LUCIEN REMPLACÉ PAR CHAPTAL
les difficultés pour la signature des préliminaires de paix sont aplanies, et c'est l'opinion qui domine aujourd'hui parmi les hommes réputés les mieux instruits, lesquels regardent les articles du Traité comme définitivement arrêtés avec le négociateur autrichien et l'on n'est, ajoute-t-on, embarrassé que de parer aux empêchements que peuvent y opposer les Puissances du Nord.
Bonaparte, du reste, commence à ne plus dissimuler, autant qu'il le faisait, ses vues et sa marche. Il écarte d'une main habile les obstacles qui le gênent. C'est ainsi qu'il paraît certain que son frère Lucien est disgracié (Ij et que le Ministère est donné à Chaptal, homme estimé. Les causes de ce renvoi dérivent de tout ce qui a été précédemment mandé. Jacobinisme, dépréciations, luxe effronté, insolence, réputation détestable. De plus, il ne cessait de braver son frère et de l'intimider par la menace de briser l'idole qu'il avait construite lui-même. On colore cette disgrâce du prétexte d'une mission importante, à laquelle personne ne croit.
L'orage gronde aussi sur la tête de Talleyrand. On sait, à n'en pouvoir douter, que Bonaparte s'est expliqué dune manière très franche et très brutale sur le compte de ce pâtissier. C'est là le nom qu'il lui a donné. Le Premier Consul lui cache entièrement ses vues, ses démarches et il a intérêt de l'éloigner dans le nouvel ordre de choses qu'il prépare et dont voici les symptômes :
Il a paru un petit pamphlet intitulé : « Parallèle entre Cromwell, Monlx\ César et Bonaparte. L'auteur de cet écrit (2) éloigne tout rapport entre le Premier Consul et les deux personnages anglais ; mais il trouve plus d'un objet de comparaison entre le Romain et lui. La perfide adresse de l'auteur et sa profonde scélératesse se manifestent entre autres par les traits calomnieux, qu'il lance contre la famille des Bourbons, qu'il cherche à efFacer pour toujours de la mémoire et du cœur des Français en prouvant que leur retour au trône est impossible. Mais comme en même temps il appuyé sur la nécessité d'un pouvoir unique, il se sert de la conformité qu'il établit entre les grands talents de Bonaparte avec ceux de César pour faire l'apothéose du Premier Consul et indiquer que c'est sur sa tête qu'il faudra placer la couronne. Cette phrase cependant est'entortillée ; mais il est aisé d'en apercevoir le vrai sens.
(1) Le IVcinier Consul av;iit en elïe voulu purement et simplement révoquer Lucien. Sur le conseil de C;imbacérès on imagina r^Vinbassade d'Espagne que Carabacérès fit accepter k Lucien.
("2) Pontanes.
Cet ouvrage a été avoué par le Gouvernement, (1) répandu avec profusion, envoyé à tous les Elats-Majors des Armées et des Villes, à toutes les autorités et le public le regarde comme une proclamation préparatoire.
Depuis quinze jours, une partie des ouvriers de l'Imprimerie Nationale est enfermée et payée àraisonde 6 francs par jour sans qu'aucun d'eux en puisse sortir sous aucun prétexte. On croit qu'il est question d'édits ou d'arrêtés portant création d'un nouveau Régime, du rétablissement de la vénalité des charges et des impôts indirects. On doit ajouter au plan, dont l'esquisse a déjà été tracée, que l'on parle de Moreau pour Vice-Président, de Lebrun pour Chancelier d'Etat et de Cambacérèspour Ministre de la Justice. On assure en outre que tous ces arrangements se font d'accord avec la cour de Vienne, mais que, si M. de Cobenzl atout approuvé et ratifié, M. de Lucchesini s'y est montré très résistant.
En tout, le Premier Consul est mal à son aise avec ce dernier Ministre qu'il regarde comme un finasseur.
Paris, 11 novembre 1800.
Cobenzl et l'assassinat des Ministres français à Rastatt. — Les alarmistes. — Bonaparie et la Marine. — Regain de prestige du Premier Consul. -- Mesures favorables aux Emigrés,
Depuis le départ de M. de Cobenzl, on affecte un grand silence sur les négociations ouvertes à Lunéville. Les premiers moments ne peuvent être importants, parce qu'on assure que les Ministres de Vienne et de Berlin attendent le retour des courriers qu'ils ont envoyés à leurs Cours. On sait que le premier, avant de partir de Paris, a porté plainte au Premier Consul sur les inscriptions injurieuses contre l'Empereur au sujet de l'assassinat des Plénipotentiaires de Rastatt. Ces inscriptions existent dans quelques-uns des spectacles et autres lieux de la capitale. L'am-
(1) Rien ne prouve que i écrit en question ait été fait par ordre du Gouvernement. Ce qui est certain, c'est que Bonaparte le désaA'oua et que sa conversation avec Fouclié amena la disgrâce de Lucien.
BONAPAIITK ET LA MAIUNK 401
bassadcur autrichien doit avoir dit à Bonaparte que cette calomnie était d'autant plus odieuse que personne n'ignorait, même en France, que ce crime avait été commis parle Directoire. En conséquence, il a insisté sur une rétractation authentique. Aussi répand- on le bruit depuis quelques jours que les trois Directeurs Barras, Merlin et Reubel seraient mis en jugement. Cependant il il est peu vraisemblable que le Gouvernement actuel ait la conscience assez pure pour vouloir poursuivre des crimes politiques dont il a recueilli le fruit.
Les gens connus à Paris sous le nom de Secte des Alarmistes contredisent hautement les espérances qu'on avait de la paix avec TAulriche et la bonne intelligence qui paraissait régner entre M. de Cobenzl et le Premier Consul. Ils assurent que la guerre est inévitable, que l'arrivée du Ministre autrichien et ses confidences n'ont été que des moyens adroitement dilatoires pour donner aux armées autrichiennes le temps de se refaire. On appuyé ces assertions sur le départ des Généraux et surtout sur celui de Moreau qui va rejoindre son armée depuis que l'on croit avec certitude que l'Archiduc prendra le commandement des troupes de l'Empereur. Enfin, ils ne doutent pas que les hostilités ne recommencent incessamment. On n'observe cependant aucun changement dans le langage de ceux qui entourent le Premier Consul. Ils continuent au contraire à certifier que le Gouvernement français est parfaitement d'accord avec le Cabinet de Vienne et qu'une paix prochaine en sera le résultat. Il est presque impossil^le de hasarder un jugement au milieu de toutes ces incertitudes.
Un des grands objets de la sollicitude de Bonaparte, c'est le rétablissement de la Marine Française à laquelle il aspire à rendre son ancien lustre. 11 veut être exactement instruit de tous les détails et, en conséquence, il vient de nommer deux inspecteurs pour aller visiter les ports Ils sont chargés de dresser et d'envoyer des états circonstanciés des arsenaux, vaisseaux, frégates, hommes, etc, etc. D'autres sont chargés de parcourir les forêts pour prendre connaissance de tous les bois propres à la construction. Dans un entretien qui a eu lieu dernièrement à ce sujet avec Bonaparte, un Conseiller d'Etat se plaignant à lui de 1 inaction où l'on laissait à Brest la flotte espagnole: « Voulez- vous, lui « répond le Premier Consul, que nous la livrions aux Anglais? « Prenez patience. Tout aura son temps y.
« // est vrai, réplique celui-ci^ que c'est un ôlage que vous avez « entre les mains et que nous tirons bon parti des piastres qu'elle <( reçoit ». Bonaparte sourit et ne répliqua point.
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On ne peul se dissimuler que le Premier Consul est dans une position bien plus favorable qu'il y a trois mois. U a gagné sensiblement dans l'opinion publique. L'arrêté, ou plutôt l'espoir d'amnistie en faveur des émigrés n'a pas peu contribué à ce changement et le renvoi, toujours présumé, de son frère, y a surtout beaucoup influé. Il vient de divulguer ou de permettre qu'on divulguât le débarquement de Georges sur les côtes de Bretagne avec une somme considérable pour payer leg arriérés dus aux Chouans. Il est évident qu'il a cherché par là à enflammer encore l'opinion publique contre l'Angleterre, à laquelle le retour des prêtres et des émigrés a enlevé beaucoup de partisans dans la Vendée. On peut assurer que si elFectivement elle verse de nouvelles sommes, c'est de l'argent perdu. Le moment de fomenter des troubles dans l'intérieur est passé et suivant toutes les apparences ne se renouvellera pas, tant que le Gouvernement actuel persévérera dans le système de douceur et de tolérance qu'il vient d'adopter.
Il y a eu quelques réponses mordantes à l'écrit apologistique dont on a parlé dernièrement. Mais Bonaparte ne paraît pas y attacher d'importance et permet aux Français la jouissance de l'épigramme, pourvu qu'ils obéissent et qu'il puisse les gouverner à son gré.
On a ouvert à la Préfecture de police de Paris deux registres, l'un pour les émigrés rayés définitivement et l'autre pour ceux qui sollicitent leur radiation. Tous doivent y aller promettre fidélité à la Constitution et signer ce serment sur ces registres. On s'y rend en foule et chacun s'empresse de donner cette as-surance de soumission (1 . L'esprit public est complètement chapgé à leur égard. On les loue, on les révère, on applaudit avec transport aux spectacles tous les traits applicables à leur retour et à la justice que leur rend le Gouvernement. Enfin, l'émigration est devenue un titre à l'estime générale, tant est grande la mobilité nationale.
(Ij Arrêté des Consuls du 28 vendémiaire an VIII [W octoljre 180j).