LE PREMIER CONSUL, LA PRUSSE ET LA RUSSIE
bien être rappelé, mais qu'au reste l'armée d'Italie ne manque pas de chefs habiles, puisqu'en cas de besoin Bonaparte se proposait d'en prendre lui-même le commandement.
Voici le résultat d'une conversation qu'on a eue hier avec un homme qui participe au travail des Ministres.
Les conditions de paix oflertes à l'Allemagne sont de nature à devoir être rejetées. Par conséquent le Gouvernement français remplira son objet qui a toujours été de continuer la guerre. La France se rapproche nouvellement de la Prusse, qui devient d'autant plus influente aujourd'hui qu'elle a un Plénipotentiaire très marquant.
La politique versatile de Bonaparte varie suivant les circons* tances.
Dans ses premiers projets de pacification, la plupart des princes d'Allemagne étaient sacrifiés : la France et l'Autriche devaient se les partager et en céder quelques lambeaux à la Prussè pOur prix de sa neutralité. Mais il parait que l'arrivée de M. de Lucchesini a changé la face des choses. Il n'est plus question de quelques avantages particuliers pour Sa Majesté Prussienne et on assure qu« ses indemnités seront considérables. Il existe une sorte d'intelligence avec la Russie et l'adroit Consul ne néglige rien pour captiver Paul P^. On parle d'une prise de possession en Pologne, que l'Empereur d'Allemagne, occupé sur le Rhin et en Italie, serait obligé de souffrir, ne pouvant l'empêcher. Le Gouvernement français n'est nullement inquiet de TaÉtitude prise par là Russie, ce qui confirme l'opinion qu'il est instruit de ses véritables objets. Pendant que le Premier Consul prépare ainsi l'abaissement de la Maison d'Autriche et le démembrement de l'Allemagne, il fait marcher de pair avec ce projet, celui de la destruction de la Puissance anglaise. On assure que le plan qu'il a conçu à cet égard ne tardera pas à être exécuté que les mesures en sont combinées- de manière à pouvoir s'en promettre un succès certain.
La Prusse, instruite des premières dispositions de bienveillance du Premier Consul en faveur de la Maison d'Autriche, a trouvé le moyen de les faire changer et de primer dans les arrangements provisoires pour le partage de l'Allemagne. M. Sandox n'avait pas une existence assez prononcée pour remplir à cet égard les vu"©» du'Cabinet de Berlin et pour agir efficacement auprès du Premier Consul. L'homme, qui manie maintenant les intérêts de cette Cour,' est celui qu'il fallait dansées circonstances. M. de Ludchesini, malgré toute sa politesse afïectueuse, sait élever la voix,, lorsqu'il le faut. Tous les regards sont maintenant tournés vers lui. On l'estime
en même temps qu'on le craint et quoique les Ministres lui témoignent beaucoup de déférence, ils ont grand soin de faire surveiller toutes ses démarches.
Bonaparte, peucommunicatif en général, l'est encore moins avec lui et, redoutant son esprit délié, il eût certainement autant aimé que Sa Majesté Prussienne eût fait un autre choix.
Jusqu'à présent, ce Ministre menait une vie assez privée. 11 se contentait de visiter tout ce qui a trait à la littérature et aux arts. Il cajole les gens de lettres, les accueille et leur donne des éloges délicats et flatteurs.
Voici une anecdote qui a fait ici quelque sensation. — Les palefreniers espagnols qui ont amené les chevaux andalous donnés en présent à Bonaparte traversaient dernièrement la rue du Bac avec leur livrée, qui est la même que celle du feu Roi. Us attirèrent bientôt l'attention du peuple. Plusieurs voix s'écrièrent: a Louis XV m est arrivé. » Tous les marchands sortirent de leurs boutiques. On battit des mains, on se livra à la joie la plus vive qui se prolongea jusqu'à l'arrivée des commissaires envoyés par la Police pour expliquer le fait et terminer une scène fort déplaisante pour le Gouvernement actuel. On eut beaucoup de peine à persuader au Peuple que cette livrée était celle du roi d'Espagne et que ce n'étaient pas là des fidèles serviteurs de Louis XVIII (1)
La vigilance du correspondant royaliste de Paris était cette fois en défaut. Il se contentait en effet de faire pré-
(1) On avait pi-évu les incidents auxquels ne pouvait manquer de donner lieu dans un sens ou un autre l'apparition de cette livrée. En annonçant de San Ildefonso le 19 thermidor an VIII (7 août 189U). « le départ des seize « chevaux choisis par Charles IV pour le Premier Consul, dont le départ « avait été fixé par le Roi lui-même au 11 août sous la conduite de 22 pa- « lefreniers des écuries royales sous les ordres d'un adjudant de la Grande «çEcurie », (M. de Cheli, un gentilhomme napolitain) Alquier mandait ce qui suit à Talleyrand : « Les palefreniers seront vêtus pendant la route « d'un habit bleu uni. Ils porteront un chapeau bordé en or et la cocarde « espagnole. Mais il a éîé impossible de faire retirer au Roi l'ordre qu'il « avait donné de prendre ses livrées depuis l'hôtel de son ambassadeur « jusqu'au Palais consulaire le jour de la présentation des chevaux. « M. d'Urquijo a fait à ce sujet des représentations très fortes. Le Roi a « répondu d'une manière assurément curieuse : « Crois-tu que mes livrées « déshonoreront le Général Bonaparte. Si quelqu'un insultait en Espagne « la cocarde tricolore, je le ferais pendre à l'instant. Que le Général Ro- « naparte en fasse autant si quelqu'un outrage les hommes revêtus de « mes livrées. Enfin il tient tellement à cette résolution que, quoi qu'on « ait pu lui dire, il a ordonné des livrées neuves qui suivront dans un « chariot et ne devront servir que le jour seulement de la présentation »
[Archives des Affaires Etrangères, Espagne, Volume 659, Dépêche U° 59, f° 251-253).
DÉNONCIATION DE l'aIIMISTICE. REPKISE DES HOSTILITÉS 40&
voir, d'après les conversations qu'il avait eues et les renseignements qu'il avait recueillis, l'imminence de faits d'une importance capitale, alors qu'il aurait pu et même dû faire part à Stamford de leur réalisation
11 se bornait à constater, avec raison, que « la prolonga- « tion du Congrès de Lunéville n'est plus qu'un simu- « lacre » ; mais il aurait du mander à Stamford qu'au moment où il lui écrivait, bien que Brune restât encore sur la défensive, les hostilités avaient virtuellement recommencé (1), 11 ne pouvait pas ignorer qu'en présence de l'impossibilité d'obtenir du Cabinet de Vienne une réponse aux conditions de paix posées par la France, l'armistice avait été dénoncé dès le 12. Il avait en effet eu tout le temps de prendre connaissance des ordres donnés par le Premier Consul dès le 5 novembre. « Si dans quinze jours on n'est pas d'accord, le Gouvernement français aura acquis les preuves de la mauvaise foi de l'Autriche et il sera à même d'en convaincre l'Europe, avait-il écrit au Général Lacuée, Ministre de la Guerre par intérim, en lui prescrivant de faire connaître aux quatre généraux en chef qu'ils doivent déclarer aux généraux ennemis que les hostilités commenceront le l""- frimaire (22 novembre 1800) (2)... »
On peut également se demander comment il se fait qu'en envisageant le cas où, afin d'éviter la rupture des négociations, l'Empereur aurait commencé à séparer ses intérêts de ceux de l'Angleterre, il n'ait pas soufflé mot des confidences que par l'ordre de son Souverain, Gobenzl avait faites à Joseph, « des engagements qu'il fallait prendre vis-à-vis d'elle afin de lui permettre de couvrir par la présence d'un négociateur anglais à Lunéville l'établissement d'un traité qui, si on arrivait à se mettre d'accord, devait rester secret jusqu'au mois de février 1801 (3\ »
(1) Correspondance, Tome xxx, 444-445.
(2) Correspondance, Tome vi, n° 5161.
(3) C'est probablement ;ï ce propos que le Pre;nier Consul écrivait à ù Joseph le 12 novembre (Ibidem, n' 517S): « Vous ne devez pas oublier « que lii confidence est une partie de la diplomatie et que M. de Co- « benzl, entré dès l'enfance dans la carrière politique, ne confie jamais « que ce qu'il veut qu'on sache ».
CXXfî
Paris, 22 novembre i 800.
Politique et visées du Premier ConsuL — Causes de la rupture des négociations. — La Prusse se rapproche du Premier Consul. — Epigramme de Marie-Joseph Ghénier sur Talleyrand. — Bruits de complots contre le Premier Consul.
Les pronostics pour la reprise des hostilités se sont vérifiés et la guerre paraît certaine. Les Guides de Bonaparte sont partis, il y a deux jours et les Grenadiers delà Garde consulaire partent aujourd'hui. Il y a toute apparence que Bonaparte se mettra incessamment en route pour l'Italie.
On a eu occasion d'entretenir une conversation très importante avec un homme attaché au Ministre et qui mérite pleine confiance.
« Bonaparte, a-t-il dit, va jouer son Va Tout. Si la fortune ne lui est pas favorable, si, contre toute attente, il ne réussit pas ses projets, nous employerons notre dernière ressource, celle de rappeler Louis XVllI. Si nous sommes à bout de moyens, dans ce cas malheureux, il ne nous restera plus qu'à faire notre marché avec le Souverain légitime sans le concours des Puissances étrangères. Si Bonaparte réussit, nous changerons la face de l'Europe et nous n'y laisserons pas trace de Souverains. Nous n'avons pas de fonds pour la guerre et nous ne vivrons que par le secours de nos bayonnettes. Nous allons épuiser l'Allemagne et l'Italie par principes et par besoin ».
La personne en question ayant été amenée à s'expliquer sur les véritables motifs de la rupture des négociations, répondit : Que le premier de tous était la situation embarrassante de l'Intérieur ; Que d'ailleurs on ne pouvait satisfaire aux demandes des différentes Puissances ; qu'en outre l'Empereur de Russie voulait le rétablissement du roi de Sardaigne, 1 Empereur d'Allemagne, l'agrandissement de la Toscane, chose impossible à accorder, puisque nous avons agrandi la République Cisalpine et que nous venons de