul I" qui vient de faire mettre dans tous ses porls l'embargo sur les bâ'.iments anglais et le séquesîre sur les capitaux appartenant aux citoyens anglais, séquestre qu'il ne .tarda d'ailleurs pas à lever.
Trois jours plus tard, nouvel entretien ayec Haugwilz. Le ministre lui a parlé de la médiation. Elle eût été acceptée si l'arrivée à Paris de Saint- Julien n'eût contrarié cette proposition. A propos de l'embargo, Haugwi z a une fois de plus insisté sur Ijs bonnes dispositions du tzar, accentuées encore par un nouveau sujet, de mécontentement que lui a causé le cabinet de Saint James en désignant, pour terminer la con'estation au sujet de la BiLique, le même ambassadeur Wtii wurlli, dont il avait demandé et obtenu le rappel.
On avait é é si peu mécontent des services de Beurnonville que, ce dont le correspondant de Stamford aurait dû avoir vent, Talleyrand lui avait envoyé, le 2 octobre, les pleins pouvoirs, dont il devait se servir en vue de rétablir la paix avec la Russie (Prusse, Volume 227. Beurnonville à Talleyrand. Berlin, 10, 13, 18 et 20 septembre 1800, n°' 72, 74, 77, f" 367. 375, 386 e: 392 et Volume 228, 23 septembre. Dépêche chiffrée n" 1, 1" 4 et Talleyrand à Beurnonville, Paris, 2 et 3 octobre 1800, f"' 16-7, [Pleins Pouvoirs et laslruclions),
{[) « Je vois par la dernière de vos dépêches que le frère cadet du « Premier Consul se propose de se rendre ici pour assister aux ma- « nœuvre.; de mes troupes. Il peut être assuré d'avance d'y trouver un « accueil prévenant et distingué et c'est avec plaisir que je saisis ce te « occasion pour témoigner au I^remier Consul dans la personne de son « frère l'estime particulière qu'il m'a inspirée et la satisfaction que je « trouve à faire une chose qui lui soit agréable. — Voilà ce que vous ex- « primerez au Ministre Talleyrand en réponse à l'insinuation obligean e qu'il vous a faite sur ce sujet ».
I''UÉDÉ' IC-GUILLAUME.
M. de Sandoz-Rollin, l^iris. L. S. H tugwl >,
{Haugwilz à Sa)idoz-[iollin. Beilin, 8 septembre 180i>. Extrait d'un Ordre du Roi à H- iigwi z. Prusse, Volume 227, i* 361),
COMPLOT ET ARRESTATION DK ROSSIGNOL Myô
bonne source que le Premier Consul a dit'qu" « il valait mieux dé- « Iruire celte République que courir le risque de la voir retomber « sous Tinfluence anglaise »
Beurnonville, dans sa dernière dépêche, a mandé que les armements de lu Russie avaient pour objet de présider aux négociations de paix entre la France et l'Autriche et que, si le résultat devait trop favoriser l'agrandissement de l'une ou de l'autre, Paul l""" avait lintention d intervenir les armes à la main pour en empêcher la conclusion ; mais Beurnonville ajoute en même temps qu'il y a lieu de se flatter que la Prusse, fidèle à ses engagements et éclairée sur ses vrais intérêts, ne ferait pas cause commune avec l'Empereur de Russie et que sonrefus mettrait vraisemblablement des entraves aux projets chevaleresques de Paul 1".
Bonaparte vient d'échapper à un des mille dangers qui menacent continuellement sa tête. Le fameux général révolutionnaire Rossignol (l), envoyé dans la Vendée en 93, a été arrêté ces jours derniers et conduit au Temple. Il s'était fait fort d'apporter aux Jacobins la tête de Bonaparte et en conséquence avait investi avec quelques braves de sa troupe les avenues de la Mal-
(1) RossigiKil fil par;ie du premier convoi des 132 déportés inscriis sur la liste du li nivôse ;in IX (i jmvier 18U1) envoyés d'iibord aux Seychclles, puis après la paix d'Amiens, à l'ile d'Anjouan, où il ne tarda pas à mourir (avril 1802).
Au lieu de rappeler ici en quelques mois les momenls les plus marqu nts de l'existence si agi:ée el d'ailleurs bien connue de Rossignol, j'ai préféré faire quelques emprun's à difîérens rapports relatifs à son rôle c à son aclion en 1798 et 1890.
« Le général Rossignol, qui est en ce moment à Toulon, correspond « avec Chrétien et auires. Dans une de ses dernières lc.;res, il se plai- « gnait de ce que le Direc'oire avait éloigné tous les patrio'es qui lui « donnaient de l'ombrage, mais qu'il ne renonç àt pas de dé'.ruire la lyran- « nie ; que les patrio'es dans le Midi se serraient de près et qu'il espérait « bien, d'après toui ce qu'il savait, que les démocra es auraien! le dessus. . »
(Rapport anonyme du 24 octobre 17 >8, 3 brwnaire an Vil, Aulakd, Paris pendant la réaction thermidorienne . ec., etc., V, 181).
« On continue de surveiller les chefs de ce parti {les ExHgérés) mécon- « tents de tout gouvernement qui ne se propose pas de ré'.ablir le régime « de 1/93. Ce sont toujours les mêmes hommes : Charles de Hesse, Félix « Le Pelle; ier, e'.c, e.c. On connaît les lieux de leurs réunions. Depuis « que le général Rossignol est à Paris, ils ont faii quelques déma.rches « pour l'attirer dans leur société. Jusqu'à présent, ils n'ont pas réussi... •> (Ministère de la Police, Tableau de la situation de Paris, 27 juin 180U, 8 messidor an V^lII. Aulaud, Paris sous Ze Consulat. L 457).
« Les Exclusifs ont tenu le 19 et le 2G du mois dernier deux c miMlia- « bules qui on' duré fort avant dans la nuit... Cette réunion s'intitule : Co- « m.ité Insurrectionnel. L'ex-général Rossignol, Dubreuil et plusieurs « aulres de la même force en font partie »
{Rapport de la Préfecture de Police du 20 juillet 180 ), 1 "• thermidor an VIII Idem in Ibidem, I, 529).
maison pour y attendre le passage de Bonaparte. Le secret fut trahi et l'entreprise manqua. Bonaparte a défendu qu'on ébruitât cet événement. Tous les journaux ont dû garder le plus profond silence C'est à cet attentat qu'il faut attribuer l'arrestation des Jacobins et la brusque rupture du Premier Consul avec eux, après avoir eu l'air de se jeter à leur tête. Les Royalistes ont actuellement la faveur. Peut-être dans huit jours seront-ils proscrits. Bonaparte se joue de tous les partis. Il compte sur la fortune qui en effet lui a été fidèle jusqu'à présent.
Moreau vient de ravitailler le Trésor National en lui envoyant quelques voitures chargées d'argent, produit des contributions qu'il a levées en Allemagne Ce secours était d'autant plus urgent qu il ne se trouvait plus aucun fournisseur en état et en disposi tion de faire la moindre avance. Il est heureux pour le Premier Consul qu'on l'affranchisse des embarras de la continuation de la guerre.
On tient de la bouche d'un des intimes agents de Talleyrand que ce Ministre lui a dit dans une conversation confidentielle qu'il ne doutait pas de la paix, qu'il savait à n'en pouvoir douter que le découragement et la désertion étaient dans les troupes de l'Empereur qui ne s'était décidé à négocier et à livrer les places lortes qu'on lui demandait que parce qu'il est hors d'état de continuer la guerre avec des armées lasses d'être battues.
On médite toujours la perte de l'Angleterre si elle se refuse à traiter de la paix aux conditions qu'on lui proposera. Rien ne sera épargné pour l'attaquer de toutes les manières. Les derniers troubles de Londres et la fermentation qui y existe sont l'ouvrage du Gouvernement français qui y employé beaucoup d'argent et d'agents. Plusieurs de ceux-ci viennent encore départir par la Hollande et Hambourg. On regarde le traité signé avec les Ëtals-Unis comme un torquet important donné à l'Angleterre (1). D'après des notions de confiance, on a lieu de croire qu'il existe des articles secrets très favorables aux Américains et qui leur laisse -
(1) Les négociateurs américains, qui signèren; le 3(3 septembre 1809 le iraité de Morfontaine avec Joseph Bonaparte, Fleurieu et Roederer, conseillers d'Etat, éraient Oliver Elswur-h, ciief de la justice des Eiats-Unis. William van Murray, Ministre résident à La Haye et William Richardson Davie, ancicii gouverneur de La Caroline du Nord (Cf. Mahtens, Recueil des Traités, VII, 48i et suiv. Gakotm. Histoire G'-néralc des Traités de Paix, VI, 125 et suiv.). Le traité, légèrement modifié par le président John Adams, fui ralifié par lui le 18 février 1801, par le Premier Consul le 31 juillet e^ p:'r le Corps Législa.if le 6 décembre.
LA CON'SPIHATION n'AT.KNA 3G7
raient entièrement le commerce des colonies de la France, même dans l'hypothèse de leur restitution à la paix. On se réjouit extrêmement du mal qui doit en résulter pour l'Angleterre. Mais les gens sensés y voyent d'une manière plus évidente que le détriment de ce traité sera évidemment pour la France.
Paris, 5 octobre 1800.
La conspiration d'Arena. - Arrestation de Jacobins, du prince de Hesse. — Barère et Siéyès suspects. — Bonaparte, ce qu'il fait et ce qu il devrait faire. — L'admiration de Paul I'^' pour le Premier Consul. — Les présents de Bonaparte à Marie-Louise d'Espagne. — Etat et caractère de la politique de la France.
On a d'abord voulu étoufler le biuil de la conspiration contre le Premier Consul qui en avait donné l'ordre positif, mais cette précaution est devenue impossible quand l'événement a été répandu en ville. Les autorités ont été obligées de jouer la comédie et d'aller féliciter Bonaparte d'avoir échappé à ce danger et d'annoncer hautement que, si la clémence le portait à pardonner, la sùrelé de la République exigeait une punition exemplaire des coupables. Ces belles phrases n'empêchent pas qu'il ne soit reconnu que chacun de ses complimenlateurs assassinerait le Premier Consul, s'il en avait la possibilité. Celui-ci a été fort abattu de cette dernière aventure. Il fait arrêter beaucoup de Jacobins. Le prince de Hesse (2) est du nombre. On cherche Barère qu'on
(2) HEssH-RiiEiNFKr.s-lioTHKNBURG (CiiAULEs-Co.NSTAN r, priiice de) (1752- 1821). Emprisonné une première fois au Luxembourg par mesure de sûreté, relâché ajirès le 9 thermidor, il se jeta dans la presse démagogique, collabora au Journal des IIoinmeH Libres. Compromis dans plusieurs conspirations contre le Directoire, principalement dans l'affaire de Babeuf, il était en 1799 l'un des membres les plus violents du Club du Manège. Incarcéré à la Conciergerie, à la suite du 18 Brumaire, puis placé en surveillance à Saint-Denis, il fut après le complot de la Machine Infernale déporté à l'île d'Oléron, d'où il sortit en 18!)3 pour être expulsé de France. Il se retira en Suisse, où il vécut d'une pension que lui faisait l'Electeur. Expulsé de Suisse à la demande des Bourbons, d(»nt il prédisait la chute, il alla s'établir à Francfort où il mourut en 1821 (Cf. dans Re- MACLF,. Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le
368 LE GKNÉliAL DE STA.MFOUD
n'a pu découvrir jusqu'à présent (l). Siéyès même paraît impliqué dans la conjuration, maison doute que ce madié révolutionnaire ^it donné prise sur lui. Il ne se tient jamais que derrière le rideau. Du reste son parti a le dessous maintenant et on lui fait une chasse vigoureuse.
Bjuaparte n'a pas d'autre ni Dsure à prendre que d'exterminer les Jacobins, s'il veut assurer sa propre existence. Mais les gens qui le connaissent à fjnd sont persuadés que cette première boutade n'aura pas de suites, qu'il mollira avant peu et qu'il en reviendra à son système primitif de faiblesse, savoir: celui de ménager la chèvre et le chou. S'il ployé dans cette circonstance-ci, s'il ne prend pas le dessus d'une manière tranchante, on peut avec certitude pronostiquer qu'il sera victime de sa pusillanimité. Peu de jours nous éclaireront sur son plus ou moins d'énergie, puisqu'il a en mains des moyens plus que suffisants d'écraser ses ennemis, ayant renforcé de 1 1000 hommes, qui vont être rassemblés à Versailles, les troupes qui sont à ses ordres à Paris. Ces mesures de force sont d'ajutant plus nécessaires que le mauvais succès de la dernière entreprise contre lui n'a ni effrayé, ni dégoûté les Jacobins, puisque les épigrammes les pamphlets, les chanson, dont il est lobjet, circulent avec la même aisance. La police a fait arrêter un homme qui venait en plein jour d'atficher un placard portant ce vers : « Nous avons un César, il 7ious faut un Brutus. »
Ce qui dénoterait que le Premier Consul ne se sent pas la force de tenir tête à la bourrasque, c'est qu'il songe à quitter la Capitale et à s'établir à Saint-Cloud. Peut être aussi cette mesure couvre-t-elle d'autres desseins. En tout, il paraît hors de doute qu'il se prépare une crise quelconque.
On assure que Paul P"" a été directem?nt en négociations ou du
Consulat, 32.ô, un rappor.' de Paris le 11 juin 1803. Cf. pour plus de détails Di:STKEM. Les déportations du Consulat et de l'Emnire, pages 17, 72, 137, [h<ô, IGU, 379, 401-414).
(1) Lorsqu'éclata le Coup d'Etat du 18 Brumaire, R ii'èr<" étaii, depuis quelques nioi.s, caché à Saint-Oueii, près de P. .ris. Il ■ crivi ;i Bdiiaparîe une lettre d'adhésion qui fut insérée dans le Mualieur du IS frini;iire et dans laquelle il lui proposait toui un plan de Constitu'imi déiiincraUque. Compris dans l'amnistie du 5 nivôse, il accourut aussitô a Paris e; l'uî conduit chez le Premier Consul, pour lui exprimer sa rcC' innaissance, par Cambacérès qui jadis avait signé sa déportation à M;idagasc:.r. Il resta à Paris el en avril 1803 fut invité à faire toutes les semaines un rapport sur l'opinion publique. Il se chargea de cette besogne qu'il continua jusqu'à la fin de 1807 (Ku.-gi.nski. Dictionnaire de^ Conventionnels, fascicule A.-C. 28).
PAIL !"■ AIIMlliATEUR HK BONAPAUTE. L'kTAT DE LA l'RAXCE 369
moins en relations avec le Gouvernement français, et les partisans de Bonaparte se targuent de cet avantage jusqu'à avancer que ce monarque a fait parvenir au Premier Consul des témoignages de son admiration pour ses grands talents militaires et le désir d'avoir son portrait. On répand de même que Sa Majesté Impériale prodigue les marques de considération au Chef du Gouvernement français et, que celui-ci, de son côté, lui fait des présents pour entretenir l'amiitié et que la reine d'Espagne, ayant articulé quelques plaintes de l'oubli oii le Premier Consul paraissait la laisser, il avait donné sur le champ ordre à la fameuse Marchande de Modes de Paris d'expédier chaque semaine à cette Princesse une caisse remplie de ce que les modes peuvent produire de plus neuf et de plus brillant (1). Ces historiettes sont évidemment répandues dans le public et à l'étranger pour prouver, d'une part que Bonaparte n'est pas un farouche Républicain haïssant les Rois et, de l'autre, que les Rois eux-mêmes prisent son estime et son amitié.
On ne saurait trop appeler la méfiance des souverains contre ces fausses apparences. Les projets de Bonaparte sont essentiellement désorganisateurs de l'ordre social. C'est le seul but vers lequel il semble marcher avec méthode. On a acquis encore récemment la certitude que le travail le plus assidu du Bureau des Affaires Etrangères était consacré à cet objet. Il n'existe en effet que peu ou point de négociations entre la France et les Puissances de sorte que tout se concentre sur un point, c'est à-dire, les correspondances avec les partisans du système et des principes français. Il est incroyable combien elles sont étendues et actives. Elles occupent la plus grande partie du temps de Talleyrand, de la bouche duquel on en tient l'aveu formel, auquel il a ajouté que a les agents étrangers le servaient à la vérité très bien, mais « qu'ils faisaient payer leurs services diablement cher »,
En général, la politique n'existe plus à Paris que par l'espionnage et la moitié de la ville est payée pour surveiller l'autre.
Quoique rien ne puisse affaiblir la croyance que le Premier Consul manifeste pour la conclusion de la paix continentale, on sait, à n'en pouvoir douter, qu'il n'est pas sans inquiétude des démonstrations militaires de la Russie et de l'influence qu'elles pourraient avoir finalement sur la Prusse. Le général Lecourbe disait dernièrement : « Avant six mois, nous sentirons l'odeur de la poudre
[V] Cf. JuxG. Lucien Bonaparte et ses Mémoires, II, 24-i9. La citoyenne Minette.
STAMFOUD 24
« russe et prussienne. Dieu veuille que les Allemands ne s'avisent « pas d'entrer tous à la fois dans leurs vrais intérêts, car nous « serions perdus. Heureusement ces gens-là ne connaissent pas « notre intérieur! »
Paris, 7 octobre 1800.
La reddition de Malte, le traité de Morfontaine, la retraite de Thugut. — Apparentes dispositions pacifiques du Gouvernement français. — Le Premier Consul refuse la démission de Carnot.
Trois événements importants ont fixé l'attention : La reddition de Malte qui augmente beaucoup les inquiétudes sur le sort de l'armée d'Orient, le Traité conclu avec les Américains et la retraite de M. de Thugut. Le Gouvernement, sentant bien que le premier influerait sur le crédit public, n'en a donné les détails officiels qu'en publiant en même temps les articles du Traité avec les Etats-Unis et la description de la fête donnée par Joseph Bonaparte aux deux plénipotentiaires américains. Ceux-ci ont reçu en outre chacun un présent qu'on évalue à environ 40.000 fr. (2).
A l'égard de la démission de M. de Thugut (3), elle a été annoncée avec d'autant plus d'emphase et de solennité qu'on regardait son existence ministérielle comme le plus grand obstacle
(21 Le Premier Consul assista à la fête donnée à Mortfon laine, non pas aux deux, mais aux trois plénipotentiaires américains.
(3) « J'étais venu, quoique sans appoiiitenii'n I h vous, à tnut hasard, « primo, pour vous féliciter de la bonne nouvelle de Malte et seconda « pour vous demander des explications de la retraite de Thugut. Elle lui « fait honneur, si c'est lui qui l'a demandée
When vice prevails and impious bear sway The post of honour is a private station.
« Cependant je crois que ce Crispin en politique l'cparaîtra sur la scène. « Mes lettres de Vienne ne vont que jusqu'au 22 et ne m'en disent rien... » (Dropinorc Papers, VI, 319. Coinlc de Sfarhemberg à lord Grenville, 15 septembre 1800).
La retraite de Thugut ne fut officielle que le 25 septembre. Il eut, comme on le sait, pour successeur Letirbach, qui ne tarda pas à céder la pla.ce à CoUoredo.
Cf. Appendice. Comte de Starht'mberg à lord Grenville, 20 septembre.
LA FIÎAXCE ET LA I'ALN:. UO.NAIU'AHït; Ki CAI'.XOt' 371
à la conclusion delà paix avec l'Autriche et l'Empire. Cette paix tant promise est regardée maintenant comme certaine. Quelques incrédules paraissent en douter, mais le plus grand nombre y compte et la conduite du Gouvernement s'accorde avec cette opinion. Déjà plus de 3000 officiers ont été réformés et le travail en portefeuille prononce la réforme d'un plus grand nombre encore.
Malgré ces dispositions pacifiques, il faut bien se garder de croire à la loyauté du Gouvernement français. Il n'en marchera pas moins vers l'exécution de ses plans désorganisateurs en Europe et ne renonce pas à son système de propagande dans les pays amis tant qu'ennemis. Il sait, à n'en pouvoir douter, que la plupart des semences que ses agents ont jetées de tous côtés, ont levé au gré de ses désirs et se garde bien d'en négliger la culture. Ses émissaires ou ses correspondants sont toujours en pleine activité. C'est surtout parmi les nobles qu'il a trouvé et pris ces derniers.
Une grande partie de l'Allemagne, la Prusse, l'Espagne et le Portugal sont tellement préparées qu'à la moindre étincelle l'incendie peut éclater. Le Français sent bien qu'en reconnaissant la République Française et en traitant avec elle, les Puissances cèdent à la crainte de heurter l'opinion publique déjà prédominante chez elles et que, réduites à cet acte de soumission, elles sanctionnent déjà tous les principes de la Révolution et que c'est là le vrai moyen de la rendre bientôt universelle. Jusqu'à ce qu'elle éclate successivement, les propagandistes ont ordre d'attiser le foyer de sorte que, forcées à veiller continuellement sur leur propre existence, ces diverses Puissances soient hors d'état de troubler celle de la République Française. Ceci n'est pas une conjecture, c'est un fait dont on a la certitude.
Carnot, Ministre de la Guerre, a pris de l'humeur contre Bonaparte. Le Premier Consul, souvent impénétrable dans ses projets, agit au moment où il conçoit et ordonne directement sans l'intervention du Ministre.
C'est ce qu'il a fait dans le Département de Carnot. D'ailleurs ce dernier est choqué de l'extrême confiance accordée au général Clarke, qui est dans la plus grande faveur. Cette préférence a porté Carnot à murmurer hautement et à offrir sa démission. Mais le Premier Consul Ta refusée en lui disant qu'en vain il quitterait le Ministère et que, lors même qu'il serait remplacé, il serait toujours réellement le Ministre de la Guerre.
Paris, i4 octobre 1800.
Détails sur la tentative d'assassinat de Ceracchi. — Les mesures de précaution. — Concentrations de troupes autour de Paris.
Bonaparte vit toujours comme Damoclès, 1 epée suspendue sur sa tête. Voici l'cvénement qui depuis trois j ours occupe tous les esprits et tous les entretiens. Vous pouvez regarder la version que je vous envoie comme la plus sûre et la plus exacte.
Vendredi dernier, à midi, le Préfet de Police envoya un homme de confiance à l'Opéra. Celui-ci demanda le Directeur, M. de Vismes (2). « Je vous préviens, lui dit il, que des malveillants ont « préparé un coup pour ce soir dans votre salle. Ils espèrent y « réussir à l'aide de quelques chiffons qu'il brûleront dans divers « lieux Ils crieront : Am /eu.' etchercheront à profiter du tumulte,
(2) Deyisme du Valga (Anne-Pierre-Jacques) (1744-1819). entré dans les fermes où il parvint à l'emploi de sous-directeur. La protection du Valet de chambre de la Reine lui fit obtenir en 1771 l'entreprise de l'Opéra, dont le privilège lui fut accordé pour 12 ans moyennant un cautionnement de 500.000 francs, dont la Ville devait lui payer l'intérêt avec un subside de 80.000 francs. Devisme déploya une activité prodigieuse, monta en une seule saison une dizaine d'opéras nouveaux, rappela les Bouffons italiens. Mais malgré l'affluence du public, les recettes ne couvrirent pas les dépenses. Il se ruinait et de plus les réformes, qu'il avait introduites et sa manière d'administrer l'Opéra, lui avaient fait de nombreux ennemis. Malgré la protection de la Reine il ne put résister aux tracas et aux attaques auxquels il était en butte et il ofïrit l.i résiliation de son traité qui fut acceptée le 12 août 1779; mais il conserva la direction pour le compte de la Ville jusqu'à la clôture de l'année théâtrale 1780. 11 reçut le brevet d'-une pension de 9.000 francs, plus une indemnité de vingt-quatre mille francs, faible dédommagement des pertes qu'il avait faites.
Le 30 fructidor an VII (12 septembre 1799V il fut nommé Administrateur de l'Opéra conjointement avec Bonet de Treyches, l'ex-conventionnel.
Le 13 mars 1800, le Ministre de l'Intérieur le nomma directeur et Bonet n'eut plus que le titre d'administrateur. Mais bien;ôt à la suite d'accusations portées contre lui, il fut privé de son emploi le 12 décembre 1800 et remplacé par Bonet. Un procès, dont il se tira avec habileté, lui fut même intenté. Il résida encore quelques années à Paris, y fit représenter quelques ouvrages dramatiques avant de se retirer en 1810 àCaudebec, où il mourut en 1819 (Fétis. Biographie nouvelle des musiciens, tome m, 11-12).
COMPLOT KT AliRKSTATION DE CERAGCHI 373
« de la confusion et de la terreur générale. Nous sommes avertis. « Tenez-vous de votre côté sur vos gardes et s'ils parvenaient à « inspirer quelque crainte, paraissez vous-même sur le théâtre et « parlez au public pour le rassurer ».
Pendant que cet entretien avait lieu avec M. de Vismes, le Ministre de la Police était chez le Premier Consul et l'informait qu'il savait qu'on en voulait à sa vie et qu'on l'attendait le soir à l'Opéra pour l'assassiner.
« S'il en est ainsi, répondit Bonaparte, je n'irai pas. »
« Au contraire, allez y. J"ai pris mes mesures. Prenez seulement « de votre côté celles que la prudence exige. Que votre garde soit « doublée, et je réponds de tout. »
L'heure du spectacle arrive. On donnait la première représentation des Horaces. L'affluence fut considérable. Le Premier Consul vint avec une escorte plus nombreuse qu'à lordinaire. Les couloirs des loges sont toujours assez garnis. On s'aperçut qu'ils l'étaient plus que de coutume. Les groupes se renouvelaient, se multipliaient, se grossissaient autour de la loge de Bonaparte. On remarquait surtout certains hommes qui allaient et venaient et qui, au lieu de regarder comme les autres le spectacle par les lucarnes vitrées, s'approchaient, se parlaient, s'éloignaient et se rapprochaient encore. Les espions de la police, qui étaient aux aguets, ne tardèrent pas à s'emparer de trois individus qui avaient plus particulièrement fixé leur attention. Ils furent aussitôt fouillés et on trouva dans leurs poches des paquets d'étoupes et du vieux linge. L'un d'eux était armé d'un poignard qu'il tenait caché entre sa chemise et sa veste. Ou les conduisit de suite chez le Ministre de la Police où ils furent interrogés.
L'homme au poignard déclara qu'il s'appelait Ceracchi.
« Votre pays? ». — << l{ome ».
i< — Votre état ? » — « Sculpteur ».
Pourquoi éliez-vous armé d'un poignard? « — Parce que je hais Bonaparte et qu'il faut qu'il meure. Ce ne sera pas de ma main puisque vous m'avez arrêté, mais ce sera de celle d'un autre. »
Ceracchi et ses camarades, après avoir subi leur interrogatoire, ont été conduits et enfermés au Temple.
Le Premier Consul a voulu que le secret fût gardé sur ces détails Mais ils ont percé Au reste, l'événement n'a produit d'autre effet que d'alimenter les conversations. On en a parlé comme d'une chose ordinaire et il n'y avait pas le moindre témoignage d'intérêt, ni de crainte pour la perte qu'on aurait pu faire et dont on est sans cesse menacé.
374 LE GÉNÉHAL DF: SÏAMFORD
Bonaparte va cerlainement prendre des mesures rigoureuses. oOOO hommes, détachés du corps d'Amiens, viennent aujourd'hui ou demain camper dans le bois de Boulogne, à une petite lieue des Tuileries. L'arrivée de ces troupes donne lieu à bien des commentaires. On remet sur le tapis le projet que le Premier Consul devait exécuter le l*"" vendémiaire dernier, le changement de Constitution. Il est perdu s'il ne terrasse pas les Jacobins qui deviennent de jour en jour plus dangereux et qui conspirent presqu'ouvertemenl contre lui et le Gouvernement actuel. Le Premier Consul de vient plus sombre, plus dur et plus repoussant que jamais. Aux militaires près, il n'accueille pas et ne voit presque pas de républicains. Il s'entoure avec une sorte d'aCFectation de Royalistes.
Jusqu'à présent les espérances de paix continuent à se soutenir.
Paris, i5 octobre 1800.
La démission de Carnot. — Le caractère du Premier Consul, Arrestation de Jacobius.
Le renvoi du Ministre de la guerre, Carnot (2), a produit beaucoup moins de sensation qu'on aurait pu le croire. Personne n'a même cherché à connaître la cause de sa disgrâce. On sait
(2) Il m'a, paru curieux d'eiuinunter les lignes qui suivent au Report from Paris of the opcratioits of Ihc French Gonernerneat adressé à
lord Grenville le 2 avril. « Il y a à peu près trois jours, il y ;ivait
« une discussion vive et contradictoire devant le Premier Consul sur la « question de savoir s'il importe beaucoup à la France d'avoir la barrière « du Rhin. C'est là le seul point auquel Bonaparte tienne jusqu'ici opi- « niâtrement
« Le fameux Carnot a éié appelé pour dire son opinion et il a prouvé « avec beaucoup de chaleflr que la barrière de la Meuse, meilleure mililai- « rement parlant, l'était aussi politiquement en ce qu'elle abrégeait les dif- )) ficulîés interminables qu'entraîneront toujours le morcelle;Tient des trois « Electorats et la nécessité des indemnités et des compensations. Bona- « parie a dit avec humeur après cote discussion que Carnot n'était pas <( un homme aussi disfingué qu'un avait bien voulu le prétendre... «
Voici l'anecdote importante et sûre quia encore rabattu les prétentions de Bonaparte et qui l'a décidé à répondre de nouveau à l'Empereur avec de nouvelles propositions plus avantageuses, si le courrier, qu'on attend à tous moments, apporte une réponse négative ou dilatoire {Dropmore Papers, VI, 180).