‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 95 sur 171 · LA MISSION DE SPRINGPORTEN. LA PAIX PBOCHAINE · texte numérisé non relu

LA MISSION DE SPRINGPORTEN. LA PAIX PBOCHAINE

Paris, 16 décembre 1800.

La mission de Sprengporten. — Préparatifs de sa réception. La paix prochaine. — Envoi de Le Marois à Brune

Le départ de Bonaparte, qu'on avait regardé comme certain, se trouve relardé. On en allègue pour cause l'arrivée de M. de Sprengporten. On bâtit les plus beaux châteaux en Espagne sur l'objet de la mission de ce Russe. L'empressement avec lequel on répand ces bruits, la manière, dont on cherche à les accréditer, en rend la vérité suspecte. Il ne s'agirait de rien moins que d'une alliance entre les deux Puissances, du rétablissement de la Belgique et de déclarer la guerre à l'Empereur d'Allemagne. D'autres assurent que les projets de Paul I" sont dirigés contre la Porte et vers l'exécution des plans de ïquq l'Impératrice.

Quoiqu'il en soit, l'envoyé russe sera cajolé, lêté. On n épargnera rien pour lui donner une grande opinion de la France et de son Gouvernement. Si nous avons rapporté ces bruits, nous devons ajouter que les personnes instruites paraissent persuadées que M. de Sprengporten n'a d'autre mission que celle qui concerne les prisonniers russes et de témoigner à Bonaparte la gratitude de l'Empereur sur la manière dont ces prisonniers ont été traités.

On continue toujours à parler très peu des succès de Moreau. La jalousie est indicible à cet égard (2;. On n'en regarde pas moins la paix comme vraisemblable et forcée à l'époque où finira le Traité, par lequel l'Empereur s'est engagé à ne pas faire de

(■2) Le reproche qu'on adressé ici à Bonaparle est loin d'ê;re fondé : « Le 9 décembre, il ordonne à Forfait de faire tirer à Calais et à Boute logne des salves de toute l'artillerie qui se trouve sur les batteries et à « bord des vaisseaux pour annoncer la victoire de Hohenlinden et le len- « demain, il envoie un courrier à l'amiral Ganleaume pour qu'il puisse « porter au lieu de sa destination la nouvelle de la- célèbre victoire que « vient de remporter l'armée du Rhin. » [Correspondance, tome vi, 5210 p- 52in.

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paix séparée avant ce temps. La permanence de M. de Cobenzl à Lunéville autorise cette opinion.

On est inquiet des nouvelles d'Italie. Bonaparte y a expédié plusieurs courriers et, entr'autres, un général de brigade (1), dans lequel il a une entière confiance. En tout cas, le Premier Consul paraît troublé et mécontent. Il se livre dans son intérieur à des actes de violence qui prouvent son agitation. La guerre de l'intérieur l'embarrasse autant que celle de l'extérieur. A l'impétuosité naturelle de son caractère se joignent des moments de faiblesse, dont ses ennemis savent profiter pour exiger des sacrifices. Tantôt il les accorde avec facilité, tantôt il les refuse avec dureté.

GXXXI

Paris, 20 décembre 1 800

Mutisme du Premier Consul. — Probabilité de paix séparée avec l'Autriche. — Attitude expectante des partis. — Sprengporten à Paris, — Lucchesini surveillé par la Police.

Bonaparte observe un silence absolu sur les événements, soit en Italie, soit en Allemagne. Les Ministres, même celui de la Guerre, ne sont instruits qu'avec le public par les articles officiels du Moniteur. Tous les courriers, toutes les dépêches arrivent au Premier Consul. Le secret est également gardé pour tout ce qui se passe à Lunéville. Bonaparte a envoyé de nouvelles instructions à son frère.

Les préparatifs qu'il faisait pour son départ sont suspendus. On croit généralement que l'Empereur se démanchera en faveur de l'Angleterre et s'assujettira aux conditions d'une paix séparée, n'ayant absolument rien à espérer de Paul P', auquel il a vainement offert toute espèce de satisfaction pour l'intéresser de nouveau à sa défense. Bonaparte se targue toujours de ces dissensions, par lesquelles la Russie, animée contre l'Autriche et l'Angleterre, s'est constituée l'alliée de la France, sinon de droit, du moins de fait.

(1) Lemarois, promu colonel après Marengo, ne devint général de brigade qu'en 180-2.

l'attitude dks pautis. l'arrivée de sprexgporten 439

Quant à rétat de l'intérieur, les partis sont toujours en présence sans rien entreprendre respectivement d'hostile. On observe des deux côtés la suite des événements. S'ils sont malheureux, la chance sera plus belle pour les Jacobins. Si la fortune continue à servir Bonaparte, il ne manquera pas de moyens pour broyer ses ennemis. Le Corps Législatif, le Tribunat attendent le pour ou le contre, soit pour baisser, soit pour lever la tète. D'ici là, ils ne se rassembleront, comme ils le font actuellement, que pour tenir des séances insignifiantes. Pendant le court espace de temps, où la haine a cru qu'elle allait avoir de la pâture par quelques échecs essuyés, ces Magistrats avaient déjà préparé des discours très vifs, des plaintes très amères sur la gestion du Premier Consul ; mais la bataille de Hohenlinden a tout relégué au fond des portefeuilles et ajourné les orateurs à des circonstances plus opportunes.

Le Crédit public se soutient à peu près au même taux, sauf les mouvements causés par l'agiotage. L'intérêt accordé par le Gouvernement est toujours de 2 % par mois. Les nouvelles heureuses venues d'Allemagne l'ont cependant fait baisser de J/8, mais à ce prix il s'est fait peu d'affaires. Comme c'est le véritable pouls de l'Etat, c'est d'après lui qu'on peut tirer les diagnostics les plus sûrs.

M. de Sprengporten est arrivé le 19 et logé rue Grange-Batelière dans l'ancien Hôtel de M. de La Borde, qui est maintenant un hôtel garni (1). Il a avec lui une suite assez considérable. On

(1) « M. de Sprengporten est arrivé à Paris avant-liier soir, mandait le « 20 décembre TalU'yraiid h Bounionvillc. Il a été reçu, ici (3omme à « Bruxelles, avec (eus les honneurs miliiaires e' se montra parfaitement « satisfait de l'accueil qu'on s'est empressé de lui faire. Son séjour de- « vaut se prolonger un peu, attendu que le Premier Consul a toujours « l'intention de faire habiller les prisonniers russes et qu'il n'y a encore « qu'un sixième de cei habillement d'axhevé, il a paru naturel au Premier « Consul de profiler de la présence de M. de Sprengporten pour faire K parvenir direciement à su Cour les déterminations du Gouvernement « fram/ais. Ainsi, quoique le génér.il de Sprengporten n'ait pas de pou- « voirs spéciaux pour traiter d'autre chose que du retour des prisonniers, « comme il paraît jouir de touie la confiance de l'Empereur, il serait pos- « sible qu'il reçût ici les autorisai ions nécessaires pour toute nég'ociation « en're la France et la Russie et ce qui rend ceci probable, c'est le retard « ex.raordinaire mis de la part du Cabinet de Pétersbourg dans l'envoi « des pouvoirs qu'avait demandés M. de Kriidener.

« Quoiqu'il en soii, dans vos rapports avec le ministre russe à Berlin, « vous vous bornerez jusqu'à nouvel ordre à de sim[ilcs conversations, où « vous ne cesserez pas d'insister sur la facilité et les avantages d'un rap- M prochement rapide entre la France et la Russie.

« .le me dispense de discuter avec vous le reproche que par;ilt voHS « faire la Cour de Berlin d'avoir manqué de confiance en elle. Combien u de gages de notre bonne foi, de notre loyale confiance nous ont été inutiles près du Gouvernement prussien. La Note, que vuus m'avez trans-

assure qu'il a ordre d'enrégimenter les prisonniers russes pour une destination ignorée. On croit qu'il s'agit de Malte, mais cette opinion n'est motivée encore que par la certitude que l'on a que le Premier Consul voudrait que cette île fût entre les mains de Paul I", tant il attache de prix à l'amitié de ce Souverain. Il paraît cependant, sur quelques données dignes de foi, que l'on n'a pas été satisfait du peu de communications qui a régné à Berlin entre M. de Kriidener et Louis Bonaparte. Ce dernier, diton, s'est plaint dans ses dépêches à son frère et cela doit avoir donné lieu à quelques insinuations faites à M. de Lucchesini, qui s'en est tiré avec son adresse ordinaire et en finissant par prendre les choses ad référendum (1).

D'après tous mes renseignements, on ne doute pas que ce Ministre prussien ne se plaigne du Gouvernement français dans sa correspondance. A tous les talents qu'il déployé dans sa mission on oppose le flegme et le silence. Bonaparte concentre son secret et ses plans. Les accès auprès des Ministres sont sans intérêt et M. de Lucchesini est réduit à n'avoir quelques indications qu'en saisissant quelques fils qui se rompent sans atteindre leurs destinations. Au reste, il s'agite en tous sens. On sait de bonne part qu'il est sérieusement observé et que le Bulletin envoyé tous les jours au Premier Consul par le Ministre de la Police contient avec exactitude tousses faits et gestes de la veille.

Paris^ .23 décembre 1 800.

Etat des esprits eu France. — Le Premier Consul impénétrable. — Eclat de la réception faite à Sprengporten. — Réserve observée à l'égard de Lucchesini.

Plus Moreau a de succès, moins Bonaparte paraît en ressentir de joie. On est souvent instruit à Paris par les Gazettes Etran-

«-mise, coiifirnie eL jusîifie ropiinon que nous avions éié forcés de prendre. « Je vous salue ».

(Prusse, Volume ^28. n" 3 f i75 176).

(1) Cf. Appendice, Deux dépêches de Frédéric-Guillaume III à Lucchesini, l'une en date de Berlin, 15 décembre 1800. l'autre, du 2 janvier lèOI .

l'état des esprits, le PREMIEU consul IMPÉNLTIUBLE 441

gères avant que le Journal Officiel n'en relate les détails. Ce silence a tout l'air d'être le type de la jalousie et du regret de devoir à ce général la conclusion d'une paix, dont le Premier Consul voulait devoir l'éclat à ses propres armes en Italie.

Quoiqu'il en soit, tout est en stagnation dans la capitale. L'attente des événements comprime les factions et les opinions. On s'en aperçoit au vide des séances du Tribunat et du Corps Législatif. On jouit d'une sorte de calme; mais il peut être l'avanL-coureur des tempêtes. Un homme accoutumé à suivre le thermomètre de la Révolution disait hier: « Que la tranquillité actuelle n'est « qu une trêve pendant laquelle les deux partis se préparent à com- « battre avec plus d'acharnement ».

Bonaparte se concentre même davantage dans son intérieur qu'il ne le faisait. On le dit occupé d'un grand travail qu'on prétend être la refonte de la Législation. On en juge par quelques matériaux qu'il a rassemblés. Il n'est pas douteux que le Gouvernement militaire en constitue la base, car on aperçoit clairement les prédilections qu'il accorde à tous les porteurs de sabres. Elle influe sur toutes les autorités. Il n'y a de recommandations et de protections efficaces que celles des Généraux. Les Ministres n'osent rien leur refuser. Eux seuls ont le pouvoir de faire expédier les affaires avec promptitude dans les bureaux. Cette marche de l'opinion est très remarquable. C'est elle qui présidera certainement à la politique tant intérieure qu'extérieure delà France.

En observant attentivement la situation présente et l'esprit de l'homme qui gouverne, on peut assurer avec certitude que la France est et sera soumise au Gouvernement militaire et que s'il survient de nouvelles secousses, elles ne seront dues qu'à la défection, au mécontentement des armées ou à la jalousie des généraux.

Le parti Jacobin se remuera, fera des tentatives, mais il ne paraît pas en mesure d'acquérir la prépondérance. Au reste, rien n'est calculable avec une nation qui n'a pas changé de caractère et qui, aujourd'hui enthousiaste de Bonaparte, le serait demain du Souverain légitime, s'il pouvait se trouver sans secousse et sans effort rétabli à Versailles.

On a fait au Ministre Russe la réception prévue. Il est environné de gens qui ont ordre de prévenir tous ses désirs. Des voitures sont toujours h sa porte pour conduire les personnes de sa suite partout où elles veulent aller. Enfin on n'oublie rien de tout ce qui peut flatter l'Empereur de Russie, pour lequel on ne cesse de témoigner le plus grand respect. Le Ministre de l'Intérieur et celui

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de la Police ont fait passer des instructions à cet égard à tous les établissements de Paris, de manière que M. de Sprengporten et sa suite trouvent partout les deux battants ouverts.

Malgré toutes ces démonstrations qui paraîtraient annoncer de grands intérêts à traiter, il est très vraisemblable que sa mission est à peu près circonscrite dans les arrangements relatifs aux prisonniers russes. Il n'a eu jusqu'à présent de conférences qu'avec le Ministre de la Guerre, sauf la présentation ordinaire aux Consuls et une entrevue avec Bonaparte.

M. de Luccbesini ne paraît pas de son côté avoir une plus grande activité politique. On évite toujours avec lui l'abordage. Des dîners, des politesses, voilà à quoi se réduit son existence à Paris. On prétend que la manière dont on a traité Kosciuszko lui a déplu. Il est vrai que celui-ci jouit toujours d'une grande faveur et qu'il est souvent en conférences avec le Ministre des Relations Extérieures et celui de la Guerre. On ne peut à cet égard qu'en référer à ce qu'on a si souvent marqué du système de Bonaparte et se rappeler ce mot recueilli fidèlement de sa bouctie, il y a longtemps : « C'est en troublant la tranquillité de Vintérieur « chez les Puissances étrangères que nous assurerons la nôtre. » Le même plan est toujours suivi avec constance et activité.

iNOUVELLES DE PARIS (1)

Paris., 27 décembre 1800.

La machine infernale. — Que fera le Premier Consul ?

Les feuilles publiques ont rendu un compte fidèle de l'événement du 24 (2). Le nouveau complot contre la vie de Bonaparte a causé une indignation générale. Il ne dut son salut qu'à l'habileté de son cocher et à quelques secondes. On a arrêté dans la journée du 25 une vingtaine d'individus, parmi lesquels un nommé Talot, (3) un Constituant, forcené démagogue et ennemi déclaré de Bonaparte. On assure qu'on l'a vu placé à côté delà charrette

(2) La machine infernale de la rue Saint-Nicaise.

(3) Cf. Appendice. Notice biographique.

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