‹ Un agent secret sous la revolution et l'empireChapitre 10 sur 38 · D'ANTRAIGUES A VIENNE ET A DRESDE · texte numérisé non relu

D'ANTRAIGUES A VIENNE ET A DRESDE

I. A Vienne (1798-1800). — Thugut. Vannelet. — Établissement en Autriche. — Relations avec Thugut. — La correspondance de Vannelet.

— Passé de l'auteur, ses moyens d'information. — L'espionnage politique en l'an VI. — Le Directoire et son entourage. — Finances et diplomatie de la république. — Sieyès à Berlin, la propagande révolutionnaire en Italie. — L'Orient, l'Autriche. — Vannelet collaborateur de d'Antraigues.

II. A Vienne (1800-1802). —Razoumovsky.Champagny. — Séjour àGratz.

— Kalytchov remplace Razoumovsky. — Démêlés et brouille avec ïhugut. — Travaux pour l'empereur Paul. — Disgrâce momentanée. — Alexandre I" mystifié. — Marie-Caroline à Vienne. — Nouveaux amis de d'Antraigues : Armfelt, Jean de MùUer. — L'ambassadeur français Ghampagny. — Son entrevue secrète avec d'Antraigues.

III. A Dresde (1802-1804).— Czartoryski. Cobenzl. — Retour de Razoumovsky. — Nouveaux démêlés. — D'Antraigues quitte ^Vienne pour Dresde. — Ses premières relations dans cette ville. — Panine et Czartoryski.— D'Antraigues conseiller d'État. — Ses rapports secrets avec Vienne. — Brouille avec Marie-Caroline. — D'Antraigues et Cobenzl.

— Rôle de Jean de Millier et de Gentz. — La disgrâce de Panine. — Mémoire de d'Antraigues sur Louis XVIII.

A VIENNE. — THUGUT. VANNELET (1798-1800)

En adressant à Louis XVIII, le 12 mars 1798, une dernière protestation contre sa disgrâce, d'Antraigues disait ne devoir plus travailler que pour la royauté en général, pour la cause des souverains coalisés contre

la Révolution française. Il oubliait alors une consid»^ration qui lui en imposait quelques années auparavant, à savoir : que la politique des cours en voulait surtout à la prépondérance de la maison de Bourbon en Europe; et il devait rester désormais à la solde de ses protecteurs de circonstance, autricbiens, russes ou anglais, contre la France sa première patrie.

Déjà, à Venise, il était entré dans ses babitudes de lier partie avec des politiques de toute nation ; il croyait par là se donner de l'importance et ne réussissait qu'à accumuler les soupçons. Après son aventure de Milan» il eut la tentation de passer en Angleterre; ses amis de Londres l'appelaient à eux et lui avaient envoyé un passeport (1). Puis des avis lui vinrent de France, qui lui dénoncèrent ce projet comme éventuellement fatal à la sécurité de sa mère et aux intérêts des siens. Il se prit alors à penser que l'Autriche était encore le pays le plus propice aune entreprise de reportaffc diplomatique profitable à sa bourse et acceptable pour son amourpropre. Le premier ministre Thugut, alors qu'il remplissait à Constantinople un doublerôle, celui de serviteur de l'empereur et celui d'observateur pensionné du roi de France, y avait connu son oncle de Saint- Priest ; il devait montrer quelque indulgence à ceux qui vivent, sous une double enseigne, des basses œuvres de la politique. D'Antraigues espérait, à la faveur de ces souvenirs, devenir, dans les emplois secrets, un personnage. De plus, en demeurant à Vienne, il s'ar-

(1) D'Antraigues à Maury, ^o avril 1798,

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rêtait à mi-chemin do la Russie, sa patrie officielle, et de Naples, oii il pensait reprendre sa correspondance.

« La cause à laquelle Votre Excellence dévoue sa vie et ses talents est la mienne, écrivait-il à Thugut le 21 août 1798; j'en deviendrai leraartyr, s'il le faut, mais je préfère de beaucoup en être le défenseur, et que ce soit le plus tard possible que j'en sois le martyr... Je veux jusqu'à mon dernier soupir faire tout le mal que je pourrai aux brigands du pays qui fut ma patrie, ce sera l'unique occupation de ma vie, et ma haine, une haine bien nourrie et immortelle, sera l'héritage le plus intact que je léguerai à mon fils. » Gela n'est point d'un ton héroïque ni chevaleresque, mais d'Antraigues, exclu de son parti, n'avait plus que ses passions personnelles pour guide et il les déguisait sous une formule commode : le salut de l'Europe et des vieilles monarchies.

Ayant ainsi endossé, sans quitter l'uniforme russe, une livrée autrichienne, il ne se laissait point arrêter par la pensée de son hostilité antérieure à la chancellerie aulique. A ceux qui osaient lui reprocher cette palinodie, il répondait que les circonstances changent les opinions, et que d'ailleurs il vivait dans un temps où les vieilles opinions étaient peu en faveur.

Ses relations avec Thugut ne durèrent guère plus d'une année. Il lui insinua d'abord, pour se rendre utile, d'essayer de gagner Kilmaine, alors à la tête d'une armée sur le Rhin ; mais, ajoutait-il, je ne peux être employé dans celte affaire, étant né Français et suspect

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par mes services antérieurs auprès de Louis XVIII. Il faut un Allemand ou un Anglais, d'un caractère ouvert, et qui lui parle dans son sens (1). La mort de Kilmaine fit évanouir ce projet, tout aussi chimérique que ceux qui avaient visé Pichegru ou 3Ioreau.

D'Antraigues servit mieux Thugut par les renseignements qu'il lui fournit sur l'intérieur delà France, Il reconstitua en efiet au profit de cet homme d'État l'ancienne agence de Paris, et, en 1798 et 1799, il surprit à distance et fît connaître au cabinet autrichien d'une façon sûre et précise les secrets de l'administration et de la diplomatie françaises.

Cette agence, à vrai dire, se résumait dans un seul homme, mais dans un homme bien informé, dont les lettres paraissent être arrivées à nous sans interpolations ni modifications appréciables. D'Antraigues en les transcrivant n'a retranché que les passages se rapportent à ses affaires de famille, et leur a laissé un accent personnel indéniable. Une vingtaine de ces lettres (la première est du 15mars 1798, la dernière de mars 1799) subsistent aux Archives de Vienne (2) ; elles tirent leur intérêt des sujets très variés qu'elles traitent à bâtons rompus, de leur date et aussi de la personne de leur auteur. Celui-ci se met en scène à chaque instant, multiplie les détails sur son passé, ses occupations ou ses relations, mais se cache sous le nom évidemment sup-

(1) Note à Thugut, 20 août 1798 (A. V.).

(2) Elles commencent juste quand finit la Correspondance de Mallet du Pan publii'e par M. A. Michel : la dernière lettre de celle-ci est du 26 février 1798.

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posé de Vannelet. Oublions un instant d'Antraigues, et allons chercher derrière lui, avec les révélations dont il aies mains pleines, son mystérieux et indiscret correspondant.

Vannelet était pour d'Antraigues peut-être un compatriote, et sans aucun doute un vieil ami. 11 avait commencé sa carrière publique à Montpellier, dans les bureaux de l'intendant de Saint-Priest. Pendant les premiers temps de la Révolution, il était demeuré activement fidèle au roi, et gardait avec fierté un billet daté du Temple, sept jours avant le 21 janvier, où Louis XVI l'appelait le meilleur de ses serviteurs. Depuis, resté royaliste de principes, mais détaché des princes émigrés, il s'insinua auprès des maîtres du jour, prit part, pendant la Terreur, à l'administration des biens nationaux et fut secrétaire de Bonnier, l'ancien magistrat de Montpellier devenu membre de la Convention. Après la paix de Bâle, on l'envoya en mission secrète à Berlin afin d'y régler les intérêts privés du roi de Prusse dans la nouvelle république batave. Ce lui fut un titre pour entrer au ministère des relations extérieures, 011 il ne fit que passer. Sous le Directoire, devenu un homme de finances, il était un des administrateurs de la Caisse des comptes courants.

Au milieu des ruines politiques et particulières, il avait eu l'art de devenir riche et puissant. Lui-même évaluait sa fortune à deux millions ; placé au centre des affaires, confondu parmi les agioteurs et les fournisseurs, il savait joindre au talent de tout savoir celui de

n'être jamais soupçonné. C'était évidemment « un de ces hommes intelligents et précieux en administration, à qui les partis les plus jaloux pardonnent beaucoup parce qu'ils leur sont nécessaires, et qu'eux-mêmes savent avec adresse se renfermer dans la sphère de leurs laborieux services (1). » Il aimait à remuer plus qu'àparaître, à insinuer ses idées plus qu'à les traduire en actes, et les profits solides le tentaient bien autrement que les dehors de la réputation et du pouvoir.

Ses moyens d'information ne laissaient rien àdésirer Il avait si bien l'oreille du Directoire qu'il aspirait, le cas échéant, à la succession du secrétaire-général Lagarde. Il connaissait de longue date Treilhard ; Reubell aimait à causer avec lui des affaires de la Trésorerie, et Merlin sans succès se disait son ami. Il fréquentait Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, sauf à accuser la vénalité du personnage, et comme un do ses neveux était chargé de la correspondance avec une partie de l'Allemagne, il prenait facilement connaissance des instructions envoyées à nos agents, et au besoin des articles secrets des traités. Sieyès lui écrivait de Berlin, Guillemardet de Madrid, Bonnier du congrès deRastadt. Sandoz, ministre de Prusse à Paris, était de sa société. A Auteuil, où il habitait à côté de Mm^ Helvétius et de l'ex-comtesse de Boufflers, il se rencontrait avec les réfugiés polonais Dombrowski et Kosciuzko. Au ministère de la guerre, il se montre conversant avec le ministre Schérer, avec Kilmaine, qui

(1) Mallet du Pan, Mémoires et correspondance, t. II, p.M3,

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lui a montré une lettre de Dumouriez, avec Bonaparte; à la marine, il connaît Pléville-Le Peley et Boug-ain ville. Un de ses anciens employés, Piquenard, est commissaire du Directoire près du bureau central de police à Paris . Vannelet paraît donc armé de toutes pièces pour traliir avec succès sa patrie et renseigner au mieux son ami.

Cet homme si habile à masquer son jeu faisait partie d'un groupe de mécontents en conspiration permanente contre le gouvernement et en relations également permanentes'avecl'étranger, notamment àBerlin etàNaples. Ils avaient des complices dans les administrations et les états-majors, et leurs rapports avec Londres semblent bien continuer ceux dont Gamon, au temps de l'agence Brotier, avait été déjà l'intermédiaire (1). Gamon figure dans la correspondance de Vannelet comme « le plus grand génie » de l'époque. Non seulement il loge chez Vannelet, mais avec son assentiment, au lendemain des élections de l'an VI, il parcourt la France entière, étudiant l'esprit public et les chances d'une insurrection contre le gouvernement; en attendant il organise la révolte passive, et accueille secrètement les émissaires anglais venus en France par Hambourg (2).

Ces hommes ne travaillaient pas pour Louis XVIII ;

(1) « Je fais savoir tout cela à Grenville » (27 novembre 1798).

(2) Gamon, ce semble, a encore correspondu avec d'Antraigues à une époque postérieure. On lit dans une lettre de M™« d'Antraigues mère à son fils du 5 février 1801 : « Le fils (Gamon), dans la douleur et les remords dont il vous rend le dépositaire... »

ils paraissent ignorer l'existence de cette Agence de Souabe, dont Royer-Collard était à Paris le principal représentant. Vannelet se vante d'avoir rendu de nombreux services aux émigrés, mais il se souvient aussi d'avoir prédit à d'Antraigues en 1790 l'ingratitude probable des princes ; il accuse Louis XYIII de maladresse et de fourberie, et affirme que personne en France ne pense plus aux Bourbons. Il connaît les plans de Sieyès contre le Directoire, et appelle leur auteur un dangereux ennemi du gouvernement; pour lui, il soubaite un béros libérateur, un monarque tenant son autorité d'une constitution, et dont la volonté nationale consacrerait le génie et la gloire. « Il est impossible, écrit d'Antraigues à Tbugut, d'avoir plus d'esprit et de talent que celui qui m'écrit, mais il peut avoir des préventions, des préjugés, et voir comme certitude ce qu'il désire (1). »

En attendant de meilleurs jours, Vannelet était uni à son correspondant de Vienne par de communs souvenirs et de communes haines. L'ayant connu enfant, il voyait toujours en lui le « Benjamin » de l'intendant de Saint-Priest. Il continuait à fréquenter leurs amis et compatriotes, Bernardin de Saint-Pierre et le général Boulard comme Gamon. Il l'avait lui-même servi de son mieux auprès du Directoire pendant sa captivité; il veillait de loin sur sa mère rentrée à Montpellier, et s'occupait du règlement de ses intérêts privés avec sa sœur et sa famille maternelle. Un parent de d'Antrai-

(1) Lettre du 20 juin 1798 (A. V.).

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gues, le Vaudois Mfcheli de Dullit, était l'intermédiaire de leur correspondance.

Les principales communications de Vannelet portent sur les finances et la diplomatie. Il observait de près les membres du Directoire, principalement Treilhard, dont il trace un long et malveillant portrait (1). Il note les nuances de leurs caractères et les divergences de leurs volontés. Voyez par exemple ce qu'il raconte de leurs débats, après le rejet par les Conseils de l'impôt sur le sel : <t Le feu a été au Directoire ; on ne croira jamais ce qui s'y est passé la nuit du 7 au 8 de ce mois. Mais j'y étais, je l'ai vu et entendu; il y a eu menaces, coups de pied et de poing donnés à Merlin par le bossu La Réveillère, et enfin six heures de débats de croclieteurs(2). » Puis le témoin implacable passe delà salle du conseil dans l'antichambre et y rencontre quelque valet à tout faire comme Lenoir-Laroche ; il crayonne en passant cet ex-ministre de la police, scribe louche et venimeux rédigeant une diatribe contre les papes, correspondant à Londres avec le secrétaire d'un ministre, et à Milan avec un agent de la propagande révolutionnaire (3). Lenoir-Laroche devait finir comte de l'Empire, dans la chambre des pairs de Louis XVIII.

La question des finances, au lendemain de tant de

(1) Cf. Mallet du Pan, qui appelle Treilhard « l'un des douze scélérats les plus prononcés qu'ait faitéclore la Révolution ». {Correspondance avec la cour de Vienne, t. Il, p. 288.)

(2) Lettre du 5 mars 1799.

(3) Ici aussi il y a lieu de comparer avec Mallet du Pan. (Correspoîidance avec la cour de Vienne, t. II, p. 306.)

confiscations, au milieu de la succession des banqueroutes et du déluge des assignats, était pour le Directoire une question de vie ou de mort. Vannelet voyait à l'œuvre le ministre Ramel; conférant souvent avec lui, il pouvait fournir sur les opérations quotidiennes de la Trésorerie les renseignements les plus précis. Il savait les contributions directes partout de dix-huit mois en arrière, les villes ne laissant rien arriver aux départements, ni les départements à Paris. Depuis quatre ans n'avait-il pas dû payer quatre fois la facture totale de la réparation des chemins en Provence et en Dauphiné ? « Il y a 232 caisses dépendantes de la Trésorerie. Il y a six mois que la mieux en règle n'a jamais rendu de comptes. Il y en a qui depuis 1794 n'en ont jamais rendu... Il y avait le 11 brumaire an VI la totalité d'un an de revenu en arriéré. Depuis la Convention l'impôt direct n'a jamais produit le quart de sa valeur nominale.. .(1). »

Il fallait donc que la guerre pourvût à ce déficit grossissant, et que le gouvernement vécût des contributions arrachées aux pays conquis ou à conquérir. « Nos finances, dit encore Vannelet, vivent des ossements de la Hollande, qui est elle-même ruinée. » Il sait tout ce que la Suisse envahie a fourni, et il a reçu, durant l'automne de 1798, une mission dans ce pays pour hâter la rentrée des taxes de guerre, et mettre un peu d'ordre dans l'administration. Il s'est contenté d'étudier l'esprit public, et, en repassant en Alsace, il a levé

(1) Lettres des 21 décembre 171)8 etb mars 1799.

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beaucoup de séquestres et pu alléger ainsi la misère des honnêtes gens. Dans les états de finances dressés pour l'an VII il a lu les recettes escomptées sur les invasions prochaines, et à contre-cœur il tire de sa caisse les sommes destinées à la propagande révolutionnaire. Il a dû fournir une partie des fonds pour la descente manquée en Angleterre et pour l'expédition d'Égypte, mais il a esquivé l'ordre d'envoyer 1 .400 louis aux émissaires en Toscane, et, sur l'injonction d'expédier deux millions de numéraire en Irlande, il s'est avisé de rejeter cette dépense sur les fonds du ministère dos relations extérieures : « Assurez Pitt, écrit-il à d'Antraigues, que je ne donnerai pas 24 sols (1). »

La France courait alors au-devant delà coalition européenne. LeDirectoire était entraîné par Barras et Reubell, et Merlin, secondé timidement par La Réveillère, étant seul franchement pour un système pacifique, la guerre générale était proche. Vannelet, la voyant venir» s'occupait prudemment de placer 1.500.000 francs, la plus grande partie de sa fortune, en Angleterre et en Amérique.

Sieyès était parti récemment pour Berlin, avec la volonté de travailler au maintien de la paix. Vannelet avait surpris ses instructions et les avait fait passer aux ministres de Frédéric-Guillaume ; ici du moins l'intention explique à un certain point l'abus de confiance, car Vannelet était partisan de l'alliance prussienne, à la vieille mode française. Sieyès le tenait régulièrement

(1) Lettre du 18 avril 1798.

au courant des efforts tentés en vue de cette alliance, et il expliquaitàson tour à d'Antraigues comment Sieyès avait àgrand'peine assuré vis-à-vis do la France une neutralité provisoire et peu sincère. 11 ne croyait pas, conformément aux conjectures hasardées de l'ambassadeur, aune révolution imminente en Prusse; il comptait plus sur le million de pensions secrètes réparti depuis deux ans, à l'en croire, entre divers chefs de l'armée prussienne, et il ajoutait au sujet de Frédéric-Guillaume une prédiction qui, transportée sur ses successeurs, est d'une admirable justesse : « Cet homme nous fera plus de mal en temps et lieu qu'aucun de nos ennemis (1). » C'était particulièrement sur l'Italie, alors le principal champ do bataille de la Révolution et de l'ancien régime, que Vannelet apportait des informations précieuses. Parfois il annonçait certaines nouvelles qui, vraies lorsqu'il les surprenait, se trouvaient fausses quelques jours après, par l'effet des circonstances. Ainsi, selon lui, un jour l'invasion de la Toscane avait été décidée; il avait tenu et lul'ordre d'arrêter le grand-duc ; puis l'affaire avait été remiseet en définitive abandonnée. Merlin et Reubell avaient résolu de reléguer le pape à Malte; Bonaparte préférait l'envoyer en Corse. Ce n'étaient là que des projets; Vannelet les recueillait en passant, mais il s'emparait aussi des faits accomplis, des secrets véritables, par exemple des aveux du général Berthier sur l'impopularité du régime républicain à Rome, ou des preuves de la complicité d'Azara, l'ambassadeur espa-

(1) Lettre du 29 novembre 1798.

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gnol, dans la chule du gouvernement papal. D'autres fois il prévoyait juste; car il révèle dès le21 avril 1798 le renversement projeté du royaume de Sardaip^ne, qui s'accomplit en décembre.

Comme correspondant des Bourbons de NapIes,d'Antraigues était instruit à souhait par un homme qui lui écrivait : « Soit par moi, soit par mes agents, rien de ce qui peut servir cette famille désolée ne sera négligé (1).» Il recevait copie des lettres que Garât, l'envoyé français près de la cour des Deux-Siciles, adressait à Paris, et les instructions en oriçinal remises à Lacombe Saint-Michel, successeur de Garât. Vannelet lui désignait les agents de la propagande républicaine dans le royaume, l'évoque de Tarente, naguère en correspondance avec Bonaparte, Marchi qui travaillait à distance, de Milan. Il dénonçait Bionval et Gaudran, chargés d'agiter la Sicile; il communiquait même une page de l'écriture de Gaudran, propre à faire retrouver sa trace, et recommandait expressément, si on parvenait à saisir cet émissaire, de le mettre à la question et de le pendre sans miséricorde. Quelques jours après il rendait compte de leurs rapports, qui concluaient àl'impossibilité d'un soulèvement. Enfin, lorsque trois commissaires, Abrial, Senovert etLliomond, furent envoyés]pour arrêter les malversations des états-majors, il eut soin de faire remarquer que deux d'entre eux avaient été choisis sur sa recommandation ; il spécifia leurs travers, leurs faiblesses, ainsi que la conduite à tenir à leur

(1) Lettre du 21 janvier 1799.

égard, si l'on voulait rendre leur action insensible.

Cet espion de haute volée a l'œil ouvert sur toute la Méditerranée. Une expédition révolutionnaire contre la Corse se prépare, sous les ordres de Lapoype, afin de saisir et d'expulser les chefs de famille suspects d'intelligence avec les Anglais. Vannelet a réussi à se procurer la liste de ces individus, et il la fait passer à Vienne. Malte a été surprise par Bonaparte allant en Egypte, mais depuis quinze mois cette conquête était sur le tapis ; Vannelet a fait prévenir sept semaines à l'avance le grand-maître, et il peut nommer les dignitaires de l'ordre qui ont préparé par leur trahison la chute de l'imprenable citadelle. Il s'étonne que Bonaparte puisse d'Egypte communiquer avec la France, raconte comment est arrivée à Paris la nouvelle du désastre d'Aboukir, indique à quelle date, par où, par quels moyens le Directoire a reçu des nouvelles d'Egypte, et ne comprend pas que les Anglais n'interceptent pas mieux la roule. Il signale les officiers français envoyés à Passwan-Oglou, et indique certain drogman qui, si on l'arrêtait, révélerait les intelligences de ce personnage avec la Porte.

Sur l'Autriche même, d'Antraigues était instruit à souhait. Il pouvait, entre autres choses, apprendre à Thugut qu'un simple secrétaire, Godin, rédigeait toutes les dépêches de l'ambassadeur français Bernadotte ; qu'un vieil ami à lui, Faujas de Saint-Fond, voyageant alors en Allemagne, faisait métier d'espion sous prétexte d'études géologiques; que le publiciste strasbourgeois

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Koch abusait de son intimité avec Cobenzl pour surprendre les secrets de la politique autrichienne. Il recevait la note des frais de la propagande française dans l'état vénitien, des noms et des chiffres qui révélaient l'état de nos armées en Italie et de nos forces navales dans la Méditerranée, un rapport de d'Arçon sur Mantoue et les places fortes de la Cisalpine, et jusqu'à un canevas de manifeste pour la coalition.

Au milieu de faits et de personnages si divers, d'Antraigues a sa place. Vannelet respecte à la fois ses talents et son caractère. Il le considère comme une puissance, et l'exhorte à se retirer en Prusse, où il serait reçu avec les égards qu'il mérite, où le gouvernement ne l'accueillerait pas « comme on achète un cheval qu'on paie pour ses années de jeunesse, à la charge de le jeter à la voirie dès qu'il est épuisé » . Il se juge assez influent à Berlin pour ménager là à son ami un honorable asile. En attendant, il le conjure de ne pas aller en Angleterre, sous peine do compromettre ses parents restés en France. Il l'exhorte à écarter de lui et à mépriser les émigrés, race d'indiscrets et de calomniateurs dont les lettres sont lues à Paris et font la risée de tous. Il lui offre les moyens de se venger de ses adversaires, entre autres du bailli de Crussol.

Enfin il se réjouit de lui voir reprendre son histoire de la Révolution, dont il a reçu en communication les premiers chapitres: « C'est écrit comme J.-J. Rousseau et Tacite... » Il tient du moins à rectifier et à compléter beaucoup de détails, et promet de faire passer à d'An-

traigucs, par la voie de l'Angleterre, deux volumes infolio de matériaux; un résumé de l'histoire des finances depuis le renvoi de Cambon; un mémoire sur le duc d'Orléans récemment présenté par Laclos à Reubell, des lettres originales soustraites àLouisXYIII et qu'il peut soustraire à son tour au milieu du désordre des archives. « La préface, ajoute-t-il, est un des plus éloquents morceaux que j'aie vus de ma vie. On n'a rien écrit qui inspire tant d'amour pour la royauté. Cela est d'une beauté parfaite. » Quant à l'auteur de ce chefd'œuvre, il pourra se consoler de la disgrâce royale avec le souvenir de l'amitié deMalesherbes et de la confiance de Charette.

Cette correspondance, interrompue par la guerre générale, finit pour nous auprintempsde 1799. Yannelet n'apparaît plus dans les papiers de d'Antraigues, sous le nom qu'il s'était donné, qu'une jseule fois en 1804, comme homme d'affaires de M'"® de Talleyrand.

A VIENNE. — RAZOUMOYSKY. CHAMP AGNY (1800-1802)

Une fois en Autriche, d'Antraigues s'était d'abord établi, un peu à contre-cœur, à Gratz, afin de ne porter ombrage àpersonne, mais se plaignant, suivant son habitude, de son isolement et de ses tristes entours. Chaque

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mois il venait à Vienne, aux abords de la chancellerie autrichienne et de l'ambassade russe, à l'affût de nouvelles à saisir ou de services à rendre. Enfin, au printemps de 1799, en donnant pour prétexte la santé de sa femme, il s'installa définitivement à Vienne.

A ce moment. Razoumovsky n'était plus ambassadeur que de nom, et au lieu de desservir les autres, pressentait sa propre disgrâce. Kalytchev, envoyé en Autriche sous prétexte d'affaires militaires, y fut ensuite revêtu de la qualité de ministre pour les affaires de Malte (Paul P'" s'était déclaré grand-maître de l'ordre). A ce double titre, il eut bientôt accaparé l'action et l'influence au détriment de Razoumovsky, qui fut rappelé et lui céda la place à la fin de l'année. Tout différent de son prédécesseur, Kalytchev fit travailler d'Antraigues sous ses ordres. On avaitexigé qu'il n'eût aucune correspondance directe ni indirecte avec Louis XVIII, et il lui était facile à cet égard de tenir sa parole (1). Marrenx-Montgaillard l'avait rejoint, et continuait à lui servir de secrétaire.

En 1799, d'Antraigues fournit à la chancellerie russe plusieurs mémoires, tantôt sur les affaires de Tordre de Malte, tantôt sur l'accession dos Suisses cà la coalition, et rédigea des bulletins réguliers sur la cour de Vienne (2). Ce que contenaient ces bulletins, il est facile de le deviner; c'étaient d'ordinaire de ces nouvelles qui sont dans toutes les bouches, ou que leurs auteurs sont seuls

(1) D'Antraigues à Czarloryski, 16 novembre 1804,

(2) V. la Bibliographie, II, 5, et III, 13, 14.

à conimitre, des propos soi-disant émanés do Thiigut, et dont Kourakine seul acceptait sans critique la provenance.

L'auteur do ces chroniques: chercha à se poser en négociateur officiel, au moment oii la brouille momentanée entre laRussie etl'Autriche aciiovaitde dissoudre la coalition. Un salut de pavillon oublié dans la rade d'Ancône avait été pour l'empereur Paul un prétexte de donner carrière à sa colère contre son allié de Vienne. Kalytchev et derrière lui d'Antraigues se trouvèrent à portée d'en communiquer l'expression. En présence de ce dernier, Thugut estima piquantde faire retomber sur lui la mauvaise humeur suscitée de part et d'autre par cette désagréable affaire.

A une première entrevue, il le traita comme un individu sans conséquence et sans mandat. D'Antraigues lui ayant communiqué les éclaircissements réclamés par le cabinet de Vienne sousla forme d'une lettre adressée à lui-môme par Kalytchev : « C'est une confidence, répliqua le ministre, de lui qui est votre chef à vous qu* êtes sous ses ordres; je no vois en cela rien d'officiel. » Son interlocuteur eut beau vouloir entrer dans le fond de la question, insinuer que l'Autriche devait une réparation à Paul P% insister sur le caractère spécial de cette affaire qui exigeait des formes à part et excusait en tout cas son intervention spontanée, Thugut ne voulut pas laisser à cet officieux la satisfaction d'avoir contribué à l'apaisement du différend. Il persista à ne pas se déclarer instruit de ce qu'il falhiit pour un rap-

A VIENNE. RAZOUMOVSKY. GHAMPAGNY (1 800-1 S02) 2i5

prochement,etd'Antraigues dépité dutprendre congé (1).

Quelques semaines plus tard, on le vit reparaître sous le même prétexte à la chancellerie, et il aurait même essayé de faire entendre des vérités très dures. Thugut changea alors de procédés et offrit sans ambages à son interlocuteur de le prendre à la solde du cabinet autrichien. 11 s'agissait pour d'Antraigues de se conformer dans sa correspondance aux vues de la cour de Vienne, tout en restant ostensiblement au service de la Russie. La tâche, lui disait-on, n'avait rien que d'honorable, les deux empires étant alliés ou sur le point de le redevenir. On lui ofïrait (et ici l'homme habile à se faire valoir reparaît) 500.000 florins et des terres en Hongrie. D'Antraigues fit l'indigné, repoussa de très haut, à l'en croire, une mission qu'il devait cependant accepter au prix d'une maigre pension deux ans plus tard ; et ce fut dès lors entre lui et Thugut une rupture complète (2). Il ne cessa de le décrier, le traitant devant qui voulait l'entendre de de Séjan et de fléau de l'Europe.

Au printemps de 1800 les relations diplomatiques furent rompues entre la Russie et l'Autriche. 11 y eut brouille, sinon guerre. Pendant plusieurs mois, les agents officiels partis, d'Antraigues resta par ordre à

(1) A. F., France, vol. 6.34, ff. 228-230.

(2) D'Antraigues àCzartoryski, 1" janvier 1803 (A. P.). — On a vu déjà, par plus d'un exemple, combien il aimait à raconter les tentations, vraies ou fausses, offertes à sa vénalité. En 1806, il écrit encore à un personnage politique anglais : « En 1799 et en 1801 on m'a offert 400.000 livres..., pour consentir à légaliser la vente (de mes biens) aux propriétaires actuels... » (B. M., Add. mss. 31230, f. 162.)

216 ClIAliTlU': Cl.MjriKMK

Vienne. On lui enjoignit même de s'y maintenir le plus longtemps possible (1).

Au commencement de 1801, il préparait un travail d'un intérêt à la fois actuel et rétrospectif, qui lui avait été spécialement commandé parPaul^^ Il s'agissait de faire connaître, par un récit suivi, les vicissitudes des relations entre les deux empires pendant l'année 1799 (2). Toutes les pièces nécessaires lui avaient été envoyées à cet effet, et il poursuivit sa tàclie avec d'autant plus d'ardeur qu'il y trouvait matière à un vif réquisitoire contre Razoumovsky, son ennemi personnel. Il écrivit donc tout un volume et le fit passer, en attendant une autorisation d'imprimer, à Londres avec une partie de ses papiers ; il tenait à ne pas être désarmé par quelque soustraction possible de la part de ses nombreux adversaires. C'étaient sans doute des travaux de ce genre qui faisaient dire à Rostoptchine : « Jamais personne n'a servi l'empereur Paul comme lui. »

Et cependant, quelques jours avant sa mort, le 28 février 1801, l'empereur comprit d'Antraigues parmi ceux qu'il frappait alors de sa disgrâce. Il suspendit le paiement de sa pension, sauf à lui faire passer quinze cents ducats destinés à l'indemniser des frais de ses

{'.) Rostoptchine à'd'Anfraigues, 19 juillet 1800.

(2^V. la Biàlioi/vaphie, 111, 13. — D'Antraigues, adressant son apologie à Roumianzov le 14 juillet 1809, cite ce passage d'une lettre qui lui aurait étéadressée par l'empereur Paul le 21 novembre 1800 : « Il est impossible d'être plus instruit que vous l'êtes et de mettre plus de talent et de ' zèle à servir son souverain. Continuez. Laissez-moi le soin de votre avenir, car je me plais à écar ter les soucis et les peines de ceux qui à de grands talents réunissent un pareil dévouement à mes États et à ma personne. »

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services antérieurs. Ce congé inattendu parvint à d'Antraigues avec la nouvelle de l'assassinat de Paul. Lui aussitôt, avec ce savoir-faire peu scrupuleux qui le caractérisait, d'accuser réception de cette somme dans une lettre antidatée et adressée à l'empereur défunt, comme s'ileùttrouvé làun encouragement, etd'ajouter, — ce qui était un mensonge aussi énorme que difficile à découvrir, — qu'il refusait 300.000 roubles spontanément offerts pour la continuation de cette correspondance. Il comptait donner ainsi au nouvel empereur une haute idée de son importance et aussi de son désintéressement. En racontant plus tard cette mystification, il ajoutait avec une impertinente désinvolture : « C'est ainsi qu'il faut savoir captiver l'attention et l'intérêt des souverains pour les mieux servir (1). »

Je doute qu'Alexandre ait été la dupe de cette prétendue générosité; en tout cas, il rétablit sa pension, et quelques mois plus tard (27 août 1801) la doubla et la porta à 600 ducats. Le vice-chancelier était alors Panine, qui paraît avoir été toujours sous le charme de l'émigré français (2). Kourakine le protégeait aussi de loin, en attendant Czartoryski.

Brouillé avec Thugut, en hostilité avecRazoumovsky, d'Antraigues demeurait néanmoins une sorte de personnage politique européen. Du côté de Naples, la confiance, la reconnaissance restaient entières. Marie-Caroline sollicita de nouveau ses conseils, au moment

(1) Fauche-Bûrel, Méinoh-es, t. III, pp. 198-200.

(2) Ordre du 1" avril 1801, contresigné Panine (A. P.).

d'entror clans cette nouvelle coalition dont elle devait être la première victime : « Vous, etvous seul, lui écrivait-elle, ne m'avez jamais flattée, et m'avez toujours dit la vérité. » Réfugiée à Palerme en^ 1799, elle ne put continuer une correspondance dont elle faisait grand cas, mais elle manifesta sa gratitude à l'auteur par la collation en expectative d'une commanderie de l'ordre constantinien en Sicile, et provisoirement par une pension équivalente au revenu de cette commanderie ; et elle l'employa directement, quand elle fut elle-même arrivée à Vienne (août 1800).

Elle était venue avec l'espoir d'associer plus étroitement les intérêts de son mari à ceux de l'empereur son gendre. Son ancien correspondant devint alors un de ses négociateurs officieux, et elle appela la Saint-Huberty « ma chère comtesse » avec autant d'abandon qu'elle avait traité d'amie lady Hamilton. D'Antraigues flatté manœuvra de son mieux pour la servir auprès des membres du conseil impérial. Quand les bruits de paix entre Naples et la France vinrent jusqu'à lui, il fournit à la reine, comme en 1796, des objections qui ne prévalurent pas contre la frayeur d'Acton et de son maître. L'un et l'autre s'efforcèrent de rendre moins onéreuse à l'état napolitain la paix imposée par Bonaparte au roi Ferdinand, et, déçus là encore, aigris et irrités par le sentiment de leur défaite et de leur impuissance, ils n'eurent plus qu'à nourrir en commun leurs haines.

Parmi les personnes que la politique ou simplement le bel-esprit avait mis en rapports à Vienne avec d'An-

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traigues, on peut citer le prince de Ligne, lecoadjuteur de Mayence Dalberg- , les ministres de Naples et de Bavière (Giansante et Wickemburg), et surtout le ministre de Suède Armfelt. Armfelt fut pour lui, dans la seconde période de sa vie d'émigré, ce qu'avait été Las Casas dans la première. Peut-être l'avait-il vu à Paris vingt ans auparavant; en tout cas, il devait lui plaire par ses sentiments comme par la singularité do sa vie. Il y avait en lui de l'aventurier et de l'homme à bonnes fortunes, autant que du diplomate et de l'homme d'État. Il avait exercé de hauts emplois dans son pays, y avait été condamné à mort pour crimes politiques, puis réintégré dans ses honneurs après un exil en Russie. Il venait en Allemagne représenter un prince qui, seul entre tous, n'avait pas encore fléchi devant la France (i).

A côté de ce grand seigneur figure, parmi les nou-

(1)M. Elof Tegner apubliécn 1884 àStockholm une biographie compléle d' Armfelt. J'extrais de son livre (t. II, p. 397) cette pièce de vers que le prince do Ligue envoya ù Arinfolt en lui luisant cadeau d'uu casque :

Allez, mon casque, allez parer la belle tête

De cet honuiie de cœur, de génie et d'état,

Ministre sans tromper, général et soldat !

Les combats sont pour lui ses plus beaux jours de fùto.

De Charles douze aimant la musique et l'éclat,

A la cour, dans les camps, en faveur, en disgrâce,

Il est toujours le même : ami de son devoir.

Il sait mettre sa gloire à cesser d'en avoir.

L'honneur et la candeur reluisent sur sa face ;

Chez Mars comme à Gythère il dut tout à l'audace.

Il prit, quitta, reprit vingt femmes à la fois.

En croyant les aimer toutes à la folie.

L'histoire gravera sa bonté, ses exploits,

Et l'amour écrira le roman de sa vie.

voiles connaissances de d'Antraigues, nn professeur, un écrivain que l'ambition, le goût des honneurs disputaient à la littérature et cà l'esprit de société, Jean de Millier. Ce Suisse de Schaffouse, salué depuis par ses compatriotes du titre d'historien national, était attaché un peu ad honores à la chancellerie d'État, et allait devenir directeur de la bibliothèque impériale. Également familier avec la culture française et avec la culture germanique, ce demeurant du xvhp siècle mit en commun avec l'ancien ami do Jean-Jacques et l'adversaire de Bonaparte ses goûts littéraires et ses haines politiques. Il lui rendit de près les services que Vannelet rendait de loin. Jean do Millier était un des yeux par lesquels le correspondant de Paul I"" lisait sur la table des ministres autricliiens. Dans ses propos et ses lettres, il se posait en Romain d'autrefois en face des faux Romains, tribuns ou consuls, de Paris, et il dissimulait tant bien que mal, à côté de vices rappelant par son plus mauvais côté l'ancienne Grèce, les instincts faméliques de l'Allemand. Entre eux. Millier et d'Antraigues s'estimaient de grands hommes méconnus, assujettis à des tàciies au-dessous de leur génie, et ils rendaient à leurs contemporains mépris pour mépris : « Avec qui me moquer du siècle, écrit le premier au second une fois séparé de lui, avec qui maudire tant do perversité (1) ! »

En 1802, au moment où d'Antraignes succombait sous les coups réunis de Razoumovsky et de Thugut,

(1) Jean de Mûllor ù d'Autraigues, 12 juillet ISOG (A. F.).

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son ancienne patrie venait à lui, sous la figure d'un de ses compagnons d'enfance, et il ne pouvait s'empôclier de la reconnaître. Il conquérait d'emblée, en raison de précieux souvenirs, la sympathie discrète, mais efficace, de l'ambassadeur français. Après la paix de Lunéville, un de ses collègues auxÉtats généraux, presque un de ses compatriotes, Champagny, vint représenter à Vienne le cabinet des Tuileries. Leur situation réciproque les condamnait à ne se voir qu'en maison tierce, et à ne point affirmer par des démonstrations afTectueuses leur ancienne liaison. Cependant l'abbé Maydieu, jadis leur précepteur à tous deux, habitait Vienne; il les mit en face l'un de l'autre, secrètement et à leur aise, un soir d'avril, dans sa petite cliambre du faubourg de Léopoldstadt. D'Antraigues confia au papier sur place, dans la nuit même, les paroles échangées entre eux, et fit contresigner son récit par le vieux prêtre qui avait été le témoin de l'entretien. Le nom et le passé des interlocuteurs, l'expression de leurs sentiments personnels mêlée à celle de leurs antipathies et de leurs espérances politiques, la date même de leur entretien donnent un intérêt et une couleur caractéristiques au dialogue qu'on va lire :

a Dès que j'entrai dans la chambre à dix heures du soir... Maydieu... vint au devant de moi tenant Champagny par la main : Mes enfants, nous dit-il, embrassez-vous ; les guerres politiques n'ont pu éteindre les souvenirs de votre amitié et des jours heureux de l'enfance. Nous nous embrassâmes de bon cœur. Cliampa-

gny me dit : Mon cher comte, avant tout parlons de vous, cela m'intéresse toujours plus que le sort de la vielle Europe.

« Je lui exposai le détail de ma position avec une entière franchise. Il m'écouta avec le plus tendre intérêt et me donna des nouvelles du Vivarais... et m'exprima avec beaucoup de délicatesse le désir de m'y revoir et d'y racheter mes terres; qu'il ne faudrait que cent mille écus pour me racquérir un million, et qu'il avait ces cent mille écus à ma disposition sans intérêts pendant vingt ans. Je lui exprimai ma reconnaissance, les motifs de mon refus, ma résolution de ne jamais rentrer en France sans un roi auquel je puisse honorablement obéir, et mes motifs particuliers de haine contre Bonaparte.

Alors il me dit :... H y a de sa part une liaine personnelle, qui, avec son caractère ambitieux et hautain, ne vous laisse pour l'avenir aucune sûreté. Il m'a beaucoup parlé de vous à différentes reprises, et vous occupez deux pages dans mes instructions, mais j'espère que vous ne vous en êtes pas aperçu, ni ne vous en apercevrez jamais. Alors je lui exposai tout, et lui confiai même les pièces en lui disant : C'est un monstre et un scélérat. Alors il me dit :

« Bonaparte est un tyran ; il a des manières insupportables pour tout ce qui l'entoure ; son ambition n'est pas satisfaite; il veut être roi de France, et il le sera... 11 a un caractère très décidé, et il ose ; voilà de grandes qualités avec la vieille Europe et ses pauvres rois. Bo-

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imparte a rendu de grands services et il en rendra d'inappréciables... Il assouplira cette nation qui est en démence et toujours prête à devenir atroce... en faisant la guerre au dehors avec des armées, et la guerre au dedans avec des juges et des cachots. Sans cela tout est perdu... Bonaparte, malgré tout ce qu'il va faire, sera dans cent ans reconnu pour le sauveur de la France...

D'antraigues. — Mais la France est-elle assez vile pour souffrir un Corse?

Champagny, — Oui, ce n'est pas avilissement absolu, c'est besoin un peu, c'est lassitude; elle appelle le médecin, il peut opérer à son gré à présent.

D'Antraigles. — Mais Bonaparte fondera donc une monarchie?

CuAiiPAGNY. — Oui, il fondera une monarchie, mais pas pour sa famille, cela est impossible... ; le danger passé et l'ordre rétabli, ce sera tout au plus s'il monte sur le trône pendant sa vie, et cela en la supposant assez courte. Il a ce qu'il faut pour l'opération qui nous est nécessaire, il n'a rien de ce qu'il nous faut quand l'ordre sera rétabli, mais il aura rendu le règne à son successeur facile, et c'est alors qu'on songera à l'avenir...

D'Antraigues. — Mais il se mariera ou bien il appellera ses frères à lui succéder?

Champagny. — Oh! ils ne lui succéderont pas, à moins qu'il ne périsse durant les premières années de son règne... Le parti qui le porte là est bien décidé à

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ne faire en le couronnant qu'une monarchie absolue; car toutes nos idées, mon cher comte, sont des rêves, nous n'avons pas connu en Yivarais les Français ; avec tout votre talent, vous ne connaissiez que les Grecs et les Romains de l'histoire. Cela est fini, il faut une monarchie absolue, et vous et moi nous vivrons un jour... sous un monarque absolu, mais non pas cependant sans laisser des moyens à nos enfants de lui faire sentir la nécessité d'être juste.

D'Antraigl'es. — Oli ! monarchie absolue et moyens d'en réprimer l'abus, c'est un chemin pire que ceux qui nous ont abusés en Aviverais.

Champagny. — Oh ! non..., il sera possible de prévenir les grands excès par des assemblées provinciales et départementales, c'est-à-dire que plusieurs départements reformeront les anciennes provinces. Ces assemblées administratives enverront des députés pour former l'assemblée nationale en deux chambres, la noblesse et le clergé dans une, les communes dans l'autre. Cette assemblée, de 200 personnes au plus dans chaque chambre, sera un frein suffisant aux plus grands abus... Cet avis est celui de la majorité du Sénat conservateur, qui doit subsister comme corps intermédiaire..., car pour les parlements on n'en veut plus, et j'en suis fâché, car je suis parlementaire. ..

D'Antraigues. — Mais quand vous en serez venus là après la mort de Bonaparte, où prendrez-vous un roi?

Champagny. — Cela n'est ordinairement pas si difficile à trouver... Il faut que la charte qui le fera roi

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soit assez puissante pour que nous soyons bien avec un roi de médiocre talent... Il faut avant tout qu'il y ait un homme de fer pour aplanir les difflcultés, et plusieurs trouvent que Bonaparte est cet homme-là.

D'Antraigues. — Eh bien!... supposons Bonaparte devenu inutile, ou mort, ou assassiné ! Croyez-vous que l'on puisse revenir à Louis XVIII?...

Champagny. — Oh ! quel caractère connaissez-vous à cet homme faux et lâche ? Je vous déclare que je n'en parlerai jamais sans passion..., mais n'importe, vous l'avez vu, vous l'avez servi, il vous a trahi, maltraité ensuite ; eh bien ! quel est le caractère de ce misérable? Quant à moi, je suis l'ami de Favras ainsi que Canclaux. La conduite de Louis XVIII a décidé de celle de Canclaux ; il a pour jamais fixé la mienne, mais je conviens que s'il avait le caractère qu'il nous faut, tout cela ne serait pas une raison. Parlez clair, quel est son caractère ?

D'Antraigues. — Il n'a pas de caractère, et on ne dit mot pour ce qui n'existe pas. Mais il a des qualités et des défauts, et les uns et les autres me paraissent convenir à la France... S'il vit cinquante ans, vous pouvez avoir une paix de cinquante ans; il faudrait le forcer à la guerre pour la lui faire entreprendre. Son égoïsme profond, raisonné et fortifié par l'habitude, vous garantit de toute vengeance. Il dit qu'il pardonnera, cela n'est qu'un mot sans garantie, mais il oubliera tout, c'est là la garantie... Tout ce qui l'a suivi sera oublié, maltraité, et tout ce qu'il craindra sera

élevé, ménage, caressé, et c'est vous qui serez à craindre ; donc vous serez tout et les royalistes émigrés rien... Le seul moyen de le flatter sera d'exalter son courage parce qu'il en manque, et en même temps de lui donner les conseils les plus timides et des raisons plausibles pour s'y abandonner. Il est faible, et toujours livré à un favori, mais il n'aime personne, et ce favori pas plus qu'un autre; or ceux qu'il ramènera en France, il les comblera si on le laisse faire, mais il les (détruira) à la moindre menace. Or qui peut menacer ? C'est vous... Il n'a ni n'aura d'enfants, aussi vous en obtiendrez toutes les concessions que vous voudrez. Tout ce qu'il désirera de vous, c'est un beau palais, une grande table, un luxe extérieur...

Champagxy. — 11 ne vaudrait pas la peine de finir une monarchie par une telle chute... Il faut que la France appelle son roi et non qu'il vienne à elle, qu'elle le place et non qu'il se replace. J'ai vu il y a quinze mois une quantité de sénateurs, de généraux, même des ministres prévoir cet événement, et plutôt décidés à ciioisir un Bourbon qu'un autre, mais je n'ai vu balancer qu'entre deux personnes, le duc d'Enghien et le duc d'Orléans... Le père du duc d'Orléans nous a fait trop de mal... Si ceux qui l'ont condamné n'existent plus, la faction qui l'a fait périr existe dans la plupart de ses chefs ; on le préférerait à tous les autres de sa famille, mais on préfère Enghien à lui. On l'a mènie pressenti à ce sujet; Barthélémy a eu des moyens de le faire tàter... Nous ne pouvons être si pressés que

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lui, car Bonaparte est loin d'avoir fini l'objet qui l'a fait placer, et lui seul peut en finir...

D'Antraigues. — Je n'aime pas Louis XVIII. .. Jamais je ne le servirai, ni ne rentrerai en France s'il y règne; mais pour le repos de l'Europe je désire le retour du principe... Et puis, où que je sois, j'aimerai toujours la France, et son bonheur me consolera de ne plus y vivre. . .

Champagny. — Mais réfléchissez qu'on ne lait pas une révolution pour obéir aux vaincus, on ne prend pas leurs propriétés pour les leur rendre, et on ne s'investit pas de dignités pour les leur céder. Je ne doute pas qu'au bout de votre plume Louis XVIII ne fasse des proclamations admirables, mais... il nous faut un roi qui soit roi parce que je suis propriétaire, et qui ait une couronne parce que j'ai cette place; il faut donc pour finir la Révolution un roi créé par elle, tirant ses droits des nôtres, sans cela il faut se battre jus(ju'à lafin des siècles.. .

D'Antraigues. — Avez-vous quelque envie de faire rentrer les émigrés ?

Champagny. — Aucune pour eux-mêmes, mais comme leurs familles sont en France et que quel({ues-unes les désirent ou plus ou moins, on les laissera rentrer, mais on ne les emploiera pas ; on les méprise. Mais on cherchera à les priver de tous les gens de talent qu'ils peuvent avoir...

D'Antraigues. — Vous croyez donc que nous nous reverrons en France ?

228 CHAI'ITIŒ CINQUIEME

Champagny. — Je ]c désire trop pour ne pas le croire, et je suis trop atlaclié à votre sœur pour n'eu pas nourrir l'espoir. Personne ne serait plus opposé que moi à vous y voir sous Bonaparte, et, s'il n'y était pas, personne ne serait plus ardent à vous y appeler (1)... »

Telle était la conversation qui se poursuivait dans un faubourf^de Vienne entre le représentant et l'ennemi personnel du Premier Consul, neuf jours après le Te Deum du concordat, un jour après l'amnistie solennelle accordée aux émigrés, deux mois avant la proclamation du consulat à vie. Ces dates qui l'encadrent lui sont par elles-mêmes un suffisant commentaire.

On ignore quelle fut la suite des relations, nécessairement intermittentes et clandestines, entre les deux amis. Toutefois, si l'émigré parut ignorer l'ambassadeur, il sut retrouver autour de lui, parmi les secrétaires, un ami de sa famille, nommé Posuel, et il obtint par lui conmiunication des pièces rédigées ou reçues à l'ambassade française. On devine le profit (ju'ii tirait de cette trahison pour sa propre correspondance. A Dresde, il continua à être renseigné par ce Posuel, qui, trois ans après, se rendant à Berlin, allait encore le voir en secret (2).

(1) Celte conversation, écrite tout entière de la main de d'Antraigues, est aux A. F., France, vol. C34, fol. 240 et suiv.

(2) a Jamais depuis dix-huit mois ce Posuel, que je connais depuis vingt ans et qui est tout dévoué à mon beau-frère..., ne m'a trompé... Je n'ai jamais exigé de voir l'original dont il faisait l'extrait qu'il ne m'ait procuré cette satisfaction. » (D'Antraigues à Czartoryski, £5 janvier 1803. — A. P.) — D'Antraigues à Cobenzl, 2 mai 1805 (A.V.).

A DRESDE. GZARïORYSKI. GORENZL (1802-1804) 229

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