D'ANTRAIGUES DÉPUTÉ
I. Le Mémoire sur les États généraux (1788). — Une apologiede Necker. — Origines du Mémoire sur les Etats. — D'Antraigues défenseur des franchises du Vivarais contre la Cour, contre les États du Languedoc. — Double caractère do son livre : théories générales, revendications pratiques. — Sa doctrine du gouvernement direct par le peuple. — Sa conception traditionnelle et féodale de la liberté.
II. La Chambre de la noblesse ;1788-1789). — D'Antraigues mal vu à la Cour : sa popularité passagère. — Son mémoire contre les Etats du Languedoc. — L'Assemblée des trois ordres du Vivarais. — D'Antraigues rédige le cahier de la noblesse. — Il est élu député. — Ses premiers actes aux États généraux. — La vérification des pouvoirs; le vote par ordre ou par tête. — D'Antraigues commissaire de la noblesse. — Gonféreuces enti-e les ordres. — D'Antraigues entre à l'Assemblée constituante.
III. L'Assemblée constituante (1789-1790). — Nombreuses brochures contre d'Antraigues. — Anténor. — Ses répliques. — Discours a l'Asseûiblée sur les Droits de l'homme, le veto royal. — Ses travaux dans les Comités. — Sou attitude passive. — Dernières relations avec Mirabeau. — Brochures sur les questions du jour. — Lettre du 6 février 1790. — Départ pour la Suisse. — Débats du H mars à son sujet. — Royalistes et révolutionnaires en Vivarais. — Pillage et incendie de la Bastide.
Au pied des Cévennes comme à Paris, d'Antraigues était un mécontent. Après avoir déclamé dans les sa-
Ions contre les despotes de l'Asie et de l'Afrique, il méditait au milieu de ses vassaux sur l'émancipation des hommes ; il songeait à la liberté des déserts arabes et des montagnes helléniques, et il enrichissait ses récits de voyages de nouvelles tirades contre la tyrannie : a II est pour nous, je le crois encore, écrivait-il en 1785, des moyens pour recouvrer la liberté sans recourir à la voie extrême, mais légitime, de l'insurrection. Plus heureux que les Turcs, nous avons eu jadis des assemblées générales oii la nation réunie par ses représentants opposait à la royauté de redoutables barrières. Que la nation se pénètre de l'absolue nécessité de rassembler les États généraux, et qu'elle sente qu'il n'est que ce seul moyen d'éviter la tyrannie. » Les Etats qu'il rêve sont bien ceux qu'on verra à l'œuvre en 1789, abattant les ordres et les privilèges : « La noblesse héréditaire, dit-il en toutes lettres, estunfléau quidévore ma patrie. » C'est selon lui la seule supériorité des Orientaux sur les chrétiens de ne la pas connaître. Il prévoit et il flétrit par avance dans la crise prochaine la conduite des nobles, et il s'emporte contre Montesquieu et sa théorie sur l'honneur, ce soi-disant frein des monarchies : (( L'honneur aussi, s'écrie-t-il, conduirait les nobles sur les foyers de leurs pères, de leurs citoyens. L'honneur les armerait contre leur patrie pour soutenir la volonté d'un despote ...»
Quel beau jeu auraient eu contre lui ceux qui, plus tard, le virent attiser les passions de l'émigration, s'ils avaient connu ces pages, perdues au milieu dune des-
cription de l'Orient ! Et plus encore ceux qui l'entendirent pendant dix ans vanter l'ancienne constitution française, s'ils avaient pu lui opposer les lignes suivantes, antérieures à 1789 : « Que voulez-vous donc nous dire avec vos lois fondamentales ? Où sont-elles? Citez-les donc, ces lois dont tout le monde parle et que personne ne connaît? Vous vous avilissez jusqu'à louer notre constitution, comme s'il pouvait en exister quand celui qui doit la conserver commande à cent mille nobles prêts à cimenter de leur sang le trône des tyrans (1) ? » Dès 1781, il avait risqué une première et timide manifestation de ses sentiments; il avait pris place, comme écrivain, parmi ceux qui préparaient la Révolution en critiquant les abus de la monarchie. Necker venait de quitter le contrôle général avec les apparences de la disgrâce, entouré d'une popularité bruyante et presque factieuse. D'Antraigues alla le voir dans sa retraite près de Montpellier, et, sans se nommer, lui consacra, en réponse à je ne sais quel libelle, une brochure apologétique. Cet ouvrage parut assez bien fait et fut assez répandu pour que le premier ministre Maurepas en ordonnât la saisie et la mise au pilon. L'auteur obtint ainsi à peu de frais les félicitations du ministre déchu et la réputation d'un publiciste suspect au pouvoir, par conséquent populaire (2).
(1) Les citations qui précèdent sont extraites du manuscrit des Voyages en Orient, et de pages ajoutées par l'auteur lors de la revision de son ouvrage ea 1783.
(2) D'Antraigues (à M-^^ Saint-Huberty), 21 février 1782 (C. P.). — M'"e Necker à d'Antraigues, 28 mars 1782 (dans Sainsbcrv, fhe Napoléon Muséum, p. 146}.
Pendantles années suivantes, nous le voyons devenir, avec une parfaite désinvolture, un g:rand partisan de Galonné, en même temps qu'un des familiers de la coterie Polignac (1). Galonné tombé, il salua avec espoir l'arrivée de Loménie-Brienne aux affaires (2) ; devenu l'approbateur intrépide des hommes en place, il demeurait en théorie l'adversaire du gouvernement. C'était imiter son ami Vaudreuil, ce parfait courtisan, qui souriait aux épigrammes frondeuses de Ghamfort, et donnait à l'entourage royal la primeur du Mariage de Figaro. D'Antraigues fit mieux : il publia en 1788 un livre applaudi avec fureur par ceux qui préparaient la chute de l'ancien régime. Disciple de Rousseau, citoyen du monde, il n'attendait que l'occasion pour s'épancher en idées générales et en sentences de haute métaphysique politique; il restait néanmoins, sous son enveloppe philosophique, un gentilhomme de province, enviant tout bas lo sort des nobles de cour et haïssant leur despotisme (3). Il se fût reconnu, s'il eût daigné descendre en lui-même, le descendant légitime des frondeurs, des
(1) a II commença à se faire connaître par des brochures pour M. Necker et continua sous M, de Galonné, par d'autres brochures si bien payées qu'un jour le comte en emporta dOO.ÛÛO livres. » (Mémoires de Maurepas, t. IV, p. 254.) Ces mémoires ont été rédigés dans le cabinet de Soulavie, auteur très suspect, mais compatriote de d'Antraigues et on no peut mieux informé à son égard.
(2) « Enfin l'archevêque dcToulouse est chef du conseil des finances... Il est l'ami intime de mon oncle et fort attaché à mes amis dans ce pays-ci. » (D'Antraigues au baron delaChadenéde, 8 mail787. —G, P.)
(3) « On était si las de la cour et des ministres que la plupart deg nobles étaient ce qu'on a appelé depuis démocrates. » (FEnniÈREs, Mémoires.)
huguenots, des barons du moyen âge, voire des Icudes mérovingiens.
De plus, né en Languedoc, habitant le Vivarais, il s'indigiiait des abus locaux comme de la tyrannie générale. Or, que voyait-il autour de lui? Le Languedoc était gouverné par une oligarchie toute-puissante, personnifiée dans les Etats. Cette assemblée, composée de vingt-trois évèques, de vingt-trois barons investis héréditairement de leurs mandats depuis 1560, des consuls ou maires non électifs de quelques villes, était regardée comme illégale en droit, comme absolument soumise au bon plaisir royal en fait. Elle avait beau administrer avec sagesse : elle passait pour un simple bureau d'enregistrement, en proie à l'esprit de corps, « l'ennemi naturel, l'ennemi éternel de l'esprit public (1) ». Cette assemblée allait, disait-on, élire les députés des trois ordres aux États généraux. Contre cette prétention, tout se mit en mouvement, la Cour des aides de Montpellier, le Parlement de Toulouse, les gentilshommes non barons, les membres du tiers état. Il leur fallait à tout prix obtenir la nomination des députés par les trois ordres réunis à. chaque chef-lieu de bailliage. D'Antraigues se jeta dans la mêlée, on va voir avec quelle hardiesse et quel éclat.
Il avait également à cœur les franchises du Vivarais. Il a affirmé avoir combattu certaines entreprises, que nous ignorons, du baron do Breteuil, ministre de la
(1) Mémoire sur les États généraux, p. 5. — Cf. Trouvé, Essai, historique sur les États généraux du Languedoc, t. l, pp. 307-30'J.
maison du roi, contre les droits et les intérêts de ses compatriotes. « II avait, a-t-il écrit, fait à mon pays des torts si graves que les souffrir eût été une lâcheté ; je le forçai aies réparer par la crainte que je ne publiasse sa conduite basse et avide (1). » D'Antraigues estimait humiliante pour les gens du Vivarais l'obligation de porter leurs causes en appel devant le présidial de Nîmes et non devant le Parlement de Toulouse ; il souffrait pour lui-même de ne point siéger aux États. Ceux-ci étaient en effet, comme ceux du Languedoc, fermés à la foule des gentilshommes; douze barons héréditaires y avaient seuls entrée.
On voit maintenant quels sentiments divers et complexes agitaient d'Antraigues, lorsqu'il devint pour toute la France un des boutefeux de la Révolution prochaine. Les Droits de l'homme étant à la mode, il allait les invoquer, avec une sincérité de circonstance, en faveur des électeurs du Vivarais et du Languedoc, et par surcroît de tous les Français.
Pendant l'été de 1788, les événements précurseurs d'une grande crise se précipitaient. Ce furent d'abord l'exil des Parlements, appelés alors par toutle monde les remparts des libertés publiques ; puis l'annonce des États généraux, la chute de Brienneet leretourdeNecker aux affaires. Factums, journaux, remontrances, brochures pleuvaient, entretenant l'agitation dans les esprits, allumant à certains jours l'émeute dans les rues. D'Antrai-
(1) Réflexions sw notre position, etc. (A. F., France, vol. 634.)
LE MÉMOIRE SUR LES ÉTATS GÉNÉRAUX (178S) n3
gues entendait non loin de lui, en Dauphiné, les députés rassemblés à Vizille parler haut pour le pays et pour la France entière ; il avait vu son ami d'Esprémesnil saisi sur son siège par la force armée, et son autre ami Mirabeau lui écrivait : « Les États généraux sont devenus inévitables, autant qu'ils sont nécessaires pour rétablir notre constitution monarcliif|ue(l). «-Atteint, au fond de son château, par la fièvre générale, il maudit à son tour Brienne,et rédigea, pendant les mois de mai, juin et juillet 1 7 8 8 , s o n Mémo iï^e sur les Etats généra ux , le u rs dro its et la manière de les convoquer . Son ami le prieur Malosse, et peut-être aussi sa sœur |M'"'' de Viennois, eurent part à cet ouvrage (2). Il fut imprimé à Avignon, et vite distingué au milieu des innombrables écrits qui sollicitaient l'opinion. Du jour au lendemain, à la faveur d'un anonyme transparent^ l'auteur fut célèbre, et quatorze éditions de son livre se succédèrent .
Les pages qui provoquèrent le plus les applaudissements ou le scandale sont celles qu'il devait contredire ou expliquer dans ses écrits ultérieurs, et démentir par sa conduite. Sa première phrase est celle-ci : « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles que le peuple voulut qu'il y eut des républiques. » Il est en effet républicain, si l'on peut désigner de ce nom tout adversaire d'un régime absolu. Cet audacieux sujet dénie à un roi, surtout à
(1) Mirabeau à d'Antraigues,17 août 1788 [AdSi'&X Adresse à la noblesse de France, p. 44, note).
(2) A l'ordre de la noblesse du Vivarais, p. 8. — M""= d'Antraigues mère à son fils, 27 mai 1802.
un roi héréditaire, le pouvoir législatif. Il appelle les cours des foyers de corruption, la noblesse politiquement « une espèce de nation particulière », et socialement a un épouvantable fléau ». Mais sa république est dans l'air si l'on veut, en tout cas hors de France. Il l'avait vue en Suisse, au milieu de [a.La7idsgemeinde de Schwyz ou d'Uri, c'est-à-dire chez des populations simples,[réunies sur un territoire restreint, se gouvernant par elles-mêmes, sans l'intermédiaire de députés élus. Celle-là, il l'admirait, sur la foi de Jean-Jacques; il avait même reçu en héritage de son maître un écrit consacré aux états démocratiques non représentatifs. Après lui, comme lui, il manifeste plus de confiance dans la droiture du simple citoyen, né bon, que dans les plus sublimes talents des députés.
Aussi craint-il, pour ceux qui vont renouveler la France, des pouvoirs sans limites. Il faut leur conférer des mandats strictementimpératifs, et pourun tempsfixé d'avance (1). Ne pourraient-ils pas, loin de leurs électeurs, et réunis, se croire à l'abri de tout contrôle, et exercer à leur tour le despotisme, après l'avoir brisé ? Sur ce thème, d'Antraigues est inépuisable, etne variera jamais ; il pressent, dirait-on, les oublis, les entraînements, les illusions qui se produisirent à l'Assemblée nationale, et qui, changeant le siège de la tyrannie, précipitèrent la Révolution (2).
(1) « Si votre doctrine était adoptée, lui disait Mounier, il serait absolument inutile de rassembler les représentants de la nation. Il serait alors beaucoup plus simple de n'envoyer que des cahiers. « (Nouvelles observations sur les États généraux, p. 230.)
(2) Il se rencontre ici avec Robespierre, qui disait un jour au club
LE MÉxMOIRE SUR LES ÉTATS GÉNÉRAUX (1788) S5
Ennemi du gouvernement représentatif, d'Antraigues était donc hostile par avance au mouvement de 1789. Bien mieux, quoi qu'il en dît alors, c'était un tenant du passé. 11 restait féodal dans l'âme, malgré ses déclamations contre la féodalité. 11 avait écrit en tèteà-tète, non seulement avec Rousseau, mais avec toute une bibliothèque. L'épigraphe de son livre était la formule hautaine, vieille de cinq siècles, par laquelle le justicier d'Aragon s'engageait envers son roi : « Nous promettons d'obéir à votre gouvernement, si vous maintenez nos droits et privilèges ; sinon, non. »
Or, quel avait été le gouvernement en France, au moins sous les descendants de Hugues Capet? C'est ici que d'Antraigues, laissant les formules tranchantes et abstraites, se posait en érudit, familier avec les vieilles lois et les vieux auteurs. Dans le moyen âge, période honteuse et barbare, il ne discernait qu'un héros, Etienne Marcel, et deux rois seulement, Louis Xll et Henri IV, étaient épargnés dans les périodes postérieures. Contre les derniers Bourbons, il s'exprimait presque dans le style de La Vicomterie ou de tel autre pamphlétaire jacobin. « Richelieu avait courbé tous les courages, Mazarin les détruisit, et le long règne de Louis XIV acheva de gangrener toutes les âmes (1). »
des Jacobins : « Que le despotisme n'ait qu'une tète ou qu'il en ait sept cents, c'est toujours le despotisme. Je ne connais rien d'aussi effrayant que l'idée d'un pouvoir illimité remis à une assemblée nombreuse qui est au-dessus des lois, fùt-elle une assemblée de sages. »
(1) Mémoire sur lesÈtats généraux, p. 212. — Il faut débourhonnailler la France, s'écriait alors d'Esprémesnil, depuis si hostile à la Révolution,
Au-dessus de ce gouvernement, antérieurement à lui, a existé la constitution française. D'Antraigues, à force do lire, l'a enfin découverte. Pour la trouver, dit-il, consultez Grégoire de Tours, Aimoin. les Capitulaires ; reportez-vous aux décisions des États généraux, ces conservateurs intermittents de la chose publique, aux remontrances plus récentes des cours souveraines; c'est là que sont les titres imprescriptibles des libertés nationales. Au doux Louis XVI s'oubliant à dire en lit de justice : « C'est légal, puisque je le veux, » il faut rappeler Clotaire II déclarant ne pouvoir rien faire sansle consentement de ses leudes. De l'époque présente il faut rétrograder, politiquement parlant, à l'époque idéale, celle de Charlemagne. Cette thèse est devenue celle des publicistesde l'émigration, lorsqu'ils prétendaient opposer aux constitutions de 1791 et de l'an III l'antique, la vraie, la seule constitution française. Avant eux, d'Antraiguesa déployé au service de ce paradoxe une érudition très variée et quelque peu confuse. Beaumanoir, Philippe Pot, Bodin, Boulainvilliers lui servent de cortège, et son dernier témoin, celui qu'il apostrophe avec une éloquence émue, c'est d'Esprémosnil, alors un tribun populaire, qui depuis...
En somme, d'Antraigues était déjà plutôt avec les dogmatiques de l'école historique et parlementaire qu'avec les défenseurs des Droits de l'homme ; il avait rédigé, sur le ton des publicistes à la mode, une remontrance oiiil avait juxtaposé les maximes philosophiques et les citations savantes. Il demandait, sous forme de
révolution, une restauration. Cette tendance s'accuse particulièrement dans les dernières pages, oii il développe, par voie de digression, sa thèse d'intérêt local. A grand renfort de textes, il démontre la nécessité d'enlever à des États illégaux comme ceux du Languedoc la nomination des députés de la province. Puis, pour clore et recommander son véhément plaidoyer, il fait de nouvelles avances au parti des réformes. Il propose de substituer à l'armée royale, instrument de despotisme, une armée « citoyenne », purement défensive contre l'étranger : il réclame sans réserves la liberté de la presse; il s'écrie : a Le tiers état est le peuple, et le peuple est la base de l'État ; il est l'État lui-même... Il faut donc que le nombre de ses députés égale au moins celui des deux autres ordres réunis... Il n'est au cune sorte de désordre qui ne soit préférable à la tranquillité funeste que procure le pouvoir absolu (1).» A la faveur de telles déclarations, l'auteur se voyait déjà jouant un grand rôle; et il songeait, j'imagine, moins à Mirabeau qu'à lui-même quand il voyait se levant dans la prochaine assemblée un homme éloquent, un prédicateur infaillible de la science politique, commandant aux passions, unissant les cœurs, les résolutions et les espérances. Mirabeau pourtant prédisait avec plus de raison son propre avenir, en disant vers le même temps à ses compatriotes : « Quelque grande voix s'élèvera dans la grande assemblée de la nation pour dénoncer les abus qui vous oppriment. . . »
(1) Mémoire sur les États généraux, pp. 24C-247, 2S1.
S8 CITAPITIU'] DEUXIÈME
A cause de ses digressions étourdies ou calculées plus qu'en raison de son inspiration véritable, le Mémoire sur les Etats généraux fut'jugé diversement à la Cour et parmi ceux qui régentaient alors l'opinion. Au milieu de l'enivrement de son succès, l'auteur apprit que son oncle Saint-Priest venait de prendre place dans les conseils de la couronne. Ils'empressa de le féliciter, comme si la présence de Saint-Priest auprès du roi eût pu donner quelque crédit à ses propres idées. Pour toute réponse son oncle l'invita à cesser jusqu'à nouvel ordre ses relations avec lui, et Louis XVI lui fit défendre de se montrer à Versailles : « Le roi, aurait dit alors d'Antraigues, est le maître de m'interdire l'entrée de son palais ;mais s'il m'envoyait un ordre qui pût hors de là restreindre ma liberté, je me croirais en droit de no pas lui obéir(l).)) Tout plein de sa gloire factieuse, il annonçait, il attendait peut-être contre sa personne une lettre de cachet, qui ne vint pas (2). Qu'avait-il à craindre de la
(1) Correspondance secrète publiée par de Lescure, t. II, p. 313.
(2) Discours de Ganion dans le Moniteur du 9 brumaire an IV. Cf. la leUre de Boissy-d'Anglas, après la réunion des trois oi'dres du Haut- Vivarais : « Je rne conduis bien, et j'irai aux États généraux ou à la Bastille peut-être. » (Dans la revue /a Révolution française, i. I, p. 125.)
Cour? Avec tout le monde, il jouissait impunément, en dehors d'elle, de sa part de souveraineté. Atout le monde il apparaissait comme l'émule do Publicola et des Gracques, comme un des bienfaiteurs politiques de la nation régénérée. Dans certains conciliabules, on récitait avec componction autour du buste de Necker laCredo d'An- ^ra2^we5 (1). Son compatriote Soulavie lui dédiait (il a depuis effacé son nom) une brochure intitulée ÏAiHstocratie enchaînée et surveillée par la îiation et le roi. Mirabeau lui demandait des conseils au moment de se présenter à la députation. Les électeurs parisiens du tiers parlaient de le mettre sur leur liste à côté de l'abbé Sieyès, et d'associer ainsi deux bruyants transfuges du clergé et de la noblesse à leurs revendications.
D'Antraigues, fort de cette popularité, propagea dans sa province l'agitation qui, chez ses voisins du Dauphiné, aux assemblées de Vizille et de Romans, avait abouti à des résolutions si hardies. Le 28 octobre 1788, les trois ordres du Yivarais réunis à Annonay rendirent un arrêté par lequel ils réclamaient un nombre suffisant de députés aux Etats généraux, élus par eux, aux chefslieux de leurs deux sénéchaussées. Ils se rassemblèrent de nouveau à Privas du 17 au 19 décembre, et Là réclamèrent pour l'assemblée future le vote par tète, et pour leur province la forme d'administration accordée au Dauphiné (2).
(1) Mémoires de Co}idorcet, t. I, p. 263. — Lettre à M. le comte d'Anlraigues, etc., p. 2.
(2) Procès-verbal de rassemblée générale des trois ordres du Vivarais,
D'Antraigues avait sig-nc leur arrêté; il le fit même imprimer à Paris, et présenter aux ministres (1). Puis, revenant à sa polémique locale, il lança un second mémoire expressément dirigé contre les États du Languedoc ; et tandis que le Parlement de Toulouse et la Cour des aides de Montpellier continuaient à dénoncer cette assemblée comme illégale, lui la déclarait inhabile à élire les députés aux États généraux : « Ou nous aurons, s'écriait-il, le choix libre de nos représentants dans chacune de nos sénéchaussées, ou nous n'aurons pas de représentants légaux aux États généraux, et en ce cas, ne coopérant point à leurs décrets, ils ne sont point obligatoires pour nous. » L'arrêt 'du conseil du 24 janvier lui donna satisfaction ; il décida que, dans toute la France, les députés seraient élus par les électeurs de chacun des trois ordres, au chef-lieu de chaque bailliage.
D'Antraigues était toujours regardé, sur la foi de ses déclarations, comme un des meneurs futurs de la révolution bourgeoise; mais déjà il reniait presque ouvertement son Mémoire. A part sa haine contre les États du Languedoc, aucun des sentiments qui l'avaient inspiré ne survivait en lui. Sa noblesse ne remontait pas bien haut: il ne s'en rappelait pas moins tout à coup que l'existence politique de la noblesse était, de temps immémorial, un article essentiel de l'ancienne consti-
tenue à Privas les 17, 18, i9 décembre 1789 (lire J788). — Bourg Saint- Andéol, Guillet, in-8, 148 pp.
(1) lien envoie copie à Paris le 30 décembre. (Arch. Nat., AA 44, n» 326.)
tution. Comme Necker, il accordait d'avance au tiers l'égalité de tous devant l'impôt, et se figurait par cette concession réduire au silence, dans les prochains États, les ennemis de l'ancien régime. Beaucoup de nobles, à son exemple, qui naguère tonnaient contre la Cour dans les clubs élégants de l'époque, revinrent ainsi brusquement, durant les premiers jours de 1789, à l'adoration du passé. D'Antraigues se décida à décliner (il avait sollicité en secret, assure-t-il, l'avis du roi) le mandat qui lui était offert par le tiers état de Paris. Dans sa province, même comédie : ses compatriotes voulaient faire de lui un député des communes ; il les remercia (1). Eùt-il conçu l'espoir de devenir un porte-drapeau, il ne voulait pas entrer, comme Mirabeau et Sieyès, dans des rangs où il passerait bon gré malgré pour un transfuge.
Le 26 mars, les ordres du Bas-Vivarais réunis à Villeneuve-de-Berg procédèrent à la confection des cahiers et à la nomination des députés. D'Antraigues avait sans doute rassuré ses collègues de la noblesse sur la valeur de son soi-disant manifeste ; car il fut choisi par eux comme secrétaire de son ordre, et par conséquent chargé de la rédaction du cahier (2).
Ce cahier, qu'il est curieux de parcourir après le fameux Mémoire^ nous présente le programme politique de l'auteur réduit à des proportions raisonnables, déga-
(1) Delichères, Histoire ms. d'Aubenas (Gomm. par M. Mazou].
(2) Procès-verbal de l'assemblée générale des trois ordres du Bas-Vivarais, tenue àVilleneuve-de-Berg le 26 mars 1789. — Bourg Saint-Andéol, imp. Guillet, in-4, lOS p.
gc de toute vue systématique et chimérique (1). D'un bout à l'autre, son style et ses idées y sont reconnaissablés.
Ce programme, fondé sur la doctrine du mandat impératif, se divise en deux parties. La première contient les pouvoirs, en d'autres termes spécifie les réformes nécessaires, celles que le député devra solliciter et voter atout prix. Elle comprend la destruction et la refonte des États du Lang^uedoc et du Vivarais, la liberté réglée de la presse, la responsabilité des ministres, l'abolition des lettres de cachet, la suppression des privilèges judiciaires et môme provinciaux si elle est universelle, le concours des États au vote des subsides, des emprunts et des lois en général, et enfin l'adhésion de la noblesse au principe de l'égalité devant l'impôt. La seconde mentionne les réformes désirables, sous forme d'instructions que le député devra méditer, interpréter, appliquer au gré des circonstances. Dans cette dernière catégorie figurent diverses mesures secondaires, de l'ordre financier, judiciaire, militaire ou administratif, et favorables tant à l'ordre de la noblesse qu'à la province du Vivarais. Le cahier (et ici surtout on reconnaît la marque du rédacteur principal, se défie des États généraux; il réclame la cessation des pouvoirs des députés au bout d'une année, et proteste avec la dernière énergie contre l'établissement possible d'une commission intermédiaire de l'assemblée.
(1) Ce cahier est imprimé dans les Archives parlementaires, l. VI> pp. 177-182.
D'Antraig-iies avait gardé avec intention le silence sur la question du vote par tète, et sur l'abolition de certains droits féodaux; d'autre part il fit ressortir la principale réforme consentie par son ordre, l'égalité devant l'impôt : cette renonciation lui paraissait nécessaire pour prévenir toute attaque ultérieure aux privilèges politiques de la noblesse. Le 28 mars il alla à la tête de ses collègues donner acte à ses compatriotes du tiers de cette renonciation. Le 2 avril, l'avocat Espic, venant à son tour le haranguer, lui disait : « Depuis plusieurs années, votre vie n'a été quun tissu de travaux précieux et d'actes utiles ; la nation vous doit ses lumières, la province sa régénération prochaine, et nous une reconnaissance éternelle. »
Arriva le moment des élections. La noblesse avait à nommer deux députés, et d'Antraigues trouvait devant lui deux concurrents redoutables, les comtes de Vogué et de Jovyac. Il lui fallait manœuvrer adroitement, pour évincer l'un d'eux. Vogué passa au premier tour de scrutin. La seconde place fut l'objet de débats passionnés. D'Antraigues fut cependant nommé (4 avril), et après un arrangement entre les prétentions en présence (1). Les plus chauds compliments lui vinrent encore d'Espic et de ses amis; il les accueillit par ces mots, qui montraient bien cette fois le fond de sa pen-
(1) Delichères, Histoire ms. cVAubenas. — Ses collègues du clergé étaient Ghouvet, curé de Ghomeyras, et l'abbé de Pampelonne, archidiacre de Viviers. Ceux du tiers étaient Espic, avocat à Aubenas, Madier de Montjau (de Bourg Saint-Andéol), Dubois-Maurin et Defrance, avocat à Privas.
sée: « Mon collègue et moi concourrons avec vos députés à la défense des droits du peuple, qui dès cet instant sont à jamais unis à ceux de notre ordre.» C'était vouloir établir, en dépit de l'affirmation célèbre de Sieyès, une solidarité entre les privilégiés et le tiers, que la loi autorisait, mais quel'opinion publique avaitdétruite d'avance.
Peu de jours après, il se mit en route pour Paris. On conte encore dans le pays qu'à son départ de la Bastide la belle Henriette l'accompagna jusqu'au pont de Chastagnet, et que là, avant de se séparer, ils gravèrent leurs initiales sur un noyer, àl'instar des bergers de Florian. D'Antraigues fermait sur cet adieu idyllique la première partie de son existence ; il ne devait plus revoir ni Marianne André ni le Vivarais, et il demeurait condamné aux travaux forcés de la politique pour le reste de sa vie.
Il arriva à Versailles le 26 avril. Se sachant exclu du palais, il demanda à ne point assister à la présentation des députés. Il lui fut répondu verbalement qu'il n'y avait plus de préventions contre lui, mais il lui fallait davantage, une preuve authentique de sa rentrée en grâce, et il l'obtint quelques semaines après lorsque, ayant refusé de pénétrer dans le château, où ses fonctions de commissaire de la noblesse l'appelaient, il reçut enfin une lettre écrite de la part de la reine, qui lui assurait l'oubli de ses déclamations téméraires et invoquait pour l'avenir ses services.
L'unique pensée du nouveau député, en prenant langue avec ses collègues, était pour la destruction de
l'administration du Languedoc. Il se souvenait que le gouvernement, voulant consoler les Etats de cette province de n'avoir pas désigné les députés aux Etats généraux, leur avait promis d'appeler à Versailles, pendant la tenue de l'Assemblée, une députation tirée de leur sein. Dès le 10 mai, quatre jours après la séance royale, il réunit chez lui, sans distinction d'ordres, soixante-dix-huit députés de sa province, et dans un discours très applaudi posa la question en ces termes : «A qui demander ladestruction de cette assemblée illégale? Au roi ou aux États généraux ? » La majorité adopta ce dernier parti. Dans une seconde réunion, le surlendemain, une défense des États du Languedoc rédigée par leur président-né, l'archevêque de Narbonne, fut mise en discussion, et d'Antraigues se fit nommer un des huit commissaires chargés de la réplique.
Ce débat d'intérêt local ne devait pas même être introduit, car un autre bien plus grave venait de surgir, qui tenait à la constitution des États généraux. La vérification des pouvoirs serait-elle faite par chacun des trois ordres dans sa chambre, ou en commun? LaChambre de la noblesse était du premier avis, et le donna en validant, dès le 6 mai, 237 de ses membres ; elle sentait bien, comme le tiers état, que la vérification en commun aurait pour conséquence nécessaire la délibération en commun, la fusion des ordres dans une Assemblée nationale. La Chambre du clergé souhaitait la conciliation, sans trop savoir comment l'établir entre des prétentions si opposées.
Au milieu de ses collègues, d'Antraigues, oubliant soudain les évoques et les barons languedociens, se mit, avec Boutliillier, Cazalès, Luxembourg, à la tête de la résistance. On le croyait si bien encore de cœur avec le parti populaire que sa défection était attendue comme un exemple, et on lui écrivait pour l'exhorter à venir prendre place seul, sur les bancs de son ordre, dans la salle commune (1). Mais autant dans son Mémoire il avait été agressif contre certains abus provinciaux et contre la plupart des institutions existantes par surcroît, autant il allait se montrer attaché à l'ensemble d'usages mal définis et de précédents souvent surannés qui composaient l'ancienne constitution . Il s'en tint donc à cette idée que la séparation des ordres ayant veto l'un sur l'autre dans les États était un des principes essentiels de la monarchie, et prononça le 10 mai un discours qui fut pour l'avenir sa profession de foi. Il y demandait que, jusqu'à la solution du différend sur la délibération par ordre ou par tête, les précédents fussent maintenus, et que la Chambre, pour mieux affirmer les droits de l'ordre de la noblesse, rédigeât aussitôt un règlement spécial à son usage.
Sa voix fut entendue ; toutefois ses collègues, en attestant leur existence comme corps indépendant, consentirent à débattre avec les représentants des autres ordres la question de vérification des pouvoirs. D'Antraigues fut un des commissaires nommés. Bien qu'élu
(I) Lellre ch Louis d'Antraigues à M. des...^ p. 18.
le dernier, il prit parmi eux un rôle prépondérant (1). La veille des conférences, le 22, il se fit autoriser à annoncer que la noblesse, suivant le conseil donné par Necker le 5 mai, renonçait à ses privilèges pécuniaires, et paierait tout impôt consenti dans les Etats votant par ordre. Ce sera, disait-il, condescendre au vœu populaire, et rendre le tiers responsable de l'inaction des États, s'il refuse, en échange de cette concession, la vérification séparée. Les États du Languedoc, il eût dû s'en souvenir, n'avaient pas sauvé leurs privilèges aux yeux du roi par une concession semblable.
Deux conférences tenues les 23 et 25 mai ne purent aboutir. Le 28, nous retrouvons d'Antraigues exiiortant ses collègues à tenir bon ; il leur expose que la liberté doit être cherchée « dans la constitution même des divisions du pouvoir national qui, alternativement obstacles et médiateurs, arrêtent l'impulsion du pouvoir exécutif, qui tend au despotisme, et les attaques du pouvoir du peuple, qui tendent à la démocratie, qui, dans un grand empire, n'est autre chose que l'anarchie. — Défenseurs du peuple, dit-il encore, c'est nous qui, en maintenant la constitution, maintiendrons ses plus justes droits. » Et en efTet le même jour la Chambre de la noblesse déclara, sur la motion de Bouthillier, que la délibération par ordre était une loi constitutive de la monarchie.
Ces concessions illusoires et ces théories subtiles ne pouvaient arrêter les prétentions du tiers. Les confé-
(1) Il obtint 81 voix sur 237 votants. A une seconde élection, le 7 juin, il passa ravant-dcruici' (IGl vois sur 225).
68 CHAPITRK DEUXIÈME
reiices reprirent cependant le 30 mai sur le désir de Louis XVI. Un mémoire de d'Antraigues, où celui-ci avait colligé les précédents de 1355, de 15(30, de 1588, de 1614, servit de base à une discussion de plusieurs jours sans résultats. Les conférences furent de nouveau rompues le 9 juin, les commissaires de la noblesse n'ayant accueilli un plan conciliatoire de Necker qu'avec des restrictions inacceptables.
On sait les événements qui suivirent :1a constitution des communes en Assemblée nationale (17 juin), la protestation de la Chambre de la noblesse adressée au roi (19 juin), la déclaration royale du23, qui, en supprimant beaucoup d'abus, maintenait la division des ordres, et enfin le serment du Jeu de Paume. Le 25, jour où quarante-six gentilshommes allèrent prendre séance sur les bancs des communes, d'Antraigues sonnait devant ses collègues comme une dernière fanfare en l'honneur de leur ordre vaincu ; il couvrait la retraite par des protestations qui n'étaient pas sans valeur, mais qui restèrent sans écho; il signalait « la tyrannie des opinions » prête à succéder au despotisme; puis il concluait en prêchant la résignation aux volontés du roi: «S'il faut sacrifier sa vie aux principes, disait-il, il faut Bacrifier tout ce qui ne les altère pas au désir de la paix. » Aussi ne s'associa-t-il point aux suprêmes protestations de son ordre, attestées par l'arrêté du 3 juillet (1); il n'adhéra même pas aux déclarations réser-
(1) Cet arrêté, approuvé par 89 membres, a été publié pai- Mirabeau dans la Seizième lettre à mes conmiettans, p. 34.
vatoires déposées le 30 juin par plus de cent de ses collègues. Son cahier l'autorisant à se résigner aux faits accomplis, il laissa, le 1" juillet, valider de nouveau ses pouvoirs par l'Assemblée nationale, et prit place dans le 13*' bureau (1).
Il n'en restait pas moins hautement incrédule aux théories constitutionnelles, aux projets qui s'agitaient autour de lui, dans les États généraux transformés. Sa foi dans l'ancienne constitution, sincère ou alfectée, demeurait à ses yeux le point de départ des réformes à accomplir. Sur ce dogme politique, il ne variera jamais; en 1799, alors que Louis XVIII, se croyant près de son triomphe, traçait un plan de gouvernement où il se relâchait quelque peu de sa formule primitive : L'ancien régime moins les abus, d'Antraigues, fidèle à son libéralisme aristocratique, continuait à tenir pour non avenue la fusion des ordres : « J'ai aussi tout comme un autre l'esprit novateur, écrivait-il à son oncle Saint-Priest, et je trouve qu'il y a dans la constitution française des choses qui me déplaisent, qui me gênent, et qui seraient mieux pour moi; autrement en général une constitution qui, de seigneur de province et de particulier que je suis, me ferait pair de France ou autre chose, me paraîtrait plus commode pour moi; mais comme j'ai trouvé dans les autres les mêmes désirs
(1) Le même jour, il écrivait à ses électeurs : «Soyez sûrs que je consentirais plutôt à perdre la vie que de trahir les intérêts de mon ordre. » (Lettre publiée dans le Bas-Vivarais, 20 décembre 1873.) Cf. les délibérations approbatives de la noblesse du Vivarais, {Arc/i. Nat., AA 49, nM39.)
qu'à moi, et que j'ai partout trouve la volonté non d'obéir, mais de créer, et que je n'en vois résulter que le chaos, c'est de cœur et d'esprit que je me soumets aux anciennes lois de ma patrie, qui me protègent sans m'humilier, et sont mon héritage comme celui de tous mes concitoyens. Hors delà, je ne vois que tyrannie fatale à tous (1)... »
l'assemblée constituante (1789-1790)
D'Antraigues entrait à l'A ssemblée nationale précédé par cette renommée équivoque quelui avaient créée successivement son manifeste révolutionnaire de 1788 et ses récents discours dans la Chambre de la noblesse. Comment le même homme avait-il pu, dans l'espace de quelques mois, écrire comme Sieyès et parler comme d'Esprémesnil? Parmi les vainqueurs du jour, la clameur fut générale contre lui. Cette brusque volte-face, cette amende honorable faite à l'ancien régime expirant exaspérèrent ses admirateurs de la veille. Il s'est vanté depuis d'avoir reçu des menaces de mort. Si l'on veut m'assassiner, aurait-il dit, on devrait se presser, car je craindrais qu'un squirre au foie n'eût seul la gloire de
(1) D'Antraigues à Saint-Priest, 24 septembre 1799 (A. F.).
m'avoir vaincu. Il aimait à accuser sa mauvaise santé; c'était un titre de plus à l'intérêt d'autrui .
Nul ne songeait à attenter à sa vie, mais un déluge de brochures, les unes écrites sur un ton pathétique, les autres ironiques ou indignées, s'abattit sur lui. Les auteurs de la Galerie des Etats généraux dessinèrent, avec leur malice ordinaire, le portrait suivant, que chacun reconnut : « Anténor est né courtisan et se croit républicain. Lui-môme n'est pas encore bien siir de ce qu'il pense... (Il) épouse av'ec ardeur les intérêts de ceux qui jouent un certain rôle; mais si par maladresse ou par imprudence ils mettent contre eux la voix publique, alors il les condamne, donnant pour raison qu'il ne doit pas soutenir des gens qui ne savent pas euxmêmes se maintenir.. . Quels sont les moyens d'Anténor? Rien de bien saillant, mais plusieurs choses audessus du médiocre; de l'esprit à dose ordinaire, une éloquence verbeuse, mais cependant au-dessus de son style. Il y a pour les observateurs une nuance très sensible entre une imagination montée et le courage de l'àme, entre les vœux soutenus de l'ambition et le nerf du caractère, entre la franchise et le besoin de s'épancher, entre les déclamations contre la Cour et l'éloignement senti de ce genre de vie. Eh bien! toutes ces différences sont au désavantage d' Anténor...
« Le courage qu'il montre, le zèle qu'il déploie, le projet qu'il développe sont très sincères dans le moment, mais il sera un jour tout aussi sincère en les détruisant... N'ayant pas une manière de voir prodigieuse-
ment étendue, il se livre de bonne foi à ce que l'objet lui présente, il s'enflamme, il s'agite : l'instant où il est plus éclairé arrive, on lui montre un autre ordre de choses, la discussion étend ses idées, agrandit sa manière de voir : alors son imagination s'échauffe plus encore, elle agit avec de nouvelles forces, détruit ses premières opérations, et l'entraîne dans un parti tout opposé ; et comme la manie de briller est sa passion dominante, il oublie que les contradictions perdent un homme dans l'opinion publique ; qu'elles tueraient le talent le plus décidé ; à plus forte raison... (1). »
D'une main plus légère, « un citoyen actif, ci-devant rien )> (c'était Rivarol) crayonna sur le même modèle une esquisse ironique dans le Petit dictionnaire des g i^ands hommes ; et un inconnu hardi répandit certaine Lettre du comte de Mirabeau au comte d'Antraigiies, oii il disait crûment au destinataire : « Votre généalogie est fausse, et votre talent emprunté ; vous n'êtes ni gentilhomme, ni l'auteur du livre qui a fait votre réputation. » A certains traits de ce pamphlet, on croyait reconnaître le redoutable tribun de la Constituante. Mirabeau protesta publiquement. Il lui suffisait d'avoir exécuté son ami de la veille dans sa Sixième, et surtout dans sa Huitième lettre à mes commettans, et d'avoir mis en regard, à l'aide de citations bien choisies, les « prin-
(1) Galerie des États généraux, 1. 1, pp. 104-109. Ce portrait est le développement de celui qu'on trouve, sous ce titre : VInconstant, dans les Chevaux au manège, ouvrage trouvé dans le portefeuille de M. le prince de Lambesc, grand écuyer de France, etc., pp. 8 et 9, et qui débute ainsi : « Ce cheval croyait être républicain, il n'est que courtisan, etc. ))
cipes de M. d'Antraigues en 1788 » et les « principes de M. d'Antraigues en 1789 ».
A rencontre de Mirabeau, Bernardin de Saint-Pierre ne se crut pas dégagé de ses liens envers l'auteur du Mémoire sur les Etats généraux, et fut peut-être alors le seul à lui rendre bon témoignage. Dans ses Vœux d'un solitaire., publiés à cette époque, il saluait encore en lui, d'un mot, sans oser écrire son nom en toutes lettres, le défenseur des droits populaires.
Aces attaques multiples, d'Antraigues essayade faire face. La tâcbe dépassait ses forces ; comment en effet détourner de sa personne cette puissance offensive de l'opinion qu'il avait si facilement déchaînée contre d'autres et de plus redoutables que lui ? Il n'entendait ni avoir abandonné la cause des libertés publiques ni être en contradiction avec lui-même, et la préoccupation de sa défense à cet égard le poursuivra jusqu'à la fin de sa vie. Dès lors, dans plusieurs brochures, il s'attacha à expliquer, ou plutôt à atténuer certaines assertions de son Blémoire. Il soutint que le ressentiment contre les abus de pouvoir de Brienne avait égaré sa plume et outré l'expression de sa véritable pensée. Il n'avait prétendu attaquer parmi les nobles que les gens de cour ; dans le présent, il affirmait servir le peuple en résistant à ses caprices, et confessait avoir appris parle spectacle d'une grande assemblée ce que la méditation solitaire n'avait pu lui faire connaître (1). En définitive, il demeurait député de la
(1) V. entre autres suLeltre de Louis d'Antraigues, etc., pp. 3ti-39, et
74 GIIAPITRK DEUXIÈME
noblesse, toujours prêt à se retrancher derrière les volontés de ses commettants.
D'Antraigues est en effet à l'Assemblée nationale un législateur dépaysé, ou mieux un homme d'autrefois, qui se résigne avec peine à dépouiller les apparences d'un homme nouveau. Le 3 août, lorsqu'on discute la Déclaration des droits, il essaie de faire chorus avec la majorité, il parle de la majesté du peuple et de la crainte du despotisme, do la toute-puissance de l'opinion et des lois immuables de la nature, comme si Rousseau était toujours son guide. Quelques jours après, dans une discussion de finances, il s'apitoie sur la misère publique ; et enfin le 2 septembre, ouvrant la discussion sur le veto royal, c'est par des raisons d'apparence toute démocratique qu'il défend le veto absolu. Sieyès rejetait tout veto; Mirabeau se prononçait pour un veto suspensif ; d'Antraigues soutint courageusement le maintien absolu delà prérogative royale. Elle peut être utile, disait-il, elle défendra le peuple à l'occasion contre la tyrannie de ses représentants. Les idées politiques d'alors n'admettaient pas, celles d'aujourd'hui admettent à peine cette possibilité d'un référendum royal. D'Antraigues fut jugé tout simplement un défenseur hypocrite du despotisme. Il suffisait, pour être considéré comme tel, de ne pas consentir à faire table rase de toutes les institutions.
On voit bien l'esprit qui l'animait, en constatant son
sa lettre de septembre 1809 dans Guiijiermy , Papiers d'un émic/ré, p. 209.
absence à la nuit du 4 août. Il a allégué, pour Texpliquer^ des raisons d'ordre très secondaire : c'était, a-t-il dit, une comédie préparée d'avance par des meneurs qui, malgré lui, firent modifier le règlement et changer brusquement le président pourarriver à leurs fins (1). Il avait pourtant son rôle tout désigné dans cette pièce ; c'était à lui de demander la suppression des États du Languedoc. Un autre gentilhomme, le baron de Marguerittes, accomplit cette mission (2). Quant à d'Antraigues, il se tint à l'écart, d'abord pour être fidèle à son cahier, qui lui interdisait toute « adhésion par acclamation », et ensuite pour ne pas être complice de ce qu'il jugeait être la ruine de l'ancienne constitution. L'existence politique de la noblesse, et par suite la propriété féodale, lui paraissait un des articles fondamentaux de cette constitution; entre son maintien et la mise en action téméraire et hâtive du Cont/^at socia/ ,\hVhés'daiit plus désormais.
Depuis le mois de septembre 1789, on ne retrouve plus son nom parmi ceux des orateurs de l'Assemblée. L'insuffisance de ses moyens, le prétexte de sa santé, peut-être aussi le dépit de n'être pas écouté l'écartèrent de la tribune. Après les journées d'octobre, il demanda
(1) Lettre de Louis' d'Antraigues, etc., pp. Go-67.
(2) Une nouvelle réunion des députés du Languedoc s'organisa encore au mois d'août. D'Antraigues, un des secrétaires, rédigea sans doute les protestations (23 août) des membres de ce club contre la commission intermédiaire des États, qui prétendait présenter au roi le cahier des doléances delà province. Il obtint gain de cause, car le roi fit savoir (3 septembre) qu'il ne recevrait aucune députation des Étals.
un passeport, à l'exemple de Mounier et des premiers constitutionnels : quand il l'eut en main, il se décida à attendre encore ; il se reprenait à croire que l'Assemblée venue à résipiscence abrogerait ses premiers décrets. Toutefois il se réduisit dès lors au rôle de témoin ; avec son opinion sur les mandats impératifs, iln'en pouvait plus guère tenir d'autre. Talleyrand avait proposé d'annuler ces mandats. Sieyès avait réclamé au moins pour les scrupuleux la liberté de s'abstenir dans les votes. D'Antraigues s'abstint, même sur le décret de confiscation des biens du clergé (1).
Sa nature lui défendait d'être inactif ; absent des séances, il parut dans les comités. Au comité féodal, il soumit plusieurs mémoires destinés à atténuer la portée des décrets du 4 août, et à améliorer, surtout en Vivarais, la situation des possesseurs de fiefs. Il n'oubliait pas non plus qu'à la destruction des provinces le Vivarais gagnait son indépendance du Languedoc et une sorte d'autonomie ; aussi se laissa-t-il nommer un des commissaires chargés d'organiser le département de l'Ardèche.
Au côté droit, où il ne siégeait plus que pour la forme, il fut mêlé à certaines intrigues parlementaires, et pratiqua pour son compte cette politique du pis-aller, que ses amis croyaient la seule propre à finir, en l'usant, la Révolution. Selon lui, lorsqu'on discuta la ques-
(1) « Je reste ici sans y voter, mais je suis utile ù nos assemblées languedociennes. » (D'Antraigues au notaire Vigne, 29 octobre (1789) Comm. par M. Vaschalde.)
L'ASSKMBLÉE CONSTITUANTE (1789-1790) 77
tion des deux Chambres, Mirabeau vint le trouver, exploita son attachement superstitieux aux vieux privilèges de la noblesse, et obtint implicitement de lui, contre la future Chambre des pairs, le vote négatif qu'il souhaitait (i). Un peu plus tard, — ceci nous semble plus difficile à croire, mais de la part de Mirabeau toutes les audaces sont croyables, — Mirabeau aurait songé à donner Calonne pour successeur à Nocker. Avec Talleyrand, il aurait demandé à son ancien ami de recommander cette combinaison aux membres du côté droit. D'Antraigues aurait subordonné son concours à une acceptation de Calonne, qui ne vint pas. En tout cas, cette singulière négociation termina ses relations avec l'homme qui était alors le maître tout-puissant de l'Assemblée (2).
Disgracié en quelque sorte et tenu à distance par la majorité de ses collègues, d'Antraigues fit de nouveau appel à l'opinion publique dans des brochures. De cette époque datent son Mémoire pour la défense des mandats impératifs, développement d'une thèse chère à son esprit, mais désormais discréditée sans retour ; ses Observations sur le divorce, oii l'ami de la Saint-Huberty trahit ses préoccupations intimes ; quelques pages sur la nouvelle division du royaume, et enfin deux Discours anonymes, antérieurs au départ du duc d'Orléans pour l'Angleterre ; car l'auteur, en appréciant dans son ensemble
(1) Adresse à la Jioblesse de France, pp. 44-48. — De Loménie, les Mirabeau, t. V, pp. 44-45.
(2) Réflexions sur notre position que je soumets au jugement de M. de Las Casas, etc. (A. F., France, vol. 634, f. 14 et suiv.)
78 CFIAPITRE DEUXIÈME
l'œuvre législative en élaboration, accuse vivement l'influence du Palais-Royal sur ces réformes précipitées. En outre, il écrivait sur place, au jour le jour, comme si l'on eût touché à la fin de la crise, une histoire vivante, malheureusement perdue pour nous, delà première année de la Révolution. « Je me porte, écrivait-il à un de ses compatriotes, aussi bien que l'on peut se porter quand on travaille dix heures par jour sans avoir pu demander de vacances (1). »
Aces occupations variées il faut joindre ses relations clandestines avec la Cour, dont le détail nous échappe, mais dont l'existence paraît certaine. Depuis les journées d'octobre, le roi s'était résigné à la pensée de ruiner la Révolution par ses propres excès, comme à la perspective de faire intervenir l'étranger dans ses affaires. Il envoyait l'agent secret Fonbrune en mission à Madrid, et il commençait à signer sans observations ni restrictions aucunes les décrets les plus hardis de l'Assemblée. D'Antraigues s'est vanté de lui avoir fait sur ce dernier point des représentations inutiles. Bien mieux, le 4 février 1790, Louis XVI se présentait solennellement à l'Assemblée, et y adhérait à tous les décrets rendus ou à rendre. A la suite de cette manifes^ tation, le serment de fidélité à la nation, à la loi, au roi, fut exigé de tous les députés. D'Antraigues était alors plus que jamais dans une situation fausse, impossible à garder; le bruit de ses intrigues avec la Cour s'accré-
(l) D'Antraigues au notaire Vigne, 20 août 1789. (Gomm. par M. Vaschalde.)
L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE (lT8iJ-1790) 79
ditait. Dans le procès intenté au marquis de Favras, qui avait pour but de pénétrer les entreprises supposées des amis de l'ancien régime contre le régime nouveau, un témoin avait attribué ces paroles à l'accusé : « M. d'Antraigues et l'abbé Maury sont à nous, et nous savons comment conquérir Mirabeau(l). » En réponse à cette inculpation, d'Antraigues allait disant qu'il ne demandait qu'à comparaître, à rendre témoignage à l'innocence de Favras ; et secrètement il se préparait à se dérober à une situation gênante. Il avait beau lire dans le Contrat social qu'on ne quitte pas sa patrie lorsqu'elle a besoin de nous : sa seule patrie était désormais le roi, et il estimait ne plus pouvoir le servir utilement qu'au delà des frontières. Depuis un mois, il était muni d'un nouveau congé, nécessaire, disait-il, à sa santé ébranlée. Le 6 février 1790, lorsque son tour vint de prêter le serment civique, il l'envoya par écrit, et à la fin de sa lettre réserva son droit de dénoncer ultérieurement les imperfections du nouveau pacte social. Cette protestation, si discrète qu'elle fût, contre l'infaillibilité de l'Assemblée excita de vifs murmures. Malouet et Charles de Lameth eurent beau essayer de prendre sa défense. Il fut décidé, sur la motion de Goupilleau, que le serment de ce député irrévérencieux ne serait reçu qu'après avoir été prêté verbalement, à la tribune.
Quelques jours après, le 27 février, sans autre réplique, d'Antraigues partait pour Lausanne. Sa sortie de
(1) Correspondance secrète publiée par de Lescure, t. II, p. 418.
France donna encore lieu à un incident parlementaire. Le 11 mars, Populus, . député de l'Ain, déposa contre lui un acte d'accusation sous la forme d'une lettre signée Durand, aubergiste à Bourg. D'Antraigues, passant dans cette ville, avait détourné ce citoyen de verser sa contribution patriotique : « Nous touchons à la banqueroute et à la guerre civile, lui avait-il dit, gardez votre argent. » Ces mots, rapportés à la municipalité de Bourg, provoquèrent une enquête dont le procès-verbal remplit plus de deux cents pages. D'Antraigues envoya de Lausanne une défense assez embarrassée, où, sans nier les propos qu'on lui, attribuait, il s'appliquait à en restreindre la portée ; tout en revendiquant la liberté de son opinion, il protestait rester soumis à la loi. L'affaire n'eut pas d'autres suites.
Son congé expiré, d'Antraigues écrivit au garde des sceaux pour en solliciter le renouvellement, et, faute de réponse, le prolongea indéfiniment. Désespéré de la marche des événements, il trouvait dans sa santé un prétexte plausible à sa retraite.
Ce qu'il pensait de l'immense révolution légale en voie de s'accomplir, il essaya de le dire par sa brochure Quelle est la situation de l'Assemblée nationale? Là, tout en proclamant de nouveau l'ancien régime un despotisme vermoulu, en appelant mêmel'abolition des privilèges un bienfait, il montrait désormais aux prises deux partis, l'un qu'on accusait de vouloir tout détruire, l'autre qui était censé vouloir tout arrêter. Il proposait, à l'exemple de Cazalès, de sauver les institutions encore
L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE {i789-1790) 81
debout comme les réformes acquises, d'appeler une autre législature, desdéputés chargés de reviseren 1791 l'œuvre compromise et avortée dès 1789. Fier d'être resté fidèle à son mandat, il n'en tressaillait pas moins de loin au spectacle de l'enthousiasme monarchique réveillé par les fêtes de la Fédération. Il se disait prêt à repasser, s'il le fallait, le seuil de l'Assemblée. Le 21 mai 1790, il envoya son adhésion à la Déclaration du côté droit touchantla religion (17 avril), et sa protestation publique contre tous les actes de l'Assemblée, datée du lendemain de la clôture des séances, atteste qu'il s'était regardé jusqu'au bout comme député de la noblesse du Bas-Vivarais.
Quant à la masse de ses compatriotes, à ceux qui l'acclamaient encore au printemps de 1789, ils le traitaient depuis longtemps en adversaire décidé de la Révolution, et ils l'atteignirent là où ils pouvaient, c'està-dire dans ses revenus et ses propriétés. Déjà, en août 1789, on parlait de lui dans son bailliage comme d'un conspirateur préparant avec lareine et le comte d'Artois le retour du despotisme (1) ; les lettres d'Espic, son collègue du tiers, lui confirmèrent cette réputation. Il eut beau adresser à la municipalité d'Aizac (dont dépendait la Bastide) sa déclaration pour la contribution patriotique ; ses redevances ne lui furent plus payées, et, faute d'oser poursuivre ses débiteurs, il dut vivre à Paris aux dépens de ses amis. Bientôt, pour protéger
{{) Arthur Young, Voyages en France, 19 août 1789.
SCS domaines et maintenir la paix publique, il fallut envoyer des détachements de troupes à la Bastide et à Antraigues. Les deux tiers de son revenu se composaient de cens remboursables, en vertu même des décrets de l'Assemblée. Ces décrets furent volontairement oubliés, et ceux qui firent afficher en public la défense de les exécuter restèrent impunis. Partout, à Jaujac, à Mayras, à Antraigues, l'ancien seigneur avait été mis hors la loi, ses agents et ses fermiers étaient menacés, et les communautés qui retenaient ses cens les imposaient au taux le plus rigoureux, faisant ainsi payer au propriétaire dépossédé la taxe sur un revenu qu'elles refusaient d'acquitter. D'Antraigues réclama en vain^ soit auprès du Directoire de l'Ardèche, soit auprès des ministres du roi, et, se disant désormais hors d'état d'acquitter sa contribution patriotique, il requit ironiquement les officiers municipaux d'Aizac de placer son nom sur la liste des pauvres de la commune (1). Quant à ses créanciers, il les renvoya sans façon à la nation, maîtresse de ses biens (2).
L'Ardèche était alors un des principaux centres de l'agitation royaliste ; les partis jadis aux prises sous l'enseigne catholique ou protestante y renaissaient au gré des passions politiques ; la résistance à la Révolution s'y affirma d'une manière passive, mais énergique,
(1) Déclaration datée de Parme, 19 février 1791. (Gomm. par M. Mazon.)
(2) « M. d'Antraigues, écrit l'iiomme d'affaires Viguier à M. de Marcha Saiat-Pierrcville (21 novembre 1792), est dans l'impossibilité de payer ses créanciers j la nation s'est emparée de ses biens; c'est à elle l'i l'aire face aux dettes. » (Comm. par M. Raymond de Gigord.)
par les trois fédérations armées dites du camp de Jalès, qui se succédèrent de 1790 à 1792. D'Antraigues n'intervint pas directement dans leur formation. On lui a attribué à tort la rédaction du manifeste de 1791 ; mais un de ses hommes d'affaires, l'avocat Viguier, était un des principaux meneurs de l'entreprise; luimême s'y associait par des pouvoirs envoyés à l'abbé de la Bastide, un des agitateurs, par des renseignements transmis à Coblence, et ce fut en partie d'après ses avis que les princes ajournèrent (l*^"" décembre 1791) toute prise d'armes en Vivarais, jusqu'à la formation attendue d'une coalition entre les États du sud de l'Europe, sous la protection de la Russie (1), D'Antraigues avait sur l'insurrection de ses compatriotes la môme opinion que le maréchal de camp Conway, désigné par les princes pour la diriger, et, qui de Chambéry, où il se tenait immobile, lui écrivait : « Ce n'est au fond qu'une chimère. »
De sa participation à ces complots inoffensifs, d'Antraigues fut néanmoins puni sans pitié par ses anciens vassaux. Déjà^ au lendemain de l'événement de Varennes, la municipalité d'Aizac avait fait enlever les deux canons qui gardaient la porte de la Bastide. Au printemps de 1792, la Jacquerie rurale déchaînée dans le Vivarais s'en prit surtout, sur des ordres secrets venus, disait-on, du cénacle orléaniste de Paris, à d'Antraigues, à tout ce qui, hommes et choses, lui tenait de près. Les paysans envahirent ses châteaux, les hommes ar-
(1) A. F., France, vol. 636, f. 76.
mes de leviers, de marteaux, de pioches, les femmes munies de sacs et de paniers pour emporter le butin. A Castrevieille et au Bruget, ils se contentèrent d'abattre les tours; à Laulagnet (28 mars), tout ce qui ne fut pas volé fut brisé ou brûlé ; on n'épargna pas plus les objets d'art que les meubles et les provisions ; on anéantit jusqu'aux portes et aux fenêtres. Les commissaires du département arrivèrent pour les contenir (c'était l'usage alors) quand tout étaitfini.
Une partie des pillards poussa ensuite le cri de : «A la Bastide !»Un des commissaires, Gleizal, le futur conventionnel, essaya de les arrêter; on lui répondit par des insultes et des menaces : « Vous êtes un aristocrate ; vous nous cachez les décrets qui ordonnent la démolition des châteaux ; on vous mettra à la lanterne. » Deux cents de ces brigands partirent ; ils étaient cinq cents le lendemain, venus de tous les villages environnants, quand ils assaillirent la Bastide. La journée se passa à piller le château ; le soir, on y mit le feu. L'incendie dura toute la nuit ; si bien qu'on se demandait jusqu'à Aubenas, à la vue de l'horizon enflammé, si ce n'était pas là quelque cratère éteint qui se ranimait. Le lendemain, les gens des villages voisins, entre autres ceux d'Antraigues, se rassemblèrent sous prétexte de chasser les pillards, et vinrent achever l'œuvre de dévastation et de ruine (1).
(1) Simon Bhugal, la Jacquerie dans le Vivarais (dans la Revue de In Révolution, t. I, pp. 369-366). Cf. Viguier à d'Antraigues, 2, 4, 9 avril 1792. (A. F., France, vol. 643.)