PARIS DANS LA STUPEUH. PRESTIGE DE BONAPARTE
d'énergie qui serait de bon augure. Mais on n'ose espérer que le Premier Consul y mette la tenue nécessaire. On connaît sa marche habituelle, qui est de contenir un parti par l'autre sans donner à chacun d'eux un avantage prépondérant. S'il avait écrasé les Jacobins, il redouterait les Royalistes. On croit qu'il donnera encore cette fois une preuve de sa faiblesse, qu'il se contentera de faire punir ceux des détenus qu'on pourra convaincre, mais qu'il n'osera pas remonter à la source. Les instruments seront brisés, mais les moteurs échapperont, et alors il faut s'attendre à une reprise continuelle de complots et de machinations.
En tout, la position des honnêtes gens et des émigrés rentrés est très périlleuse. On sait à n'en pas douter que le projet des Jacobins était de faire main basse sur eux ainsi que sur les Minisires du culte, et, si Buonaparte avaient été tué, Paris nagerait dans le sang. Il est naturel que tous les vœux se portent sur la conservation et la défense du Premier Consul. C'est ce qui se manifeste non seulement dans la capitale, mais dans les départements.
Les espérances, que pouvait fournir la politique, s'affaiblissent aussi par l'influence que l'on craint que n'ait sur elle l'événement du 24, qui montre combien est précaire l'existence de celui qui est actuellement à la tête du Gouvernement de la France. On est très fâché d en avoir eu pour témoins MM. de Sprengporten et Lucchesini. On croit que le premier ne fera pas.un long séjour à Paris, (l) bien qu'il y soit traité avec une distinction très particulière. Mais il semblerait que l'opinion des gens instruits retranche beaucoup de la latitude qu'on avait donnée à sa mission. Au reste, on ne peut hasarder que des conjectures sur les plans relatifs aux mesures extérieures, celles de l'intérieur absorbant toute l'attention et Buonaparte se concentrant plus que jamais dans son travail particulier à l'exclusion de tous les ministres.
L'abord des Tuileries n'est permis qu'avec les plus grandes précautions et sur des billets d'entrée signés par le Premier Consul.
(1) Sprengporten, en quittant Paris quelques jours plus tard, emporta la lettre que le Premier Consul écrivit à Paul I" le 21 décembre (Cf. Correspondanoe, VI, 5232).
s. l. n. d. {vers la fin de i 800).
La colère de Paul I»"^ contre l'Autriche. — Kriidener attend des instructions,
Persuadé que le Ciel a destiné Votre Altesse Sérénissime à être le sauveur de la Prusse, et par conséquent de Ses propres Etats, dont la conservation ne peut m'être que précieuse, puisque ma fortune en dépend, si je n'avais nul espoir de satisfaire ce désir, mon séjour ici me déviendrait insupportable.
La colère de Paul contre la Cour de Vienne n'a pas encore diminué. Mais comme elle ne s'étend pas jusqu'à l'Angleterre et qu'il y a apparence que Vienne lui donne satisfaction, tout de ce côté là n'est pas désespéré.
M. de Kriidener attend avec impatience de nouvelles instructions de sa Cour que le comte Panin (2) lui promet depuis longtemps, mais qui n'arrivent pas. Il m'a dit que, d'après les dernières lettres qu'il a reçues de Pétersbourg, il doit croire que Rostoptchine avait décidé à donner sa démission de tout emploi.
Vienne et Londres sont très amis. Donc il n'y a pas à craindre que la première fera une paix séparée.
Les événements devaient, presque au même moment, donner tort à Stamford. Rien que le Premier Consul eût persisté dans son refus d'admettre un plénipotentiaire anglais à Lunéville, l'Autriche, voyant la route de Vienne ouverte, avait reconnu la nécessité de reprendre les négociations interrompues depuis près d'une quinzaine de jours. Obligé de signer le 25 décembre l'armistice de Steyer, LEmpereur avait, dans le préambule même de cet instrument, nettement marqué qu'il était décidé, ou plutôt résigné à traiter immédiatement de la paix avec la République française. Dès le
(1) F. 0. R. 0. 95.6. Billet antérieur à la disgrâce de Rostoptchine. Décembre 1800.
(2) « On assure à Berlin que Panin vient d'être remplacé dans le Ministère parKalitcheff.... » {Prusse, Volume '228, folio 217. Beurnonville à Talleyrand, Berlin, 13 décembre 1800).
LE MESSAGE DU PREMIER CONSUL ET LA SITUATION DE l'eUROPE 447
lendemain en effet, on expédia à Gobenzl les pouvoirs Tautorisant à signer au moins les préliminaires de paix sans la participation de l'Angleterre.
En présence des déclarations de Joseph, le représentant de l'Empereur avait vainement essayé de résister, menacé même de rompre. « La nouvelle de l'armistice de Steyer termina, comme le note fort justement Sybel^ la querelle à l'avantage de la France et le 2 janvier 1801, on put enfin commencer la discussion officielle des conditions de la paix ».
Le Premier Consul était donc bien en droit de dire, le 2 janvier, dans son message au Corps Législatif {Correspondance, Vln°515Q) « M. deCobenzl, plénipotentiaire de l'Empereur à Lunéville, a déclaré par une Note du 31 décembre qu'il était près d'ouvrir les négociations pour une paix séparée. Ainsi FAutriche est affranchie de l'influence du Gouvernement anglais. »
Avant de pousser plus loin le dépouillement du dossier que j'ai rapporté de Londres, il m'a semblé qu'arrivé à l'un des grands tournants de Thistoire de Napoléon, à la veille de la signature d'un traité, assurément l'un des plus importants de son règne, au moment où Hohonlinden vient de faire du Premier Consul l'arbitre de la paix du monde, il serait curieux d'emprunter à Sybel les quelques phrases qu'au Tome VI, pages 358 et 339, il consacre au tableau « de la situation de r Europe, telle qu'elle se présentait à la fin du 1S^ siècle aux fiers regards de Bonaparte ».
« La puissance militaire de l'Autriche était tombée beaucoup plus bas qu'à l'issue de la Première Coalition. L'Angleterre voyait la plupart des ports de l'Italie fermés à ses vaisseaux et trouvait des forces ennemies sur toutes les côtes de l'Europe depuis Livourne jusqu'au Cap Nord. L^Empereur Paul, après avoir été l'année précédente l'àme de la Coalition et l'ennemi mortel de la République Française, était maintenant à la tête d'une nouvelle ligue contre la puissance maritime de l'Angleterre et échangeait de tendres lettres et des témoignages d'amitié avec Bonaparte, lequel lui avait promis le protectorat des faibles, c'est-à-
dire, des rois de Sardaigne et de Naples ainsi que des princes de Bavière et de Wurtemberg avec autant d'empressement et de loyauté que la remise de File de Malte. C'étaient autant de promesses qu'il ne voulait ou ne pouvait pas tenir ; mais elles suffisaient pour maintenir dans une vive et joyeuse agitation le sang impétueux de Paul I". Il ne restait au tzar qu'une crainte, celle que Bonaparte n'accordât aux Autrichiens une trop grande extension en Italie, et sur ce point le Premier Consul allait llii donner la plus entière satisfaction ».
GÉNÉRAL DE STAiMFORD AU PRINCE D'ORANGE (1)
s. l. n. d. {vers la fin de 1 800,.
La ligue des Etats du Nord, — Les plans du Premier Consul. Le séjour du prince Henri de Prusse à Berlin.
Votre Altesse Sérénissime est probablement mieux informée que moi de ce que la politique offre ici en ce moment de plus intéressant. On y est occupé du renouvellement du Traité de 1792 avec la Russie, auquel on joindra un Traité de commerce tendant à ruiner autant que possible celui de la Grande-Bretagne avec les Etats du Nord. Car il semble que les Puissances ont adopté pour maxime politique de s'entrenuire partout où elles peuvent, afin que la politique française puisse atteindre d'autant plus sûrement son but. L'Empereur de Russie a déjà prohibé l'importation dans ses Etats de toutes marchandises anglaises (2) et il est à craindre
(1) R O. — F. O. 95.6. Dépêche écrite antérieurement à l'arrivée à Berlin de la nouvelle de la signature de l'armistice de Steyer.
(2) Convention de Saint-Pétersbourg du 18 décembre 1830 entre la Russie et la Prusse.
Presqu'au même moment Beurnonville rendait compte à Talleyrand par sa dépêcbe du 30 décembre [Prusse, Volume 228, N" 29 f" 194) de l'atti. tude menaçante prise parle Cabinet de Saint-James à l'égard de la Prusse.
« Lord Carysfort a remis au Cabinet de Berlin une note énumérant les « motifs, d'après lesquels l'Angleierre est fondée à croire que le projet de (( Convention des Neutres mis en avant par la Russie ne peut exister, « attendu que la position de cette Puissance envers le Gouvernement « anglais portant aujourd'hui le caractère de l'hostilité, prendre part aux « mesures qu'elle propose serait en quelque sorte faire cause commune « avec elle.
« Lord Carysfort a de plus déclaré verbalement que sa Cour a fait des