LA DÉMISSION DE CARNOÏ
seulement que cet homme, qui a marché avec les plus grands criminels sans être aussi féroce qu'eux, qui, en fructidor, s'est fait proscrire avec les Royalistes sans être de leur parti, qui a quelques talents administratifs et nulle mesure dans l'esprit s'avisait d'être républicain de bonne foi sous un Gouvernement qui ne tolère la République que de nom, qui ne veut que des esclaves et non des Ministres. Sa bonne foi lui donnait une obstination qui fatiguait. On l'a contredit pour exciter son humeur. Cette humeur a produit l'offre de sa démission qui a été acceptée sur le champ. Il lui restera quelque jour la ressource de faire un Mémoire. Peut-être Bonaparte lui en voulait-il intérieurement de ce que pendant sa campagne d'Italie, les patriotes, qui le supposaient mortel et qui cherchaient comment ils le remplaceraient, avaient plusieurs fois nommé Carnot, dont le nom sonnait assez bien auprès de toutes les factions, parce que la nullité de l'individu l'avait alternativement jeté parmi les hommes de toutes les couleurs. Dans la position de Bonaparte, on ne pardonne jamais à quiconque a la prétention de succéder. Il est d'une hauteur qui mécontente également Royalistes et Jacobins.
Un commissaire ordonnateur réformé se présente à lui, il y a quelques jours et croit l'intéresser à son sort en lui rappelant qu'il était de la Commune du 10 août : « C'est elle qui a perdu la France., lui répondit Bonaparte. Sortez ! » Ce mot fort juste est inconséquent dans la bouche de celui que les événements ont fait unique héritier du 10 août.
Par plusieurs traits de ce genre il donne aux Républicains l'idée qu'il pense à terminer la Révolution par le retour du Roi. Car il est dans sa destinée de rappeler toutes les opinions favorables à la Monarchie sans que ce puisse être à son profit. Cette vérité le tourmente d'autant plus qu'il fait mille efforts pour lui échapper. L'attitude seule de l'Europe pourrait lui en donner la conviction et alors on peut affirmer qu'il céderait en homme devant la nécessité. Mais il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard. Il ne cédera jamais qu'à la nécessité. 11 calculera tout avant de prendre un parti. Il n'essayera pas ses forces s'il doute du succès. Il employera raille détours pour diviser les Rois. Si un Congrès les réunit, que la diplomatie lui échappe, il traitera. C'est à cette disposition de son esprit qu'il faut attribuer, et son obstination à ne pas s'engager, et la modération avec laquelle il refuse de le faire.
Un projet d'assassinat découvert par lui peut lui suggérer mille réflexions nouvelles et ce projet se renouvellera souvent, soit réel-
ement, soit en supposition. Car il est de l'intérêt de son Ministère
de l'entourer de frayeurs. C'est le seul moyen de prendre de l'ascendant sur lui. On ne l'épargne pas. Un usurpateur n'est pas destiné à couler des jours paisibles et celui-ci est dans une position à trembler devant son ambition.
Depuis la scène de l'Opéra, on arrête beaucoup de Jacobins. Qu'en fera-t-il, puisqu'il est le premier à déguiser qu'ils soient coupables?
Paris, 25 octobre 1800.
ConséqueDces de l'attentat médité contre Bonaparte, Situation financière de la France. — Impossibilité de la paix avec l'Angleterre, — Arrestations de Jacobins. — L'anarcbie à la Guadeloupe, — Carnot à Saint-Omer.
Si, généralement parlant, on a vu avec indifférence l'attentat médité contre Bonaparte, Teffet s'en est fait cependant sentir sur le crédit public. La confiance, que l'on commençait à prendre dans les papiers du Gouvernement, s'est presque entièrement éteinte et les transactions deviennent de nouveau très difficiles. Les obligations des Receveurs généraux, qui se comptaient à 2'7o (par moisi, ont monté jusqu'à 3 et 4, ce qui suspend la circulation et les affaires. On a rendu compte dans le temps de cette opération de finance qui, à la vérité, simplifiait extrêmement la recette et mettait dans les mains du Gouvernement six mois à l'avance les revenus de l'Etat. Mais cette opération n'est bonne que dans un Etat tranquille et sous un Gourvernement stable et nous sommes loin de jouir de ce bonheur. Une des causes de la baisse est la persuation où l'on est que la paix avec l'Angleterre est impossible, vu qu'elle impose des conditions, auxquelles le Premier Consul a déclaré qu'il ne souscrirait jamais : L'indépendance de la Belgique, le rétablissement de l'ancienne Constitution hollandaise; en sorte que l'espoir en la paix générale n'est plus en ce moment que dans l'opinion du peuple; mais la classe la plus relevée, et principalement ce qui forme la classe consulaire n'y croyent plus. La restitution de Malte a changé la face des
L'ANGLETERRE ET LA l'AlX. L'aNARCHIE A LA GUADELOl PE 377
choses et suscité des obstacles que l'on n'avait pas prévus, lorsqu'il avait été question de réunir les Plénipotentiaires des diverses Puissances. A la vérité, on croit jusqu'à présent l'Empereur de bonne foi, mais on appréhende qu'il ne soit finalement entraîné par l'impulsion de l'Angleterre.
Un des amis de Bonaparte lui témoignait avant-hier quelque inquiétude sur les négociations qui vont s'ouvrir à Lunéville, se disant au surplus l'écho de ce qui se débitait dans un certain monde. « Eh bien ! répondit le Consul avec humeur, s'ils ne veulent « pas de la Paix, nous les y forcerons à coups de canon. »
Au reste, le départ de Bonaparte pour Melz paraît certain et on s'attend qu'au premier moment il quittera Paris. Il y mène une partie du Conseil d'Etat et c'est de là qu'il exécutera quelques-uns des projets qu'il inédite. On forme à cet égard une foule de conjectures, mais le secret repose uniquement dans la tête du Premier Consul.
On arrête continuellement quelques Jacobins « Il a beau faire, « disait hier l'un d'eux, la lutte entre nous est inégale. Il s'en ti- « rera mal ! ». Je ne suis pas de cet avis. Tous les propriétaires et ceux qui craignent l'anarchie s'intéressent à sa conservation.
Un habitant de la Guadeloupe, récemment arrivé ici, a donné des détails attristants sur cette île. Elle est absolument livrée au plus aflFreux Jacobinisme. Là S3 sont réfugiés tous les scélérats révolutionnaires. Les autorités nommées par l'ancien Directoire ont d'abord voulu cacher aux habitants la révolution qui a porté Bonaparte à la magistrature suprême ; mais comme la nouvelle en a enfin percé de tous côtés, ils ont assuré que le succès du Corse ne sera qu'éphémère et que le Directoire reprendra le dessus. En conséquence ils se sont maintenus et gouvernent dans le sens des Reubell, des Merlin. Les vexations sont à leur comble et les honnêtes habitants de l'île, comme celui que nous avons vu, ont quitté une terre où l'on n'est sûr ni de sa propriété, ni de sa liberté. Le même homme dit qu'il est très à craindre que les Anglais ne profilent de ces circonstances pour enlever à la France cette importante possession. Aussi le Gouvernement prend il quelques mesures pour s'y opposer et il y a au Havre six frégates et quelques corvettes qui sont destinées, dit-on, à se rendre aux Antilles, de s qu'elles pourront sortir avec sûreté
Celte opération est une de celles rejetées par Garnot qui ne doi t sa disgrâce qu'à la censure qu il a toujours exercée contre les projets souvent incohérents du Premier Consul. Ce Ministre veut se retirer à Saint-Omar dans un petit coin de terre que possède sa
femme et qui produit 6000 livres de rente. C'est là toute sa fortune.
Voilà le premier exemple de désintéressement depuis la Révohitio.n.
D'après mes notions, Berthier accepte le Ministère en rechignant;, mais il y est forcé par Bonaparte. J'ai lieu de croire qu'il n'a pas réussi dans sa mission d'Espagne (1). Il dit avoir mandé à Talleyrand qu'on ne ferait marcher les Espagnols et leur Souverain que par la terreur, qu'il soupçonnait à ce dernier des relations avec l'Angleterre, qu'il n'était pas son ennemi authentique et avait l'air de l'être.
(1) Berthier av;'.iL au contraire signé avec le Cabinet de Madrid le l" octobre 1800 le traité de San Ildefonso.
« Le général Berthier m'a fait parvenir le 9 du courant (vendémiaire « an IX) le traité préliminaire et secret qu'il a arrêté et signé en qualité « de Ministre Extraordinaire de la République avec M. le Chevalier d'Ur « quijo, Secrétaire d'Etat accrédité par Sa Majesté le roi d'Espagne pour
« négocier avec lui sur l'objet de sa mission J'ai eu ordre du Premier
«( Consul d'écrire à son Ministre Extraordinaire et au citoyen Alquier <( qu'il approuvait le traité préliminaire et secret qui avait été signé en « son nom et que sa ratification serait incessamment expédiée « {Espagne, Volume 6G0, f° C1-G2. Rapport au Premier Consul, l^aris, 24 vendémiaire an IX, 16 octobre 1800). Le 28 vendémiaire (20 octobre), Talleyrand expédiait à Alquier le traité ratifié par le Gouvernement de la République et les pouvoirs nécessaires pour procéder à l'échange des ratifications {Ibidem, î' 85).
« J'ai donné au Premier Consul votre dernière dépêche et le traité pré- « liminaire e' secret que vous avez conclu avec M. d'Urquijo, avait écrit « quelques jours plus tôt, le 9 octobre, Talleyrand à Berthier, déjà enroule « pour rentrer en France et auquel le Ministre adressait cette dépêche « à Barcelone. Le Premier Consul a été pleinement satisfait de la « marche et du résultat de la mission dont il vous avait chargé. Il ne « tardera pas à confirmer par sa ratification l'engagement que vous avez « contracté en son nom. Le Premier Consul me charge de vous faire par- « venir sur-le-champ l'arrêté qui vous appelle au Ministère de la Guerre. « Ce nouveau témoignage de ses sentiments pour vous a cela de parti- « culièrement agréable pour moi qu'il m'a rendu à votre égard l'organe « de sa confiance et que par les rapports qu'il m'a donnés avec vous il « m'a mis à portée de sentir et de lui exprimer à quel point vous savez « la justifier ». {Es}'>agne, Volume 6(iO, folio 47).
CAUSES DE LA NEUTRALITÉ DU NORD DE l'aLLEMAGNE 379
ex
Berlin {s. d.) 1800.
Causes du maintien de la neutralité du Nord de l'Allemagne. — Les visées de la Prusse sur le Hanovre. — Les négociations du Premier Consul avec la Russie.
Le Nord de l'Allemagne n'est redevable du maintien de sa neutralité, ni aux mesures prises par la Prusse, à cet effet, ni à celles qu'elle pourrait encore prendre. Elle doit le repos dont elle a joui depuis la paix de Bàle au besoin qu'avait la France de paralyser une partie des forces de ses ennemis par des paix particulières et elle se garderait de troubler ces paix aussi longtemps que ce besoin existera, c'est-à-dire, que l'Autriche et l'Angleterre seront en état de lui opposer une forte résistance. Plus ces vérités sont incontestables et moins on les regarde ici comme telles ; mais nous touchons peut-être au moment oii les illusions de la Prusse se dissiperont. L'Angleterre, au reste, paraît décidée à répondre, au printemps prochain, à bons coups de canon aux extravagances de Paul et, en vérité, il ne lui restera pas d'autre parti à prendre, si l'on n'en vient pas cet hiver à une pacification générale, ce que je regarde comme la chose la moins probable.
Sil'on peut ajouter foi aux assurances que M. de Haugwitz donne ici au Ministre d'Angleterre, la Prusse désire ardemment d'entretenir la bonne harmonie qui subsiste entr'elle et cette Puissance. Or, ce qu'on dit d'une invasion prochaine du pays de Hanovre par les troupes prussiennes n'est sans doute fondé que sur cette supposition, très permise, que la Prusse serait charmée d'étendre ses frontières autant que l'Autriche, sa rivale, verra peut-être resserrer les siennes par la paix dont Bonaparte va dicter les conditions
Pendant qu'on forme ici des plans chimériques et que le Roi suit aveuglément les conseils de son Cabinet composé des hommes
(1) R. 0. F. 0. 95.6. Lettre écrite très probablement dans les derniers jours d'octobre ou les tout premiers de novembre, puisque Cobenzl, arrivé le 24 octobre à Lunéville, fut peu après appelé à Paris par le Premier Consul et que de retour à Lunéville il y échangeait le 9 novembre ses pleins-pouvoirs avec Joseph.
que VOUS connaissez aussi bien que moi, il se passe au loin des choses, dont on est bien loin de se douter, mais dont je ne puis vous rendre compte avec tous les détails dans une lettre. C'est que, pendant que Bonaparte fait la guerre à l'Autriche, qu'il négocie avec elle à Lunéville et administre des soporifiques à la Prusse, il entretient une négociation sérieuse avec la Russie, qu'il présente à celle-ci l'appas du trône de Constantinople, la possession de l'île de Malte et un commerce exclusif à partager entre elle et la France, bref, à établir en Europe un ordre de choses qui, en mettant toutes les Puissances entre deux feux, en ferait des espèces de tributaires et les obligerait à se conformer aux lois de l'un ou de l'autre des deux grands Empires, dont elles s-eraient les plus voisines. L'Empereur goûtera-t-il un pareil plan? Voilà une question à laquelle il n'est pas possible de répondre. Sûr est-il qu'il est attrayant pour la Russie et que l'exécution n'en serait pas difficile, vu la situation à laquelle l'Autriche se voit réduite. Je vous prie cependant de n'en point parler à Brunswick.