‹ Un agent secret sous la revolution et l'empireChapitre 4 sur 38 · D'ANTRAIGUES AGENT ROYALISTE · texte numérisé non relu

D'ANTRAIGUES AGENT ROYALISTE

I. Premières intrigues (1790-1792). — Séjour à Lausanne. — Mariage. Naissance d'un fils. — Brochures contre-révolutionnaires. — Point cV accommodement . — L'Adresse à la noblesse de France. — Un manuscrit de Jean-Jacques. — Premières menées de d'Antraigues. — Las Casas. — L'Avis aux Suisses. — Projets d'intervention espagnole.

— Relations avec Galonné. — Jugement sur la cour de Coblence.

II. Les agences de Paris et de Venise (1792-1796). — D'Antraigues attaché à la légation espagnole de Venise. — Établissement dans cette ville. — L'agence Brotier à Paris. — Rapports avec les agents étrangers. — Lizakévitch et Golovkine. — Fin du service espagnol.

— D'Antraigues au service russe ; Mordvinov. — Les émigrés à Venise. — Vie intime. — L'abbé Dufour, Goujon. — Correspondance avec M'" d'Antraigues mère. — Noël et Lallemant.

III. Travail à l'intérieur de la France (1793-1795). — Intrigues en Corse, en Languedoc, en Vivarais. — Tentative sur la frontière du Jura. — Les agents de Paris et Louis XVIII. — Le manifeste de juillet 1795. — Le roi sera-t-il reconnu? — Fin de l'agence Brotier. — Gamon. — Le parti espagnol et le parti anglais en Vendée. — D'Antraigues, Puisaye et Charette.

IV. D'Antraigues et ses ennemis. — D'Antraigues jugé par sa mère. — Défauts de sa situation et de son caractère. — Le Maral de la contrerévolution. — Le Rapport de Saint-Just. — Manque de véracité, de désintéressemenL — Les accusateurs, Montlosier, Froment, d'Avaray.

— Opinion de Louis XVIII. — D'Antraigues entre ses deux maîtres.

— Les papiers de Malesherbes.

Le premier séjour de d'Antraigues à l'étranger fut

une campagne, près de cette ville de Lausanne où le soin de sa santé l'avait [amené déjà quinze ans auparavant. Il y demeura jusque vers la fin de 1790, et y régla de la façon la plus inattendue ses affaires domestiques.

A sa mère, alarmée de sa longue liaison avec laSaint- Huberty, il avait dit un joiu' : « J'épouserai cette femme dès qu'elle sera suffisamment riche et pourra quitter le théâtre. » Oron ne lui payait plus ses cens, et les droits seigneuriaux étaient abolis sans indemnité : lui-même devenait pauvre. Il était sorti de France avec quelques centaines de louis, sans espoir de plus jamais recevoir un sol de ses vassaux affranchis. La Saint-Huberty, tout porte à le croire, mit à profit cette situation pour se faire donner un nom en échange de l'aisance matérielle qu'elle assurait à son amant. Elle alla le chercher, comme le rappelait plus tard avec amertume M™= d'Antraigues mère, et arriva à Lausanne en mai 1790.

La jalousie entrait peut-être aussi pour quelque chose dans cette démarche. Cette grande dame de Versailles, cette rivale qu'elle ne pouvaitpas ignorer, venait de devenir A-euve ; M"^ Saint-Huberty craignit-elle qu'on n^essayât de légitimer cette liaison par un mariage? Peut-être prit-elle les devants, enlevant ainsi à la fois à son cavalier servant et le mérite d'un retour au devoir, et le tort d'une suprême infidélité dont elle eût été victime. Tandis que la grande dame restait en France, l'actrice passa la frontière. Dans l'automne de 1790, d'Antraigues quitta Lausanne, et se réfugia avec elle à l'extrémité de la Suisse, dans les bailliages italiens sujets d'Uri, à

Mendrisio. Ils habitèrent dans cette bourgade une maison appartenant, comme celle de Groslay, à leur ami commun le comte Turconi (1). Le 29 décembre, leur mariage fut béni, avec dispense de publications de bans, dans l'église du village de Castello San Pietro. D'Antraigues savait le chagrin qu'il allait causer à sa mère ; aussi cette union devait-elle être et fut-ello tenue secrète pendant plusieurs années. La Saint- Huberty revint à Paris l'année suivante arranger définitivement ses afTaires, puis, au printemps de 1792, afin de cacher une grossesse déjà avancée, elle alla s'établir à Milan (2). Le 26 juin, elle mit au monde, dans cette ville ou aux environs, un fils. Une femme de chambre déclara comme sien l'enfant, qui fut néanmoins baptisé sous le nom paternel.

Tels furent les débuts de ce singulier ménage, où. la bénédiction du prêtre mit la régularité, sinon la paix. Tout en aimant sincèrement celle qui portait désormais son nom, d'Antraigues ne se crut pas toujours astreint à une fidélité rigoureuse. Il eût été tenu, en raison même du choix qu'il avait fait, à une réserve de nature à

(1) De GoNCODRT, la Saint-Hubert y, pp. 21G-220. — Kaolek, Papiers de Barthélémy, t. III, p. 376.

Turconi a aujourd'hui sa statue à Mendrisio ; il a été le bienfaiteur de cette ville et le fondateur de son hôpital. Son habitation était à Loverciano, près de Castello San Pietro. Il mourut à Paris en 180o.

(2) «Depuis avant-hier nous possédons à Milan M. d'Antraigues... tous ses pas jusqu'à cette heure ont été quelques visites à des Français, et tout le reste du temps chez l'actrice M"' Saint-Huberti, qui, depuis un mois, est ici malade, logée chez le jeune docteur Moscati, comme son ancien amant. Il parait que la visite n'est que pour elle, mais à bon compte, il est surveillé... » (L'archiduc Ferdinand à l'empereur Léopold, 11 février 1792. — A. V.)

relever l'un et l'autre aux yeux du monde ; et cependant il paraît avoir donné à sa femme, dans sa maison, les rivales les plus vulgaires. Tl ne faut malheureusement jamais ni nulle part chercher dans cette vie quelque chose qui soit absolument droit ou absolument pur. L'intellig-ence est brillante, l'activité des idées infatigable, mais l'élévation du cœur, la fermeté du caractère, la dignité de la conduite sont trop souvent absentes.

A l'étranger, d'Antraigues fut d'abord un publiciste contre-révolutionnaire, puis il devint un des nombreux émissaires de Louis XVI et des princes dans leurs négociations plus ou moins secrètes avec les puissances étrangères.

De 1790 à 1792, il annonça à grand bruit la publication d'un compte rendu à ses commettants, qui ne vint jamais ; l'avenir de la monarchie le préoccupait plus que son propre passé, et il développa dans une série de brochures les récriminations, les plaintes, les protestations du parti royaliste. Ces écrits, imprimés non sans peine en Italie, pénétraient difficilement en France, et opposaient un faible contrepoids à la publicité des journaux et des pamphlets révolutionnaires. Quelques-uns furent traduits en italien et devaient servir à combattre la propagande, déjà sensible à l'étranger, des idées françaises.

D'unbout à l'autre de ces ouvrages improvisés on trouve retournées en tous sens deux ou trois pensées : la captivité et par conséquent la déchéance morale du roi, l'excellence de l'ancienne constitution, la responsabilité

des philosophes dans l'œuvre de 1789, et surtout l'infaillibilité de l'auteur mise en regard des erreurs de ses antagonistes politiques. Les personnes y tiennent au moins autant déplace que les théories et les discussions de principes. D'Antraigues se disait sans doute comme Burke : ne séparons jamais dans une question la valeur intrinsèque de cette question et la valeur morale des hommes qui s'identifient avec elle.

Parmi les meneurs de la Constituante, il s'en prit surtout à ses anciennes connaissances, à Necker, à Talleyrand, à Mirabeau. Necker est àses yeux « leplushabile des financiers au milieu des gens de lettres, et un homme très supérieuren littérature, au milieu des financiers (1 ) » . Il s'est fait l'héritier, l'exécuteur testamentaire de la secte encyclopédique. C'est lui qui, sous l'empire de ses préjugés huguenots, a frappé à la fois la monarchie et la religion, a appelé les curés aux élections, a divisé ainsi l'ordre du clergé et assuré le succès du tiers état. Mirabeau est un renégat qui a porté plus haut que personne l'autorité royale, et qui depuis... Talleyrand est l'apostat dont ce même Mirabeau écrivait autrefois : « Pour de l'argent, il vendrait son àme, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l'or. »

Derrière euxd'Antraigues distingue en passant certaines figures insupportables à son souvenir, les Lameth, Target, Camus, Volney, le duc d'Orléans. Il s'en prend surtout, — et ici l'homme des Cévennes reparaissait en lui, — aux députés calvinistes qui, en portant à la tri-

(1) Dénonciation aux Français catholiques, pp. 41-42.

bunc les griefs de leurs coreligionnaires, lui semblaient avoir rallumé la guerre civile: il peint en noir Rabaut Saint-Etienne et traite Barnave de « Néron (1) ».

A ce groupe réprouvé il a joint après coup Loménie de Brienne, le despote légal de 1788, devenu en 1791 un évèque parjure. Sur celui-ci il dirige une invective en style direct, une pliilippique cicéronienne; il lui fait la leçon au nom de l'Église, et se réjouit hautement de ce que l'ancien ministre ait volontairement perdu l'occasion de se réhabiliter devant les hommes, en repoussant la Constitution civile du clergé.

Entre toutes, les brochures Point d' accommodement et Adresse à la noblesse de France ï\veni de leur auteur le porte-voix de l'émigration naissante. La première fut écrite pendant l'été de 1791, entre l'événement de Yarennes et la dispersion de l'Assemblée constituante. Les Feuillants débordés par leurs amis de gauche voulaient se rapprocher de leurs ennemis de droite, quitte à transiger avec eux et à refondre dans un sens monarchique la constitution inachevée; mais ils persistaient à considérer comme définitives la ruine du clergé, la destruction de la noblesse et des Parlements, sauf à discuter la création éventuelle d'une chambre des pairs. A cet ultimatum suppliant d'Antraigues répliqua par une hautaine fin de non-recevoir et par la menace d'une invasion européenne. Il fit lire, en cinq éditions successives, le code de la politique enfantine et violente dont

(i) Dénonciation aux Français catholif/ues, pp. 101-105,

IT ii CREDIT

le manifeste de Brunswick devait être la suprême expression.

Tel est aussi le sens général de son Adresse à la ?ioblesse de France (novembre IIQ!) où, sous prétexte de défendre l'ancienne Constitution, il présente comme le soutien nécessaire de la monarciiie et le fondement de l'Etat un ordre de citoyens qui vient de disparaître dans la loi et dans la société. Ne lui parlez pas d'une chambre haute, et du fâcheux pis-aller d'une constitution à l'anglaise ; ne lui parlez plus surtout des républiques confédérées dont la France est menacée; il croit maintenant leur existence chimérique, et s'il est encore républicain en théorie, s'il admire Brutus, c'est que Brutus, l'ennemi des rois, — et ici le politique rétablissait la vérité historique, — était au fond un conservateur et un aristocrate.

Des pensées religieuses autant que profanes alimentaient sa verve. Son royalisme n'avait rien de superstitieux ni de mystique ; il niait la doctrine du droit divin; il confessait que la raison d'être du pouvoir royal était simplement l'intérêt de tous, et les arguments qui parlent au cœur faisant défaut à sa thèse, il cherchait à la fortifier par des considérations tirées de l'intérêt religieux. Déj'à, à la tribune de l' Assemblée, il avait parlé en libre penseur pénitent du catholicisme comme du plus ferme appui des empii-es; depuis il parla en docteur de l'Église des affaires du clergé, et dénonça la conspiration ourdie de longue date par les philosophes contre le trône et l'autel, la coalition des impies, des jansé-

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nistes et des protestants; jusque dans la division en départements, il voyait la réalisation des plans combinés dans les synodes huguenots du xvi« siècle. Entre temps il composait une vie d'Henri YIII, oii il exécutait le schisme constitutionnel sousl'enveloppedu schisme anglican. C'est ainsi que cet esprit-fort, naguère fertile en déclamations et en sarcasmes contre le christianisme, dissertait sur le thème si largement développé depuis par l'abbé Barruel. Il citait le Nouveau Testament,, les Pères et les conciles, parlait même à l'occasion de confesser sa foi et de mourir pour elle. Il était devenu de la religion de la monarchie tombée, comme son aïeul huguenot était devenu de la religion du roi triomphant, et il éprouvait le besoin de l'écrire, même au pape, dont il se disait « le très humble, très obéissant et très dévot fils (1) ».

Au milieu de ses palinodies raisonnées, d'Antraigues restait fidèle à son passé par un seul sentiment, sa vénération envers Jean-Jacques. Il ne craignait pas d'insérer son apologie dans des écrits en faveur de la religion et de la monarchie, de le présenter en ennemi des Encyclopédistes et des athées. Il excusaLilleConfî^at social, ce roman d'un beau génie ; il se souvenait que l'auteur avait donné de sages conseils aux Polonais et insisté, dans son Jugement sur la Polysynodie^ sur le danger de toucher à la monarchie française. Il était honteux pour lui des commentaires d'un Robespierre et deshom-

(1) Minute de lettre datée deMendrisio, 18 octobre 1791. (Arch. Nat., AF III, 44.)

mages de l'Assemblée nationale, et il se décida alors à détruire un manuscrit complémentaire du Contrat social qu'il possédait; il craignait, disait-il, que les théoriciens du moment n'en tirassent des conséquences proprès à aggraver encore la crise présente (1). Tel est du moins le motif qu'il a invoqué; mais si l'on songe que l'ouvrage détruit par lui développait sa thèse favorite sur l'inanité des formes parlementaires et la nécessité des mandats impératifs, on peut craindre qu'il n'en ait mis à profit sous son nom les principaux passages, et qu'il n'ait voulu se dérober ainsi à une trop juste accusation de plagiat.

Du rôle de publiciste à celui d'agent royaliste la transition était insensible; d'Antraigues l'eut bientôt franchie.

Un agent, dans la langue et les usages de l'émigration, est un personnage à part. Ecrivain ou homme d'action par certains côtés, il est par certains autres l'opposé de tout cela. Il négocie, il plaide, il voyage pour la cause d'un roi détrôné; mais c'est d'ordinaire un important, d'autant plus pénétré de sa valeur qu'il la croit supérieure à sa situation et à celle de son maître. Il dédaigne ou il hait ses collaborateurs, les traite de brouillons, d'intrigants, presque de traîtres, lui seul ayant la probité, la clairvoyance, par conséquent l'espoir du succès et le droit aux récompenses. Obligé de travailler sans bruit, il ne peut attester les qualités et

(1) Quelle esl la siluation de l'Assemblée nationale, note complém., p. 60.

les inoyons qu'il s'attribue que par des indiscrétions ou des exagérations. Il s'estime un sauveur dans l'avenir, sauf à descendre dans le présent, afin de justifier ces visées, au rôle d'espion. Ses idées, s'il en trouve, servent aux secrets desseins des ciiancelleries étrangères. Ses talents, s'il en a, se consument dans des publications anonymes, des articles sans écho en Europe, des mémoires dont ses supérieurs d'occasion ne tiennent guère compte. En répandant beaucoup d'argent et d'encre, il croit pouvoir conduire les événements; peu estimé d'ailleurs de ceux qu'il sert, il leur rend leur dédain par toutes les formes de l'ingratitude, calomnies, plaintes amères et même vulgaires tentatives de chantage.

Dans ce métier, où l'intelligence est parfois en raison inverse de la probité, il y a des degrés, une sorte de hiérarchie. En bas, se trouve l'agent purement vénal, prêt à tout, même à trahir son maître delà veille moyennant salaire ; plus haut, est l'agent qu'une conviction sincère d'accord avec ses intérêts a mis au service d'un homme ou d'un parti ; plus haut encore, est l'agent qui touche au diplomate, qui s'autorise, au moins en paroles, de certains principes, de certaines traditions.

D'Antraigues se rangea parmi ces derniers ; il proclama bien haut son dévouement à un système politique dont le roi n'était qu'une des pièces, et où la patrie, au sens moderne du mot, n'entrait pour rien. « Lapatrie,a-t-il écrit, est un mot vide de sens quand ce

mot n'offre pas la réunion des lois sous lesquelles on a vécu ; voilà ce qui forme la patrie. La patrie bornée aux territoires ne dit rien au cœur des hommes; aimer la patrie quand elle perd ses lois, ses usages, ses habitudes, c'est une idolâtrie absurde, c'est celle des Égyptiens qui adoraient des brutes. La France sans roi n'est pour moi qu'un cadavre et on n'aime des morts que leurs souvenirs (1). »

Ce théoricien de la monarchie française commença de 1790 à 1792 sa carrière de politicien cosmopolite. Il mena alors entre le Piémont, le Milanais et la Suisse une existence agitée, errante et mystérieuse. Un siècle auparavant, son arrière-grand'lante, Philiberte d'Antraigues, était venue dans le pays de Vaud épouser Benjamin Micheli, seigneur de Dullit; il y trouva donc des parents pour l'accueinir et en même temps l'idée du pseudonyme qui favorisa le secret de ses correspondances et de ses incessants voyages. Sa femme et son fils restaient cachés à Mendrisio; quant à lui, déguisé sous le nom de Marco-Paolo Philiberti, il était comme la mouche bourdonnant sans cesse sur la frontière française aux oreilles des Piémontais, des Suisses ou des émigrés, et s'épuisant à faire franchir les Alpes et le Jura au coche embourbé et disloqué de la contrerévolution.

Parmi les adversaires de la France nouvelle, il se montra d'abord partisan du système intérieur; en d'autres termes il n'admettait au combat contre la Révolu-

(1) Xole datée de 1796. (B. M., Add. rasïi.SObb, f. 62.)

tion, à côté de ses compatriotes, que les princes parents et alliés des Bourbons et aussi les Suisses, nos clients deux fois séculaires. Il voyait dans cette intervention de puissances liées au roi par la Paix perpétuelle de 1516 ou le Pacte de famille de 1761 un moyen de neutraliser l'influence des ennemis naturels et héréditaires de la France. Il protestait encore contretoute immixtion des grandes puissances européennes dans nos affaires. « Ils (nos ennemis) ne seront pas assez impolitiques pour nous distraire du soin de nous déchirer de nos propres mains en nous présentant des armes étrangères qui pourront nous asservir (1). » Enfin il déclarait que l'Espagne, en se mettant à la tête de la croisade monarchique, se relèverait elle-même, « car ce n'est pas à nous seuls, disait-il avec raison, qu'en veut la pohtique des cours, c'est à la prépondérance de la maison de Bourbon en Europe ».

Ainsi pensait Louis XVI qui, dès le lendemain des journées d'octobre, avait dépêché Fonbrune en mission secrète auprès de son cousin Charles IV. D'Antraigues dut de son côté s'aboucher avec Las Casas, l'envoyé espagnol à Venise, et par ce canal faire passer à Madrid, sous la parure de son éloquence, les demandes du roi prisonnier.

Las Casas a tenu pendant quelques années une très grande place dans la vie de d'Antraigues. Il se lia avec lui en Italie d'une amitié étroite, et lui resta attaché jusqu'à sa mort. A l'exemple des émigrés français, il

(1) Quelle nst la situation de l'Assemblée nationale, p. IT.

poussait en matière politique Tardeur jusqu'à l'aveug-lement, et parfois aussi la liberté jusqu'à l'irrévérence. 11 y avait en lui, sous le diplomate et l'homme de parti, un sceptique jetant par-dessus bord, dans le secret de sa correspondance, les préjugés inséparables de sa situation. Il souhaitait en public le succès des paladins de Coblence et leur entrée triomphante à Paris, sauf à murmurer à l'oreille de son ami : a Croyezvous de bonne foi que notre noble armée en soit capable ? que notre cher comte d'Artois, ayant son Agnès Sorel à ses côtés, soit homme à faire la conquête de la France comme Charles (VII) cwec sa garde bleue. Maîtresse en tète et confesseur en queue ? N'y aura-t-il pas des cruautés horribles de la part des royalistes ? Tout ce qui est à Coblence ne parle et ne dit que des vengeances et du sang. Le tout pourra finir par une guerre de religion entre deux partis qui n'en ont aucune (1). » Il poussait les illusions de l'émigration jusqu'à craindre pour la « régence » du comte de Provence les intrigues de Marie-Antoinette, prisonnière au Temple, et il se surprenait à admirer ses adversaires plus que ses amis. A la pensée des marins légendaires du Vengeur, il s'écrie : « Ce ne sont plus des hommes (2). » Le duc d'Enghien ajoutera : « Ce sont des dieux î »

(1) Las Casas à d'Antraigues, 10 déc. 1791 (A. F.)- — La correspondance de Las Casas avec d'Antraigues, qui va de 1791 à 1798, comprend plusieurs centaines de lettres, presque toutes intéressantes par le fond et la forme. (A. F., France, vol. 637-(i39.)

(2) Las Casas à d'Antraigues, 1-"' juillet 1794.

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A eux (Jeux. d'Aulraigues et Las Casas prétendirent conduire, selon les intentions secrètes de Louis XVI, Ja politique étrangère de l'émigration naissante ; ils étaient secondés et couverts auprès des princes par les conseils discrets de Bernis et de Vaudreuil. Malheur à qui voulait marcher dans leur sillon, sur leurs brisées 1 Ce fut le cas de Froment, un bourgeois remuant de Nîmes, dont les événements avaient fait le chef du parti royaliste en Languedoc. Il eut l'imprudence de se faire donner à Coblence une mission directe pour Naples ; quand il voulut l'accomplir, il se heurta partout à de sourdes résistances. D'Antraigues et Las Casas, ne le jugeant pas assez souple pour travailler sous leur direction, le dénoncèrent comme nuisant par son action isolée au plan général, et quand il se présenta à eux, malgré ses apparences de soumission et de bon vouloir, ils l'amusèrent et lui firent perdre si bien son temps qu'ils l'empêchèrent d'aller et agir où il voulait (1).

Quant à eux. leur rêve était de décider l'intervention des puissances voisines de la France, et de provoquer une triple démonstration militaire sur le Jura, les Alpes étales Pyrénées. Comme député, d'Antraigues s'était obligé à réclamer pour les étrangers au service du roi le serment de ne jamais porter les armes contre les citoyens; comme émigré, il s'employait à obtenir d'eux un serment contraire. Il répandait, sous le pseudonyme

(1) Froment, Précis de mes opérations, etc., pp. 60-61, 65, 71-73, 75. — Cf. une note malveillante remise sur Froment à d'Antraigues par Solliès, conseiller à la cour des aides de Montpellier (A. F., France, vol. G3r,, f. 91.)

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d'Henry-Alexandre Stauffach, son ylt^/5 aux Suisses, où il proposait de lier la mise en liberté de Louis XVI au renouvellement des capitulations avec la France. On l'entend dès la fin de 1790 annoncer que tout Berne est acquis à la cause royale ;et deux ans après il était encore employé par Las Casas à solliciter des cantons catholiques une levée de douze mille hommes que l'Espagne, alors en guerre ouverte avec la France, voulait prendre à son service (1).

A Madrid, ses premières négociations se résument dans un mémoire adressé au ministre Florida-Blanca, et portant les conclusions suivantes : Louis XYI, désirant comprimer les factieux et octroyer librement à son peuple une constitution raisonnable, avait besoin d'un noyau de troupes étrangères propre à rallier ses sujets et soldats fidèles. Il demandait qu'en novembre 1790 24.000 Espagnols marchassent sur Perpignan, puis sur Toulouse, où le roi viendrait au devant d'eux. Ce projet était adopté et l'expédition résolue, lorsque Florida-Blanca fit savoir que l'Angleterre considérait comme un casus belli l'entrée d'un seul Espagnol armé en France; elle se refusait à terminer le conflit pendant entre elle et le cabinet de Madrid au sujet de la baie de Nootka, tant qu'elle n'aurait pas l'assurance du désintéressement complet de Charles IV au sujet des affaires de France (2).

(1) Correspondance intime de Vaudreuilet du comte d'Artois, t. I,p. 331. — Lizakévitch (chargé d'affaires russe à Gènes) au comte Osterinau, 12/23 mars 1793 (A. M.).

(2) Mémoire du 16 novembre 1804 (A. P. et A. V.).

D'Antraigues essaya au moins de mettre à profit les dispositions des royalistes sur cecôtédes frontières françaises. En novembre 1791 il expédiait auprès de Lascy, gouverneur de Catalogne, l'abbé Froment, frère de l'agitateur Nîmois, chargé de solliciter un concours quelconque au mouvement militaire qu'on supposait en préparation à Perpignan. Mais ce mouvement se réduisit à un complot d'officiers qui, n'étant soutenus ni par le peuple ni par leurs propres soldats, durent se disperser et émigrer avant d'avoir tiré l'épée.

La cour de Madrid restait inerte, sans se montrer indifférente. Elle avait organisé dès 1791 une correspondance secrète à Paris, qui jusqu'à la mort de Louis XVI circula directement de cette ville à Madrid. Despomelles, un réformateur militaire dont d'Antraigues avait naguère vanté les plans, et Lemaître,un avocat jadis mêlé aux intrigues de l'opposition parlementaire, la rédigèrent les premiers avec l'assentiment du prisonnier des Tuileries (1). Cette correspondance aux frais du gouvernement espagnol languit lorsque d'Aranda eut remplacé Florida-Blanca à la tête des affaires étrangères (février 1792). D'Aranda était un sceptique qui ne se piquait pas de sympathies, même en paroles, pour les malheurs des Bourbons de France. D'Antraigues dut alors regarder surtout du côté de Coblence, et s'employer à seconder sur les Alpes l'offensive qui se préparait sur le Rhin

(1) On peut croire que la lettre du 10 mai 1791, citée par Vaudreuil écrivant au comte d'Artois [Correspondance, etc., t. I, p. 371), appartenait déjà à cette correspondance.

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contre les monarchiens et les républicains de Paris.

A Coblence, ses services n'avaient pas été d'abord acceptés sans appréhensions (1). Deux de ses amis, bien en cour auprès du comte d'Artois, Sérent et Vaudreuil, lui obtinrent cependant la confiance. Lui de son côté se mit à exalter Galonné et ses plans chimériques de restauration. Il s'associa aux accusations qui représentaient Marie-Antoinette comme impatiente de ressaisir son pouvoir de 1787, et Breteuil comme l'instrument d'une réaction où dominerait l'influence autrichienne. Il n'en appréciait pas moins avec sévérité l'entourage des princes, et tous ces importants, courtisans ou bravaches, qui se préoccupaient moins de restaurer la monarchie que de s'y préparer une bonne place au lendemain de la restauration.

« On intrigue à Coblence, comme on intriguait à Versailles... On veut, si on fait, qu'on sache que l'on a fait et plus qu'on n'a fait. Si on ne fait pas, on s'agite pour avoir l'air de faire. On se donne de l'importance, on épie des secrets, on les devine ou on les imagine, on les confie et on se remue jour et nuit pour avoir l'air d'être utile. Les plus médiocres sont les plus diligents à se montrer : ils cherchent à supplanter, à saisir une besogne faite par un autre... Bref, c'est une vraie peste pour notre parti que ces agitateurs d'affaires nageant dans le vide, mais présentant une atmosphère bourdon-

(1) Las Casas à d'Antraigues, 27 août 1790. Cf. Correspondance intime de Vaudreuil et du comte d' Ar lois , i. I,pp. Io3,[172,340, et la lettre du comte d'Artois du 2 janvier 1792 (dans Sainsbury, the Napoléon Muséum, p. 161).

nante et piquante parfois (1). )> En peignant ainsi ses émules, en les jugeant aussi dangereux que les jacobins, d'Antraigues ne voyait pas qu'il était déjà leur meilleur modèle. Il n'est pas un des faiseurs de l'émigration qui n'ait dénoncé et déploré l'esprit d'intrigue, et qui, en accusant les autres, n'ait prononcé sa propre sentence.

D'Antraigues put se croire, dans l'été de 1792, près de devenir un grand personnage. A la veille d'entrer en Champagne avec les Prussiens, Galonné lui écrivait: « Les princes ontplusde remercîments à vous faire que d'instructions à vous donner (2). » L'ami de Las Casas se voyait déjà prenant à dos les « rebelles » chassés de Paris, et se repliant vers le midi avec leurs dernières espérances.

Les désastres de la coalition en 1792 avaient brisé, sans les anéantir, les espérances des émigrés. L'exécution de Louis XYI les ranima, car elle constitua les royalistes réfugiés à l'étranger en parti politique, ayant dans la personne du comte de Provence un chef décoré

(1) Réflexions sur noire position , etc. (A. F., France, vol. 634.)

(2) Caloniio à d'Antraigues, 12 juillet 1792. (A. F., France, vol. 630.)

successivement des titres de régent et de roi. Toulon s'étant insurp^é au nom de Louis XVII, le « régent » accourut d'AIlemag'ne en Italie, avec la pensée de s'y établir comme dans une capitale provisoire. La ville étant retombée au pouvoir des républicains (5 septembre 1793), il dut s'arrêter à Turin, et renoncer à l'espoir de remettre le pied sur le sol français. Incertain du lendemain, il venait d'arriver à Vérone, lorsque d'Antraigues lui offrit directement ses conseils et ses services.

Depuis plusieurs mois, d'Antraigues abritait publiquement sous un pavillon étranger ses menées diplomatiques et politiques. Godoï ayant succédé comme ministre à d'Aranda, l'Espagne avait déclaré la guerre à la France. L'ami de Las Casas était entré officiellement dans la légation espagnole de Venise (25 juin 1793) : on lui octroya depuis une pension de 50.000 réaux, puis (14 janvier 1795) la croix de Cbarles III et des lettres de naturalisation espagnole.

Ainsi couvert, d'Antraigues voulut faire bénéficier de sa nouvelle situation son ancien maître. Il était recommandé d'avance à Monsieur par certain Mémoire sur la régence publié au lendemain du 21 janvier (1); de plus, il s'était fait désigner pour représenter diplomatiquement Cbarles IV à Toulon auprès du prince français. S'il eût cru son nouveau conseiller, Monsieur eût alors à tout prix renversé les obstacles qui le retenaient

(1) « Le baron de Brcleiiil a fait passer à la cour de Madrid un mémoire contre mes droits à la régence... C'est pour répondre à ce mémoire que M. de Las Casas a engagé M. d'Anlraigues à faire le sien. » (Louis XVIII à Flachslanden, s. date. — C. P.)

dans les États vénitiens, et eût passé bon gré mal gré en Espagne. Il n'osa ou ne put suivre l'avis, mais il en récompensa l'auteur. La première croix de Saint-Louis qu'il donna fut attribuée à ce publiciste de qualité qui n'avait jamais tiré l'épée. D'Antraigues souhaitait entre toutes cette distinction, peut-être parce qu'il était tenté moins que personne de la conquérir selon les règles. Le contraste est complet entre lui et un autre grand conspirateur de l'époque, le baron de Batz. Batz allait témérairement chercher les jacobins ciiez eux, et sut les braver impunément jusque dans leur capitale. D'Antraigues, à l'exemple du comte d'Artois, s'est tenu toujours aussi loin que possible de leur atteinte, et a mis au bout de sa plume, à distance, tout ce qu'il avait d'éloquence et de courage.

Au lieu d'aller à l'armée de Condé justifier cette marque de faveur, il se mit à la disposition du « régent » pour une campagne diplomatique. Monsieur désirait avant tout se donner un semblant de représentation auprès des gouvernements italiens, et arriver ainsi à une reconnaissance formelle et efficace de son titre. Le chevalier de Poulpry alla en son nom sonder le terrain à Venise (1); d'Antraigues y fut ensuite ciiargé définitivement de ses intérêts. Il y vécut, sous la protection de l'Espagne, puis de la Russie, secrètement reconnu, mais ignoré et dédaigné en apparence par un gouvernement légalement en paix avec la Convention. Il tenait le rôle à défaut du rang.

(1) F. HéDia à Lebrun, 2 mars 1793, (A. F., Venise, vol. 250, f. 102.)

LES AGENCES DE VENISE ET DE PARIS (1792-1796) lOS

Arrivé à Venise en novembre 1793, il y loua une maison, et se donna comme le représentant du « roi de France w. Tout caractère officiel lui étant refusé, il devint, sous son titre espagnol, une sorte de secrétaire d'État du « régent » , attirant à lui la correspondance des agents royalistes en Piémont, dans les Deux- Siciles, en Toscane, l'abbé de Jons, le comte de Chastellux, l'abbé de Pons. Il fut surtout l'intermédiaire principal de la correspondance entre la cour de Madrid et ses ag'ents de Paris, après que la guerre eut fermé hermétiquement la barrière des Pyrénées. Les lettres étaient adressées de France, tantôt à un habitant de Bellinzona ou de Mendrisio, tantôt directement à Venise à « Marco-Paolo Philiberti ». Le vaguemestre de la légation espagnole allait les prendre à la poste, où les inquisiteurs d'Etat avaient donné des ordres spéciaux pour leur remise immédiate. D'Antraigues les mettait en état d'être lues, et Las Casas, après en avoir pris connaissance, les transmettait, par Gênes, à Barcelone et à Madrid (1).

L'abbé Brotier et Sourdat, puis Lavilleurnois et Duvernede Presles, s'étaient joints à Despomelles et à Lemaître. Ils envoyaient de longues pages écrites en encre sympathique et quelquefois de plus en chiffres, couvertes de lignes apparentes en style jacobin et consacrées à des nouvelles sans intérêt, déjà connues; et aux plus mau-

(1) Tout le mécanisme de cette agence de Paris a été décrit par d'Antraigues dans des pièces qu'il rédigea bien plus tard, en 1809, lors de sa campagne, de concert avec Puisaye, contre d'Àvaray. (A. F., France, vol. 628, S. 23 et suiv., vol. G41, if. 275-279.)

lOG CEIAPITRE PREMIER

vais moments, c'était aussi ce style qu'on employait pour annoncer sans y paraître ce qu'on jugeait utile à faire savoir.

Il est difficile d'apprécier aujourd'hui exactement la valeur de ces informations. Les ingrédients chimiques qui les ont révélés un instant aux yeux de d'Anlraigues les ont fait disparaître presque totalement aux nôtres, et n'ont laissé subsister que la prose de convention destinée à les dissimuler. Brotier et ses collaborateurs étaient moins influents, moins perspicaces qu'ils ne voulaient paraître : c'étaient un peu « des hommes de paille qui voient des clochers dans la lune (1)«. Leurs lettres se composaient, ce semble, d'on-dit recueillis au hasard ou empruntés auxjournaux, etde considérations prétentieuses, inopportunes ou simplement banales. D'Antraigues n'oubliait pas de faire ressortir les passages à sa louange : « Il est bien inconvenable, se laissait-il écrire le 7 pluviôse an II, que ce mâtin d'Antraigues soit continuellement aux trousses des Jacobins en Italie, au point qu'il ne puisse passer aucun courrier dans le pays qu'il no saisisse au moins de ses papiers ; c'est un terrible homme que celui-là, et s'il pouvait gagner un jour la confiance de ces imbéciles de rois, le diable m'emporte qu'il ne fît aller à vau l'eau la république ; mais les vues personnelles des puissances, leur monstrueuse coalition, qui n'est qu'une maussade et incohérente démocratie, et leur jalousie les empêcheront tou-

(1) Mallet du Pan, Mémoires el Correspondance, t. II, p. 214. Cf. du même Correspondance avec la cour de Vienne, t. II, p. 217.

jours de suivre les conseils d'un grand homme! » Comme Mallet du Pan à Berne, le « grand homme » s'était mis en rapports avec les agents étrangers dont il préjugeait les sympathies pour sa cause ou souhaitait la coopération. De l'Autriche il n'attendait rien, et en toute occasion signalait la politique indécise et égoïste de cette puissance au sujet des affaires de France (1). Il se fiait peu aux Anglais, coupables selon lui de favoriser indistinctement les royalistes purs et les constitionnels ; toutefois il lui fallait admettre l'utilité de leur concours dans la Méditerranée, en Vendée et en Bretagne. Aussi était-il empressé auprès de Worsley, leur ministre à Venise, et entretenait-il une correspondance suivie avec Drake, consul à Livourne. Drake jouait en Italie un rôle analogue à celui de Wickham à Berne, intriguant, semant l'argent, réduisant l'art de la diplomatie à un Delenda Carthago conivQ la France.

D'Antraigues cherchait avant tout à capter la bienveillance, plus hautement annoncée que sérieusement efficace, de la Russie pour les princes français. Las Casas lui servit d'introducteur auprès des représentants de cette puissance, Lizakévitch à Gênes, Golovkine à Naples. Lizakévitch, placé près de la frontière française., entretenait avec. sa cour, pendant les années 1792 et 1793, une correspondance très active, et curieuse par les

(1) Von ihni stammt das berûhmte Wort : l'Autriche à genoux devant l'or de l'Angleterre, die Klagen der undankbaren Emigranten ûbcr OEsterreich. (Vivenot, Vertrauliche Brie fe des Frelherrnvon Tliugut, noXe 88 à lafin du 1" volume, qui commence par ces mots : Der beriiclitigte Graf Antraigues, cin Emigrant der schlimmsten sorte, etc.)

détails qu'elle renferme sur les troubles de Marseille, le siège de Toulon, et en général les événements di^ Midi. Son rôle devint important, lorsque Sémonville arriva à Gênes, épiant l'occasion favorable pour gagner Constantinople, et y exciter le Divan contre la Russie. Lizakévitch faisait suivre pas à pas l'envoyé français, et travaillait de son mieux à empêcher son départ et à pénétrer ses projets. De Venise, d'Antraigues lui apporta un concours inattendu et utile. Il fit passer en effet au diplomate russe des pièces qu'il avait surprises on ne sait comment ; une des instructions secrètes adressées de Paris à Sémonville ; des lettres de Félix Hénin, le chargé d'affaires républicain à Venise, qui allait lui-même peu de temps après être envoyé à Constantinople, et enfin un plan de guerre civile à l'intérieur de la Russie signé Angely. L'auteur de ce plan à la Convention disait avoir vécu dans le pays; il offrait d'y rentrer, et d'y provoquer une révolte analogue à celle de Pugatchev. Les républicains de 1792, comme jadis Louis XV, comme plus tard Bonaparte, se ménageaient sans scrupule des alliés contre l'autocratie russe, parmi les courtisans mécontents ou les paysans rebelles.

D'Antraigues avait d'abord prié qu'on tùt à Pétersbourg l'origine de ces révélations, puis il se ravisa, autorisa Lizakévitch à prononcer son nom, et, avec une indiscrétion qu'explique seule son ignorance des usages du pays, il sollicita une récompense réservée aux sauveurs de l'État et aux favoris^ le portrait de la souveraine ! On ne lui adressa môme pas un remerciement banal,

et plus tard il se plaig-naitavec amertume de ce silence. Modeste par calcul et présomptueux par nature, il s'imaginait être une puissance occulte dans le monde diplomatique, et il était tout juste un de ces instruments dont les puissants se servent, et qu'ils ^dédaignent ou rejettent après s'en être servis (1).

Déçu, sans être découragé, d'Antraigues tourna de nouveau ses espérances du côté de Ja Russie en 1795, lorsque l'Espagne se fut retirée de la coalition. En février, Las Casas était transféré de Venise à Londres; en avril, la cour de Madrid signait la paix à Bâle avec la république. D'Antraigues, sans avoir renoncé à sa nouvelle nationalité, fut remercié de ses services ; sous quel pavillon allait-il s'abriter? Il disait ^bien être attendu à Londres, où certains amis comme Cazalès l'attiraient; mais au lieu de servir un cabinet dont il dénonçait depuis deux ans les vues égoïstes, il trouva plus simple de changer de déguisement sans changer de résidence. Il suggéra à Louis XVIII l'idée de demander son agrégation à la légation russe de Venise. Dans ce nouveau poste, il espérait devenir un intermédiaire important entre son maître et Catherine II.

De là l'empressement avec lequel il répondit aux avances de Golovkine. Ce ministre avait entendu parler favorablement de lui à la cour des Deux-Siciles ; il pensa se faire valoir en demandant à cet homme si bien informé des détails sur l'intérieur de la France et le

(1) Lizakéwitcli à Osterrnan, 3 ot 14 novembre 1793 (A. M.). — Exposé de ma conduite aoec la cour de Russie (par d'Antraigues) (A. F.).

no CHAPITRE TROISIÈME

parti royaliste, sur les relations du Comité de salut public avec la Turquie et la Pologne, et, les ayant reçus, il en lit part à l'impératrice dans deux lettres confidentielles : « C'est, ajoutait-il en parlant de son correspondant, un des meilleurs serviteurs du roi de France, fort différent des petits faiseurs dont ce prince est entouré. » Il sollicitait en conséquence pour lui quelque distinction flatteuse ou quelque marque de bienveillance (1).

La recommandation vint à point et porta ses fruits. Le 25 août 1795, Louis XYIII adressa au ministre russe àVenise, Mordvinov, unelettre oiijavecl'autorisaLion de Catherine II, il accréditait d'Antraigues auprès delui. Le nouvel attaché recevait en même temps de Pétersbourg des lettres pleines d'éloges et de promesses ; on lui laissait espérer entre autres ce grade de colonel dont il avait joui en France, et qui flattait son amour-propre plus encore qu'un titre diplomatique (2).

Il pepsait en attendant recevoir un accueil bienveillant de son nouveau chef, qu'il savait vivant assez retiré, en tête-à-tète avec une danseuse comme lui-même avec l'ex-reine de l'Opéra. Mordvinov ne parut pas goûter cet auxiliaire inattendu : il attendit quatre mois pour rendre régulièrela fonction qu'il devait lui reconnaître, et ne se résigna à le présenter au Sénat vénitien que le

D'Autraigues à Golovkiue. (A. F., France, vol. 034, f. 64). — Golovkine à l'impératrice Catherine, mai et août 1795 (A. M.). — Azara à Froment, 2 mars 1796. (Lettre citée par Froment dans ses Observations sur la Russie par rapport à la Révolution de France, p. 16, note.)

(2; Saint'Priest à d'Antraigues, 9 décembre 1796, Il janvier 1797 (A, F.). — D'Antraigues à Mordvinov, 31 janvier 1797 (A. M.).

jour (11 avril 1796) où il dut demander en son nom un passeport pour Vérone (1). Les Vénitiens, de leur côté firent des façons, et n'agréèrent le nouvel attaché qu'après l'avoir obligé à transporter, au moins momentanément, son domicile à la légation russe. D'Antraigues garda néanmoins ses entrées chez le successeur de Las Casas, Campos, qui venait volontiers le voir et s'entretenir avec lui.

Venise donnait alors asile à de nombreux émigrés ; certains l'appelaient un nouveau Coblence. On y compta un moment jusqu'à huit cents Français, encombrant les salons et la place Saint-Marc, partout fêtés, remplissant les gazettes d'articles contre la Convention, et les boutiques d'estampes représentant les défaites, vraies ou fausses, des républicains. D'Antraigues, malgré son renom littéraire et sa faveur apparente auprès de Louis XVIII, recherchait peu ses compatriotes, et sentait n'avoir pas leur confiance. En eff"et, sa situation demeurait précaire et sa mission ressemblait fort à une aventure.

L'homme relevait au premier abord l'une et l'autre par sa grande mine, par la séduction de ses manières, par l'étourdissante assurance de son langage. Il existe un portrait de lui qui nous semble dater de cette

(1) Mordvinov, qui, au dire do l'euvoyé français Lallemant (Lettre au ministre Delacroix, floréal au IIIj, faisait sur son compte des rapports peu avantageux, appréciait au moins en lui un informateur utile. 11 écrit à Osterman (24 janvier (v. st.) 1797) : « Le comte d'Antraigues... a toujours mis le plus grand zèle à me communiquer pour notre cour impériale les nouvelles utiles qu'il recevait de sa patrie. » (A. M.)

époque : le front élevé et dégarni, le regard calme et fier, le nez fin et droit, tout le haut du visage accuse une intelligence déliée et active, et fait oublier ce qu'a de vulgaire et de lourd la partie inférieure. La figure est portée sur une épaisse cravate blanciie encadrée ellemême dans un ample manteau noir à collet droit, assez semblable à celui des grands Jésuites du xvi" siècle. D'Antraigues, en fin de compte, ressemblait autrement que par ce détail de costume aux premiers compagnons du blessé de Pampelune; il guerroyait de toute sa pensée, de tout son talent pour la monarchie en proie à la Révolution, ainsi qu'ils avaient fait pour la chrétienté mutilée par la Réforme. Il avait leur zèle, leur entregent, leur habileté à mêler la politique et la religion, leur passion d'embrasser l'Europe entière dans leurs desseins ; il lui manquait leur humilité, la pureté de leurs mœurs et à l'occasion leur courage. Il abritait derrière les lagunes vénitiennes, sans jamais affronter son ennemi, et ses intrigues et son ménage d'apparence louche comme sa mission. Sa femme, ne portant pas son nom, vivait cependant sous son toit, et Louis XVIII lui avait octroyé le cordon de Saint-Michel. Elle était reçue à la légation espagnole, et fréquentait d'autre part le monde des arts et des théâtres (1).

Les auxiliaires du soi-disant diplomate ne prédisposaient pas non plus en sa faveur. C'était d'abord un

(4) Les passages des lettres de Las Casas à d'Antraigues relatifs au séjour de M"» Saint-Huberty à Venise ont été publiés par De Goncourt, la Saint-Huberty, pp. 2o3-2j7.

abbé famélique nommé Dufour, pauvre hère que d'Antraigues avait recueilli errant et mendiant, un jour d'automne de 1792, à la porte de sa maison de Mendrisio. Ce Dufour, comme tous les agents subalternes, finit par se croire un personnage, et par abuser des secrets qu'on lui avait confiés ou qu'il avait surpris. Entre son maître et lui il y eut échange de lettres aigres-douces, puis de récriminations violentes. Dufour fut chassé, et se vengea, comme il put, par les plus basses médisances.

Un autre auxiliaire était Goujon, Marseillais d'humeur pétulante et provoquante ; il faillit amener un conflit diplomatique entre Venise et la France en insultant bruyamment sur la place Saint-Marc l'interprète Venture, qu'il rencontra portant la cocarde tricolore. L'affaire fut étouffée par les bons offices du ministre espagnol, mais Goujon fut congédié, et se vengea en traitant un jour son patron comme il avait traité Venture. Un jeune homme d'origine piémontaise échappé au siège de Toulon, Minoja, était chargé de la correspondance italienne.

M"* d'Aritraigues mère écrivait réguhèrement à son fils. Elle vivait à Rome sous la protection de l'ambassade espagnole, au milieu d'une société grave et presque mystique, où l'on priait pour la double restauration de la Compagnie de Jésus et de la monarchie française (1).

(1) «Femme la plus intrigante qui existe au monde, écrivait (12 mars 1794) le vieux diplomate voltairien d'Azara. Elle tient chez elle une espèce de club des émigrés les plus marquants, à la tête desquels s'est mis le nouveau cardinal Maury, auquel il ne manque rien pour pouvoir être déclaré fou. Ils ont appelé à leur secours le jésuitisme. » (Dans Froment, Précis de mes opérations, etc., p. 121.)

Do loin elle sermonnait son fils avec l'anlorité de son titre et d'une affection survivant à tous les mécomptes. Elle reconnaissait volontiers lui devoir le pain de chaque jour, et était fière des services qu'elle lui voyait rendre au parti royaliste ; elle lui parlait cependant à cœur ouvert, et n'épargnait pas plus l'homme privé que l'agent politique. Son principal grief était cette liaison affichée avec la Saint-Huberty, qu'elle ignorait être devenue une union légitime. A leur dernière entrevue, à Ivrée, d'Antraigues, interrogé par elle sur le bruit qui courait de son mariage, avait, par crainte de lui percer le cœur, solennellement et étourdiment tout'nié. Depuis, fort embarrassé pour avouer la vérité, il expliquait les écarts apparents de sa conduite par des nécessités financières ou se répandait en phrases vagues qui lui valaient, comme à un pécheur scandaleux, de vertes semonces : « Il n'est pas juste d'exiger des autres qu'ils voient des mêmes yeux que vous M"* de Saint-Huberty, et qu'ils aient pour elle considération et estime. Vous jureriez sur son témoignage que vous êtes sa seule faiblesse ; cela peut être, mais vous conviendrez que s'il était question d'une autre, vous seriez loin de croire et de vous persuader qu'elle avait gagné le million, que vous dites qu'elle a perdu presque en totalité, en cinq ou six ans de célébrité... En épousant ses querelles, vous vous faites des ennemis, soyez-en sûr... Gens qui l'ont beaucoup vue la trouvent méchante et ayant conservé l'esprit de son premier état (i). »

(l,^ M-= D'Antraigues uicrc à sou fils, 22 octobre 179G (B. D.).

Un moment, se croyant menacée par l'approche des Français, M'"'' d'Antraigues manifesta l'intention de passer de Rome à Venise. Elle supposait que son fils, se résignant à la recevoir, éloignerait M™® Saint-Huberty de sa maison. L'accueil fait à sa proposition fut tel qu'elle répliqua : a Vous devez croire que pour rien au monde je n'aurais voulu ni vous ni moi nous donner en spectacle... C'est une aflfaire finie, dont je ne vous ai jamais parlé . » Et elle concluait tout maternellement : « Vivons au moins en paix et comme amis, si nous ne pouvons faire mieux. Vous m'estimez, moi je vous aime et je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir (1). »

L'auxiliaire de Mordvinov trouvait en face de lui un représentant de la Convention, qui le surveillait et le pourchassait comme l'émissaire des princes français et comme un adversaire dangereux. C'était en 1793 l'exabbé Noël, plutôt toléré qu'accueilli par le gouvernement vénitien. 11 savait que d'Antraigues avait reçu la visite de d'Avaray, venu exprès de Vérone; il croyait saisir sa main dans les attentats perpétrés en Valteline contre Maret et Sémonville (2). Ne pouvant obtenir son renvoi, il insérait dans les gazettes des notes où il signalait en lui l'ex-révolutionnaire et le tenant d'une vieille actrice. D'Antraigues riposta en préparant, de concert avec Las Casas et Worsley, pour le Sénat, une note où l'expulsion du ministre de France était formellement demandée. Cette double machination avorta,

(1) M'" D'Antraigues mère à son fils, 10 septembre (1796) (B. D.)

(2) IvAULEK, Papiers de Barthélémy, t. III, pp. otO-oJl.

les Vénitiens désirant à la fois ne pas se brouiller avec la France et ne pas décourager ses ennemis.

A Noël succéda Lallemant, fonctionnaire de l'ancien régime, jadis consul à Naples, qui, par sa conduite ot son caractère, possédait plus d'autorité et inspirait plus de confiance. Il fut l'interprète des injonctions menaçantes du Directoire, et réussit à faire éloigner Louis XVIII de Vérone. Il agit moins heureusement contre le serviteurque contre le maître. A trois reprises il réclama l'expulsion de d'Antraigues (1). Le Sénat éluda une réponse affirmative en promettant de négocier à Pétersbourg l'éloignement du soi-disant Russe. En définitive la présentation officielle qui avait eu lieu couvrait désormais l'adversaire militant de la république, et ne permettait plus au gouvernement vénitien de céder. Il fallut sa chute pour forcer au gîte l'hôte gênant qu'il avait accueilli.

TRAVAIL A l'intérieur DE LA FRANCE (1793-1795)

La légation de France à Venise ne se trompait guère en attribuant à d'Antraigues un des premiers rôles parmi les meneurs de l'émigration. Le collaborateur

(1) V. sa correspoudanco avec lu miiiislie des Ailaires étrangères

TRAVAIL A r.'[NTÉRIRUR DE LA FRANCE ( I7;13-170:;) 117

officiel de Las Casas et de Mordvinov était avant tout serviteur de la monarchie française, et serviteur jugé a digne de la plus extrême confiance (1) ». On va voir dans quelle mesure il se préoccupait de la justifier.

L'offensive qu'il pouvait, en l'an II, seconder contre les révolutionnaires avait pour but les parties méridionales de la France. Aussi se mèla-t-il d'abord aux affaires de la Corse. Cette île, en hostilité ouverte avec la Convention, était livrée à la guerre civile. Il y soutint de ses conseils les chefs du parti royaliste, notamment Buttafuoco, l'ex-correspondantde Rousseau. Il lui fit tenir entreautresle modèle d'unepétilion àCharlesIV, destinée à être répandue dans l'île, oii les Corses déclaraient se défier des Anglais et des Russes, et solliciter la protection de la cour de Madrid (2).

La guerre se faisant alors sur les Pyrénées, il pouvait sans trop de témérité supposer une invasion lieureuse des Espagnols en Roussillon et en Languedoc, et, son imagination l'entraînant plus loin, il voyait déjà les vainqueurs tendant les mains sur les bords de l'Ardèche et du Rhône à ses compatriotes, à la fédération de Jalès reconstituée; comme s'il eût été au lendemain de la victoire, il suggérait au prince de Condé de se faire

Delacroix, en 1795 et 1796, principalement ses lettres des 23 floréal et 2 prairial an IV. (A. F., Venise, vol. 252.)

Il s'inquiéta devoir Drake s'installer à Venise, et réussit à placer auprès de lui pour l'espionner Esménard, le futur auteur du poème de la Navigation. (Vannelet à d'Anlraigues, 2 juillet 1798. — A. V.)

(1) Lettre de Louis XVIII aux agents de Paris (25 février 1796), dans les Pièces relatives à la conspiration de Brotier, 1" partie, p. 23.

(2) Affaires de Corse en 1794,25 lettres ou mémoires. (A. F., France, vol. 631.)

us CHAPITRE TROISIÈME

nommer g-ouvernciir du Languedoc. « C'est là surtout, lui écrivait-il, que vous serez utile pour maintenir la soumission et la paix, pour mettre fin à l'insolente suprématie des barons. » Il n'avait point oublié et il supposait encore possible dans l'ancien régime restauré le rétablissement des états provinciaux, et faisait la guerre à des ombres aussi vivement qu'aux formidables réalités du présent; aussi priait-il sans sourire le « régent » de ne rien statuer prématurément au sujet du Languedoc, afin de ne pas léser les droits de la noblesse.

Nous connaissons quelques-uns des agents qui travaillaient sous sa direction dans cette contrée, Viguier, son ancien homme d'afiaires, Boudou, de Toulouse, l'ex-maire d'Arles, Loys de la Chavanne (1). Il eût voulu les réunir sous la main d'un homme placé par ses soins auprès du généralissime espagnol Ricardos, et il avait désigné pour ce dernier poste un ancien officier de gendai'merie, son collègue aux États généraux, le marquis d'Apchier. D'Apchier devait amener avec lui sur les Pyrénées les officiers du régiment de Vivarais réfugiés à Constance. En s'embarquant pour Barcelone, il commit une de ces étourderies familières et fatales aux émigrés, qui pour d'Antraigues lui-même devait être une leçon inutile ; il oublia et perdit un portefeuille contenant la liste de ses principaux coopérateurs. Ledit portefeuille fut porté au ministre de la république à Gênes,

(1) V. une lettre de ce dernier à d'Antraigues, dans la Révolution française, t. IX, p. 83. Elle est dite par erreur adressée au comte de^jla Chapelle.

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