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liautaines de l'assaillant et l'air de supériorité de l'offensive.
De son côté, Napoléon, ramené des extrémités de tant de conquêtes jusque dans l'École militaire où s'était formée son adolescence, la retrouvait dévastée, jonchée de morts, encombrée de ruines. Il rêva, pour se raffermir contre d'amères pensées, à divers bienfaits dont il se promit d'embellir ce séjour, et, pour consoler les habitants de leur désastre, il leur fit prodiguer l'or de sa cassette. Il ignorait que l'effroi avait conduit à se réfugier dans les caves du château plusieurs jeunes et belles femmes, riches habitantes des campagnes voisines. On les découvrit; elles furent rendues au jour; lui-même voulut les accueillir, les rassurer, et il les fit manger à sa table. Quant à la ville, il la reconstruira de son trésor ; le château, il se propose de l'acheter : il le transformera en un riche établissement militaire, ou plutôt en un château impérial!
En ce moment, la prudence devait peut-être lui en dicter l'abandon ; cette position, en avant d'un défilé, était dangereuse; mais, soit nécessité de circonstance, comme on va le voir, soit aussi que ce retour à son premier point de départ eût rapproché, dans sa pensée douloureuse, les deux extrémités de sa grande vie, tentant sa fortune, il voulut s'assurer si, dans le lieu même où elle commença, le Ciel en aurait marqué le terme. Trop fier pour reculer, trop faible pour attaquer, il s'arrêta dans l'attitude, pour lui si pénible, de la défensive.
Toutefois, un motif impérieux le fixait à cette place. Marmont, avec sept mille hommes, avait, de Saint-Dizier vers Vassy, flanqué sa marche. Les Alliés eussent entouré ce maréchal si l'Empereur eût rétrogradé. Cela est si vrai, qu'alors, ma brigade formant l'avant-garde de Marmont, je fus forcé de me faire jour au travers de la droite de Bllicher pour atteindre Brienne et La Kothière, la veille même du combat qui se préparait.
Il fallait donc que Napoléon séjournât sur ce terrain, pour y rallier son lieutenant et Tarracher du milieu de tant d'ennemis, dût-il en coûter une bataille. Et pourtant, dans une situation aussi critique, rapidité audacieuse, manœuvi-es soudaines, élans inattendus, toutes ces ressources du génie de l'Empereur, et qui eussent convenu à notre petit nombre, lui étaient interdites. Sa faiblesse était à découvert dans cette plaine ; et, contraint d'y demeurer immobile en face de la force, à tout moment croissante, des Alliés, bien loin de pouvoir les frapper d'un coup décisif, celui que leurs masses se préparaient à lui porter, il fallait l'attendre !
Dans ce séjour, qui lui rappelait si amèrement sa paisible enfance, c'était déjà bien assez d'infortune ; mais ce ne fut pas tout encore, et là, rien ne lui fut épargné. A tant d'anxiétés, Daure, l'un de nos plus habiles et anciens ordonnateurs, vint ajouter de tristes nouvelles. Il arrivait de Saint-Dizier ; il venait de suivre notre mouvement ; Napoléon, en se précipitant par ces chemins de traverse, avait compté sur une gelée favorable, que semblait promettre un temps clair et sec, et le temps avait
répondu à son espoir par un dégel. Daure lui apprend que nos ambulances, nos canons et leurs caissons, n'ont pu être arrachés des boues du Der, que l'ennemi nous suit, et qu'il s'en empare. Pendant que l'Empereur se plaint de cette trahison de la Fortune^ l'ordonnateur, baissant la voix, m'a-t-il dit lui-même, lui annonce un autre danger : il lui apprend qu'un autre ennemi, qu'une guerre nouvelle, se déclarent, et que des proclamations du Prétendant se répandent. Il en avait la preuve entre les mains. Napoléon reçut cette dernière atteinte sans émotion apparente. Le zèle éclairé de Daure n'avait pas besoin de remercîments ; l'Empereur se contenta de lui prescrire sur ce sujet si menaçant, même avec Berthier, le plus absolu silence.
Le lendemain, 31 janvier, il le fit rappeler avant le jour. Ses blessés l'inquiétaient, il multiplia les recommandations. Puis, dans l'abandon qui suit le repos, et en regardant autour de lui, ses souvenirs, ses espoirs d'enftmce se réveillèrent plus vifs que la veille; il en raconta les détails à Daure, se laissant aller aux charmes de ce récit que termina cette exclamation : « Pouvais-je « croire alors que j'aurais à défendre ces mêmes lieux ce contre des Eusses ? »
Un long silence, plein de sombres pensées, avait succédé à ces paroles, quand un cri, le cri : Aufeu! , cri trop conforme à son inquiète préoccupation, l'en arracha. Un incendie venait, en effet, d'éclater dans la bibliothèque voisine ; il y courut, et bientôt ses ordres l'en eurent rendu maître. Cet incident, en le rappelant an
présent et à Tavenir, le rendit tout entier aux soins du jour.
Alors, du sommet de cette colline et des fenêtres du château qui la couronne, Napoléon jette ses regards vers la plaine de la Kothière, où les deux armées étaient fen présence. D'un côté, et derrière Bliicher, c'étaient les Coalisés, leurs vieilles réserves, et tous leurs Souverains réunis ; tandis que du nôtre, derrière quelques chefs vétérans, c'étaient à peine trente-sept mille hommes, la plupart recrues, mal nourris, à demi vêtus, s'étonnant de tout, s'ignorant eux-mêmes, sachant à peine le port. Tusage, le soin de l'arme, et ces précautions, soit du combat, soit même de la marche et du bivouac, qui préparent et qui préservent. Hier, ils étaient paisiblement assis au foyer paternel ; aujourd'hui, en' proie aux surprises, aux privations, aux souffrances, pour eux si étranges, d'une campagne d'hiver, les voilà jetés soudainement au milieu d'un champ de neige, en face de l'Europe armée et menaçante, et de quatre cents canons ennemis, auxquels leurs mains inexpérimentées auront, dès demain, à répondre !
Quelques anciens soldats seulement, restes épars de nos désastres, rares débris empreints de malheur, sont clairsemés dans leurs rangs. Leur attitude est grave ; leurs récits de guerre, jadis si pompeux et si triomphants, loin d'être un encouragement dans les froides nuits des bivouacs, n'avaient plus pour dénoûments que des catastrophes.
Tels étaient aux regards de Napoléon, et disséminés sur notre longue et frêle ligne de bataille, les faibles et derniers défenseurs de la France et de sa gloire !
Cette ligne traversait, de droite à gauche, de F Aube au l)ois de Soulaines, une plaine de près de deux lieues de largeur. Dienville sur l'Aube, que défendait Gérard avec Hcpt mille cinq cent quarante hommes, en marquait là droite; La Rothière, Petit-Mesnil, et La Giberie où commandait Victor, le centre ; c'est là que Napoléon lui-même avec Ondinotet Xey placés en réserve, attendra Tattaque : ce centre et cette réser\x forment à peine vingt-deux mille hommes. Le hameau de la Chaise et Morvilliers en retour, mal retranchés, où Marmont et six mille quatre cents hommes seulement n'arriveront de Vassy qu'au travers de Tennemi, pendant la nuit qui va précéder le combat, en indiquaient la gauche.
Dans cette longue et fragile position, si &iblement oc- (îupée, nous n'avions d'autre retraite qu'un pont étroit, celui de Lesmont; encore était-il rompu. C'étaient les Gardes d'Honneur (]ue l'Empereur avait placés sur cette seule voie de salut pour en hâter le rétablissement et la garder. Tel était le champ de bataille que, le 31 janvier, Napoléon envisîijijeait, et qu'ensuite, sous un ciel sombre, chargé de frimas, il parcourut.
1 1 cherchait, au travers des flocons d'une neige épaisse, à ])énétrer de ses regards soucieux la ligne ennemie. De grands mouvements s'y manifestaient. Pendant que, au loin et de toutes parts, de grands corps alliés, l'un, avec Colloredo dans la foret d'Orient, les autres avec Wrede et Wittgenstein, par delà le bois de Soulaines, Yorck vers Saint-Dizier qu'il vient déjà de reprendre, nous dépassant u droite et à gauche, inondent jusqu'aux chemins que
nous venions de parcourir, et menacent nos flancs et nos retraites, Schwartzenberg, le Roi de Prusse, les deux Empereurs et toutes leurs réserves, sont accourus; ils sont en face de Napoléon ! Bliicher marche entête de cette grande armée de soldats éprouvés, bien repus, vivant en maîtres, depuis plus d'un mois, dans nos demeures, et s'enhardissant de leur nombre, de leurs succès et de nos revers.
Le vieux maréchal prussien disposait devant notre front toutes ses masses. Giulaï attaquera Gérard, Dien ville et son pont, par les deux rives de l'Aube ; Sacken, que suivront les réserves ennemies, La Rothière; une part de l'armée austro-russe et les Wurtembergeois, La Giberie ; une autre part de la même armée et l'armée bavaroise, la Chaise et Morvilliers même.
Ainsi, à notre droite, vingt-deux mille hommes contre sept mille cinq cents et quelques hommes de réserve ; au centre, cinquante-sept mille hommes contre vingt et un mille; enfin, à notre gauche, quarante-cinq mille hommes contre six mille quatre cents. C'étaient cent cinquante mille hommes contre trente-sept mille !
La nuit s'écoula silencieusement. Le lendemain l^"" février, quand au point du jour nous reprîmes les armes, même silence. C'était l'impatient Bliicher qui nous livrait la bataille ; il en avait choisi le lieu et le jour, c'était à lui d'en marquer l'heure, et cependant la matinée s'écoulait. Étonnés , nous attendions , nos bataillons près de leurs feux, l'arme au faisceau; nos avant-postes, Tarme ou la bride au bras. Mais il plut, soit à notre vieil adversaire, soit plutôt à la lenteur des Alliés, qui en accusèrent
le mauvais état des chemins, de ne se croire prêts que vers une heure. Austerlitz, I6na,Friedland, tontes ces journées, décisives, où, quoiciue inférieurs en nombre, nous avions eu la supériorité de l'attaque, avaient autrement commencé. Nous ne comprenions pas pourquoi ces assaillants, qui devaient croire à la victoire et se ménager le jourponr en profiter, le prodiguaient ainsi. Ils savaient pourtant, mieux ([ue nous, combien la nuit, protectrice de la défensive, est, dans les jours de combat, invoquée par elle. Mais enfin, après six heures d'attente, au flottement de leurs longues et profondes colonnes qui se mettaient en mouvement, au pétillement, de plus en plus pressé, des coups de feu d'une nuée de tirailleurs qui les précédaient, nous reconnûmes qu'une bataille rangée, qu'une grande et décisive bataille allait s'engager.
Nous la perdîmes ! Les détails stratégiques en sont fidèlement consignés dans nos livres d'art militaire. Il suffira de dire que, à notre droite, à Dienville, l'ennemi échoua; que (térard, avec sept mille cinq cents hommes, dont les deux tiers voyaient le feu pour la première fois, fut attai]no, sur les deux rives, par un nombre triple de soldats aguerris, par une artillerie formidable, et qn^il demeura victorieusement inébranlable dans cette posidim. Au centre, à La Rothière, il en fut de même d^aboid : jusijn'à trois heures Duhesme et son infanterie repoussèrent les attaques des masses de Sackeu. Il fidbliasaic pounant, lorsque notre cavalerie accourut. S sur l'infanterie russe fiirent vigoureuses ; elles réi quand, surprise par une nnée d'escadrons ennemis, cOe
fat ramenée en désordre sur notre ligne de bataille. Sa déroute fut si subite, elle jeta un si grand trouble dans nos rangs, que Wassiltschikow arracha vingt-quatre pièces de canon à notre réserve. Le reste de notre cavalerie accourut vainement pour les ressaisir, il était trop tard ; la cavalerie ennemie était rentrée dans sa ligne avec ce trophée de sa victoire.
Cependant, Napoléon, que la déroute de nos cavaliers avait un moment enveloppé, venait de pousser en avant, avec son escorte, au travers de leur désordre. Grouchy, qu'il avait fait appeler pour lui rendre compte deFattaque de La Rothière , n'avait pu obéir. Ce général et Duhesme se trouvaient en tête de nos bataillons embusqués dans les clôtures de ce village : ils n'osaient et ne pouvaient les quitter. Un feu meurtrier, long prélude des charges qui se préparaient, accablait et étonnait leurs jeunes conscrits. Chacun d'eux avait les yeux sur ces deux chefs , sur Duhesme surtout, sur ce vétéran si renommé, se plaisant toujours au péril, comme vingt-deux ans plus tôt, quoique tout au contraire d'alors, gloire, rang, fortune, il n'eût plus rien à y gagner, et tout à y perdre. Ils le voyaient avec Grouchy en avant d'eux, tout à découvert, et pourtant aussi calme que sur un champ de manœuvres. Contenues, encouragées par cet exemple, qu'alors, chaque jour <et sans cesse, les chefs avaient à donner, et qui nous en a tant fait perdre, ces faibles recrues résistaient.
Ce fut en ce moment, et au plus fort de ce danger, qu'ils aperçurent soudainement Napoléon. Inquiet de la position critique de ces deux généraux, il était venu se join-
dre à eux. Nos soldats se montraient Tun à l'autre leur Empereur, impassible au milieu de cette grêle de balles et de mitraille, à laquelle il ne paraissait pas songer. Grouchy pressait sou brds d'une main suppliante : il lui représentait, m'a-t-il dit, que toutes leurs destinées tenaient à la sienne ! Mais lui, en souriant, répondait : ce Non, laissez ! <c Ne savez- vous pas que tous nos jours sont comptés ? » Néanmoins, pour ne pas tout exposer à la fois, il avait renvoyé Berthier et Ney, et, quoique d'instant en instant le péril redoublât, il persévérait à observer. Heureusement d'autres soins l'attirèrent enfin sur d'autres points , car, un moment après son départ, vers quatre heures, Sacken, Alsufiew et leur infanterie, renforcés de leurs réservés, se précipitèrent une seconde fois sur La Eothière. Ils y écrasèrent, ils y détruisirent entièrement l'infanterie de Dnhesme, et restèrent maîtres de ce village, de ce centre, de ce point le plus avancé de notre ligne, qui devait donner son nom à la bataille.
Toutefois ce n'était qu'un vain nom ; et, quoique Blucher et les réserves Russes fussent à portée, leur victoire en resta là. A huit cents pas en arrière, dans cette plaine ouverte pourtant, Oudinot, Ney, Napoléon lui-même, avec leurs simulacres de corps d'armée, leur firent tête. Ce fut si audacieusem ent , que, Bliicher avec cent mille hommes sur ce point contre dix-huit mille, fut inquiet, à sa droite, d'un échec du Prince de Wurtemberg, repoussé de La Giberie par Victor, et demandant du secours; ignorant les succès du maréchal de Wrede à son extrême droite, dont la position de La Giberie, ressaisie par Victor, lésé-
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parait, ce vieux général en chef prussien, tout fougueux qu'il était, n'osa faire un pas de plus.
Mais bientôt de désastreuses nouvelles de notre gauche arrivent coup sur coup à l'Empereur. Wrede, avec son année austro-russe et bavaroise, a traversé les bois et les étangs de Soulaines. Son attaque s'est développée jusqu'à Morvilliers : elle enveloppe cette aile, elle prend notre armée à revers. Les trop feibles obstacles que Marmont peut lui opposer sont impuissants contre son énorme supériorité. Toutes les positions, que notre maréchal s'obstine à défendre de ce côté, tombent aux mains du Bavarois : La Chaise d'abord, puis le plateau de Morvilliers. Chaumesnil ensuite, en arrière de Victor, vainement disputé, est perdu à son tour ; Morvilliers même enfin, sur le flanc gauche et bien en arrière de notre ligne de bataille, est abandonné.
Cette conquête décidait du combat, elle devait même
compromettre notre retraite. C'était à ces bois, à ces
étangs de Soulaines, et à ce plateau élevé de Morvilliei^s,
que Napoléon avait appuyé la gauche de sa bataille. Ce
plateau dominateur en commandait le reste ; bien plus,
il se prolongeait de près d'un myriamètre, jusqu'en face
du château de Brienne, c'est-à-dire à près de deux lieues
eu arrière de notre ligne. Pourtant, avec cette opiniâtreté
des grands hommes de guerre, Napoléon espère encore,
mais c'est en lui seul; et, répondant au cri de détresse du
duc de Eaguse, il appelle la division Guyot. Ce n'était
q^iie cinq cents chevaux d'élite, une brigade d'infanterie,
® fc une batterie ; l'Empereur lui-même marche à leur tête !
Il dépasse le bois d'Ajou, près duquel il trouve Marmont déjà acculé ; il rallie les restes de ce maréchal à cette réserve, et lance sur Chaumesnil ce faible corps. Mais Tavantage d'un nombre quintuple, celui de la position que couronnait une artillerie formidable, et Tassuranoe que donne le succès, résistent à cet effort désespéré : notre artillerie, brisée, est éteinte ; notre infanterie, labourée de boulets, criblée de balles et de mitraiUe, est repoussée ! Aussitôt Frimont et sa nombreuse cavalerie se précipitent de ces hauteurs : cent prisonniers, sept canons tombent en son pouvoir ; et désormais le faible obstacle du bois d'Ajou, dont Napoléon garnit la lisière d'artillerie et de quelque infanterie, puis le rideau plus faible encore de la cavalerie de Nansouty et de Milhaud, qu'il étend de ce bois vers Petit-Mesnil, couvrent seuls notre centre, notre retraite, et deviennent notre dernière ressource.
En ce moment, vers quatre heures et demie, Victor, jusque-là inflexible dans La Giberie, mais alors tourné par Wrede, maître du plateau de Morvilliers, et attaqué de nouveau en tête par le Prince de Wurtemberg renforcé de trois divisions, reculait aussi; il abandonnait cette position ; et, refoulé sur notre gauche et notre réserve vers Petit-Mesnil, son mouvement rétrograde complétait notre défaite.
Les trois armées alliées étaient donc enfin rénnies; notre front était enlevé, notre gauche rejetée en arrière de notre centre ; nos restes, pris en flanc, étaient enveloppés. Ces victorieux jouissaient encore d'une demi-heure de jour. Le Prince de Wurtemberg et Wrede surtout n'a-
vaient qu'à marcher en avant, et les trente mille hommes qui nous restaient à peine, attaqués en tête par Bliicher avec quatre-vingt mille hommes, et chargés, en flanc gauche et en arrière, par quarante-cinq mille Austro-Bavarois, eussent été jetés hors de leur retraite, et acculés sur r Aube où ils auraient succombé !
Mais Bliicher et Wrede n'osèrent concevoir un effort aussi décisif ; la conquête du champ de bataille leur suffit. On eût dit que, étonnés de leur victoire, ils n'osaient en profiter. Aucun d'eux, du moins, ne l'acheva. Il sembla qu'à leurs yeux, quels que fussent et l'avantage de leur position sur notre Empereur et l'énorme disproportion des forces, sa présence les égalisait. Ce fat sans doute pourquoi ils s'arrêtèrent.
De son côté, Napoléon, aussi ferme dans cette situation désespérée qu'eux paraissaient incertains dans leur succès, n'avoue point encore sa défaite. Il veut, du moins, la cacher au jour qui finit, et, quand l'ennemi le croit vaincu, le démentir par une nouvelle attaque. C'est La Eothière, le nom, le centre même de la bataille qu'il tente encore de ressaisir ! Les Russes se montraient en dehors de ce village : une charge heureuse de cavalerie les y refoule. Rothembourg et sa faible division d'infanterie, partagée en trois colonnes, suivaient ce mouvement, et La Rothière fut reconquis jusqu'à son église. Mais là, les deux colonnes de sa droite et de sa gauche se heurtèrent contre les réserves Russes ; ce choc les renversa. Néanmoins, s'aidant des murs et des haies, elles reculaient jusqu'à la plaine, en se défendant, quand la colonne du centre, celle de
Eothembourg, presque toute de recrues, pénétrant de son côté dans ce village, y fut accueillie de même par un feu si subit et si violent, qu'elle s'arrêta toute troublée, et perdit la tête. Dans leur premier saisissement, ces soldats tout neufs déchargèrent machinalement leurs armes en l'air ; puis, têtes baissées, se pressant les uns sur les autres, ils se pelotonnèrent et devinrent incapables de mouvement.
Cette terreur devait les perdre, elle les sauva ! Le chef des Eusses crut qu'ils l'attendaient pour se rendre : il suspendit son feu, et s'avança en leur faisant signe qu'il les recevait à quartier. Rothembourg ignorait la défaite et la fuite de ses deux autres colonnes ; bien loin de comprendre l'officier ennemi, dont l'épée n'était plus menaçante, il s'imagina que ce Russe venait la lui remettre, et tous deux se rapprochèrent. Mais aussitôt désabusés, tous deux se saisissent ! Pendant leur lutte, que de part et d'autre leurs soldats étonnés contemplent, nos fantassins, ranimés par leurs officiers, reprennent leurs rangs ; et, quand enfin débarrassés l'un de l'autre chacun des deux chefs court aux siens, le nôtre, rétablissant les feux et régularisant sa retraite, parvient à regagner aussi la plaine. Il y retrouve ses deux autres colonnes et ses canons, et repousse, par une décharge à mitraille et à bout portant, la sortie des Russes. A la faveur de ce retour de fortune, Rothembourg rallia les restes de sa division à quatre cents pas de La Rothière ; et ce qui est inconcevable, c'est qu'il tint là, ou plutôt que Bliicher le laissa y tenir ferme.
Le général prussien, ainsi attaqué jusqu'au dernier moment au centre même de sa victoire, en doutait encore et se trouvait heureux de la défendre. Pendant qu'il hésite et s'arrête, le jour, pour lui si propice, tombe ; et la •nuit, seule alliée qui nous pût secourir, vient enfin couvrir de ses ombres notre défaite.
Elle nous trahit cependant, mais sur un seul point. Ce fut quand, à la faveur de l'obscurité, le duc de Bellune eut encore abandonné Petit-Mesnil. On se souvient de cette aile gauche de cavalerie que Napoléon avait opposée à l'armée victorieuse du maréchal de Wrede. Sa droite s'appuyait à ce village. Dès lors, et à son insu, elle se trouva en l'air et sans garantie. Pendant que, voyant la nuit s'épaissir, nos cavaliers s'applaudissaient de la bienheureuse inaction des années austro-russes et bavaroises, cette même nuit leur cachait l'armée wurtembergeoise , qui , débarrassée de Victor, se déployait sur leur flanc droit, désormais à découvert et sans protection dans la plaine.
D'abord, rien ne troubla leur sécurité. Mais, vers six heures et demie du soir, leur oreille et leur attention, fixées à gauche sur Chaumesnil, furent frappées, à leur droite, par le bruit d'un grand cliquetis d'armes et le piétinement d'une foule de chevaux. Tranquilles de ce côté, ils se demandaient entre eux quel renfort leur arrivait, quand soudain une masse de cavalerie ennemie tombe, avec des cris furieux, sur leur flanc sans défense. Surpris ainsi, ils sont culbutés les uns sur les autres ; on les sabre, on les pousse éperdus, à toute bride, et en déroute com-
plète, vers Bengné, et jusque sur FEmpereur Ini-méme ! Xapoléon fut enveloppé dans cette bourrasque. Son piqueur, plusieurs de ses Gardes furent blessés autour de lui ; et, quand enfin cette échauflPourée se tennina, comme elle avait commencé, sans qu'on sût comment, on s'aperçut que nos pièces légères, nos batteries qui garnissaient le bois d'Ajou, que les blessés, qu'enfin tout ce qui n'avait pu f air était resté aux mains de l'ennemi.
Ce fut là le coup de grâce. Tout semblait désespéré. L'aile gauche était détruite ; l'armée brisée, entr'ouverte jusqu'à son centre et à ses réserves, cinquante-quatre canons perdus, sept mille hommes tués ou pris. Nos attelages d'artillerie, harassés, incomplets et en désordre, demeuraient insuffisants dans ces boues profondes ; nos conscrits, exténués de faim et de fatigue, étaient déconcertés, découragés ; il fallait un bonheur inouï pour pouvoir s'échapper de ce champ de bataille; et pourtant Xapoléon s'obstine encore à y demeurer! Pendant toute cette journée, sa Renommée avait combattu pour nous plus que nous-mêmes. C'était la perte de cet ascendant sur tant d'ennemis, qu'il regrettait. Sa défaite était plus glorieuse que leur triomphe, mais la leur avouer lui semblait intolérable, La Rothière, qu'ils occupaient, devait être le nom de cet aveu ; et, forcé d'ordonner la retraite, il ne peut se résigner à leur laisser ce trophée de leur victoire. Les soldats lui manquant, il ordonne à Drouot de marcher en avant avec ses obusiers. « Qu'il brûle ce vil- « lage î Qu'il en chasse une dernière fois nos ennemis ! et, <£ puisqu'il faut l'abandonner, qu'il ne leur en laisse que
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« les cendres ! y> Ce fut dans cette journée son dernier ordre. Une grêle d'obus tomba aussitôt sur La Rothière ; les flammes en chassèrent les Coalisés, qui, surpris de cette dernière attaque, prirent pour le commencement d'un nouveau combat ce signal de notre retraite. Tels furent les adieux de Napoléon à ce champ de bataille î
Dès lors, il permit à nos restes de bataillons de commencer leur mouvement rétrograde : il se fit en ordre, et lentement. La cavalerie le couvrit. On bivouaqua en avant et autour de Brienne, dans une neige fondue, et tard, car ce fut seulement à dix heures du soir que les canons ennemis se turent entièrement. Pendant ces trois dernières heures, leurs boulets seuls, qu'ils nous lancèrent eu croyant se défendre, nous poursuivirent.
Ils couchaient sur nos positions sans oser s'en croire maîtres. Et réellement leur triomphe était incomplet : à minuit Gérard, toujours invinciblement fixé dans Dienville, possédait encore la droite du champ de bataille.
Ce général, dont l'accueil fut toujours si bienveillant pour les siens, était inflexible devant l'ennemi. Son coup d'œil guerrier, sa valeur calme, sa sereine et simple droiture, rappelaient à l'Empereur, disait-on, Desaix qu'il avait tant regretté. Sous un tel chef, nos jeunes recrues, un contre trois, avaient repoussé leurs adversaires. Dienville, criblé de leurs balles et de leurs boulets, était res té impénétrable à leurs baïonnettes. Les forces triples de Giulaï n'avaient pu j mordre ; et l'Autrichien rebuté, après s'être usé contre une aussi ferme résistance, s'était retiré.
Ainsi, de ce côté du moins, la bataille s'était pour nous terminée glorieusement. Lorsque, après minuit, l'ordre général de retraite parvint à Gérard, alors seulement ce général abandonna ce poste, et vint mêler son bonheur à notre infortune. Ce fut vers Brienne qu'il nous rejoignit, et que sa victoire rentra dans notre défe-ite.
Cependant, la brigade des Gardes d'Honneur, appelée de Lesmont à la défense de Brienne, s'était arrêtée sous ses murs. Elle y déploya mille chevaux ; on défendit les feux. Nous demeurâmes là, depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, rangés en bataille, la bride au bras, et prêts au premier signal. Un morne silence avait peu à peu succédé à ce sourd grondement du canon, qui paraît si grave aux réserves, quand il se rapproche d'elles, au lieu de s'en éloigner victorieusement.
Pendant que, en avant de nous, les feux des bivouacs des deux armées couvraient de lueurs bien inégales le champ de bataille, la cavalerie de la Garde, plongée dans une profonde obscurité, entourait le château. Napoléon, depuis huit heures du soir, y était rentré. Une ombre mobile allait, venait, et reparaissait fréquemment à l'une des croisées les plus éclairées de cet édifice. C'était l'Empereur! Seul avecFain, hors de la chaleur et de la contention d'esprit du combat, il en appréciait toutes les con-
séquences. Elles lui paraissaient si désespérées, que, en descendant de cheval, son premier mot à Maret avait été : « Ecrivez à Caulaincourt (1) qu'il termine tout ! » Une vive anxiété l'agitait : à tout moment, l'oreille attentive, l'œil inquiet, il quittait ou sa dictée, ou ses cartes, tantôt pour envoyer aux nouvelles ou en demander, tantôt pour s'approcher de cette fenêtre, et interroger d'un regard perçant toute la plaine.
Les feux français, rares et pâles, cernés par les brillants et innombrables feux ennemis allumés, de Morvilliers à La Giberie et vers Dienville, n'éclairaient que trop le danger d'une position aussi critique. Ils montraient nos faibles débris, resserrés comme dans un champ clos. En effet, l'Aube adroite, la Yoire derrière, et ces bivouacs menaçants, rangés en face et sur notre gauche, nous environnaient. Deux ponts étroits et fragiles j ceux de Lesmont et de Rônay^ sur les routes de Troyes et de Vitry, étaient notre seule voie de salut. Il ne fallait qu'une inspiration aux généraux Wrede et Blùcher pour s'emparer de l'un, nous acculer sur l'autre, et nous achever. Mais l'Empereur veillait. Vers une heure du matin, après quatre heures de halte et sur son ordre, l'infanterie, l'artillerie rechargèrent et attisèrent les feux de leurs bivouacs, puis aussitôt, reprenant les armes, elles se mirent en retraite : Marmont vers Perthe et Eônay, le reste sur Lesmont. La cavalerie de Grouchy et quelques pièces légères couvrirent ce mouvement. Quant à Napoléon, il demeura au
(1) Notre envoyé au quartier général des Alliés .
milieu de nous, écoutant, consultant l'heure, et s'in formant sans cesse. Ce fut l'instant de sapins vive inquiétude.
Ces précautions, le silence recommandé, cette marche hâtive, nocturne et rétrograde, tous ces aveux de défaite, il en comprenait la fatale influence sur l'ennemi, et sur notre infanterie si neuve, si harassée, si mutilée, et à demi vêtue et repue. Il savait que la plupart de nos attelages, désorganisés par le combat, étaient réduits, les uns à trois chevaux, d'autres à deux seulement, et qu'ils ne pouvaient arracher nos canons qu'à force de temps et de peine de ces champs à demi gelés. Au milieu de cette obscurité, de ces efforts, et de tant de mouvements divers, qui tous tendaient à se concentrer vers un même défilé, quelle irréparable confusion eût produit un seul élan des Bavarois, ou même un seul hourra, une seule boutade de Cosaques! Aussi l'Empereur comptait-il les moments. Heureusement tout, sans le moindre bruit, s'écoula : le temps, la nuiteNi^colonnes.
Vers quatre heures'du* matin, notre tour vint. Ce moment fut pénible : il y avait des blessés à abandonner. Napoléon envoya tout ce qui lui restait d'or aux Sœurs chargées de leur soin ; d'autres précautions furent prises ; alors enfin lui-même abandonna ce château, où tant de diverses émotions l'avaient agité ! Il était à pied ; son attitude était ferme, mais grave et soucieuse. Il fit ainsi près d'un quart de lieue ; après quoi, il monta à cheval, et se perdit à nos yeux vers Lesmont, dans les dernières otnbres de cette nuit si longue à nos souffrances et à sa soUicitude !
Cependant, Bliicher restait immobile. Jusqu'à huit heures du matin, un simple rideau de cavalerie et les lignes de nos feux abandonnés suffirent à le contenir. Bien loin de songer à nous attaquer, ces vainqueurs si nombreux pourtant, mais étonnés de nos retours offensifs de la veille, incertains du lendemain, et redoutant un de ces coups de foudre du génie de Marengo, restèrent sur la défensive. Leur nombre, les prisonniers, leur victoire évidente, rien ne parut les convaincre. Pour se croire vainqueurs, ils n'eurent foi qu'en nous ; et même encore, loreque revint le soleil du 2 février, il leur fallut, pendant une heure de jour, la vue du vide de la plaine que nous venions d'évacuer, pour qu'ils pussent se croire assurés de leur succès.
Ils nous poursuivirent mal, comme ils nous avaient vaincus. Point de charges de cavalerie; point d'autres prisonniers que nos blessés intransportables de la veille ; quelques coups de leur artillerie légère seulement, auxquels on riposta, nous atteignirent. A dix heures et demie du matin, la rive droite de l'Aube était nette de tous nos débris; et Ney, relevant mes escadrons avec cent vingt chasseurs d'élite à pied et deux cents jeunes éclaireurs à cheval, s'établissait sur l'autre rive, à l'issue du pont de Lesmont. Deux maisons se trouvaient à droite et à gauche de ce passage : son aide de camp Heymès plaça vingt-cinq fusiliers dans chacune d'elles ; il mit le reste en réserve. Quant au pont, lui et le maréchal le laissèrent intact. Napoléon l'avait expressément recommandé; ils ne comprirent pas, m'a-t-on dit, le motif de cet ordre, dicté sans doute par le souvenir du désastre de Leip-
BÎck. Quel qu'en fût le danger, ils s'y conformèrent. Mais bientôt Tavant-garde ennemie, s'apercevant de cette faute volontaire, se précipita pour en profiter. Déjà nos jeunes éclaireurs, épouvantés, fuyaient à toute bride, quand Ney et Heymès seuls, comme à Kowno, accoururent. A leur voix, nos vieux fusiliers embusqués et leur réserve brisèrent de leurs balles la tête de colonne ennemie ; ils la chassèrent du pont que Ney, irrité du péril qu'il venait si gratuitement de courir, fit rompre aussitôt. Alors, se joignant à l'obstacle, il tint ferme jusqu'à onze heures du soir. Ainsi, de ce côté, et le lendemain d'une bataille perdue, ce maréchal, avec une compagnie de vieux soldats, suffit pour retenir un jour entier Blûcher et les Souverains Alliés, à deux lieues de leur victoire. Dans leur surprise, ils s'étaient arrêtés à la contempler ! Du côté de Marmont, Wrede, instruit à notre école, et devii^nt mieux nos misères, avait été plus rapide. Il s'était efforcé de le prévenir sur les ponts de la Yoire. L'Empereur avait ordonné la destruction de celui du grand chemin, le pont de Rônay devant suffire. Il fut mal obéi, soit dans nos officiers fatigue et précipitation, ordinaires à ces moments de désastre ; soit plutôt, dans nos paysans, incrédulité à un danger si nouveau pour eux, împloœibilité de se figurer, quand l'Empereur était là, que Tennemi pût les atteindre, et répugnance naturelle à détruire leurs moyens de communications. Ce passage en aval, et tout proche de celui de Rônay, tomba donc dans les mains des Bavarois.
D'antre part, Marmont, parvenu de bonne heure au
pont de Rônay, avant de le passer, s'arrêta. C'était un général habile, mais trop fier, et dont l'orgueil se ployait difficilement aux précautions de la défensive. Malgré son danger, il dédaignait de se hâter et de mettre ce cours d'eau entre lui et l'ennemi, quand tout à coup cet ennemi lui apparut à la fois sur les deux rives : vingt mille hommes le poussant sur cette rivière ; et cinq mille, déjà sur l'autre bord, accourant pour lui en interdire le passage. Ceux-ci, à eux seuls, étaient au moins égaux en nombre aux siens, leur position le dominait, ils allaient lui couper toute retraite !
Il y avait là de quoi troubler les plus intrépides. Mais ici le caractère de Marmont vint à son aide : il ne daigna pas se croire perdu ; et, se raidissant contre l'épuisement de trois jours et de deux nuits de marches et de combats continuels, contre sa défaite de la veille, contre le poids d'une faute et sa position qui semblait désespérée, dans tous ces motifs d'accablement il ne vit qu'une plus grande occasion de gloire. Il commença par se jeter sur la rive droite et s'y établir fortement. Alors, pendant que les siens, s'aidant habilement de tous les obstacles, arrêtaient meurtrièrement les efforts du maréchal de Wrede, lai-même, avec mille baïonnettes et quelques cuirassiers, se retourna contre les forces plus que triples qui l'avaient tourné ; il les chargea l'épée à la main sur les hauteurs qu'elles avaient surprises, les en chassa, et, sous les yeux du général en chef Bavarois, qui s'agitait vainement sur l'autre rive, tout ce qu'il ne massacra pas, il le prit ou le noya dans la Voire.
Sa retraite ainsi fîit reconquise. La sienne et la nôtre s'achevèrent sur les deux rives de l'Aube : Marmont par Méry sur Nogent, l'Empereur par Piney sur Troyes.
Ce jour-là, ma brigade, après avoir passé le pont de Lesmont, et l'avoir gardé pendant les premières heures du 2 février, avait été échelonnée sur Piney. Là, vers midi, tranquilles derrière nos vedettes, hommes et chevaux commençaient enfin à repaître, quand le galop de plusieurs cavaliers devant nos fenêtres nous y attira. C'étaient les Cosaques. Ils avaient sans doute passé l'Aube à Bien ville. D^'à an milieu de nous, ils couraient les rues en tous sens. n fallnt reprendre les armes ; nos premiers coups nous . en démêlèrent ; mais alors leur attaque, régularisée, se développa. Celle-ci devenait plus sérieuse, lorsque cette fl]yparii;ion menaçante s'évanouit comme par enchantement. Une autre apparition, celle de l'Empereur et de sa Garde arrivant de Lesmont, produisit ce changement. ITouB leur cédâmes notre soupe chaude encore, pour aller nous échelonner vers Troyes et servir, entre le duc de Trévise et Napoléon, d'intermédiaires.
Ainsi l'Empereur ne recula que pied à pied ; il nous servit à nous-mêmes d'arrière-garde. Mais le 3 février, qnand il entra dans Troyes, au milieu du morne silence de cette population consternée, que de soins pénibles, que de tristes pensers l'accablèrent ! Jusque-là, depuis le 26 janvier, pendant ces huit jours, il avait été exclusivement général : dépêches, portefeuilles, soins de l'intérieur, tout avait été ajourné, le combat devant décider de tout. Mais ici, obligé de reprendre le gouvernement, ce fut.
non par l'annonce d'une victoire, comme il Tavait espéré mais par l'aveu d'un revers, qu'il reprit le triste ferdeau de son Empire.
Au reste, les bulletins des deux partis furent également trompeurs. L'un traita de simple et insignifiante affaire d'avant-garde une défaite funeste quoique glorieuse ; l'autre, au contraire, rempli d'emphase, proclama comme une victoire complète et décisive un succès informe et inachevé. Dans celui-ci on remarqua un autre tort : cette coalition de princes, de rois et d'empereurs insulta au vaincu ; ils l'imitèrent en ce mal, sans l'égaler dans le reste. Sur ce petit sommet de Brienne, il semble que, pendant cet instant, leurs têtes réunies se soient exaltées comme naguère la sienne après Tilsitt, mais alors seule, et au faîte d'une gloire et d'une puissance incommensurables.
Ils occupaient, le 2 février, ce même château où ils remplaçaient Napoléon. La veille, le matin même, nos canons enlevés, nos positions perdues, ne leur en avaient pas dit assez ; mais, dans Brienne, ce quartier impérial pris, ces blessés abandonnés, les rapports du champ de bataille, les rodomontades de Bliicher, qui avait la parole hardie comme l'action, et qui cette fois l'eut bien davantage, les enivrèrent. Ils passèrent de la crainte à la présomption : on assure que Ton entendit des cris de joie : « Ils avaient donc aussi leur Marengo ! leur léna ! leur Austerlitz! d
Il se peut que leurs transports n'aient point été aussi unanimes et exagérés qu'on l'a dit alors et qu'ils nous
mrent, mais le résultat y fut conforme. A leurs yeux, >tre armée, parce qu'elle rétrogradait sur plusieurs dictions, sembla désorganisée. Ils appelèrent ce double 3Tivement, dispersion ; cette retraite, fuite ou déroute ! tris, plus encore qu'avant l'arrivée de Napoléon, leur mt tout ouvert et prêt à les recevoir. Hier, ils n'é- Lent pas assez de tous réunis contre un seul, aujourini qu'ont-ils besoin de tant d'ensemble ? Chacun d'eux ' assez fort. Qu'ils se répandent ; qu'ils couvrent toutes i avenues de Paris, la rapidité suffira ! Que Bliicher, se parant d'eux vers leur droite, aille donc courir sur eaux, par les deux rives de la Marne : que Platow, KaiîTow et Seslawine marchent à leur gauche, par Sens, toret et Fontainebleau. Quant à eux, Schwartzenberg, ' Bol de Prusse et les deux Empereurs, ils suivront les eux rives de l'Aube et de la Seine ; quelques étapes de lus, et leur entrée triomphale dans Paris effacera celles lont Vienne, Berlin et Moscou rougissent encore !
Et vraiment ce qu'ils espéraient aurait pu dès ce molent même devenir une triste réalité : leur nombre était
grand, que, ainsi répartis, ils suffisaient. Il ne leur eût Jlu que suivre ce premier élan, qu'agir tous enfin, comme j parlèrent. Mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, l'acm. les rendit à leurs différents cai-actères. En effet, Bliiler, qui ne dout« de rien, part ; et, sans s'inquiéter de Acdonald^ alors arrivé dans Châlons et qu'il laisse à sa oite aux prises avec Yorck, sans s'occuper du duc de Skguse, alors dans Arcis, il passe entre deux, il court à ivers champs par Braux et Fère -Champenoise, disant.
criant si haut qu'il va tout droit à Paris, que Marmont et tout son corps l'entendirent.
En même temps, et tout au contraire, Schwartzenberg, maître, avec cent mille hommes d'élite, de tous les passages de l'Aube, de toutes les routes qui tournent ou abordent Troyes, défendue seulement par trente mille hommes battus et déconcertés, se traîne pesamment sur toutes ces directions. Il les essaye, hésite, recule quelques pas, et recommence timidement. Tantôt, c'est tout notre front qu'il veut aborder ; tantôt, il se décide à porter ses masses à sa gauche, par Bar-slir-Seine, et à déborder notre droite. Il perd ainsi les journées du 3, du 4 et du 5 février, et il se fait partout battre en détail. Nostiz, Blanchi, Lichtenstein sont repoussés, Colloredo, blessé; leur quartier impérial et royal , déjà le 2 à Brienne, et le 4 à Lusigny, rétrograde le 5 jusqu'à Bar- sur- Aube !
Napoléon, profitant de ces hésitations, allait reprendre l'offensive ; déjà même, il poussait en avant une forte reconnaissance, quand de désastreuses nouvelles l'arrêtèrent. Elles le décidèrent à abandonner Troyes, à se retirer jusqu'à Xogent, où pendant quelques heures il désespéra de hn-même et de sa fortune.
Cette retraite, ce nouvel abandon de treize lieues de notre malheureux pays lui était imposé, comme l'avait été à nos deux maréchaux l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine. Tandis que Napoléon, avec trente mille hommes contre plus de cent mille, manœuvrait ainsi devant Troyes, ville manufacturière et de bois, qu'un obus pouvait brûler, il venait d'apprendre que, à sa droite, et plus sérieuse-
ment à sa gauche, l'Invasion, le débordant et le dépassant, poussait sur sa capitale. Il ne lui était donc pas resté un instant à perdre pour s'en rapprocher, pour prendre en avant d'elle une position plus resserrée, plus centrale, pins à portée des routes et des rivières qui convergent sur Paris, et des renforts que lui envoyaient ses armées d'Espagne.
Tels furent ses motifs stratégiques ; ils suffisaient bien, mais d'antres encore s'y joignirent. L'ascendant de son génie sur nos chefs, cette confiance, qui fait tout entreprendre, était ébranlée. Le fait suivant en est un indice, on ne peut l'omettre. Il est trop vrai que, alors, une défiance singulière, un doute pénible germèrent dans l'esprit de quelques-uns des généraux, des maréchaux et même des ministres de Napoléon. Maintes fois, déjà, plusieurs de ses ordres les avaient étonnés : ils leur paraissaient si téméraires, si peu d'accord avec leur position, la vérité et les circonstances, qu'ils n'avaient cru pouvoir se les expliquer que par la plus triste des suppositions. Ce qui surtout les surprenait dans ces instructions, c'était l'indication de la force des corps qu'ils commandaient. Elle s'y trouvait portée, comme dans la retraite de Moscou, avec une exagération si constante, si en désaccord avec la réalité et les états de situation envoyés au quartier impérial, que celui auquel elles étaient adressées , et de qui elles exigeaient des efforts proportionnés au nombre de troupes qu'elles supposaient sous ses ordres, en demeurait consterné. On ne savait plus si l'Empereur voulait par là, ou tromper l'ennemi aux mains duquel tom-
beraient ces dépêches, ou s'entretenir lui-même dani illusion fatale et inexplicable.
Je tiens de Ricard, aujourd'hui pair et cons d'Etat, et alora l'un de nos- généraux de division les distingués, que l'avant-veille de cette retraite de T sur Nogent, il réfléchissait soucieusement sur cette s: larité, quand il reçut l'ordre d'aller prendre posit: Aubeterre. Ce village, entre Arcis et Troyes, est pr< adossé à la Seine. Placer ainsi, sans retraite possil trois lieues de tous secours, et en face de la grand mée austro-russe, une division réduite à dix-huit hommes, parut à Ricard un de ces ordres si extraorc res, que l'exclamation, « Mais il est donc vrai qu'il la tête ! » lui échappant, révéla l'ordre fâcheux d dans lequel, depuis quelque temps, lui, comme plus autres, était entré.
Ricard, inquiet et voulant sauver sa division, c< au quartier impérial. Il aborda Berthier, et lui exp ce que l'instruction qu'il recevait avait d'inexécm Berthier répondit : que tel était l'ordre ; qu'il ne s autre chose ; qu'il n'irait certes pas s'exposer à por l'Empereur ses objections, mais que lui Ricard pou^ aller lui-même. Ce général s'y décida : il entra cheî poléon, lui montra la position de l'ennemi, celle d'i terre, la faiblesse de sa division , et , en attendai réponse, il s'attristait d'avance, m'a-t-il dit, de d'affaiblissement dans lequel il allait sans doute tr( déchu ce grand esprit. Sa curiosité fut satisfaite, par une impression toute contraire à celle qu'il s'atte
à éprouver. L'Empereur, après quelques questions sur le moral des troupes qui le préoccupait, lui dit : « C'est un c mauvais moment à passer, mais nos renforts approc cbent; asseyez-vous là, et écrivez. y> Aussitôt, sans états, sans notes, et de mémoire, il lui dicta les numéros, la force, la composition de dix-neuf détachements, de toutes armes, dont il allait lui compléter une division de six mille cinq cent cinquante hommes. L'état de leur armement et habillement, leurs marches, la date du jour où chacun d'eux devait le rejoindre, il n'oublia rien! « Eécapitulez, ajouta-t-il, voyez si l'ensemble s'accorde « avec les divers nombres que je vous ai annoncés ; » et ce nombre entier s'y trouva conforme. Quant à la position où il l'envoyait : « L'occupation, reprit-il, en était « indispensable : un parc d'artillerie passerait le lende- « main à portée de ce village, il aurait sans doute besoin « de secours. Je vous enverrai toutes ces instructions € avant que vous ayez atteint ce cantonnement ; je vais c les dicter à Berthier. Emportez ces notes, mais partez « promptement! y>
Bicard, revenu de sa méprise et confondu de tant de présence d'esprit, le quitta, ressaisi d'admiration. Pourtant, Une pouvait se figurer que la dépêche et les états de situation de Berthier seraient, en tous points, conformes à la dictée rapide qu'il emportait, et qui renfermait tant de détails. Il se trompait encore : lui-même m'a dit que ces états, envoyés le soir même par le Major Général, lui en confirmèrent, mot pour mot, l'exactitude. Bientôt aussi, au jour donné, tous ces détachements le rejoigni-
rent. Quant au convoi annoncé et à son escorte, à l'heure indiquée de leur passage à Aubeterre, et à l'attaque de l'ennemi ; enfin, quant à sa présence jugée suffisante pour protéger les uns et repousser l'autre, Kicard ajoutait que, en effet, tout s'était passé, de point en point, comme l'Empereur l'avait prévu.
On sait, au reste, que cette triste appréhension, sur laquelle ce général venait d'être si complètement rassuré, avait agité pendant quelques instants le ministre de la guerre lui-même, mais qu'il en avait été guéri pareillement. Une admirable instruction, destinée à Camotj alors à Anvers, et dictée d'un seul jet et sans ratures, l'avait courbé de nouveau devant le génie de son Empereur.
Cet ébranlement de confiance dans la tête de rarmée, quelle qu'en fut la nature, n'échappait pas à Napoléon. Mais alors éclatait dans nos derniers rangs un bien autre et bien plus inquiétant symptôme î Nos conscrits, qu'une première bataille n'avait pas étonnés, fléchissaient. Les fatigues, les privations, les marches nocturnes et forcées des retraites, cette attente pénible et défiante du plus faible, toutes ces misères de la défaite et de la défensive, les avaient décontenancés. L'accueil morne et effrayé de la ville de Troyes, le recel de ses vivres que, dans sa folle crainte d'un siège, elle cacha à nos soldats affamés, et dont nos ennemis seuls profitèrent, enfin le relâchement des règles de la discipline, dans le trouble de tant de mouvements subits et inattendus et dans le désordre des alertes, avaient achevé d'ébranler la fidélité à leurs drapeaux d'un grand nombre de nos jeunes fantassins.
CJomment, dans nos rangs où tout manquait, retenir des recrues si nouvelles, et cela en vue du toit maternel, sur le seuil du foyer qui les avait vu naître, où tant de larmes d'un départ si récent encore n'étaient sans doute pas fléchées, où tant de joie attendait leur retour ? Beaucoup de ces malheureux ne purent tenir contre une attraction si puissante. Du 3 au 5 février, six mille disparurent ! Les appels, surtout ceux du matin, devinrent sinistres. A celui du 4 février, et dans le 37™° seulement, deux cent cinquante hommes manquèrent! Les routes étaient couvertes de ces déserteurs. Ils se disaient, comme ils le font tous, blessés ou malades. D'autres s'écartaient des cheminSy s'arrêtant de village en village, pour vivre de maraude, sans fatigue et sans danger.
Les rigueurs furent inutiles ; on ne sait jusqu'où le mal se serait étendu sans la lenteur autrichienne et la fausse nouvelle de la paix, à laquelle fit croire l'ouverture du Congrès de Châtillon. L'une donna trois jours de repos, l'autre fit crier de joie tout le pays ; l'armée l'accueillit avec transport, et plusieurs de nos hommes égarés nous revinrent.
L'Empereur, dans l'instant le plus critique de ce découragement contagieux, était à Troyes. Ce dégoût de la guerre et la nécessité évidente de reculer encore augmentaient son anxiété. Des renforts de conscrits venaient de lui arriver ; mais, bien loin de remplacer les pertes des derniers combats, ils comblaient à peine les vides de la désertion. Ce fut alors que la confirmation d'un autre abandon, bien plus coupable, vint l'accabler.
Quelques jours après le désastre de Leipsick, Mun revenu d'Erfurfc à Naples, s'y était refait une armée, ai de donner plus de prix à la défection^que déjà, dit- on, méditait. Bientôt, en effet, il avait ouvert ses ports commerce anglais, son oreille aux propositions de l'i^t triche ; et tout à la fois il avait protesté, plus que jamais de son dévouement à son beau-frère. Enfin, le 11 jax:» vier. Vienne lui garantissant Naples et l'ayant leurré <3 l'espoir de joindre l'Italie centrale à sa Couronne au pride sa défection, il l'avait signée ! Londres devait ratifie J cet engagement. Néanmoins, inquiet de l'avenir, il avsti' suspendu la marche, déjà commencée, de ses trente mili^ Napolitains vers le Pô. Avec Eugène, il avait expliqué ce retard à se joindre à lui par une prétendue susceptibilité de rang. Avec le général autrichien Bellegarde, il avait allégué l'hésitation de l'Angleterre à ratifier le traité du 11 janvier.
On assure que, en même temps, .il avait envoyé proposer verbalement au Prince Eugène le partage de l'Italie : « Ils en proclameraient tous deux l'indépendance. A ce (L cri national, soulevée tout entière, ils en écraseraient « Bellegarde, surprendraient l'Autriche vide de soldats, « et dicteraient la paix dans Vienne. Ils auraient, par ce « coup imprévu, agrandi, affranchi leurs Royaumes et « sauvé la France ! » On ajoute qu'Eugène étonné n'en voulut pas croire ses oreilles ;3qu'il demanda un écrit signé, l'obtint, l'envoya à l'Empereur, et ne répondit à Murât que par un refus indigné ! Dès lors Murât, qu'un reste de pudeur semblait retenir, n'hésite plus. Eome et
ï* Karche d'Ancône, que nous occupions encore, étaient *Oïis 8a main, il s'en empare, il arrache Ancône même, par ^^H. odieox bombardement, à ses anciens alliés et compa- ^iofces ; et, menaçant vers Parme le flanc droit du vice- ^Oi qu'il devait défendre, il déclare sa trahison par cette **^€naoe et par cette détestable conquête. - Depuis ce moment, rongé de remords, agité de crainte ^Tti d'espoir selon les alternatives de la fortune de Napo- ■*éfni, ses tergiversations firent pitié. Sa défection scellée un armistice indéfini que lui accorde l'Angleterre, et déclaration de guerre à la France enfin proclamée, la Pviemièrefois qu'il se retrouve en présence de ses anciens ^H>mpagnons d'armes, il semble n'oser en soutenir les re- Slffds. C'est ainsi que, le 27 février, il reculera devant Verdier, sans combattre, et que, le V^ et le 2 mars, il abandonnera le Taro, Guastalla, Parme et le général autrichien Nugent, son nouvel allié, auquel il laissera prendre ou tuer deux mill^ huit cents hommes.
Alors, pourtant, embarrassé des reproches de Nugent, rt forcé de choisir entre deux trahisons, il se décidera *. on le verra attaquer trois mille Français et Italiens avec dix mille hommes ; il leur fera perdre, du 6 au 9 mars, I Bufaiera, San-Lorenzo, et les assiégera dans Reggio. Mais là renaîtront ses hésitations, dont nos généraux Rambourg et Gratien profiteront en s'échappant de cette ville pour se retrancher derrière le Taro, où s'arrêtera cette gaerre déplorable.
Hâtons-nous d'épuiser un si pénible récit ; et, pour n'y plus revenir, ajoutons qu'alors, si Murât mit quelque in-
XéMOIRBS. — T. III. 10
tervalle dans les coups qu'il nous portait, on le dut moins peut-être à ses remords qu'à sa jalousie de larrivée des Anglais dans la Toscane,qu'il regardait comme sa conquête.
Quoi qu'il en puisse être, le 29 février, une descente de lord Bentinck et de huit mille Anglais et Siciliens s'était effectuée dans Livourne. Cette prise de possession et une proclamation du général anglais irritèrent, dit-on, Murât. Dès lors, suspendant sur le Taro l'effet de sa défection, il ne songe plus qu'à en revendiquer les fruits. L'altercation entre lord Bentinck et lui fut violente ; elle dura un mois. Ce ne fut que le 7 avril, et par l'entremise de Balascheff, envoyé d'Alexandre, qu'elle se termina. Ces détails paraissent si invraisemblables, ces prétentions si insensées, que, en dépit de ce qu'il y a d'avéré dans ces scandales, on est tenté d'en douter encore.
Cependant, Bentinck s'était emparé de la Magra et du golfe de la Spezzia. Il évacua la Toscane, pour aller prendre Gênes par terre et par mer au général Frezzia, trop faible pour s'y défendre. Murât, satisfait alors, promît de chasser les Français de Plaisance et de la Lombardie. Il est vrai que, s'il essaya de tenir parole, ce fut le plus tard qu'il put. Il ne recommença les hostilités que le 13 avril ; elles finirent le 16. La disproportion des forces était si grande, qu'il n'y avait qu'à marcher en avant. Néanmoins ce ne fut qu'après les combats d'abord indécis des 13 et 15 avril que Maucune, notre général, perdit le Taro et la Nura, et fut rejeté dans Plaisance. Stahremberg attaquait. Murât soutenait l'attaque, mais sans son ardeur accoutumée.
Enfin, le 16 avril, tout étant décidé à Paris, ce malhenieux Roi retourna à Naples avec une couronne si souillée, que, dix mois après, dans les Cent-Jours, en essayant, pour la réhabiliter, de la rattacher à celle que venait de ressaisir Napoléon, il la perdit. Ce malheur Htérîté était sans compensations ; Murât lui préféra la mort. Il tenta, sans espoir, de reconquérir son royaume, où, dès son premier pas, il fut pris et fusillé. L'infortuné supporta courageusement ce supplice, et finit en brave soldat comme il avait commencé.
C'^it la nouvelle, déjà prévue , du premier éclat de cette défection, que l'Empereur, alors à Troyes, venait d'apprendre. Il fit aussitôt appeler Daure. Cet ordonnateur avait été à Naples l'un des ministres de Murât. En 1813, il avait en vain conseillé à Napoléon d'envoyer Belliard près de son beau-frère. Daure accourt. Dès que Napoléon l'aperçoit, il l'interpelle, et, d'une voix brève, au milieu d'une marche agitée dans laquelle ill'entraîne -: « Eh bien, s'écrie-t-il, vous savez la nouvelle ? Murât, <t mon beau-frère, en pleine trahison ! Murât, devenir « l'homme de l'Autriche ! Joindre son armée à l'armée « Autrichienne ! Lui qui, s'il se fût uni à Eugène, pou- « vait, par une victoire, frapper aux portes de Vienne ! « Pauvre Eugène ! Celui-là, du moins, ne me trahira pas. « Mais Murât ! Murât, faire tirer sur des Français î C'est « le Bemadôtte du Midi. Ah ! pourquoi lui avez-vous « créé une armée ? Quel funeste service ! Combien j'avais « raison de ne demander à Naples que des vaisseaux et ce non des soldats ! Mais vous qui connaissez ses conseils ,
« qui donc a pu l'entminer ? Et qui lui envoyer maince tenant, s'il en est temps encore ? d Alors, comme Daure, de qui je tiens ces détails, répondait péniblement à ces interpellations, l'Empereur, reportant sa pensée sur l'avis que cet intendant lui avait donné dans Brienne, redevînt calme, et sortant d'un long silence : « Oui, reprit-il froidement, tout ceci finira par un Bourbon ! »
C'est alors, et du 4 au 6 février, qu'il rappelle enfin en France le Prince Eugène, et qu'en dépit de l'ambition de Murât, il renvoie le Saint-Père à Kome. C'est dans un même esprit contre la Kégence Espagnole, désapprobatrice de son traité de Valençay avec Ferdinand VII, qu'il donne l'ordre de rendre ce Prince à l'Espagne.
Ce désespoir froid dans un cœur ferme n'en ébranla pas le courage. Seulement, la guerre lui manquant, il essaya la paix, et ce fat de Troyes encore qu'il redoubla ses instructions dans ce but au duc de Vicence. « Je vous donne, « lui écrivit-il, carte blanche, pour conduire les négociacc tions à une heureuse issue, sauver la capitale, et éviter « une bataille où sont les dernières espérances de la na- « tion. y>
Mais on a vu que la guerre marchait plus vite que cette paix, et que, de toutes parts débordé, ce n'était plus dans Troyes qu'il pouvait l'attendre. C'est pourquoi, le 6 février, suivi de Ney qui flanque sa droite, de Victor, de Gérard, et de nous, il abandonne à l'ennemi cette ville, le département de TAube, et la terre de Pont-sur-Seine, propriété de sa mère : il recule ainsi de deux marches, et s'arrête, le 7 février, à Nogent-sur-Seine.Là, pendant que, avant de
nous, rejoindre, Mortier, resté seul dans Troyes, étonne Schwartzenberg par une fausse attaque, et qu'il lui fait perdre un temps précieux à changer encore ses dispositions et à déployer toutes ses forces contre quelques mille hommes, TEmpereur prépare lui-même la défense de la Seine. Le pont de Nogent est miné sous ses yeux, les maisons crénelées ; il hâte ces travaux, il les paye de Tor de sa cassette, il ne néglige aucun détail. Sous le poids d'un Empire croulant sur lui, il agit libre d'esprit, libre dans ses moindres mouvements comme un général d'a- Yant-garde !
Enfin, rentré dans son quartier, il y dicte la réorganisation de ses corps, multipliant ses généraux, en proportionnant le nombre à celui de ses régiments plutôt qu'à leur force. Mais, après qu'il s'est ainsi préparé à faire tête encore à l'attaque de Schwartzenberg, et que, accablé de fatigues d'esprit et de corps, il veut chercher, dans Tonbli que donne le sommeil, un repos et un répit de quelques instants, d'autres atteintes, une foule de nouvelles désastreuses viennent l'assaillir. Après celles de la désertion qui l'entourait, et de la défection de son beaa-frère, après les tristes exclamations des meilleurs des siens qu'il a pu entendre : « Où nous arrêterons-nous ? € Qaand viendront nos renforts ? Tout est donc perdu « sans ressources ? jd ce sont encore des courriers, des officiers tout chargés de malheurs, qui, se succédant coup sur coup, lui arrivent de toutes parts.
Bomigny, l'un d'eux, venait de Châtillon. « Le Con- € . grès, lui dit-il, est à peine réuni. Les intentions de lord
<r Aberdeeii paraissent, il est vrai, franches et presque a conciliatrices ; mais les dispositions de Stadion et de ce Humboldt sont hautaines, hostiles, et celles de Razu- « mowsky, sauvages et implacables ! » L'Empereur l'écouta sans impatience. Il se promenait lentement, en laissant par inteiTalles tomber ces paroles : « C'est mon « mariage qui a fait mon malheur. Je ne me plains pas « de l'Impératrice, mais j'ai trop compté sur l'Autri- « che!.... Mon beau-frère, Mettemich, leur corps d'ar- « mée, qui servait en 1812 sous mes drapeaux, m'ont « trompé !.... Enfin, vous le voyez, tout, jusqu'à l'hiver, a m'a manqué ! La terre, gelée et ferme la veille de ma « marche sur Brienne, s'est changée en boue le lende- <( main ; Marmont y est demeuré, et cette malheureuse « affaire de La Rothière, que je n'ai pu éviter, rend la « paix indispensable. Mes soldats ne veulent plus com- « battre! Repartez donc promptement, allez, le duc de « Bassano vous remettra vos dépêches. y>
Maintes fois, Rumigny lui-même m'a dit que, dans cette circonstance, tout en Napoléon l'avait attristé : sa voix lente, sourde et voilée cette fois, son regard fatigué, son attitude languissante. Il ajoutait que, en descendant l'escalier, il rencontra successivement Berthier, Belliard, le duc de Dantzick, qui, dans leur anxiété, l'y attendaient. Chacun d'eux le pressa, avec la plus vive chaleur, de dire à Caulaincourt : « Qu'il n'y avait plus d'armée; <c qu'il fallait la paix à tout prix! » Sur une interpellation de Rumigny, Berthier répondit : « Non! cela ne « s'écrit pas. Mais, je vous le répète, je vous charge for-
« mellement de lui dire qu'il faut la paix sur-le-champ ! » Kumigny vit ensuite Maret ; celui-ci lui remit en silence ses dépêches.
A peine est-il reparti que d'autres officiers se présentent. L'un, avec les terreurs de Paris, apporte des présages de nouvelles trahisons. L'autre vient du nord : Aixla-Chapelle est envahi ! Liège devenue Eusse î Bruxelles a été prise le 2 février ! La Belgique est perdue ! Maison est rejeté sur nos anciennes limites ! Berthier interdit regardait son Chef : il restait muet, quand un troisième officier accourt en toute hâte. Celui-ci vient de notre gauche. Là surtout, tout est désespéré. La Marne est ressaisie par Yorck, Vitry enlevé, Châlons a capitulé le 5 février ! Notre grand parc fuit, abandonné dans la plaine ; et Maodonald, presqae seul, refoulé, par soixante mille hommes, sur Epemay, Château-Thierry et Meaux, ne sait où il pourra s'arrêter ! Paris est donc à découvert. Partout le nombre l'emporte, et partout, malgré nos efforts notre impuissance est dévoilée !
A ce dernier coup enfin, le désespoir s'empara du quartier impérial. Une stupeur morne environne Napoléon ; lui-même s'affecte; son chirurgien Yvan, ses serviteurs les plus rapprochés m'ont dit qu'ils craignirent même que ses forces physiques, ébranlées par tant de chagrins, ne l'abandonnassent. Et, en effet, leurs regards, accoutumés à se tourner vers lui dans le péril et à l'y trouver supérieur, cette fois le trouvèrent consterné. Ils ajoutaient toutefois que, pendant ce cniel séjour où il lutta autant contre les siens que contre l'ennemi, vingt instructions surtout à
tant de fois yaincus prétendaient lui imposer, éclata soudainement. c( Quoi! s'écria-t-il en se redressant, vou- « loir que je signe un pareil traité, que je foule aux pieds « mon serment? Des revers inouïs ont pu m'arracherla <i promesse de renoncer à mes conquêtes ; mais que j'aban- « donne celles de laKépublique ? Que je viole le dépôt qui « me fut remis avec tant de confiance ? Que, pour prix de « tant d'efforts et de victoires, je laisse la France plus « petite que je ne l'ai trouvée ? Jamais ! Ce serait une trace hison, une lâcheté. Vous êtes effrayés delà continuation « de la guerre , et moi je le suis de dangers plus certains « que vous ne voyez pas ! »
Alors, il montra la Prusse et l'Autriche avançant de tout ce que la France aurait reculé, et cette paix, qu'on lui commande , traînant après elle une suite de malheura plus graves que ceux de la guerre la plus acharnée. « Son- « gez-y! reprit-il encore, que serai-je pour les Français ce quand j'aumi signé leur humiliation ? Qu'aurai-je à ce répondre aux Képublicains du Sénat, quand ils vîencc dront me demander leur barrière du Khin ?. » On dit qu'alors, levant les yeux au Ciel, il le pria de le préserver de pareils affronts ; puis que, ayant repris sa marche agitée, il revint à ses deux ministres, et ajouta ; c Qu'ils « pouvaient répondre ce qu'ils voulaient, mais que lui ce rejetait un pareil traité ; qu'il lui préférait la guerre « et ses chances les plus rigoureuses ! »
Ce long et premier cri de douleur jaillit du fond de son âme, en accents rudes et brefs, et par élans rapides et pressés. Ses deux Conseillers l'écoutaient en silence, les
yeux baissés, et immobiles, mais sans renoncer à l'espoir d'une paix moins humiliante. C'est pourquoi , malgré rheure déjà avancée,malgré la fatigue d'un jour surchargé de tant de tristesses, et quoique l'Empereur, en finissant, se fut jeté sur son lit, le duc de Bassano ne le quitta que lorsqu'il eut paru consentir à permettre de répondre évasivement,sans accepter, sans refuser. Toutefois, ce qui pourrait faire croire que Napoléon hésita, c'est qu'il voulut, ce soir-là même, que les propositions du Congrès fussent envoyées au Conseil Privé de la Régente. Cette disposition perça dans sa préoccupation à prescrire jusqu'aux moindres détails : il fit enjoindre à chaque Conseiller de donner son avis motivé; il voulut qu'un procès-verbal recueillît avec ôoin, et nominativement, toutes les opinions.
C'était ainsi que, dans cette ville de Nogent, où ma brigade se trouvait et se reposait, notre malheureux Empereur, frappé sans relâche, luttait sans espoir contre ce redoublement de nouvelles désastreuses et la honte qu'on voulait lui imposer.
La nuit cependant avançait ; il était resté seul avec son plus ancien valet de chambre, de qui je tiens ces tristes détails, lorsque, accablé de fatigue et voulant remettre tout au lendemain, il lui fit emporter le flambeau, dont on sait que la lumière gênait son sommeil. Mais la faculté qu'ont les grands hommes de se maîtriser eux-mêmes conmie ils maîtrisent les autres, et de savoir déposer, à leur gré, les émotions les plus vives pour se livrer à d'autres soins, ou pour reprendre dans le repos de nouvelles forces, cette faculté, jusque-là si remarquable en Napoléon,
cette fois fut impuissante. Ce sommeil, qu'il appela vainement, ne vint pas un seul moment fermer ses yeux. Dix fois, en trois ou quatre heures, il appela, renvoya et rappela son valet de chambre, tantôt lui redemandant de la lumière, tantôt la lui faisant remporter, et s'irritant contre l'agitation qui le consumait. Vers cinq heures du matin, il le rappela encore, et, le voyant entrer tout endormi et chancelant, il le plaignit et l'encouragea, lui promettant un long et prochain repos. Constant, d'abord ému , répondit que personne ne pouvait se plaindre de fatigues partagées par un tel maître ; puis, s'enhardissant, il osa ajouter : « Que pourtant le désir et l'espoir de la paix étaient universels. » A ce mot de paix, Napoléon fut subitement transformé : il passa d'un abandon presque attendri à une contraction violente. « Eh bien 6uil ce s'écria-t-il d'une voix rude et concentrée, on aura ce la paix ! On la veut ? On verra ce que c'est qu'une « paix déshonorante ! » Constant, désolé d'avoir ravivé les douleurs de son maître, se taisait, quand, vers sept heures, survint un officier du duc de Kaguse. Ce maréchal commandait toujours notre aile gauche. Poussé, le 7 février, vers Villenauxe etBarbonne, par l'arrivée de l'Empereur, qui l'avait remplacé à Nogent, il avait lancé son avant-garde par Sézanne et Baye, vers la Manie, pour essayer de se lier à Macdonald, mais il n'avait rencontré partout que l'ennemi. C'étaient à Sézanne des éclaireurs, qu'on dissipa facilement, et à Baye un des bataillons de BlUcher. Les quatre corps d'armée de ce maréchal Prussien défilaient, à grands pas et à grands intervalles, vers
Paris, par les deux routes qui, de Châlons, passent, l'une par Épernay et Château-Thierry, l'autre par Etoges, Champ- Aubert et Montmirail.
Ces deux colonnes se précipitaient par ces deux directions pour se réunir à La Ferté-sous-Jouarre. L'une, celle de la Marne, commandée par Yorck, poussait devant elle Macdonald au delà de Château-Thierry, tandis que la tête de l'autre, conduite par Sacken, dépassait Champ- Aubert, et, s'avançant dans le vide, courait par Montmirail sur La Ferté, s 'efforçant d'atteindre ce point de jonction des deux routes avant notre maréchal.
Macdonald allait donc être pris en tête, en queue, et entre deux feux, séparé de Paris et de l'Empereur, et son faible corps ou détruit, ou dispersé, et en tous cas rendu inutile. Mais il avait prévu cette manœuvre. Une de ses divisions, jetée promptement en arrière de lui, venait d'occuper La Ferté ; elle lui donna le temps de l'atteindre dans l'instant même où l'avant-garde de Sacken, culbutant deux mille de nos recrues arrivées de la veille, allait pénétrer dans cette ville. La division Albert rétablit le combat, prit quatre cents ennemis ; et Macdonald, trop faible pour résister à l'une ou à l'autre colonne et moins encore aux deux réunies, recouvra du moins sa retraite sur la capitale.
Ceci se passait le 9 février, le jour même où, vers sept heures du matin, l'Empereur apprenait à Nogent que, au delà de Sézanne, Marmont venait de chasser de Baye ce bataillon russe du corps de Sacken, dont on disait la tête de colonne déjà .au delà de Montmirail. En même temps,
et d'heure en heure, étaient arrivés de Paris des cris d'épouvante : Meaux fuyait sur notre capitale ! Blûcher était à ses portes î
A ces nouvelles, qui lui montrent ce général d'échauff ourée méprisant assez sa détresse pour oser défiler ainsi à sa portée, le génie guerrier de Napoléon s'indigne. Il succombera peut-être, mais non sous ce coup de pied prussien. Aloi-s, s'enflammant, il sort du désespoir des négociations par l'espoir des nouveaux combats qui s'offrent à lui : il s'élance de son lit de douleur, il court à ses cartes, s'étend sur elles, et, le compas à la main, il mesure les distances ; il fait jalonner d'épingles, dont les têtes sont chargées de cire de diverses couleurs, les positions qu'il juge occupées par l'ennemi, les routes qu'il veut suivre, les points qu'il veut ou faire garder ou attaquer. A neuf heures, le duc de Bassano le surprend encore dans ce travail. Ce ministre lui apportait à signer les dépêches pacifiques et résignées que, d'après ses dernières paroles de la veille, on avait passé la nuit à rédiger. « Ah ! « vous voici ! s'écrie l'Empereur, que m'apportez-vous ? c( Il n'est plus question de cela ! Il s'agit de bien autre « chose. Voyez, me voilà en train de battre Blûcher de (c l'œil! Il s'avance parla route de Montmirail; je le « battrai demain ! Je le battrai après-demain ! La face <c des affaires va changer, et nous verrons ! Ne précipitons « rien. Il sera toujours temps de faire une paix comme « celle que l'on nous propose. »
victoires! champ-aubert, montmirail et
vauxchamps.
Sa résolution était prise. Son génie, celui de l'attaque, celui de ses premières campagnes d'Italie, venait de le ressaisir ; il allait briser les chaînes honteuses sous lesquelles, se débattant depuis la veille, on l'avait vu près de succomber.
Dans l'heure qui suivit, Nogent fut confié au maréchal Victor; Allix, Pacthod, Pajol et Montbrun reçurent l'ordre de garder, avec des dépôts et des gardes nationaux : l'un, Sens et l'Yonne ; l'autre, le pont de Montereau ; le troisième, celui de Melun ; et le quatrième, Fontainebleau. Enfin le maréchal Oudinot devait occuper Bray et Provins, avec quelques cadres. Voilà l'informe, le fragile rideau que, à trois, à quatre marches de Paris, et derrière la Seine, il opposa seul à la grande armée ennemie, et auquel il ne craignit pas de se confier de ce côté, pour la défense de la capitale !
Quant à lui, déjà précédé par Ney, avec les divisions
Decouzet Masnier ; par Mortier, avec les divisions Priant et Michel ; et suivi par les divisions de cavalerie Laferrière, Bordesoulle, Des Nouettes, Colbert et Guyot, dès dix heures du matin il marchait déjà au travers des bois et des terres marécageuses qui séparent Nogent de Sézanne ; il allait se joindre aux divisions Ricard, La Grange et Doumerc, que commandait Marmont, pom» se précipiter dans le flanc distendu que lui prêtait Bliicher, pour couper en deux sa colonne, la détruire peut-être, et lui reprendre la Marne.
Ma brigade ne suivit ce mouvement qu'une heure avant la nuit ; et pourtant, malgré cet intervalle, la route était si détestable et la traversée de la forêt de Traconne si laborieuse, que notre marche nocturne s'entremêla aux restes des divisions qui nous avaient précédés. Leur trace était toute parsemée de chevaux, de soldats, de canons même, perdus ou noyés dans ces fondrières. Un grand nombre de ces fantassins y avaient laissé leurs chanssures ; plusieurs centaines s'étaient dispersés dans ces marécages. Le dévouement des bons et braves habitants de ces contrées vint à leur aide ; ils protégèrent cette marche, dont le sort de la guerre pouvait dépendre : leurs cordages, leurs chevaux, leurs bras, ils avaient tout offert ; et, quand vint notre tour, ce furent encore eux qui, pendant toute cette nuit froide, pluvieuse, et la plus noire de cet hiver, guidèrent, un fanal en main, notre colonne.
Quant à l'Empereur, que rien n'arrêta, il était arrivé, le soir même du 9 février, mais tard et mal suivi, dans Sézanne. Il croyait Marmont bien au delà ; il le supposait
maître du pont et du défilé de Saint-Prix, seule issue par où notre armée pût traverser le petit Morin et déboucher des marais de Saint-Gond sur Tennemi. C'était de là que Napoléon voulait se ruer par Baye, sur Champ- Aubert, en travers de la colonne trop allongée de Bliicher, d'Alsufiew et de Sacken, sur le grand chemin de Châlons à Paris, où ce dernier venait de s'aventurer avec une rapidité si menaçante.
En effet, cent cinquante lanciers de Marmont avaient occupé Baye le 8 au soir ; mais le lendemain matin, 9 février, ce poste avait été repris par les Russes, et le maréchal, soit négligence soit découragement, car il en avait d'abord compris toute l'importance, s'était laissé repousser jusque dans Sézanne. A la vue si inattendue de Marmont encore dans cette ville, Napoléon s'irrite. Le maréchal lui montre le petit nombre de ses soldats, leur dénuement, leur lassitude et le terrain pourri où s'enfoncent ses chevaux et s'engravent ses canons. Mais, à la voix toute-puissante du maître, toutes ces impossibilités disparaissent, les courages se raniment, le patriotisme s'exalte : les habitants accourent de toutes parts, et, malgré la nuit, hommes, femmes, chevaux, tout s'attelle !
Le lendemain matin 10 février^ dès le point du jour, et delà hauteur qui domine Saint- Prix, Marmont plongea d'avides et inquiets regards dans la vallée marécageuse du Petit-Morin et sur le pont qui le traverse ; puis il les releva, plus inquiets encore, sur la hauteur opposée. Il n'eût fallu là que deux bataillons et une batterie ennemie pour tout arrêter, pour déconcerter l'Empereur, et faire
échouer la plus belle de ses manœuvres. Mais pour cette fois encore, son Étoile avait jeté sur nous un dernier rayon ! Le pont de Saint- Prix était intact ; la hauteur opposée, déserte. Notre non-occupation de ce passage, la reprise facile qu'en avait faite rennemi, toutes ces négligences de la veille^ qui eussent dû nous être si fatjEiles, avaient trompé Alsufiew et Bliicher lui-même. De ce côté, ils n'avaient cru qu'à la présence d'un simple parti de cavalerie. Seulement, Bliicher, sur des avis reçus du comte Pahlen, venait de rétrograder d'Étoges, où il s'était établi presque seul, dans Vertus, où arrivaient les corps de Kleist et de Kapsewicz. Quant à Alsufiew, plus tranquille encore, après avoir négligé de rompre le pont de Saint-Prix, ou d'en faire occuper le défilé, il dormait si paisiblement dans Baye, avec ses six mille grenadiers, que nos coureurs suffirent à chasser ses grandes gardes jusqu'en vue de son quartier général.
Alsufiew, réveillé par nos premiers coups de feu, reconnut sa faute : il envoya quelques bataillons vers Saint- Prix pour la réparer, mais il était trop tard. Déjà les divisions de Marmont étaient maîtresses du défilé; elles repoussèrent ces Russes jusqu'à cinq cents toises de Baye, où l'on trouva Alsufiew rangé en bataille. Sa gauche était dans un vallon d'un difficile accès ; son front, couvert par un bois fortement occupé. Il était neuf heures. Ici commença le premier acte du drame de cette journée ; il y en eut trois. Marmont vit d'abord que le sort de cette première rencontre tenait à la possession de ce bois ; il plaça en face la division Ricard, le 113° régiment en tête,
dispersé en tirailleurs, et soutenu par deux brigades en colonnes. La division La Grange, déployée à gauche, eut Tordre de pousser deux bataillons sur la droite des Russes.
Le 113® venait de rejoindre ce corps d'armée. Fabvîer, celui de la Moskowa, et que, depuis, la Grèce a rendu célèbre, dit que ce régiment était composé de conscrits tont neufs ; que leur uniforme entier ne consistait qu'en une capote grise et un bonnet de police d'une forme féminine, d'où vint que Ton appela ces pauvres enfants, les Marie- Louise, Ils étaient à peine commandés et encadrés. Quand le maréchal parcourut leur ligne, voyant la plupart des pelotons sans officiers, il demanda à l'un d'eux où donc était son lientenant. a Notre lieutenant ? répondit une c voix grêle, mais nous n'en avons jamais eu. — Et le « serçent? reprit le maréchal. — Pas davantage, réparer tit la même voix ; mais c'est égal, ne craignez rien, nous « sonmies bons là ! y> Comme alors il leur montrait l'ennemiy en leur recommandant de bien ajuster, l'un d'eux ajouta : « Qu'il tirerait bien, mais qu'il n'était pas sûr de « pouvoir recharger son arme ! y> Et réellement, l'instruction d'une partie de ces pauvres recrues allait à peine jusque-là ; mais leur bravoure naturelle suppléa à tout. Le signal donné, pelotons, bataillons, tout s'élança, eb de ce premier élan le bois fut emporté.
Ce rideau arraché, nous découvrîmes Alsufiew ralliant ses fuyards; mais, trop à découvert dans Baye, il recula, en combattant, jusqu'à la hauteur des fermes d'Andrecy et du bois de Bannay, où il s'arrêta, appuyant sa droite et sa gauche à ces deux points, et nous montrant un front
déterminé. Il nous disputait ainsi le chemin de Sézanne à Épernay, qui coupe verticalement, à Champ- Au bert, la grande route de Châlons. Ricard suivait ce chemin ; La Grange marchait toujours à sa gauche ; c'était le côté de l'ennemi le plus accessible, et ce fut là que d'abord notre attaque fut la plus chaude. Elle commença mal : vingtquatre pièces russes écrasèrent La Grange ; on n'y put répondre, notre artillerie, mal attelée, n'ayant pu suivre. Cette division perdit contenance : elle reculait en désordre, quand la vue de l'Empereur et de Ney, accourant avec tout ce qu'ils pouvaient traîner de canons, arrêta les Russes.
Sans doute aussi l'apparition de deux mille chevaux, dirigés par Napoléon sur Fromentières, et qui s'y trouvèrent bientôt en arrière, à droite de la ligne de bataille d'Alsufiew, inquiéta ce général. Il demeurait incertain, lorsque La Grange, profitant de son hésitation, rallia son corps et recommença son attaque. Il tomba blessé, mais ce ne fut qu'après avoir vu le général russe ployer sa ligne en bataillons carrés, céder le terrain, et se concentrer sur Champ-Aubert.
Toutefois, en se retirant, il nous maintenait à distance par des feux nourris, quand Ricard, à son tour, poussa vigoureusement sa tête de colonne sur ce village. Il s'en empara, le perdit, et s'acharnant il en ressaisit les premières maisons. Cette lutte fut sanglante. On s'y battit corps à corps, et à la baïonnette, ce qui est rare. Il y avait du désespoir dans la résistance des Russes : ils ne savaient plus où reculer !
Alsufiew, acculé sur la grande route de Châlons à Paris, qu'il avait l'ordre de couvrir, sentait l'impossibilité de s'en servir pour se retirer, soit à droite, soit à gauche, sans nous prêter, à bout portant, l'un ou l'autre de ses flancs. Mais, pendant qu'il se cramponnait dans ce dernier poste, la connaissance des lieux, une intrépide, une heureuse inspiration du général Girardin, et un hasard de Tune des charges de la cavalerie de Bordesoulle sur les carrés de la droite russe, termina ce second combat. Dans le tumulte de cette attaque, une cinquantaine de nos lanciers, enivrés par l'ardeur de leur charge, n'entendirent pas le i-alliement : ils traversèrent la ligne ennemie et, poussant leur fortune, ils se rabattirent sur Champ- Aubert, qu'ils coupèrent par le milieu, pendant que, du côté de notre infanterie, on s'en disputait encore l'entrée. Les Basses, qui s'y défendaient, entendant derrière eux des cris de victoire, n'en demandèrent pas davantage : ils emrent nos lanciers sur parole, et, sans compter, ils se nodrent à fuir en déroute.
Pourtant, l'instant d'après, soit que le hasard ou la nécessité les eût bien conduits, soit qu' Alsufiew lui-même eût d'abord été bien inspiré, il se trouva, avec sa division, rejeté de l'autre côté de la grande route de Paris sur celle d'Épemay. C'était pour lui une voie de salut s'il y eût persévéré. Il était tard ; reculer bien ensemble vers Epernay, en disputant l'heure et le terrain jusqu'à la nuit, c'était ce qu'il avait de mieux à faire ; mais, dans sa préoccupation de regagner la grande route, sa retraite sur
Blticher^ apercevant à sa gauche, au tmvers du bois du
Désert, un chemin qui pouvait IV conduire, il se persuada qu'il devait le suivre.
Ce fut en présence et à portée de Marmont que, aveuglé par cette idée fixe, il fit faire un à-gauche à son corps, et nous prêta son flanc droit, en engageant la tète de sa colonne dans ce bois marécageux. A la vue de cette faute, Marmont lança vivement une brigade de cuirassiers sur ce flanc découvert ; il ne fallut qu'un choc : la colonne Russe, coupée en deux, tourbillonna; ses deux tronçons se dispersèrent en plusieurs milliers de fuyards, jetant leurs sacs et leurs armes. Dans ce sauve-qui-peut général, la plupart se précipitent par tous les sentiers dans le bois du Désert. Mais déjà toutes les issues en étaient occupées par Tordre de Marmont, et lui-même, avec BordesouUe et tout uo qui l'entourait, gagna la tête de cette déroute.
Un instant après, trois mille Russes étaient tués ou l)ris ; doux cents des plus éperdus se noyaient dans les étangs du Désert; plus tard quinze cents autres, égarés dans ces nianiis, étaient ramassés par nos paysans, par dos enfants nieino, qui, brandissant fièrement leurs serpes, nous en nimenèrent un bon nombre.
Sept mille grenadiers russes détruits, vingt et un caniHis, cinq mille fusils, quan\nte-huit officiers, et deux généraux prisonniers, furent le trophée de cet heureux jtuir î Alsufiow lui-mémo fut saisi au milieu du bois par un simple ohassour, do six mois de service. Ce conscrit, t|Uolquo ohosi* qu'on pût- lui dire, ne voulut pas lâcher prise qu'il n'ont conduit ih? giMiéral à TEmpereur. Il le lui
remit de sa main, et Napoléon décora ce jeune soldat de l'Ordre d'Honneur.
Marmont, en ce moment, se trouvait là; on remarqua son attitude et celle du général qu'il venait de vaincre. Tontes deux furent conformes à la situation de Tun et an caractère bien connu de l'autre : Alsufiew paraissait atterré, tandis que Marmont, trop orgueilleux pour paraître enorgueilli, restait le même, trouvant sa victoire toute naturelle.
Alsufiew avait fini par une faute, comme il avait commencé. Sa dernière manœuvre venait de nous livrer son corps entier sans défense, de même que, le matin, il nous avait abandonné, sans combat, la seule position qu'il eût pu défendre. Il est vrai que, dans l'intervalle, sa conduite avait été digne d'un meilleur commencement et d'une fin moins déplorable.
Quant à l'Empereur, lorsque, établi sur la grande route dans une chaumière de Champ- Aubert, il invita à sa table les généraux prisonniers, il essaya de les consoler : sa victoire fut douce à leur infortune. Mais bientôt, frémissant à l'idée que peut-être, en cet instant même, Caulaincourt, usant du pouvoir qu'il lui avait envoyé, signait une paix honteuse, il les congédia. Déjà sa fierté, se saisissant avidement de cette nouvelle branche de laurier, s'empressait de secouer l'humiliation de la cruelle soirée de Nogent. Une dépêche fat dictée précipitamment au duc de Vicence. Elle peint son espoir, son habitude de bonheur, et la force de son penchant à croire à son Etoile ! « Un changement brillant, disait-elle, était survenu dans
(t sa position. De nouveaux avantages se préparaient. c( Le plénipotentiaire de la. France pouvait donc repren- « dre au Congrès une moins humble attitude. »
Cette dépêche expédiée, il devint plus tranquille. Alors seulement, il put enfin prendre cinq heures d'un repos cruellement acheté par la fatigue et les chagrins des nuits précédentes.
Son sommeil fut calme. Mais il ne s'était pas endormi sur ce premier succès sans en avoir assuré les conséquences : tout était prêt pour le lendemain. Dès son arrivée sur cette grande route, il avait envisagé d'un coup d'œil sa position ; toute la contrée comprise entre Vertus, La Ferté et Château-Thierry en avait été comme éclairée ! On eût dit qu'il y avait aperçu d'avance tous les mouvements de ses ennemis : celui de Blûcher, qui devait infailliblement accourir, par Vertus, au secours des siens ; celui d'Yorck, vraisemblablement appelé de Château- Thierry àMontmirail; enfin, la marche rétrograde de Sacken, le plus compromis de tous ces chefs, celui dont l'audace avait osé prétendre à se montrer le premier devant Paris. Ce général, se sentant pris sur le fait, tourné, menacé sur ses derrières, revenait déjà sans doute à grands pas, en ne songeant plus qu'à fuir ou à se défendre.
Montmirail surtout, où passe la grande route de Châlons, où se réunissent celles de Sézanne et de Château- Thierry, avait apparu à notre Empereur comme ie point de ralliement donné à tous ces corps ennemis. Dès lors, les prévenir à ce rendez-vous, et tout à la fois, d'une part y retarder l'arrivée de Bliicher en envoyant ralentir
sa marche; de l'autre, observer, du même point, Yorck qui en était le plus près; enfin, aller soi-même au-devant de Sacken, qui certainement revenait de sa pointe sur Paris, talonné par Macdonald, se mettre en travers de sa retraite et le détruire en avant de Montmirail, tel fut réclair de sa pensée : ses ordres, dès la soirée même du 10 février, en avaient fait commencer l'exécution.
En effet, Alsufiew venait à peine de succomber, et Napoléon n'avait pas mis pied à terre, que déjà Marmont et • Gronchy étaient dirigés sur Étoges contre Blûcher ; Macdonaldy averti; Mortier, la jeune Garde et nous, appelés de Sézanne dans Montmirail ; enfin, Ricard, Nansouty et quatre mille chevaux d'élite, poussés de Champ-Aubert dans cette même ville de Montmirail, d'où ils chassèrent, vers onze heures du soir, un pulk de Cosaques.
Le lendemain, 11 février, dès cinq heures du matin, Napoléon , remonté à cheval, s'avançait sur ce point centiral, qu'il dépassa. Sa marche fut lente, afin de conserver à SjBS corps un ensemble indispensable. Quand reparut le soleil, ses premiers rayons lui promirent une belle journée et tinrent parole. Ce fut à la hauteur de Marchais qu'il rejoignit sa cavalerie, rangée en bataille dans la plaine.
n était dix heures. Déjà toutes ses prévisions se réalisaient. En arrière, à sa droite, l'apparition de quelques coureurs Prussiens annonçait qu'Yorck arrivait de Château-Thierry sur Montmirail; en face, on apercevait Sacken,. revenant de Trilport à grands pas, fatigué d'une marche de quatorze heures ; inquiet, il accourait aussi, et en tonte hâte, sur Montmirail. Il entrevoyait enfin les
clochers de cette ville ; il espérait y trouver Bliicher, lorsque, dans le court intervalle qui l'en séparait, il aperçut notre avant-garde.
La prudence eût peut-être voulu qu'alors il manœuvrât de Vieux-Maisons sur sa gauche pour se réunir à Yorck, ou que, du moins, il attendît son concours ; mais, soit dépit d'avoir été forcé de lâcher prise sur Paris, dont ses soldats portaient déjà, dit-on, le nom écrit sur leurs bonnets ; soit audace et intrépidité naturelle, il osa tout le contraire. Il se peut aussi qu'il crût devoir se renfermer dans ses instructions : elles lui prescrivaient Montmirail pour point de ralliement ; on lui en barrait le passage, il ne songea qu'à le forcer.
Le voilà donc qui pousse en avant sa colonne, cherchant une position pour la déployer et pour engager le combat. En cet endroit, la route, comme la plupart des grands chemins, suivait une vallée, celle du Petit-Morin, mais en se maintenant sur les hauteurs du versant droit, en sorte que, laissant à sa droite deux des affluents de ce cours d'eau, elle les dominait et restait indépendante de leurs ressauts. Ces deux ravins, peu distants l'un de l'autre, étaient ceux de L'Epine-aux-Bois et de Marchais. De même que la plupart des ravins transversaux, ceux-ci offraient des positions militaires. Il n'y avait pas à choisir, car déjà l'Empereur occupait celui de Marchais. Sacken prit donc position sur l'autre. Le temps ne lui manqua point : les boues ralentissaient la marche de notre artillerie ; les divisions Michel et De France, appelées de Sézanne, étaient loin encore; le corps prussien comptait
plus de vingt et un mille hommes ; le corps russe, autant ; noos n'étions pas quatorze mille, et Napoléon attendait.
Notre attitude défensive et la nécessité de se faire jour décidèrent Sacken. La disproportion des foix^es Téblouit sur celle du génie. Il n'hésita pas, il prit Tattaque. Son plan hardi fut, dans le détail, aussi habilement conçu que d'abord vigoureusement exécuté. Sa gauche, toute de cavalerie, couvrit la plaine en face de la nôtre. La Haute- Épine et L'Épine-aux-Bois étaient le centre et la clef de sa position. Il le comprit : quarante canons et le gros de son armée la lui assurèrent. Quant à sa droite, il retendit jusqu'au Petit-Morin. Scherbatow la commandait ; elle reçut l'ordre de remonter violemment ce cours d'eau et de tout renverser devant elle. Sacken prétendait nous maintenir dans la plaine et sur la grande route, pendant que cette droite, remontant victorieusement le Morin jusqu'à Montmirail, pivoterait sur son centre, et nous rejetterait sur la route de Château -Thierry et sur le corps d'armée d'Yorok, où s'achèverait notre défaite.
Mais l'Empereur, qui, dès la veille, avait deviné l'ensemble de ces mouvements, ne pouvait être surpris par leur réalisation. Son génie, bien autrement audacieux, venait de le jeter, avec quatorze à quinze mille soldats, au milieu de quarante-deux mille ennemis. Un coup d'œil sur ce champ de bataille lui suffit pour juger le général russe et préparer sa défaite.
Au centre, c'est-à-dire sur la gi'ande route, où tout devait se décider, il plaça Friant et sa vieille Garde eu colonne serrée : c'étaient quatre mille hommes seulement.
A sa gauche, au vallon transversal de L'Epine-aux-Bois tout rempli de Russes, il opposa dans celui de Marchais, vers le village de ce nom, les divisions Decouz et Musnier, et dans Pomessone celle de Eicard, dont l'extrême gauche s'appuya au Petit-Morin. Quant aux quatre mille chevaux de notre droite, il les laissa dans la plaine ; leur flanc droit fut couvert par le petit bois de Bailly, qu'une brigade d'infanterie défendait. Tel fut, vers le milieu du jour notre ordre de bataille.
Déjà le canon retentissait; déjà même, aux pétillements inégaux des feux de tirailleurs les roulements brefs, réguliers et plus sérieux des feux de rangs, avaient succédé; on était aux prises. Napoléon calme, mais attentif, observait. Il attendait que l'intention de Sacken se fût mieux dessinée, car, au milieu de ces bruits de moi't, jamais chef de guerre, quand il le fallait, ne sut mieux attendre. Sûr enfin de l'agression de Sacken par son aile droite, et que ce Russe, qu'il avait tourné, prétendait, sans craindre de se séparer des Prussiens d'Yorck accourant à sa gauche, le tourner à son tour, il se décide. Aussitôt sa cavalerie reçoit l'instruction de se porter en avant dans la plaine. Elle menacera l'intervalle des routes de La Ferté et de Château-Thierry, et la marche de flanc que pourrait tenter Sacken pour se réfugier auprès d'Yorck. Quant à son aile gauche si vivement attaquée, Napoléon la refuse, il lui ordonne de faiblir, de reculer même. Il agace ainsi, il encourage l'aile droite russe et l'attire dans cette fausse voie ; mais, en môme temps que, de ce côté, il se prête à la faute de son ennemi, au
centre il se prépare à en profiter. C'est pourquoi Ton voit Friant et quatre bataillons, serrés en masse, s'avancer silencieusement sur la grande route, dépasser Marchais, s'arrêter à portée de La Haute-Épine, et, les armes prêtes, attendre un signal.
Il était plus de deux heures quand l'Empereur sembla céder ainsi aux Russes, par sa gauche, dans le Yal du Morin, et les menacer de son aile droite dans la plaine. Son but était d'attirer à la fois, de ces deux côtés, leurs forces accumulées à leur centre ; il tentait ainsi Sacken, d'un côté par l'espoir et de l'autre par la crainte. Ce géoaéral ne manqua pas d'obéir à ces deux puissants mobiles. Sentant fléchir notre gauche devant sa droite, il crut au triomphe de son plan d'attaque, et affaiblit son centre à La Haute-Epine et à L'Epine-aux-Bois, pour renforcer cette droite et achever sa victoire. Il fit de même pour son aile gauche : il dégarnit encore son centre, afin de la rendre assez forte pour maintenir, de ce côté, ses communications avec Yorck. C'était là justement ce qu'espérait l'Empereur. On eût dit que Russes comme Français se conformaient à ses instructions, et que des deux côtés, de même que sur un champ de manœuvres, on obéissait à ses ordres !
Dès lors pour lui l'action commence. Il n'a plus là ces grandes réserves d'Austerlitz et de Wagram ; de toutes ces redoutables masses, Friant et quatre mille vieux soldats lui restent seuls, et la moitié va lui suffire ! Au signal qu'il donne, ces deux mille vétérans s'élancent, ils se précipitent sur La Haute-Épine. Tout ce qui ose les
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attendre, tombe ; le reste est culbuté sur l'artillerie ; les quarante canons russes se taisent ; la fusillade même est éteinte ; il faut ici combattre corps à corps, et bientôt nos baïonnettes régnent seules sur ce champ de carnage. Par ce coup de guerre, le centre des Russes est crevé, et, au moment où il se croyait victorieux, Sacken est vaincu soudainement !
Pourtant, la surprise de ce général n'enchaîna pas son audace : il reforma ses troupes en colonne, et, tête baissée, il fit remonter Liewen de L'Épine-aux-Bois sur La Haute-Épine et dans la plaine. Il espérait réparer la brèche faite à son centre, se rejoindre à sa gauche, et se rattacher aux Prussiens, dont enfin, vers Fontenelle, les coups commençaient à se faire entendre. Mais, pendant que Priant et ses grenadiers se maintiennent invinciblement dans leur conquête. Napoléon aperçoit cette marche de flanc de la gauche de Liewen. Elle se dessinait en une épaisse et noire traînée, en travers de la grande route; déjà même la tête de cette colonne gagnait la plaine. A cette vue, d*un mot, d'un geste, tout ce qu'il a de cavalerie près de lui, celle de Guyot, les quatre escadrons de service, jusqu'au peloton qui le suit, sont lancés, à toute bride, sur le flanc de cette masse mouvante, qu'ils enfon-. cent et foulent aux pieds. La mêlée conmiencée, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs et lanciers, tous d'élite et expérimentés, n'ont plus besoin d'ordres : ils sabrent en tous sens cette malheureuse infanterie, qui tourbillonne éperdue ; tous leurs coups portent, et deux brigades presque entières tombent détruites.
S'il en échappa vers les Prussiens quelques centaines, et avec eux la cavalerie russe, c'est que le chef, pourtant très habile et fort brave de la nôtre qui couvrait la plaine, manœuvra plus savamment, ce jonr-là, qu'il ne combattit. Quelques-uns disent qu'il était fatigué de guerres; ou que, appesanti par ces principes exagérés de prudente lenteur qu'inspire parfois le long commandement des lourdes réserves, il était devenu d'autant plus ménager de ses escadrons, qu'on les lui avait fait souvent trop prodiguer. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette fois il laissa s'échapper l'occasion.
Oependant, nous étions victorieux au centre ; la gauche des Russes était en pleine retraite ; leur droite était «ttiiée dans un guet-apens; tout paraissait décidé; il semblait qu'il n'y avait plus qu'à ramasser prisonnière cette aile ennemie, engagée si témérairement et si avant dans la vallée du Morin ; mais il arrivait tout le contraire. La valeur aveugle de ces Russes, commandés par un chef \ d'une opiniâtreté pareille, changeait la nature des cho- [ «es : elle déconcertait le génie. Scherbatow, ou plutôt, dit-on^ Bernadozow, avait, il est vrai, donné dans le piège, mais, en s'y obstinant, il le forçait !
Ce général s'était rendu maître de tout le ravin, de Marchais à Pomessone, pendant que nous nous empar rions de la tête de celui de L'Epine-aux-Bois, son point de départ, et, tout entier à l'ordre qu'il avait reçu, il ne s'embarrassait pas de la nôtre. Sourd aux coups qu'il devait entendre derrière lui, il poussait sa chance, il avançait toujours, et de volontaire qu'avait été d'abord
la retraite simulée de Musnier et de Eicard, il la rendait réelle et involontaire.
Vainement Napoléon, resté sur la grande route à cette hauteur, et que commençait à inquiéter l'attaque des Prussiens d'Yorck en arrière de notre droite, ordonnait à Ricard et à Musnier de reprendre à sa gauche l'offensive, et d'en finir ; leurs recrues ne voulaient plus mordre. Ces conscrits tout neufs, ignorant le péril, avaient d'abord étonné nos vétérans ; mais, la connaissance faite, ils en étaient à ce point où, sachant apprécier le danger, on n'y est pas fait encore. Et puis, pour tout dire, sans vêtements suffisants, mal nourris, transis du jfroid des bivouacs, et harassés de marches et de combats, ils étaient au bout de leurs forces. Leurs officiers avaient obtenu d'eux plusieurs vigoureux élans ; plusieurs fois même, Pomessone et Marchais avaient été pris et repris ; mais il était alors quatre heures, et, décimés, abattus, l'énergie de l'attaque leur manquait, il leur restait à peine le courage de se défendre.
Toutefois, Napoléon s'obstine; il était pourtant luimême si dépourvu, qu'il ne put envoyer à Ricard que deux des quatre bataillons de sa vieille Garde, qui lui restaient en réserve. Ils furent inutiles. Ricard les jugea, m'a-t-il dit, insuffisants ; il ne voulut pas les exposer en vain. Peut-être eussent-ils suffi cependant, car de quoi de pareils soldats n'étaient-ils pas capables? Les deux autres bataillons de cette même vieille Garde allaient le prouver, mais dans une attaque plus décisive, mais sous les ordres et les yeux de Napoléon, qui seul avait le droit
YICTOIRES! CHAMP-AUBERT, MOÎîTMIRAIL, ETC. 201
et le pouvoir d'exiger ces efforts surhumains de ces hommes d'élite. En cet instant, étant demeuré sur la grande route avec ces deux seuls bataillons, il hésitait à risquer, pour ressaisir Marchais, cette dernière réserve.
Mortier venait, il est vrai, d'arriver. Ce maréchal, toujours prêt au bruit du canon, et qui jamais ne se fit attendre sur un champ de bataille, était suivi de Michel et de six bataillons de la jeune Garde ; mais il avait fallu les opposer, vers Fontenelle, à l'irruption de l'armée d'Yorck. Le canon de cette autre armée grondait en arrière de notre flanc droit , où l'avant-garde prussienne pénétrait sans résistance.
Ainsi, malgré la brillante conquête de La Haute-Epine, et celle de la haute plaine, en arrière de notre droite, au centre, et à gauche sur le Moiin, nous nous trouvions retombés dans la défensive ; le ravin même de Marchais était perdu; et pourtant la nuit approchait. L'ardeur opiniâtre avec laquelle Scherbatow et Bernadozow poursuivaient une faute, allait en faire une belle action, et rendre la bataille au moins indécise. On vit alors l'Empereur, agité, frapper sa botte de son fouet à coups redoublés, et tourner fréquemment les yeux vers Montmirail. Il attendait notre division ; elle approchait ; partie le matin de Sézanne, nous arrivions enfin presque avec la nuit, trop tard, et parce que, dans les meilleures armées, il y a malheureusement des hommes trop habiles à n'entrer en ligne qu'au jour tombant, et quand la nuit est prête à substituer aux feux de la guerre ceux des bivouacs.
Mais, quelque prompte que fût la chute de cet onzième
jour de février, Napoléon fut plus rapide encore ! Nous déployer derrière lui, et tout aussitôt précipiter, à la baïonnette, ses deux bataillons sur Marchais, le maréchal Lefebvre en tête ; puis nous reployer en colonnes, et nous lancer ainsi, par la grande route, sur le flanc gauche de Scherbatow, fut l'affaire d'un moment : dix minutes suffirent. Ce second coup de guerre, plus décisif que le premier, réussit de même. En dépit des feux des Russes, la distance, l'ennemi. Marchais et ses positions, tout disparut en un clin d'œil sous notre charge, et surtout sous le pas de course de ces deux bataillons ! On n'en a point assez dit, on n'en dira jamais assez sur leur gloire. Quant à la nôtre, les histoires d'alors l'ont trop vantée, elle appartient toute à Napoléon ; elle est tout entière dans le mouvement décisif qu'il nous ordonna, et qui acheva de déconcerter l'ennemi, car nous l'exécutâmes sans grands obstacles. Ce fut bien plus cette manœuvre que nos sabres qui nous livra cette foule de prisonniers, dont nous font honneur des récits qu'on a pourtant raison d'estimer, malgré l'inévitable inexactitude de ces minuti,eux détails.
Au bruit de ce second coup de foudre Ricard s'élança sur l'extrême droite des Russes, devenue incertaine : elle plia ; la poursuite fut courte , la nuit l'ayant arrêtée et non l'ennemi, qui disparut dans les ombres^ fuyant en déroute.
Napoléon suivait sa victoire d'un œil satisfait ; déjà même, il s'était avancé jusqu'à La Haute- Épine, quand un courrier, l'abordant en grande hâte, lui remit une dépêche. Son regard, en voyant l'enveloppe, changea sou-
VICTOIBES ! CHAMP-AUBEET, MONTMIRAIL, ETC. 203
daîn. Un dépit hautain y éclata. Il se saisit violemment de cette lettre et, sans l'ouvrir, il la lança au loin derrière lui, par-dessus son épaule gauche, avec un geste de mépris et de colère. Tout ce qu'on put savoir, c'est qu'elle arrivait de Châtillon. On suppose qu'elle renfermait une réponse conforme aux humiliations de Nogent. Berthier vit ce mouvement, il s'en affligea, dit-on, et fit ramasser cette dépêche. Pourtant, il ne put s'étonner que de si cruelles concessions, à demi arrachées par la défaite, fussent désavouées par la victoire.
Une seconde nouvelle survint en ce moment ; elle fut autrement reçue que la première. A notre droite, Michel, quoique blessé, et le maréchal Mortier triomphaient aussi. Depuis la ferme des Toumeux jusqu'à Fontenelle, leurs six bataillons venaient d'enfoncer, de position en position, neuf bataillons prussiens. Pirch, leur général, était blessé, son artillerie, prise. Ainsi, de toutes parts, la victoire terminait le combat ; le nom de Montmirail devenait célèbre ; vingt-six canons russes et prussiens, plus de deux cents voitures, et quatre mille cinq cent soixante ennemis morts, blessés ou prisonniers, restaient sur le champ de cette bataille.
Ce succès fut acheté : dix-huit cents Français, deux généraux de Mortier, beaucoup d'officiers, et la plupart des officiers supérieurs de Eicard, le payèrent de leur sang.
Au milieu de tant d'efforts intrépides, un trait de fermeté stoïque avait été remarqué. Le jeune et brave chirurgien major Bancel, attaché à la Garde, et plusieurs fois
tri
blessé lui-même, avait, selon son habitude, établi son ambulance le plus près possible du combat. Il pansait nos blessés, quand^ levant la tête, il aperçut près de loi mi ancien chasseur à cheval de la vieille Garde fumant tranquillement sa pipe en le regardant. Bancel, alors trop occupe, y fit d'abord peu d'attention. Pourtant, un qnart d'heure après, le voyant toujours à la même place, toujours fumant et toujours aussi paisible : ce Que faites- « vous donc là, enfin ? s'écria-t-il. Comment un ancien « comme vous n'est-il pas honteux de se tenir ainsi à a l'écart, lorsque ses camarades se couvrent de gloire? » Sur cette interpellation, le chasseur fit faire froidement à son cheval un demi tour ; puis, ôtant sa pipe de sa bouche : ce Tenez, major, répondit-il, en lui montrant sa « jambe brisée, dont le pied pendant ne tenait plus qu'à « une fibre, pensez-vous que je n'aie pas mon compte a comme cela, et que j'en puisse faire davantage? »
On peut juger des regrets que ce chirurgien eut de ses reproches, et quels soins il prodigua à ce vétéran mutilé. Tels étaient ces Guides célèbres du général Bonaparte, que, depuis 1796 et l'Egypte, l'Europe entière avait admirés! Que de fois, depuis quatorze ans, nous avions veillé ensemble près du Premier Consul et de l'Empereur ! Mes vieux amis, à cette heure où j'écris ces souvenirs, dans quelles humbles retraites vivez-vous dispersés et oubliés ? Mais combien peu de vous sont debout encore 1
L'Empereur coucha à La Haute-Epine. Les deux chambres qu'il y occupa étaient encombrées de morts. On les jeta dehors pour lui faire place. Pour nous, notre
charge et notre poursuite s'étaient arrêtées non loin de là, vers la forêt de Nogent-sur-Marne. La nuit, qui met le vainqueur comme le vaincu sur la défensive, enchaînait nos mouvements. Nous ne savions plus où attaquer un ennemi déjà posté, et qui savait bien où fuir et où se défendre. Incertains, nous demeurâmes dans l'obscurité, longtemps rangés en bataille. On défendit même jusqu'aux étincelles, car, au moindre bruit, les décharges de l'ennemi, presque à bout portant, nous apprenaient que notre ligne se trouvait au milieu de leurs grandes gardes. Nous nous débrouillâmes enfin les uns des autres ; alors, nos postes placés, nous allumâmes nos feux ; on alla à tâtons aux vivres et au fourrage, l'eau seule manqua tout à fait ; le reste de la nuit fut paisible.
Sacken en profita pour s'écouler le long des bois ; puis, gagnant la route de Château-Thierry, vers Montfaucon et WilBfbrt, où Tarrière-garde prussienne s'était arrêtée, il se mit à couvert derrière elle.
Ces deux corps alliés s'étaient ainsi rapprochés, mais non leurs esprits : un souffle de mésintelligence s'exhalait de leur défaite. D'accord jusque-là par un intérêt commun, une haine pareille et le succès, leur union accidentelle s'était ébranlée de ce premier revers. Ils s'en accusèrent, dit -on, réciproquement; Sacken reprocha à Torck sa lenteur ; et Yorck, à Sacken sa précipitation.
Cependant Napoléon veillait. Il envisageait sa position si critique encore. Alsufiew est anéanti ; Sacken désorganisé ; Yorck entamé et repoussé ; quarante-sept canons leur ont été arrachés ; plus de onze mille Russes et Prus-
HÊMOIRES. — T. III. 12
siens sont détruits. Mais ils étaient soixante-donze mille, et le cours de la Marne entre leurs mains. De ce côté, Yorck et Sacken réunis, trente-sept mille hommes encore contre quinze mille, restaient maîtres de Château-Thierry et de ses abords. D'autre part, et derrière nous, Blûcher, l'audacieux, Timpctueux Bliicher, sans doute impatient d'accourir, par Étoges, au secours des siens, avec quatrevingts canons et vingt-deux mille hommes, allait culbuter sur nous Marmont et ses quatre mille recrues. Enfin, trois jours se sont écoulés depuis que, devant toute la grande armée Alliée, la Seine a été presque abandonnée à ellemême. En effet, déjà Victor, alarmé, nous y rappelait. Comment s'en éloigner davantage, lui tourner le dos, s'enfoncer plus avant au nord, vers Château-Thierry, et s'engager, se compromettre, de plus en plus, au mUienâe soixante mille Coalisés, avec ce peu de soldats qui suivent Napoléon, et qui sont la dernière ressource de la France ?
L'Empereur, cependant, n'hésita pas. Le 12 février au matin, vers huit heures, il nous mit en marche, à travers champs, droit au nord et vers la Marne. Mortier s^avança, de Fontenelle, vers le même but. Quant à Napoléon, poussant d'abord jusqu'à Vieux-Maisons, il y laissa une réserve ; puis, s'étant assuré de la retraite de Sacken sur Château-Thierry, il prit la même direction.
Il ne s'était pas décidé par des considérations ordinaires ; il avait tout calculé : du côté de la Seine, la lenteur autrichienne ; sur la Marne, l'ascendant de sa Renommée, et celui de l'attaque, qu'il venait de ressaisir. Il jugea donc qu'il pouvait disposer de deux jours encore. Il pensa
que Blûcher et ses lieutenants, que ces vainqueurs inaccoutumés, se sentant saisis sur le fait, et pris en flagrant délit de conquêtes, par leur maître en fait de batailles, seraient tous, ou frappés de stupéfaction par son apparition soudaine, ou prêts à fuir, et qu'il ne s'agissait que de les atteindre. C'était encore le héros de l'Italie, procédant par des coups audacieux et inattendus, afin d'étonner; frappant ainsi l'imagination, celle des siens et celle de l'ennemi ; enthousiasmant Tune et terrifiant l'auixe; nous exaltant de la foi qui sauve, et imposant à ses adversaires celle qui consterne et détruit !
Nous nous dirigeâmes donc, le 12 février, sur Château- Thierry, sans nous embarrasser de Bliicher, dont nous n'entendions point parler encore. La division Ricard, épuisée, demeura à Montmirail. Friant même et la moitié de ses grenadiers de la vieille Garde restèrent en réserve à Vieux- Maisons. Ainsi nous marchâmes un contre trois, avec peu de canons, mais sans douter de la victoire.
A deux lieues de là, en côtoyant un bois, je ne sais quel bruit ou quel instinct nous fit pressentir l'ennemi sur son autre lisière. Cinquante Gardes du 3° et le capitaine Carabene eurent l'ordre d'aller dépister cette proie. A peine avaient-ils disparu, qu'un feu de bataillon, mal exécuté, déchira l'air, et que l'un des nôtres reparut au galop. Au premier tournant, ils avaient aperçu un bataillon russe escortant sept canons et une grande quantité de caissons embourbés : aussitôt, se précipitant au travers d'une décharge, lâchée en l'air par surprise et machinalement, ils avaient tout pris, sans coup férir.
Cet incident n'avait pas même suspendu notre marche. Mais, au delà de la route de Montmirail à Château- Thierry, devant le ruisseau de Wiffort, Mortier et sa jeune infanterie, d'environ trois mille hommes, s'étaient arrêtés. C'était une position. Horn, avec dix à douze mille Prussiens, la défendait. Ce cours d'eau est encaissé entre deux collines, qu'un pont étroit réunissait. Les abords boisés de ce bas-fond étaient gardés par une fourmilière de tirailleurs d'infanterie ; il fiillut ici batailler. Nos Gardes du 3^, ceux du 4° surtout, qui ce jour-là étaient en tête, s'irritèrent de cet obstacle : ils poussèrent au fond du ravin, jusque dans le bois opposé, et s'y prirent corps à corps avec ces fantassins. Leur audace réussit. Toutefois, le désavantage de notre arme sur ce terrain trop couvert m'inquiétait, quand le maréchal Mortier m'ordonna d'attendre l'effet d'un mouvement décisif de l'Empereur, dont il apercevait la colonne.
Elle se prolongeait en avant à notre gauche, sur le plateau de Montfaucon, vers Assises et les Caquerets, débordant et tournant ainsi la droite de la position prussienne. Un effort sanglant, de front, devenait donc superflu. En effet, déjà le général prussien se déconcertait ; ses cors sonnaient le rappel, et bientôt cette forte position, où il nous tenait tête, devint déserte. Nous en prîmes aussitôt possession. L'importance en était grande : elle défendait les abords du plateau de Nesle, qui geul nous séparait de Château-Thierry et de la re traite des généraux Sacken et Yorck.
Pendant que nos douze à treize mille hommes l'abordaient, au bruit de notre marche, ces trente-huit mille en-
nemis, du haut de la pente rapide de son versant opposé, se précipitaient dans le vallon resserré de Château-Thierry. Infanterie, canons, voitures, tout convergeait sur l'étroite entrée des ponts de cette ville, et s'y accumulaient en tumulte. Yorck, que Sacken avait précédé, était là, hâtant la fuite au delà de la Marne. Aux avis multipliés qu'il reçoit, au retentissement du canon et de la fusillade qui se rapprochaient, se sentant acculé sur ce défilé, il nous opposa, en arrière de lui, sur la plaine haute, Jurgass et trois mille chevaux. Il espérait que le général Horn, ainsi soutenu, se maintiendrait sur ce dernier plateau qui nous cachait sa détresse.
En effet, la première charge de cette cavalerie , sur la tête de notre division formant l'aile droite de notre ligne, renversa d'abord sur nous le 10° de hussards et le 1^' de Gardes d'Honneur. Je m'avançais pour les soutenir quand l'Empereur, en poussant en avant, sur la grande route, l'infanterie de Mortier, et lançant Letort, Dejean et les dragons de sa Garde sur le flanc de cette attaque, l'anéantit soudainement.
Horn et son infanterie, Jurgass et ses trois mille chevaux, rompus et culbutés, furent rejetés les uns sur les autres ; la route d'Epernay leur fut coupée ; tous furent refoulés dans l'entonnoir profond de Château-Thierry, où leur déroute s'ajouta encore à l'encombrement. Inutilement Frendenrich, avec deux régiments russes, essaya encore de nous arrêter ; l'Empereur les fit enfoncer par les quatre escadrons de service de sa Garde : ils furent sabrés et pris avec leur général.
Dès lors, le plateau de Xesle étant entièrement nettoyé, Napoléon vit à ses pieds, au fond du vallon et dans le faubourg de Château-Thierry, toute la défaite d'Yorck. La masse confuse de ces vaincus s'agitait, se pressait éperdue, à l'entrée des ponts. Elle y était tellement accumulée, qu'une charge de Guyot et de l'escadron des grenadiers de service s'y engrava. Au milieu de leur détresse, il faut le dire, on remarquait la fermeté de leurs officiers, qui s'efforçaient de les remettre en ordre et d'en sauver le plus grand nombre.
Le Prince Guillaume de Prusse fit plus : deux de ses bataillons allaient franchir la Marne, il les fit revenir sur leurs ! pas ; et, bien serrés, la baïonnette en avant, leur bon ordre ayant retraversé ce désordre, ils couvrirent tout par ce dernier et intrépide retour offensif. Mais à la voix de notre Empereur lui-même , deux de nos bataillons se précipitèrent sur eux des hauteurs de Nesle, et les heurtèrent siviolemment^ que d'un seul choc ils les brisèrent : la moitié resta sur place, tuée ou prise ; les autres, fuyant déseBpérés sous la pointe de nos baïonnettes, mirent le feu aux ponts ; ils nous livrèrent ainsi ceux qu'ils étaient venus secourir.
Ce coup de grâce termina tout de ce côté ; l'incendie du pont et le feu de seize pièces prussiennes de 12, qui, de l'autre rive, foudroyèrent vainqueurs et vaincus, n'en permirent pas davantage.
Cette troisième journée fut belle : la Marne ressaisie ; Yorck et Sacken près d'être jetés sur l'Aisne et la Vesle; plusieurs batteries prises, trois mille Russes et Prussiens
ant le champ de bataille ; un grand nombre d'autres t dispersés, et sur lesquels les Champenois firent basse, tels en furent les résultats. Ils nous coûtèrent ae quatre cents hommes, as cette troisième journée, le succès n'avait hésité
instant, et à notre droite, par le fait de l'un des nôui, selon son habitude, n'ayant exposé que la moitié ens pour rester avec l'autre, l'avait compromise, empereur coucha dans le château de Nesle ; nous binâmes autour, et dans les fermes environnantes. Eau, !, fourrage, tout s'y trouva. En défendant le pays, Idats étaient forcés de s'en nourrir. Sans solde depuis l'un mois, sans distributions possibles dans des mouits aussi rapides, on prenait le nécessaire où l'on it, sans demande d'une part, sans obstacle de l'autre, jessité régnant sur tous, et autorisant tout. Nos sol- 5e disaient, pour se consoler de leur coopération à ruine, que c'était autant de pris sur l'ennemi, qui it revenir ; quant aux habitants, ils leur prodiguaient lans ces premiers moments, où, transportés d'indi- )n contre l'Etranger, ils ne sentaient que la joie ir délivrance, idant cette nuit, aux appels redoublés de nos maré-
y que Schwartzenberg poussait devant lui sur la , se joignirent les avis plus pressants encore du duc iguse. Ce maréchal était forcé de reculer, devant er, d'Étoges sur Montmirail, où ce Prussien pouvait couper toute communication directe avec Sézanne et .réchal Victor. Pourtant, l'Empereur ne s'en émut
point ; ses regards ne se détournèrent pas encore de la Marne. Il n'était maître que de la rive gauche, il lui fallait la rive droite, que la grande route suit depuis Châlons jusqu'à la capitale.
Dès le point du jour du 13 février, il ordonna donc la reconstruction des ponts. Tous les moyens manquaient, hors un seul bateau qu'on apercevait à l'autre bord. Des flots grossis et rapides, l'arrière-garde d' Yorck , une grêle de balles, tels étaient les obstacles. Un des nôtres, se jetant à la nage, les traversa. Un citoyen zélé, échappant sur l'autre bord aux tirailleurs prussiens, vint à son aide ; la barque et ses deux conducteurs, dont on aurait dû conserver les noms, nous arrivèrent ; cinquante soldats passèrent, l'ennemi disparut, et les habitants, enfin délivrés accoururent tous sur l'autre rive.
Napoléon était alors descendu dans le faubourg, où la maison de poste était devenue son quartier. Debout sur la culée des ponts, il en dirigeait le rétablissement. Du côté de nos soldats, le travail était ardent, mais réglé et silencieux; à l'autre bord, c'était un tumulte d'efforts et de clameurs ; toutes les voix, qui ne conseillaient ou n'excitaient pas, nous appelaient ; tous les bras superflus étaient tendus vers nous ; peu d'instants sufiirent à tant de patriotisme, et bientôt ce peuple, son Empereur et Tarmée se rejoignirent.
Un historien véridique, un témoin, un ami, que j'aime à citer, le baron Fain, a retracé éloquemment cette grande émotion ; il a peint les transports de ce peuple délivré par son Empereur lui-même ; les cris de reconnaissance des
uns, de fureur des autres, des femmes surtout, et leur yengeance sur de misérables Kalmouks éperdus, auxquels elles firent expier, à coups de fourche et dans les flots, les excès atroces dont elles avaient été victimes. De notre côté, dans le faubourg, dans la maison même occupée par l'Empereur, sept de ces sauvages, surpris ivres de vin, de sang, et cuvant leurs crimes, y avaient été massacrés à coups de hache.
Au milieu de l'exaspération de tant de passions impossibles à contenir, et de l'enthousiasme qui l'environnait, Napoléon, que rien ne distrayait de son but, venait d'en- Toyer Ney et ses premières troupes, passées sur l'autre bord, poursuivre l'ennemi. En même temps il s'informait, il questionnait ; mais on ne lui répondait que par des exagérations naturelles à des populations qui venaient d'être en proie à toutes les exactions, si nouvelles pour elles, de la conquête. A les en croire, il n'y avait pas d'officier blessé qui ne fût un Prince ou un général ; pas de bataiUon, fuyant en désordre, qui ne fût un régiment. Alors, de plus en plus exaltées de la puissance de leur Empereur, qui venait de faire passer ces milliers d'ennemis de l'insolence de l'oppression aux angoisses de la terreur, dans l'emportement de leur joie d'un revirement aussi subit, après avoir cru tout perdu, elles se figuraient tout sauvé !
Napoléon les écoutait, souriant parfois, et parfois s'attaîstant de leur confiance. Il attendait les rapports de Ney. Trois à quatre cents traîneurs ramassés, beaucoup de cais- Bons brûlés ou abandonnés, d'autres qu'on entendait sauter encore, témoignaient de la fuite précipitée de l'ennemi.
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Il paraissait s'enfoncer par delà la Vesle. C'était donc assez de ce côté ; on avait conquis le temps d'aller combattre ailleurs ; le moment de se retourner contre Bliicher et ensuite contre Schwartzenberg, de répondre aux cris d'alarme, d'heure en heure plus pressants, d'abord de Marmont, puis de Victor, était venu.
Aussitôt, la Garde, Ney et Nansouty font volte-face ; ils profitent des dernières heures de ce jour pour se rapprocher de Montmirail. Quant à Mortier, l'Empereur le laisse sur la Marne : il traversera Château-Thierry à la nuit tombante ; il y laissera le général Vincent, et ira contenir au nord Yorck et Sacken. A minuit lui-môme monte en voiture, où il travaille et reparaît, avec le jour du U février, dans Montmirail. Saint-Germain y arrivait de Meaux, avec deux mille quatre cents chevaux ; Bicard et Priant s'y étaient reposés ; il les réunit au maréchal Ney, à Xansouty et à sa Garde.
L'Empereur ne s'était point fait entièrement illusion en croyant avoir retrouvé son Étoile. Blûcher en paraissait complètement ébloui. Depuis quatre jours que nous étions aux prises avec ses lieutenants, nous ne pouvions comprendre ce qu'il était devenu. Xous le savions à la tête de Kleist, de Kapsewicz, et de vingt-deux mille hommes, et cependant ce feld-maréchal , si résolu, semblait avoir disparu du champ de bataille !
Monté, comme sur des échasses, sur ses succès de La Kothière, nous l'avions surpris s'avançant à grandes enjambées, un pied déjà sur Meaux, l'autre encore sur Châlons, méprisant la lenteur autrichienne, ne doutant
de rien, et jouissant d'avance du facile honneur d'envahir le premier notre capitale.
Vainement, dès le 9 février, Alsufiew l'avait averti de notre première escarmouche sur Baye, et Lubomirski, quelques heures après, de la marche de Napoléon lui-même par Sézanne ; il ne s'en était nullement inquiété. Cela lui avait paru une vaine démonstration, le flottement d'un homme égaré, éperdu, vaguant d'un danger à l'autre, et ne sachant, dans sa ruine, où porter la main pour l'arrêter ! Seulement, il avait alors daigné suspendre, de quelques moments, son triomphe ; il s'était contenté d'ordonner le ralliement de ses deux corps les plus avancés, dans Montmirail. Quanta lui-même, au lieu de s'y réunir, dans sa présomptueuse quiétude, se trouvant à Vertus avec ses deux autres corps, il avait imaginé de s'éloigner encore plus de Montmirail, pour aller s'embourber à Fère-Champenoise. Placé là, sur le flanc droit de notre première marche, il s'était figuré que quelques coups de lance et le bruit sourd de son arrivée dans cette fange tenace et profonde, suffiraient pour déconcerter et arrêter Napoléon.
Mais, le lendemain, on l'avait vu, dit-on, frappé de stupéfaction au retentissement de la défaite d' Alsufiew ; puis il avait imploré de Schwartzenberg une diversion ; enfin lui-même, retournant sur ses pas en toute hâte, était allé reprendre sa ligne d'opérations à Bergères.
Là, sur la route de Châlons à Montmirail, que Marmont et quatre mille hommes seulement lui coupaient à Étoges, quand il sait que, au delà de ce rideau, Sacken et
Yorck ont à combattre Napoléon, quand il ne lui faut qu'un faible effort pour percer l'obstacle, pour se rejoindre aux siens, et mettre, entre soixante mille feux, l'Empereur et ses quinze mille hommes, il est resté immobile le 11, immobile encore le 12! Le 13 février enfin, sortant de cette inexplicable inaction, il s'était décidé à attaquer, avec vingt-deux mille soldats et quatre-vingts canons, Marmont et sa poignée d'hommes; il les avait poussés sur Fromentières. Le 14, à l'instant où Napoléon venait d'arriver de Château-Thierry à Montmirail, il poursuivait ; il avait même, dès huit heures du matin, dépassé Vauchamp, quand tout à coup il vit cette faible troupe, qu'il chassait devant lui, se retourner, lui tenir tête, écraser de mitraille son corps le plus avancé, puis notre infanterie, suivant ses boulets, déposter de Vauchamp son avantgarde. Etonné de ce retour offensif, il fait ressaisir ce village ; mais un escadron de cuirassiers et quatre escadrons d'éhte l'en chassent encore !
Bliicher s'indigne; il appelait ses réserves pour écraser le faible corps de Marmont, auquel seul il croyait avoir affaire, lorsque, au miheu de sept mille chevaux, qu'il voit se déployer soudainement, il reconnaît la cavalerie de la Garde Impériale. Fasciné par cette apparition inattendue, par les cris de Vive l'Empereur/ de nos fantassins ranimés qui ne doutent plus de la victoire, dans nos dix-sept mille hommes, qu'il aperçoit devant lui, il en croit voir cinquante mille ! Alors, passant de la présomption au découragement, il fait rétrograder ses bagages, son artillerie ; il ploie en carré son infanterie sur les deux
côtés de la grande route, et commence sa retraite. Mais, pendant que sa droite et sa gauche sont menacées, la première, de près, par Grouchy et quatre mille chevaux, l'antre, au loin et hors de portée encore, par Levai et quatre mille cinq cents hommes arrivant d'Espagne, Ziethen, ses escadrons, ses carrés même, sont rompus et mis en déroute par la cavalerie de notre Garde .
Blûcher, ainsi battu de front et débordé sur ses flancs, ne songe plus qu'à conserver dans sa fuite quelque ensemble ; il y réussit jusqu'à Janvilliers. Mais, derrière ce village, an delà du bois de Serchamp, que Grouchy vient de tomner et de dépasser, chargé en flanc gauche par ce général, et en flanc droit par notre Garde, il perd d*abord quatre canons et trois mille hommes. Mutilé ainsi, il se - défendait pourtant encore, ralliant, resserrant ses restes , et nous présentant un front déterminé, quand Drouot, accourant au galop avec cinquante canons, l'écrase de mitraille à demi-portée. Pendant deux heures, il le chasse aingi devant lui, jusque dans Champ-Aubert, en jonchant de morts et de blessés ennemis les champs et la grande loute.
Champ- Aubert, où la première de ces quatre victoires avait commencé, fut encore fidèle à notre fortune. Ce lieu inspira mal l'obstination du maréchal prussien. Le jour tombait, il crut pouvoir s'y défendre, et nous arrêter devant le défilé de la forêt d'Étoges, de ce Bois enchanté, comme l'appelaient les jeunes soldats de Marmont, depuis qu'il leur avait livré les neuf mille grenadiers d'Alsufiew. Oe bois ne démentit pas cet heureux surnom, qu'il devi'ait
VÉMOIRES. ~ T. III. lâ
conserver encore. En effet, le temps qae Blùcher croit ga- <rner en se déployant, il le perd ; Grouchy s'en empare. Il dépasse encore cette position, tourne une seconde fois le flanc droit de Tennemi et si complètement, que, au moment où Bliicher veut profiter du combat qu'il vient d'engager, pour continuer sa retraite, nos escadrons fondent, à bride abattue, sur le flanc et même en arrière de sa colonne. Tout ce qu'il cherche à leur opposer, ils le renversent. La route est conquise, la retraite de l'ennemi entièrement coupée ; le Prince Auguste de Prusse, Kleist, Kapsewicz, Bliicher lui-même, n'ont pour refuge que quelques buissons, sous lesquels ils se dérobent à nos sabres.
C'est un fait, que tous ces chefs eussent été pris sur place, et que peut-être la France eût été sauvée par cette charge, si la nuit et les hasards d'une mêlée aussi con« fuse ne les eussent pas cachés à la vue de nos cavalier» victorieux. L'excès du désordre les préserva. Méconnus parleurs propres soldats, renversés, foulés aux pieds, la dé~ route les entraîna dans le bois qui bordait la droite de la grande route. En même temps, à la voix de l'Empereur et de Ney, une attaque pareille de la cavalerie de notre (îarde, sur le flanc opposé de Bliicher, avait eu le même succès. Les deux charges se rejoignirent. Champ-Aubert ,. au même instant, avait été ressaisi. Dans cette confusion nos canons, ne pouvant plus choisir, se turent, et Von n'entendit plus que les cris et les coups de cette attaque décisive.
On dit que, dans l'obscurité qui nous cachait l'étendue-
dé notre victoire, ce fut un brave retour ofiPensif de Ziethen et de son artillerie, au travers de ce tumulte, qui le termina. Il répara les victorieux des vaincus, qui ne savaient plus où fuir, et ne songeaient plus à se défendre.
Bliicher, ainsi dégagé, sentit enfin que nous lâchions prise; il reprit sa fuite; le grand chemin la guidait; la déroute l'entraîna jusqu'à Etoges, où, ressaisissant quelque commandement, il plaça Urusow et sa division, et crut avoir, en ce lieu, marqué la fin de son désastre. Mais à Champ-Aubert, où se trouvait l'Empereur, l'un des chemins de la Seine à la Marne croisait celui de Châlons à Paris : c'était une position ; il fallait la couvrir par un poste avancé. Et puis, toute l'armée, les états-majors, Grouchy, Ney, Marmont, l'Empereur s'y trouvaient accumulés ; on y était sans vivres, sans logements suffisants, on s'y gênait ; car, dans nos déterminations, il entre des motife de bien des natures ; enfin, Marmont avait été chassé d'Etoges la veille au matin, et la reprise d'Etoges complétait la revanche ; il n'était pas sept heures, et Napoléon voulut pousser jusque-là sa fortune.
Une heure après, il apprit que, au travers de mille débris et de la nuit la plus noire, le duc de Raguse, son régiment de marins en tête, s'était inopinément heurté, dans Étoges, contre l'ennemi, et si brusquement, que, de ce choc, sept canons, huit cents Russes et leur général Urusow, étaient restés prisonniers entre ses mains. Le reste avait disparu; on ajoutait que, à sa fuite désespérée par Bergères, Bliicher ne voyait plus que Châlons pour terme.
En même temps vinrent de toutes parts les autres rapports. Le général Lyon et six cents des nôtres étaient hors de combat, mais huit mille cinq cents ennemis tués ou prisonniers, quinze canons, dix drapeaux et le général Urusow marquaient cette quatrième victoire. Yauchamp lui donna son nom. I)ès lors, tout sur cette ligne d'opérations était accompli, et Tune des plus hardies et des plus glorieuses de toutes les expéditions de Napoléon était achevée !
En effet, sous le poids du plus grand des désastres, écrasé par le nombre sur l'Aube, presque sans armée et sans ressources, l'Empereur, rejeté dans Nogent par cent cinquante mille ennemis, venait de leur dérober six marches et quatre victoires ! Il avait osé, s'éloignant de la Seine, confier le salut de son trône à la pesanteur indécise de leurs mouvements, à la lenteur de leurs inspirations, et, la tête libre, le cœur entier, il était allé se jeter vers la Marne, avec vingt-sept mille soldats seulement, au milieu d'une autre invasion de soixante-neuf mille hommes. Là, dans cet autre cercle de feux, se multipliant, frappant coup sur coup, à droite, à gauche, en tous sens, il les avait, de toutes parts, éteints et dispersés I Cett« courte, cette héroïque semaine venait de lui sufllre pour arracher à cette irruption cinq généraux, soixante-huit canons, une immense quantité de caissons et de bagages, et plus de vingt-huit mille combattants ! L^ne foule d'antres erraient, débandés, dans nos plaines. Cette armée si orgueilleuse, marchant au cri de Paris!, ce nom écrit sur leurs bonnets, et poussée par son chef qui se &isait ap-
routes et de ses plus larges et faciles abords, Paris, une seconde fois, de ses bamères pouvait presque voir l'invasion étrangère, le menacer de ses trois plus formidables têtes. L'épouvante y régnait. Sa délivrance du côté de Meaux, ce triomphe de Napoléon sur Bliicher, n'était plus aux yeux de ses habitants que l'héroïque mais inutile et dernier eifort d'un génie désespéré.
Dans Champ- Aubert, autour même de l'Empereur, on se demandait ce qu'il allait faire. Allait-il, pour défendre l'Impératrice, son fils et son trône attaqués, rétrograder dans Paris ? Mais les trois grandes colonnes des alliés n'en étaient plus qu'à douze lieues, tandis que trente lieues nous en séparaient. Ou bien, s'imitant luimême, ira-t-il sur la Seine, comme dans le bassin de la Marne, surprendre en flanc leur triple in-uption ? Mais quelle entreprise aventureuse ! Qui des siens, harassés de ces quatre victoires, pourra le suivre ? D'ailleurs, quelle route choisir? L'une, celle de Sézanne, celle-là même qui l'avait jeté au milieu de l'attaque de la Marne, pourraitelle le porter, dès le surlendemain, en travers de l'envahissement de la Seine ? Ce chemin n'avait que quinze lieues, mais il était défoncé, impraticable, et quelques milliers d'hommes, épuisés, apparaissant vers Provins ou Nogent, au milieu de la grande armée ennemie, suffiraient-ils ?
C'était donc une autre route, celle de Meaux à Guignes, deux fois plus longue il est vrai, mais bien ferrée, qu'il faudrait prendre, la meilleure, en pareil cas surtout, étant la plus courte. Celle-là, loin de l'amener sur le flanc en-
routes et de ses plus larges et faciles abords, Paris, une seconde fois, de ses barrières pouvait presque voir l'invasion étrangère, le menacer de ses trois plus formidables têtes. L'épouvante y régnait. Sa délivrance du côté de Meaux, ce triomphe de Napoléon sur Bliicher, n'était pins aux yeux de ses habitants que l'héroïque mais inutile et dernier effort d'un génie désespéré.
Dans Champ- Aubert, autour même de l'Empereur, on se demandait ce qu'il allait faire. Allait-il, pour défendre l'Impératrice, son fils et son trône attaqués, rétrograder dans Paris ? Mais les trois grandes colonnes des alliég n'en étaient plus qu'à douze lieues, tandis que trente lieues nous en séparaient. Ou bien, s'imitant luimême, ira-t-il sur la Seine, comme dans le bassin de la Marne, surprendre en flanc leur triple irruption ? Mais
■ quelle entreprise aventureuse ! Qui des siens, harassés de ces quatre victoires, pourra le suivre ? D'ailleurs, quelle ronte choisir ? L'une, celle de Sézanne, celle-là même qui
. l'avait jeté au milieu de l'attaque de la Marne, pourraitelle le porter, dès le surlendemain, en travers de l'envahissement de la Seine ? Ce chemin n'avait que quinze lienes, mais il était défoncé, impraticable, et quelques milliers d'hommes, épuisés, apparaissant vers Provins ou Nogent, au milieu de la grande armée ennemie, suffiraient-ils?
C'était donc une autre route, celle de Meaux à Guignes, deoz foi» plus longue il est vrai, mais bien ferrée, qu'il fiindrait prendre, la meilleure, en pareil cas surtout, étant la plus courte. Celle-là, loin de l'amener sur le flanc en-
nemi, le conduirait sur Tune des trois têtes de Tinvasioii ; mais peut-être, en refoulant à Timproviste et violemment cette colonne, et passant rapidement sur ses débris, l'Empereur arriverait-il encore à temps pour surprendre en flanc les deux autres.
Jusque-là, les cris de ses maréchaux abandonnés, les terreurs de Paris, rien ne l'avait détourné de son acharnement sur Bliicher. Au milieu des combats qu'il venait de livrer, assailli de tant de clameurs, on l'avait vu calme, demeurer ferme, et dans son appréciation du caractère de ses adversaires comme de l'ébranlement des siens, et dans ses calculs de temps, de lieux, et même d'heures. Mais cette dernière heure, celle du désastre entier de Blucher, venait de sonner. Dès loi-s, donnant le signal, toute la foudre de son génie se détourne sur la Seine ; et nous reconnûmes bientôt que là, comme sur la Marne, tout avait été préiTi, et tout préparé.
On était encore à cheval et sous les armes à Champ- Aubert ; le bruit du dernier coup porté par Marmont dans Etoges venait d'y retentir, quand soudain tout fait volte-face à la fois. Des officiers d'ordonnance partent à toute bride : ils portent à Victor, à Oudinot, l'ordre de cesser de fuir, de reprendre Tofifensive, et de défendre Guignes à tout prix. Ils ont quitté l'Empereur, le 14 février au soir, à Champ- Aubert, et ils annoncent, quelque impossible que cela puisse paraître, que derrière ces maréchaux^ dès le surlendemain. Napoléon débouchera par Chaulnes avec sa Garde.
En même temps, l'Empereur envoie l'ordre à Macdo-
nald de marcher sur Brie avec les huit mille hommes qu'il commande, et il laisse à Marmont et au duc de Trévise la défense de l'Aisne et de la Marne.
Pour lui, malgré la quadruple lutte dès jours précédents, malgré la fatigue de la nuit de travail et du jour de combat qui vient de finir, au milieu des ténèbres de cette seconde nuit sans sommeil, il part, quitte Champ- Aubert ; il entraîne avec lui Ney, dix mille hommes et quarante canons ; il repasse sur les débris de Blùcher^ et ne s'arrête à Montmirail, quelques heures, que pour y expédier sur Paris les affaires accumulées dans ses portefeuilles pendant Théroïque semaine, les milliers de prisonniers, les soixante-huit canons arrachés à Bllicher, et les bulletins qui doivent rassurer la capitale. Puis, continuant le 15 février, ses canons en poste, son infanterie sur tous les chariots qu'on a pu réunir, sa cavalerie à marchés forcées, il pousse sur Meaux, et, tournant à gauche par Couilly et Fontenay, presque sans repos il achève, le 16 février, en deux jours» seulement, vingt-neuf lieiies de marche !
Il déboucha, à la chute du jour, en vue de la grande route de Brie et de Guignes, et si à propos, qu'il arriva juste à temps pour dissiper les tirailleurs russes qui, repoussant Victor, s'interposaient déjà entre ce dernier village et celui de Chaulnes, par lequel il avait annoncé qu'il accomplirait cette miraculeuse manœuvre.
Tout avait été si bien combiné, que, en ce même moment, Valmy et son corps, Treilhard et sa division arrivant d'Espagne le rejoignirent. Simultanément, et par
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des ordres pareils, d'autres troupes, appelées de Paris, reprenaient, les unes Melun, les autres Fontainebleau; enfin, de cette dernière ville à Guignes, sur soixante mille hommes que nous eûmes en ligne de bataille, cinquante mille se trouvèrent réunis autour de Guignes dans sa main puissante.
Ce fut alors qu'aux regards des siens sa grande pensée se développa. On comprit qu'il allait se précipiter sur cette première tête de colonne ennemie; la culbuter, par Nangis, sur Nogent, Bray et Montereau, d'où, prenant à revers les deux autres, il surprendrait leurs corps, dispersés sur les deux rives de la Seine et devant l'Yonne, comme il venait d'anéantir ceux de l'armée de Silésie, entre le Morin et la Marne.
Pourtant, rien n'était décidé ; on n'avait acquis, par tant de combats glorieux, par cette dernière marche et cette réunion merveilleuse, que la possibilité de combattre encore. Et d'abord, comme l'arrivée dans Bercy des grands parcs et des équipages des maréchaux avait eflfrayé Paris, des courriers y furent expédiés d'heure en heure. Ils y portèrent l'espoir ! Depuis Charenton jusque dans les faubourgs, une foule empressée et joyeuse les accompagna.
Dans cette môme soirée du 16, de Guignes, et vers les trois routes par lesquelles on avait fui, vingt ordres d'attaque partirent du Quartier Impérial. La nuit, qui s'avançait, ne suspendit rien autour de Napoléon : le village impérial, les champs, les ténèbres qui l'environnaient, se remplirent de mouvements. On eût dit qu'une vie non-
velle y circulait, que tous les chemins en étaient animés ! De nombreuses colonnes de toutes armes, les couvrirent ; elles défilèrent, sans discontinuer, au travers des ombres. Leurs têtes, qui se portaient toutes en avant, en se déployant sur plusieurs directions ; les feux, qui bientôt s'allumèrent et qui, sur plusieurs lignes longues et redoublées, éclairèrent la plaine, tout annonçait aux soldats qu'un grand combat se préparait, car tels sont les préliminaires des batailles. Déjà le roulement des canons, ce grand rassemblement, tous ces bruits de gueiTC, les excitaient ; et, quand ils eurent pris position, la présence annoncée de l'Empereur et les récits de nos gloires de la Marne les électrisèrent. Le 16, ils reculaient consternés; mais, quand, le 17, le jour reparut, il montra leurs aigles relevées, leurs visages fiers, et dans leurs yeux, brillant d'audace, l'espoir de sauver, de venger du moins la Patrie, renaissant encore !
Peut-être m'arrétai-je trop à ces souvenirs ; mais c'étaient nos derniers élans d'ardeur, nos derniers efforts victorieux ! ils ont illustré nos malheurs, ils retardèrent l'asservissement de la France, et, si je me plais trop à les retracer, que, du moins, ceux des nôtres qui les liront me le pardonnent !
Il y eut à peine quelques heures de repos ou plutôt de halte sous les armes ; encore l'Empereur les employa- t-il à donner cent ordres de détail. Il cherchait à tirer parti de tout ; il usait de toute espèce de ressources. La veille, sur le chemin qu'il parcourait si rapidement, des chevaux de rouliers, attelés à un grand convoi de farine, croi-
sèrent sa marche ; ses canons, qui le suivaient en poste, en allaient manquer ; il appela Laplaee, son officier d'ordonnance, le fils du savant célèbre, et, lui remettant cent mille francs en or, il lui ordonna d'acheter ces chevaux à tout prix, et de les distribuer aussitôt à Tartillerie de sa Garde. Dans notre épuisement, nos canons surtout le préoccupaient. C'était, à l'appui de tant de recrues, une élite impassible, inébranlable, et sa plus solide réserve.
Le jour revenu, il monta au clocher de Guignes, et, du bout du fourreau de son épée en ayant fait sauter quelques ardoises, il plongea ses regards dans la plaine. Aussitôt après, tout s'ébranla ; et bientôt, vers Péqueux, les premiers coups de feu commencèrent. Il n'y eut alors qu'un cri : Voilà donc enfin la bataille ! et l'Empereur, le plus impatient de tous, ordonna le déploiement de ses colonnes. Mais, au premier coup d'œil que lui et le général ennemi jetèrent l'un sur l'autre, ils s'aperçurent : lui, qu'il n'avait en face qu'une avant-garde ; et Pahlen, qu'une armée entière s'apprêtait à le combattre. Le Russe, à cet aspect, recula, mais sans perdre contenance. Ses douze canons, ses quatre mille fantassins, ses deux mille chevaux, il les couvrit de Mormant, d'une nuée de tirailleurs, et, se mettant en retraite, il ploya en carrés ses bataillons.
De son côté, l'Empereur, mécontent de n'avoir atteint qu'un si faible corps, voulut du moins s'en saisir. Il le fît pousser de front par Gérard, déborda ses flancs, lui enleva ses tirailleurs, et, le voyant, vers Grand-Puits, près de lui échapper, il appela Drouot avec trente-six
pièces de sa Garde. On vit alors, avec ce même général ces mêmes canons, qni, Tavant-veille, à trente-deuxlieues de là, enfonçaient l'infanterie prussienne sur la route de Châlons, transportés, comme par enchantement, sur celle de Troyes, accourir au grand trot et y foudroyer de même l'infanterie russe ! En vain, Pahlen implora le secours de Hardegg et des Bavarois et Autrichiens, qui, de Nangis, voyaient sa détresse ; on l'abandonna ! Ses carrés, que sa cavalerie, rompue par la nôtre, découvrit, ébranlés, criblés de mitraille, furent chargés à leur tour. Valmy, Milhaud et Subervic les achevèrent. Un seul bataillon tenta d'échapper : il se jeta dans le marais d'Ancœur; mais là, enveloppé par les dragons de Treilhard, il rendit les armes.
On laissa derrière soi ces douze canons, leurs cinquante caissons, ces quatre mille prisonniers, et poursuivant, l'épée aux reins, Pahlen désespéré que ses escadrons entraînaient, on le culbuta sur Hardegg, au travers de Nangis, d'où ces colonnes, renversées Tune sur l'autre, s'échappèrent sur plusieurs directions.
Il était une heure. Déjà cinq lieues de marche, en combattant, étaient faites, un succès remporté, et Nangis ressaisi : Nangis, nœud des trois routes qui, par Montereau, Bray et Nogent, convergent sur Troyes et traversent la Seine. De ce sommet, Napoléon s'informa ; il considéra ces trois directions, et son choix fut fait à l'instant même. Wittgenstein et ses Eusses reculaient par Nogent ; Wrede et ses Bavarois, sur Bray ; l'Empereur se contenta de pousser sur ces directions les ducs de Reggio
et de Tarente, prévoyant que, sans équipage de pont, un plus grand effort de ce côté serait inutile.
Mais cet effort, au contraire tout, à Montereau, le favoriserait : la proximité de cette ville, les deux abords de ces ponts que domine un plateau élevé, celui de Surville, plateau qui commande la Seine et FYonne. C'était donc de ces trois débouchés le seul dont on pouvait promptement se saisir, et d'où, poussant vers Troyes, on ouvrirait à Macdonald et à Oudinot les deux autres passages.
Bien plus, sur cette rive droite de la Seine, l'avantgarde wurtembergoise avait été aventurée jusqu'à Melun, et sur l'autre rive, par delà l'Yonne et jusqu'à Fontainebleau, Blanchi et l'aile gauche Autrichienne. Il fallait donc courir, sans hésiter, sur Montereau, l'enlever, franchir ce passage, et, y ressaisissant à la fois la Seine et l'Yonne, y couper à ces deux autres têtes de l'Invasion toute retraite. Mais il n'y avait pas une heure à perdre, et, pour arriver à temps, cette trouée devait être faite à l'instant même. Quelle que fût la rapidité audacieuse de cette manœuvre. Napoléon, après le grand exemple que, sur la Marne, il venait de donner lui-même, avait droit de l'exiger de Victor et des troupes fraîches encore de ce maréchal. Ceci, pour ce qui va suivre, ne doit point être oublié.
En conséquence, l'Empereur pousse aussitôt de Nangis par Villeneuve et Salins, Victor, Gérard et onze mille hommes. En même temps, de Melun, par le Châtelet, Panf ou et Valence, Pajol, Pacthod et six mille hommes,
NAPOLEON BAT LES AUTRICHIENa 231
fl'avançant, occuperont Tavant-garde wurtembergoise. Quant à lui, avec Ney et dix mille hommes, que la fatigue de trente-cinq lieues de marche consécutive retient dans Nangis, il s'y tiendra prêt à suivre Victor, et, s'il le faut, à le soutenir. L'armée ennemie est en retraite évidente, et, contre le corps wurtembergeois divisé, contre le corps autrichien, que doit couper cette attaque et qu'Allix contient vers Fontainebleau avec cinq mille hommes, ces vingt-sept mille hommes doivent suffire. De là une marche rapide de Napoléon sur Troyes, à laquelle se réuniront, chemin faisant, Macdonald par Brajy Oudinot par Nogent, et que suivront Nansouty, . Levai et dix mille chevaux, rappelés de Montmirail, âjonnera Schwartzenberg, et lui arrachera peut-être la victoire.
Telle fut sa pensée ; l'exécution en fut différente.
D'abord les premiers pas de Victor furent rapides, mais, à trois lieues de Nangis, à moitié chemin de Monteieau, à Villeneuve, Hardegg et le Bavarois Lamotte, réunis» l'arrêtèrent. Gérard était en tête, l'attaque fut vive et Villeneuve emporté à la baïonnette ; mais, pendant que Gérard s'étendait à gauche pour couper au Ba- Tarois 8a retraite sur Wrede et Bray par Donnemarie, Bon premier succès, mal soutenu par un de nos généraux de cavalerie, puis ressaisi par une charge hardie de Bordesoulle, fut, dit-on, suivi tardivement par tout le reste.
D'autre part, Gérard, sur le flanc de Lamotte, commen-
. $ait h lui porter un coup décisif, lorsque, plusieurs fois
appelé dans Montigny par Victor, il se vit forcé de
lâcher prise. Ce maréchal, en retenant Gérard d'an côté, s'arrêta de l'autre. Au lieu de pousser rapidement sur Montereau, il ne dépassa point Salins, en dépit des ordres qu'il avait reçus, et quoique l'une de ses avantgardes, arrivée sans obstacle jusqu'à Sur ville, eût dû l'éclairer sur la facilité d'y obéir.
En ce même moment, Napoléon, dans sa sollicitude, venait, par un autre chemin, de pousser Mortemart et deux escadrons de sa Garde sur Montereau. A l'approche imprévue de cette reconnaissance, tous les symptômes d'une déroute s'étaient manifestés dans cette ville. Deux heures d'efforts de plus de Victor eussent donc enlevé ce passage dans la soirée même.
Le rapport de Mortemart et la nouvelle de la halte intempestive du duc de Bellune arrivèrent à la fois à l'Empereur. Son irritation fut violente. « C'était, s'écria- « t-il, le trop commode quartier de SaUns qui avait arec rêté ce maréchal! C'étaient nos revers qui avaient « changé dans son lieutenant, en timidité, son ancienne « audace ! d Néanmoins, songeant, sans doute, que la fatigue de neuf lieues de marche et de combats était une excuse, de vifs reproches et l'ordre impérieux d'enlever Montereau, dès le point du jour suivant, suffirent à son impatience.
Il en fut d'ailleurs distrait par un incident qui flatta son espoir. Un parlementaire venait de se présenter à nos avant-postes : c'était le comte de Parr. Schwartzenberg demandait un armistice ! On ne sait si ce fut, du côté de l'Autriche, un retour à une politique plus pater-
nelle^ un accès de découragement, ou bien une ruse de guerre. Quant à Napoléon, il semble n'en.plus douter : à ses yeux, la Coalition est ébranlée ! Dans Téclat des quatre coups de foudre dont il a écrasé Bliicher, l'Autriche vient de reconnaître son Etoile ; dans son retour magique, et déjà victorieux sur la Seine, elle croit revoir tout entier au sein de la France, le Héros de l'Italie. Sa veine heureuse est ressaisie! Aussitôt, poussant dans cette voie, il mêle à la guerre la politique : c'est vers son beau-père que tous ses efforts se dirigent. Une lettre, dont il envoie la dictée à l'Impératrice, achèvera de toudier le cœur de ce monarque. Il croit qu'un appel à des intérêts communs, et à traiter directement l'un avec l'autre, pourra réussir. Napoléon espère échapper à l'odieux Congrès ! Dans le conseil de régence, le ministre Oessac seul avait opiné contre les propositions reçues à Nogent ; et lui, qui succombera plutôt que de s'y soumettre, redevenu victorieux, non seulement il s'indigne plus que jamais de ces conditions, mais c'est à son tour lui qui veut en dicter !
Dans cette chaleur, toute d'espoir, animé par son mécontentement de Victor, par l'épouvante qu'il suppose à la Coalition, il dicte pour son plénipotentiaire l'instruction suivante :
Nangis, le 17 février 1814.
< Monsieur le duc de Yicence, je vous ai donné carte c blanche pour sauver Paris et éviter une bataille qui
ît' L •*" '
j;{4 MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
K ôtuit la dernière espérance de la Nation. La bataille a
K eu lieu, la Providence a béni nos armes! J'ai Êiit
'« trente à quarante mille prisonniers; j'ai pris deux
u cents pièces de canon, un grand nombre de généraux,
»c et détruit plusieurs armées sans presque coup férir.
a J 'ai entamé hier l'armée du prince de Schwarfczenberg,
a (jue j'espère détniire avant qu'elle ait dépassé nos
a frontières. Votre attitude doit être la même : vous de-
(( vez tout faire pour la paix. Mais mon intention est
<( que vous ne signiez rien sans ordre, parce que seul je
(( connais ma position. En général, je ne désire qu'une
(c paix solide et honorable, et elle ne peut être telle que
«£ sur les bases proposées à Francfort. Si les alliés eus-
iL sent accepté vos propositions le 9, il n'y aurait pas eu
<c de bataille ; je n'aurais pas couru les chances de la
oc fortune, dans le moment où le moindre insuccès per-
(( dait la France. Enfin je n'aurais pas connu le secret de
<( leur faiblesse. Il est juste que, en retour, j'aie les
(( avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je
<( veux la paix ; mais ce n'en serait pas une, celle qui
<c imposerait à la France des conditions plus humilian-
<( tes que les bases de Francfort. Ma position est oeitaî-
(c nement plus avantageuse qu'à l'époque où les allié8
« étaient à Francfort. Ils pouvaient me braver : je n'a-
(c vais obtenu aucun avantage sur eux, et ils étaient
<c loin de mon territoire. Aujourd'hui, c'est tout diffé-
« rent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des
« avantages tels, qu'une carrière militaire de vingt
«c années, et de quelque illustration, n'en présente pas
« de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités, et à « laisser les ennemis rentrer tranquillement chez eux, € s'ils signent les préliminaires basés sur les proposi- € tlons de Francfort. La mauvaise foi de l'ennemi et € la violation des engagements les plus sacrés mettent ^ seuls des délais entre nous, et nous sommes si près, < que, si l'ennemi vous laisse correspondre avec moi di- « reetement, en vingt-quatre heures on peut avoir ré- « ponse aux dépêches. Bailleurs, je vais me rapprocher c davantage.
€ Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et c digne garde. y>
En ce moment, Pajol, jadis aide de camp de Kléber, et dont la bravoure dévouée avait enfin vaincu la longue et défiante prévention de l'Empereur, était accouru de Me- Inn prendre ses ordres. Napoléon l'accueillit bien. Il voalnt que lé lendemain, par Le Châtelet, et dès sept heures du matin, une vive attaque de ce général occupât et retînt devant lui l'arrière-garde wurtembergeoise. « Qu'il ne s'épargne point ! Qu'il soit certain d'un succès € brillant ! A la même heure, l'irruption de Victor sur « Montereau lui en répond. »
L'Empereur n'en doutait pas. Comment croire que pour la seconde fois, que presque sous ses yeux, Victor négligerait de lui obéir ? Comment supposer que, après une faute et les violents reproches qu'elle lui avait attirés, qn^enfin, avec l'ordre et l'occasion de la réparer, dès le jour suivant il la recommencerait ?
Le 18 février, à sept heures du matin, plein de cette
23a MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
confiance, Napoléon s'avançait à cheval sur les traces de Victor. L'esprit et l'oreille tendus vers Montereau, il écoutait, s'étonnant déjà de ne rien entendre. Cependant des coups sourds et lointains lui annonçaient que Pajol était aux prises. Dès lors pourquoi ce silence de Victor ? Neuf heures vinrent, et l'Empereur apprit que ce maréchal n'avait point attaqué encore !
On n'avait pu lui cacher que, la veille au soir, sur le lieu même où il se trouvait en ce moment, deux des canons d'une batterie de sa Garde, attachée à la division Guyot, surpris sans escorte par des Cosaques, avaient été enlevés. L'extrême lassitude de nos cavaliers, qui s'étaient hâtés à l'approche du logement et avaient devancé leur batterie, leur ignorance de la présence de l'ennemi, étaient des excuses ; mais l'Empereur n'en admit aucune. Malgré les nouveaux faits d'armes de Guyot sur la Marne, malgré le mérite de cet officier, l'un des plus fidèles et des plus solides généraux de la Grarde, son emportement fut extrême. Il a été, il sera cité, on ne peut le taire, il faut l'expliquer. Il faut dire que, depuis la veille, tout ce qu'il avait appris de ce côté l'irritait. C'était, pendant son absence : la négligente défense du pont de Bray ; l'abandon des approches de Fontainebleau ; un combat mal engagé, le 13, vers Luisetaines; la fuite de nos parcs de réserve jusqu'à Bercy ; enfin un découn^ment général ! Depuis son retour sur la Seine, c'était la faute de l'un des chefs de notre cavalerie, qui, la veille, avait sur ce point manqué l'occasion, faute qu'on aurait pu lui taire ; c'était encore, et surtout, celle de Victor !
On l'a d'ailleurs vu, à mesure que ses soldats d'élite diminuaient, il tenait d'autant plus à ses canons. Ajoutez que, dans cet instant critique, sa puissance d'opinion, ébranlée en Russie, terrassée à Leipsick, presque détruite à Brienne, mais ressaisie sur la Marne, était son dernier espoir ; le moindre accident pouvait la lui arracher sans retour. L'orgueil enfin des succès surhumains que luimême venait d'accomplir le rendait plus exigeant.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur, ainsi disposé, arrivait à la hauteur de Villeneuve, lorsque, rencontrant la division Guyot et sa batterie mutilée, il s'arrêta, mit pied à terre, et, marchant avec agitation, il fit appeler ce gcnéiaL Dès qu'il Taperçut, il éclata î « C'est donc vous qui € vous laissez enlever votre artillerie ?... Non, monsieur, « il n'y a point d'excuses ! Nos canons, c'est le rempart, « Àe salut du pays, l'honneur de l'armée ! En les perdant € on perd l'honneur. Tout leur doit être sacrifié. Est-ce « à ma Garde à l'ignorer ? Pourquoi serait-elle donc ma € Garde? j> Alors, sa colère, comme un embrasement, Tedoublant de violence au milieu de cet ouragan de paroleSy il saisit à deux mains son chapeau et le lança à terre en s'écriant : « Qu'il lui fallait un autre général ! Qu'on € appelât Exelmans ! » Et, malgré les refus de celui-ci, ille fit à l'instant même reconnaître en tête de cette dividon de sa Garde.
' C'était certes beaucoup trop de rigueur pour une négligence ; il ne tarda point à le sentir. Ainsi qu'il arrive Bouyenty quand son mécontentement avait eu raison, sa colère eut tort; et, dès ce moment, l'excuse dont le
serviteur avait eu besoin devint le besoin du maître.
Au reste, ce qui suivit fait honneur à l'un et à l'autre : Guyot dévora son aflPront ; il plaignit son Chef plus que lui-même ; trop bon Français, trop attaché à Napoléon pour l'abandonner dans sa détresse, il demeura ; d'autre part, si le regret de l'Empereur resta muet, ses actions l'exprimèrent. Confiant dans la noble résignation de ce général, il le rapprocha de lui. Il le nomma commandant des quatre escadrons de service près de sa personne. C'était lui confier sa vie elle-même.
On verra qu'il y avait eu du calcul dans cet emportement de l'Empereur, qu'il avait un but, qu'il ne devait piont s'arrêter là, que Gruyot n'en était pas le véritable objet, qu'il s'y était rencontré par un malheureux hasard, et que d'autres surtout y devaient être sacrifiés. En effet, ce jour entier était destiné à la colère. La nuit ne la calma point ; le jour suivant, il voulut même, en quelque sorte, en dresser acte et la proclamer ; ce fut un système.
Napoléon venait de remonter à cheval au bruit du canon de Victor, qui enfin se faisait entendre, mais faible, sans s'éloigner, et n'annonçant rien de décisif. Montereau n'était donc pas encore en notre pouvoir ! L'Empereur envoyait officier sur officier presser l'afctaque, comptant les instants, et voyant s'échapper Toccafiion. A chaque minute, son incitation croissait. Bientôt des rapports successifs l'augmentèrent.
Il apprend d'abord que, vers neuf heures, la division Château, poussée seule de Forges dans Villaron, en a été culbutée ; puis, qu'une heure plus tard, Duhesme, à son
tonr, renouvelant le même eflPbrt, a été repoussé ; qu'enfin, vers midi et demi seulement, le corps de Gérard, débouchant par la route de Nangis, est entré en ligne. L'Empereur ne peut concevoir ce défaut d'ensemble. Ce qui lui eeb évident, c'est que le combat, mal engagé, se prolonge ; c'est que la retraite des corps ennemis, aventurés dans Melnn et Fontainebleau, et que devait couper cette manœuvre, doit malheureusement s'être opérée, et que, en ce moment même, ils lui échappent ! Ainsi, à la halte prcmatnrée de la veille, Victor a joint la lenteur coupable de Fattaque de ce jour, et à cette seconde faute une troisiëme, des efforts partiels, successifs, se faisant ainsi battre en détail.
D'antre part, l'intrépide Pajol, fidèle à ses instructions, mais que, à sept heures, l'attaque de Victor n'a point secoodé, a vu ses canons brisés et ses conscrits déchirés par la mitraille d'un ennemi trop supérieur en nombre. Il n'a point reculé, il tient toujours tête, mais il a déjà perdu trois miUe hommes.
Alors, le dépit de Napoléon monte à son comble. A sa voix brève et cassante, le général Dejean part rapidement ; et, quelque adoucie que soit la forme dont cet aide de camp s'efforce d'envelopper l'ordre qu'il porte^ Victor, au miliea du combat, apprend, à la tête de son corps d'armée, que l'Empereur lui en ôte le commandement, qu'il le donne an général Gérard, et quant à lui-même, qu'il doit à l'instant se retirer.
de maréchal reçut d'abord froidement cette dégradation. € Ceci, dit-il en se retournant vers ses officiers,
« n'est que la suite de la lettre d'hier au soir. » Et il allait se rendre au Quartier Impérial, lorsque quatre fois, coup sur coup, et par quatre olîiciers différents, cet ordre lui fut répété dans de tels tenues, qu'il n'osa plus ni demeurer, ni se présenter devant Napoléon, et qu'il abandonna le champ de bataille.
Dès lors, tout changea d'aspect. Il s'agissait surtout, jusque-là, d'un combat d'artillerie; celle du prince de Wurtemberg, supérieure à la nôtre, nous écrasait. Dans cette balance inégale, Gérard jeta promptement les quarante pièces de sa réserve. Aussitôt l'avantage passe de notre côté : l'infanterie wurtembergeoise accourt sur ce feu pour l'éteindre, mais Gérard, Tépée à la main et chargeant lui-même, la repousse. La tête de la colonne impériale parut alors. Il était environ trois heures : heure décisive aux jours des combats disputés, et, à cette époque de l'année, heure d'à-propos pour les réserves. Ce furent deux bataillons de gendarmerie d'élite qui l'annoncèrent : ils se joignirent à Duhesme, et, la baïonnette en avant, se ruant dans Villaron, ils s'y établirent. Dès co moment, le prince de Wurtemberg, efl^yé de cette apparition, ne si>ngea plus qu'à la retraite.
Il n'était plus temps. Pendant qu'il veut y mettre ordre, l'Empereur, portant ses batteries de douze sur le plateau de Surville, Taborde en face ; il le pousse, il le précipite dans le défilé étroit et profond que le Prince avait à dos. et que trop longtemps il avait osé défendre. Au même moment, à sî\ gauche par la route de Nangîs ; à sa droite par celle de ilolun, Thabile Gérard d'une part,
Pajol, sa cavalerie, la garde nationale bretonne de l'autre, et des gendarmes à pied, que guide Delort, refoulent les deux ailes de l'ennemi sur son centre. On les vit alors, du sommet du plateau de Surville, se partager en deux longues et épaisses traînées de fuyards ; elles s'engageaient dans les deux faubourgs et s'y entassèrent. Ce fut surtout à la culée des deux ponts, que ces deux colonnes, se rejoignant, s'accumulèrent. Les renforts, qui, de l'autre rive, se présentèrent à Tissue de ce défilé, en augmentaient i'encombrement. Pendant que Duhesme, Gérard et Château manœuvrent contre leur arrière-garde, les pentes de Surville se couvrent, de plus en plus, de nos canons ; leurs feux convergent et plongent sur ces masses de fuyards ; leur mitraille, qui n'entend pas les cris de grâce, rebondissant sur les pavés, ricochant contre les murailles, traverse, de part en part, cette cohue de désespérés, qu'elle -crible et sillonne en tous sens.
C'était l'Empereur lui-même qui dirigeait ces feux, et, eomme l'inexpérience des canonniers les exposait, il leur indiquait la manière. On le vit même descendre de che- Yal, et pointer plusieurs fois les pièces ! Il fit taire celles de l'ennemi, qui tiraient encore de l'autre rive. Nos artilleurs avaient d'abord murmuré du danger auquel il «'exposait : ils l'avaient conjuré de s'éloigner. Mais lui : « Allez, mes amis, leur avait-il répondu gaiement , ne < craignez rien I Le boulet qui me tuera est encore loin « d'être fondu. »
Cependant les Wurtembergeois n'étaient pas au bout -de leur désastre. Poursuivis par tous les feux de la guerre,
une autre guerre, suryenant, éclata sur leurs têtes. Les habitants de Montereau avaient été opprimés sans mesure ; leur exaspération, jusque-là comprimée, se déch^na tout à coup et de toutes parts. Les uns, accourant joindre nos colonnes d'attaque, s'oflfrent pour guides; d'autres, de tout ce quMls trouvent sous leurs mains, des fusils des vaincus, des tuiles de leurs maisons, de leurs meubles les plus pesants, se font des armes. La plupart, montés sur leurs toits, embusqués derrière leurs contrevents, font pleuvoir tous les genres de mort sur la foule éperdue de leurs oppresseurs. Il n'y eut point de pitié pour les blessés même ; la ville entière fut transformée en un champ de carnage !
Ces Wurtembergeois, nos alliés d'hier, et devenus subitement nos ennemis les plus cruels, méritaient leur malheur : il fut complet! Leur arrière-garde, forte de cinq mille hommes, couvrait encore les abords des faubourgs, lorsque, à la droite et à la gauche de l'Empereur, un dernier, un double et vigoureux effort, où tombèrent l'un mort, les autres blessés, trois de nos chefe les plus vaillants, termina tout : à gauche, ce fut Château ; adroite, Pajol et Delort. Les deux premiers, l'un par le chemin de Nangis, l'autre par celui de Melun, fondirent, tête baissée, sur tout ce qui tenait encore. Hors du &ubourg plusieurs bataillons, crevés et dépassés par Pajpl, mirent bas les armes. Dans les faubourgs, la résistance inerte de la foule pressée des fuyards qui jetaient leurs fusils, n'aiTeta point cette double charge : Château la perça de ses baïonnettes ; Pajol, le 7"^® de chasseurs en tête, les
écrasa sous les pieds de ses chevaux et à coups de sabre.
Ces deux chefs, se faisant un jour rapide et sanglant dans cet entassement de vaincus^ poussèrent droit aux ponts. Celui de la Seine était miné. Une brigade ennemie, postée sur l'autre bord, le défendait. A la vue des nôtres, la fusillade et la mine éclatèrent. Château en fut renversé mortellement ; le cheval de Pajol, abattu sur lui, et Delort, blessé. Mais ces deux derniers chefs, que soutint à propos Du Coëtlosquet, se relevant au milieu des balles et de la fumée de l'explosion, continuèrent. La mine avait fusé ; an entonnoir sur clef fut son seul effet. Le pont français avait résisté : il nous livra passage. Les généraux ennemis, qui l'avaient défendu, n'eurent pas le temps de fuir ; l'un fut pris, l'autre tué, la ville et le fleuve reconquis, et le prince de Wurtemberg et Blanchi disparurent, l'un remontant la Seine, l'autre, l'Yonne.
Ils laissaient entre nos mains six canons, quatre drapeaux, six mille morts ou prisonniers. Mais les lenteurs du début de cette journée nous avaient coûté un général tué, deux autres blessés, et quatre mille hommes.
En ce même jour, 18 février, les ducs de Tarente et de £eggio rejetaient Wrede dans Bray, et Wittgenstein dansNogent. Une multitude de traîneurs et de bagages, un parc entier, restèrent entre leurs mains. La fuite des Bavarois et de ce Russe fiit si rapide, que les tables préparées pour eux, toutes chaudes encore, et couronnées de lauriers, selon leur usage, servirent aux dîners de nos maréchaux.
Pourtant, et comme l'Empereur l'avait prévu, le pas-
sage de la Seine, disputé sur ces deux points, fat jugé impraticable. Il fallut, pour TeAPectuer, que ces deux corps se résignasseut à une contre-marche sur Montereau, ce qui, avec la fatigue des troupes et une réorganisation devenue nécessaire, explique le séjour de Napoléon dans Surville.
Il n'était d'ailleurs plus temps de se hâter. L'avantgarde autrichienne, engagée dans la forêt de Fontainebleau, s'en était retirée. Il n'y avait donc plus à mordre dans le flanc ennemi au delà de Montereau, mais seulement sur sa retraite. Nos troupes légères s*y étaient attachées, elles suffisaient. C'est pourquoi Napoléon ne repartit de Surville que le surlendemain 20 février.
Mais ce mécompte et la vue de tant de sang français,. que l'on eût pu épargner, le révoltaient. La mort de Château, la chute de Pajol, dont les anciennes blessures s'étaient rouvertes, réchauffement enfin de cette lutte meurtrière, l'avaient aigri. Un autre incident, une grave négligence, ravivait son irritation, commencée la veille par le rapport de Mortemart : au plus fort de ce combat d'artillerie, les munitions avaient manqué I
De fâcheuses nouvelles lui gâtaient aussi sa victoire. Tandis qu'Épernay avait vaillamment résisté, fieims avait fléchi. Derrière Marmont, à qui la Marne était confiée, Montmirail avait été ressaisi par douze mille Busses. Devant Mortier, qui défendait l'Aisne et l'Oise, Busca venait d'être tué, et Soissons enlevé par une nouvelle armée de vingt-cinq mille ennemis. Winzingerode la commandait. C'était ce même Allemand devenu Busse,
pris par Mortier dans Moscou en 1812, repris ensuite par Tchemicheff, et qui, pendant sa captivité, avait été ofiPensé par de si rudes menaces. Ainsi les têtes de THydre, à peine abattues, renaissaient !
Parmi nous, c'était pire encore. Des symptômes de dissolution commençaient : ceux de l'affaiblissement de l'autorité impériale, dans Paris même. Plusieurs ordres de l'Empereur avaient été inexécutés î Aux yeux du plus grand nombre sa constance à repousser une paix honteuse, était traitée d'obstination à n'abandonner aucune de ses conquêtes. Enfin une triste réciprocité de défiance s'était montrée. Il apprenait qu'il venait d'être impossible de faire sortir la garde nationale hors des barrières pour escorter, de Meaux à Paris, les prisonniers, et laisser nos soldats disponibles. Dans cet ordre, pourtant si convenable, cette garde parisienne, quoique déclarée sédentaire, avait cru voir un moyen de recrutement pour l'armée active : « On voulait, s'écriait-elle, l'entraîner sur les « champs de bataille, et, comme les cohortes de 1793, la « sacrifier à une ambition sans mesure ! »
Bien plus, dans plusieurs de ses généraux l'Empereur a cru reconnaître la fatigue, le dégoût d'une carrière sans terme, et que, rassasiés de dangers, ce n'était plus que comme des préliminaires d'une paix indispensable qu'ils acceptaient les périls et les joies de la victoire.
Mais ici, qu'ajouterais-je au récit du témoin le plus intime des soucieuses préoccupations de notre chef? « Tandis que nos succès, dit-il, réjouissent la constance « infetigable des soldats, redoublent l'ardeur civique des
« habitants des campagnes, et portent jusqu'à l'exaltation « le dévouement de nos jeunes officiers, il remarque avec a inquiétude qu'un retour d'espérance n'a pas encore pé-
« nétré dans le cœur des chefs de l'armée et il en res-
« sent toute l'amertume (1) ! »
Elle ne tarda pas à éclater. La nuit était venue. Seul, et renfermé dans le grand appartement du château de SurviUe, dont la commotion produite par la batterie de douze, servie par lui-même, avait brisé toutes les vitres, il le parcourait avec agitation ; son air était sombre ; l'émotion du champ de bataille l'y avait suivi. On eût pu croire qu'il allait ordonner et combattre encore ; mais à cette exclamation : a: On ne m'obéit plus ! On ne me craint (c plus ! Il faudrait que je fusse partout à la fois, » on vit bien que l'orage, prêt à se déclarer, grondait contre les siens.
En effet, le dépit dont il était plein déborda bientôt en ordres sévères. Le premier atteignit M...., qu'il accusait de la perte, sans combat, de Fontainebleau; nn second, le général d'artillerie à qui les munitions venaient de manquer. Le troisième anathématisa les généraux qui, dans Soissons, avaient survécu au brave Rusca. Il voulut que tous fussent traduits devant des conseils de guerre ; et aussitôt, jugeant d'avance dans le bulletin qu'il dicta rapidement, il stigmatisa le découragement des uns, celui des villes comme des individus, et exalta le dévouement infatigable des autres. Un certain désordre, qu'on a re-
(1) Fain, Manuscrit de 1814.
marqué dans cette proclamation, atteste Tirritation qui l'inspira. Mais, comme il entrait du calcul dans toutes ses actions, même les plus passionnées, tout, dans cette dictée de colère, tend à un but, celui d'exciter par l'espoir ou la crainte, et de montrer ce qu'il attendait de chacun.
An reste, il en fut de cet emportement comme de la plupart de ses colères : l'effet produit, il s'en tint aux menaces. Mais, il en faut convenir, si de pareilles incriminations publiques n'étaient pas toutes méritées, si, du moins pour quelques-uns, la part des circonstances ■ n^avait pas été appréciée suffisamment, qu'était-ce que odAe clémence pour les peines matérielles, après les douleurs morales que ces publications venaient d'infliger?
L^Empereur avait, sans doute, raison de s'écrier : « Qu'il fallait donc qu'il fût partout à la fois ! Que parc Umt où il n'était pas tout allait mal ! » Mais il eût &lla ajouter : partout où l'eflPet de sa présence ne décuplait pas nos forces trop insuffisantes, et ne frappait pas de conBtamation nos adversaires ! Or, c'était là justement ce qui eût dû être à ses yeux une excuse suffisante pour ceiix des nôtres qui, loin de lui, à la tête de quelques reemes ou de populations effrayées, se trouvaient frappés d^impnissance.
Toutefois^ quant à Victor, on s'accorde à dire que sa
colère ne fut point injuste, et à en louer l'apaisement.
Oe maréchal, dans le premier dépit de sa disgi-âce, avait
'-.hautement affecté une singulière indifférence ; mais la
'-■ victoire de Montereau, remportée sans lui, avait dompté
p-'ti ■ *
sa révolte. Dès lors, pénétrant jusqu'à l'Empereur, il osa venir, les larmes aux yeux, réclamer contre une réprobation désormais pour lui si cruelle. Je laisse encore ici parler ce témoin sincère, cet ami dont je me plais à mêler les récits à mes souvenirs.
c( A la vue de Victor qu'il repousse, un cri d'indignation « échappe à Napoléon. Il l'apostrophe avec emportemenfe. « Que lui veut-il ? Qu'a-t-il à faire à l'armée ? La seule ft place qui lui convienne est aux Invalides î Et sur-le- « champ, mille imprécations de découragement et d'inca- « pacité jaillissent, à flots pressés, de sa bouche. Dans ce « débordement des douleurs dont son âme est pleine, une « foule de griefs, cachés jusque-là, apparurent. Il lui recc procha de servir de mauvaise grâce ; de fuir le quarte tier impérial ; de ne pas même dissimuler une secrète <( opposition, qui sied mal dans les camps ! Ses plaintes « s'adressent à la maréchale elle-même : elle s'éloigne de « l'Impératrice, qu'il semble que la nouvelle Cooraban* « • donne !
« Courbé sous les coups d'un si violent orage, œ n'est « d'abord que par une attitude soumise et des larmes (( que le malheureux Victor demande grâce. S'il essaye « quelques protestations de dévouement, elles se perdent (ic dans les éclats de cette tempête. Mais enfin, saisissant « un intervalle, il invoque de glorieux souvenirs, et,s'en- « hardissant d'être écouté, il repousse l'ordre de se retirer : « il s'écrie que l'un des plus anciens compagnons de Bo- « n aparté ne pourrait quitter l'armée sans déshonneur ! (( Les souvenirs de l'Italie, dont Xapoléon vient de re-
« nouveler la gloire, ne sont pas invoqués en vain. Sa « colère se radoucit ; il n'oppose plus au maréchal que ses « blessures : elles veulent du repos, lui dit-il; elles ne lui « permettent plus l'activité de Tavant-garde et les pri- « vations des bivouacs ; ce sont elles qui, sans doute, for- « cent les fourriers du maréchal de s'arrêter aux lieux «. où l'on trouvé un lit. Mais plus les reproches s'affai- « blissent, plus Yictor en paraît ressentir l'amertume ; « il osait même risquer un commencement de justification « qui peut-être l'eût perdu, quand heureusement, les san- « glots l'interrompant , il ne lui resta plus que la force « d'ajouter : que s'il avait fait une faute , il la payait « bien chèrement par le coup qui venait de frapper son « malheureux gendre !
« Au nom de Château, Napoléon l'interrompt avec la « plus vive émotion : il s'informe si l'on conserve encore « quelque espoir de sauver ce général ; il n'écoute plus « que la douleur de Yictor, il la ressent tout entière. Le « duc de Bellune, reprenant confiance, proteste de nou- « veau qu'il ne quittera point l'armée ; il va, dit-il, prendre « un fusil, il n'a point oublié son ancien métier; Victor « se placera dans les rangs de la Garde. Ces derniers mots « achèvent de vaincre Xapoléon. « Eh bien, Victor, restez, « dit-il en lui tendant la main ; je ne puis vous rendre vo- « tre corps d'armée, puisque je l'ai donné à Gérard; mais « je vous donne deux divisions de ma Garde , allez en « prendre le commandement ; qu'il ne soit plus question « de rien entre nous. » Et, comme il allait commencer « son repas, il le fit placer à sa table. »
Telles étaient les colères de Napoléon : crnellesen menaces, mais s'exhalant, s'cpuisant en paroles. Toutefois» dans son cœur rongé de soucis, tout grondait encore. Aussi, quand Eumigny, l'evenant pour la troisième fois de Châtillon, reparut devant lui, le trouva-t-il inabordable. Dès que l'Empereur l'aperçut : « Retirez-vous ! cria-t-il ; je « ne veux plus entendre parler de votre Congrès! On « m'y déshonore ! C'est une honte que de pareilles pro- « positions ! Qu'on les porte aux Bourbons, c'est à eux « seuls qu'elles conviennent ! »
Quelques mots, lancés dans une des bourrasques de cette journée du 18 février, et qu'on interpréta mal, montrèrent encore que le spectre de la France ravagée, en oppressant son cœur, ajoutait à l'amertume quije déchirait. Et réellement ce qu'il avait vu, ce qui lui revenait de toutes parts était effroyable ! Depuis deux mois, et sur un tiers de la France, les alliés concentraient plus de maux que nos dix-neuf années de guerres et de conquêtes n'en avaient répandu sur l'Europe entière. Un grand nombre d'habitants, arrachés à leurs foyers, avaient disparu ; les uns avec leurs charrettes et leurs chevaux, les autres comme guides et, le plus souvent, pour aider ces hordes à découvrir les vivres, le vin, et For surtout, qu'elles convoitaient. D'autres encore, traités comme leurs propres bêtes de trait ou de somme, avaient été abandonnés, roués de coups, estropiés, et exténués de faim, au milieu des neiges et des boues de ce rude hiver ; ils y avaient péri de misère et de désespoir. Ceux qui servaient de guides n'avaient pas moins souffert: soit que la fatigue des marches eût irrité ces étrangers,
soit que, dans leurs cantonnements, leur avidité eût été déçue, ou n*eût pas été suffisamment assouvie, leur désappointement s'en était pris à nos infortunés compatriotes. Nous retrouvions les corps de ces malheureux, gisant ensanglantés sur les chemins, assommés par le bois ou percés parle fer des lances ; un grand nombre était mutilé, ou à demi consumé sur les cendres des bivouacs, et dans les maisons dévastées.
De même qu'à Montereau, partout où les Autrichiens ne dominèrent pas, rien n'avait été épargné. Combien de fois» dans nos villes et villages désolés, que retraversaient nos colonnes en chassant devant elles ces pillards, de révoltants spectacles nous indignèrent ! Partout, les portes arrachées, les fenêtres brisées, toutes les armoires enfoncées ; les meubles brûlant encore sur les places et dans les •bivouacs des champs d'alentour, les vêtements et le linge mouillés, déchirés par lambeaux épars sur le pavé ou dans ■les ruisseaux des rues ; les rues elles-mêmes obstruées par mille débris qu'avait dédaignés le pillage, ou qu'il n'avait pu emporter.
On citait quelques-uns de leurs chefs comme les plus âpres à cette odieuse curée ; l'un entre autres, que, pour des indignités semblables. Napoléon, lorsque ce prince ^ait sous ses ordres, avait rudement réprimandé. Des té- -moins l'ont attesté : ils l'ont vu faire entasser, lui-même, mr ses chariots tout ce qui avait tenté son avidité , à P<mt-Bur-8eine, propriété de la mère de l'Empereur. Après avoir ainsi dépouillé ce château, il y avait mis lé feu de propres mains, soit dans un emportement de passion
OU plutôt pour décorer de haine son avarice ! En effet, on le vit, avec une avidité pareille, piller ses autres quartiers, tels celui de Mesgrigny, qu'il dévalisa tout entier, quoiqu'il en eût connu l'aimable et jeune châtelaine.
Ces excès peuvent faire juger du reste ; l'exemple, venant d'en haut et descendant dans toutes ces hordes , en avait fait un torrent dévastateur. C'était une émulation de violences et de rapines. De même que les châteaux, les maisons les plus apparentes, quartiers des che& ennemis, et quoiqu'elles eussent été placées sous leur sauvegarde, n'avaient souvent pas été plus épargnées. La soumiseion, l'empressement des serviteurs qu'on y avait laissés furent inutiles. A l'issue des longs festins que ces chefs s'y étaient fait servir, le vin, le linge, l'argenterie, tout avait été enlevé ; d'insultantes railleries répondaient seules aux plaintes que parfois on avait osé leur adresser. Bientôt ensuite, ils étaient remplacés par leurs bandes, plus brutales et aussi avides; et comme ces nouveaux venus exigeaient, à grands coups de knout, ce qu'on n'avait plus, dans leur colère ils torturaient nos malheureux compatriotes pour leur arracher des aveux impossibles , renouvelant ainsi les atrocités de nos anciens chauffeurs, écume de nos guerres civiles !
Dans beaucoup d'autres lieux, leurs joies nous avaient été plus funestes encore. Avertis par le bruit de leurs cruautés, on avait prévenu leurs désirs par des contribntions recueillies d'avance et des tables promptement servies. Leur cupidité ainsi satisfaite, leur voracité rassasiée, on espérait quelque repos; mais alors, gorgés de pillage
et de vin, ils se saisissaient des filles études femmes ; et quand les pères, les maris désespérés accouraient aux cris de ces infortunées, ils se débarrassaient de ces importuns à coups de pique, ou bien ils les garrottaient, et, devant eux, après avoir enivré d'eau-de-vie leurs victimes, ils assouvissaient sur elles leur brutalité. Plusieurs d'entre elles, se faisant des armes de tout ce qui se trouvait sous leurs mains, osèrent essayer de se défendre; mais bientôt, saisies, renversées, après en avoir abusé, on les acheva à coups de lance.
Et qu'on ne croie point qu'ici, comme il amve souvent, la douleur exagère ; chaque soir, lorsque, harassés par les travaux du jour, nous nous arrêtions, et qu'autour de nos feux nos repas se préparaient, l'insouciante gaieté du soldat, la satisfaction de quelques succès, l'habitude de vivre jsans lendemain et de souffrir, de tout braver, de se railler des maux pour les mieux supporter, ne nous portaient que trop à l'endurcissement. Et puis, quelle que soit l'humeur douce et généreuse des armées françaises, nous nous rappelions bien aussi que, aux temps de nos conquêtes, nous n'avions point été sans reproches ; des représailles , des vengeances, même plus qu'ordinaires, ne nous eussent donc pas étonnés ; mais ici, toutes les bornes étaient franchies ; il n'y avait pas même à douter, à fermer les yeux ; quelqu'invraisemblables que fussent les récits de nos compatriotes, nous ne pouvions nous retrancher dans une incrédulité plus commode à nos courts repos.
En effet, trop souvent ces monstruosités furent prises par nous-mêmes en flagrant délit. Et par exemple, un soir,
du côté de Château-Thierry, à Cresancy, l'un de mes escadrons, que commandait d'Andlau, attiré par les cris de ce village, y était entré à toutes brides ; le maire, accroché et étranglé à l'une des colonnes de son lit ; à ses pieds, et sur un matelas jeté par terre, sa jeune femme violée et sans connaissance ; sous le berceau de l'enfant un fagot déjà embrasé, voilà le spectacle qui frappa nos yeux. En même temps, et dans le verger voisin, de sales Cosaques, ivres et hurlant leurs chants sauvages, dansaient en forçant, à coups de knout, les maris, les sœurs de leurs victimes, et le ménétrier du village à partager leur orgie ! Ces misérables, à notre aspect imprévu, s'élancèrent sur leurs chevaux, mais si effarés, qu'ils fouettaient et talonnaient leurs montures, sans s'apercevoir que, attachées encore aux arbres du verger, elles ne pouvaient leur obéir. Ceux-là expièrent leurs crimes sans merci ; et cette fois, du moins, une prompte et juste vengeance put adoucir le désespoir de nos malheureux compatriotes.
Eh bien, toutes ces douleurs de la France , réunissezles dans un seul cœur ; ajoutez-y le malheur d'en être la cause. Sous un poids si décliirant, qu'on ne s'étonne donc plus de voir ce grand cœur, au lieu de faiblir, se soulever, s'irriter parfois, s'indigner surtout quand ses refus d'une paix honteuse et mensongère sont accusés d'ambition ; quand les siens eux-mêmes, lorsqu'il s'agit d'arracher la France à tant de maux, résultats d'excès de guerre qu'il n'est plus temps de lui reprocher, ne veulent point comprendre qu'il ne lui reste plus d'autre ressource qu'un dernier, un suprême effort de guerre !
Quelque invraisemblable que parût être cet espoir, on verra que ce miracle aurait pu s'opérer encore.
Si Ton doit croire quelques-uns de ses serviteurs intimes, un autre souci rongeait secrètement le cœur de Napoléon. Dans ces derniers jours, le rapide enchaînement des faits m'a entraîné : je n'ai pas dit que, le 16 février, à Guignes, le jeune Tascher, aide de camp du Vice-Roi, s'était présenté devant l'Empereur. Plusieurs témoins assurent qu'à sa vue Napoléon, s'épanouissant d'un sourire, s'était écrié : « Eh bien ! où est Eugène ? Quand « arrive-t-il à Lyon ? » Mais l'aide de camp avait répondu : qu'il avait laissé le Vice-Roi sur le Mincio, aux prises avec l'armée autrichienne, et que, le 8 février, ce prince avait remporté sur elle une victoire.
Ces témoins ajoutent que, sur cette réponse, la figure de Napoléon s'était assombrie, et que sa première réplique avait été un geste de mécontentement. Quant à cette victoire, par un singulier hasard, le Vice-Roi et M. de Bellegarde s'étaient attaqués simultanément. Tous deux, à l'insu l'un de l'autre, avaient passé le Mincio sur deux points opposés. Chacun d'eux avait donc eu d'abord devant soi un succès facile. C'était alors que, la nouvelle de leur attaque réciproque les arrêtant, une inquiétude pareille les avait fait repasser le fleuve, et rentrer tous deux dans leurs positions de la veille. Il était vrai cependant que le prince Eugène , malgré cette bizarre coïncidence et un nombre moindre de moitié, avait eu sur son adversaire un avantage remarquable.
Mais, quand l'Europe menaçait Paris, qu'importait, à
près de trois cents lieues de là, un succès pareil ? L'Empereur y dut surtout voir que, ses instructions, depuis novembre 1813, sur Téventualité du retour en France du prince Eugène, ayant été indécises et conditionnelles, et conséquemment n'ayant pu jusqu'alors être exécutées, l'occasion de les accomplir était perdue ; qu'Eugène, resserré, en face et sur ses deux flancs, par les armées autrichiennes et napolitaines, n'était plus libre de ses mouvements, et qu'il ne fallait plus compter sur l'armée d'Italiepour le salut de la France et de l'Empire.
Qu'alors, comme on l'a supposé, un doute cruel sur l'entier dévouement du prince se soit ajouté aux chagrina de Napoléon, c'est ce qu'on ignore. Cette triste supposition est, dit-on, fondée sur ce que, précédemment, soit défiance naturelle à l'infortune, ou par une inquiétude excusable après tant de défections, l'Empereur, voulantse faire un otage de la vice-reine , avait successivement essayé de l'attirer d'abord à Paris, puis à Montpellier, et enfin à Gênes : « Tous les honneurs l'y accompagne- « raient ; la vice-reine y serait entourée d'une partie de (( la garde italienne ; le général Frézia, homme à la fois de « cour et de guerre, et qu'on savait lui être agréable, j <( commanderait, d Telles, assure-t-on, avaient été les prévenances dont cette proposition fut entourée, mais inutilement, le prince ayant refusé, en alléguant : « Que cette fuite prématurée serait d'un fâcheux exemple, tandis que, au contraire, la présence de la vice-reine au milieu des Italiens les encouragerait. »
Il se peut, en effet, que, après la trahison de la Bavière
à la fin de 1813, FEmpereur ait craint Tinfluence d'une princesse restée peut-être plus Bavaroise qu'elle n'était devenue Française; mais pour ceux, comme moi, auxquels une ancienne intimité a fait connaître la noblesse d'âme et la générosité des sentiments du prince Eugène, tout fait espérer qu'aucun doute sur sa fidélité n'assombrit jamais Napoléon, qui le connaissait mieux encore.
Quant au mouvement rétrograde sur la France, que le prince aurait dû faire, convenons-en : Tépoque, antérieure d'un mois à l'invasion de Bâle, où cette manœuvre fut conçue plus qu'ordonnée ; le penchant qu'avait l'Empereur à compter sur lui seul et sur la victoire ; sa répugnance à prescrire l'abandon de ses conquêtes; son habitude de confier beaucoup à l'appréciation de ses lieutenants et à la fortune ; l'inaction où, d'autre part, l'habile Suchet fut laissé, tout doit faire penser que cette marché d'Eugène sur Lyon ne fut pas prescrite d'une manière assez positive.
H s'agissait, pour le Yice-Roi, de l'abandon d'un royaume! Or, pour ce lieutenant accoutumé à obéir, c'était là une résolution trop grave, trop pénible, trop compromettante, - pour n'exiger pas au moins une instruction écrite et des plus formelles.
Ajoutons qu'Eugène fit observer à Napoléon : « Qu'au « lieu de trente-sept mille Français, qu'on supposait « être sous ses ordres, son armée n'en comptait pas plus « de douze mille ; que le reste était Romain, Toscan, « Milanais ou Piémontais, et mal disposé à passer les « monts; que, s'il fallait rétrograder^ il en demandait
« l'ordre très précis, qu'il exécuterait aussitôt, quoiqu'il « prévît qu'alors il attirerait sur ses pas cent mille enne- « mis de plus que sa présence en Italie contenait loin de « la France. »
Je ne cherche point à excuser le Yice-Eoi, d'abord par respect pour la vérité, qui doit passer avant tout, puis parce que, en ce cas, ce serait aux dépens de l'Empereur ; et, j'en conviens, l'Empereur me tient encore plus au cœur que le prince Eugène. Mais plus je consulte mes compagnons d'armes, les serviteurs intimes de Napoléon et du prince, et mes souvenirs, plus j'examine, plus je me persuade que, soit incertitude sur les conséquences de sa première détermination, soit qu'il lui en ait trop coûté, l'Empereur ne put s'arracher à lui-même l'ordre positif de l'abandon de l'Italie, et que, s'en tenant au vague de ses premières instructions, il avait remis à en décider au temps, aux inspirations du prince et à sa fortune.
Quant à une trahison, certes, jamais le prince Eugène n'en fut capable ! Sa fidélité est démontrée : par l'indignation qui dicta sa noble réplique aux propositions que lui fit la Coalition, à la fin de 1818 ; par sa proclamation en réponse à la déclaration de Murât ; par^ ses combats contre les Autrichiens à Yaleggio, Salo, Gardonne et Sustinente; par ceux qu'il soutint contre Murât, Nugent et Stahremberg, depuis le 27 février jusqu'au 9 mars, et du 13 au 16 avril : combats peu remarquables, mais par lesquels il fit respecter sa position et s'y maintint.
Néanmoins, une lettre de l'Empereur, du 17 janvier, avait encore rappelé en France le Yice-Roi. On y lit ces
mots : « Aussitôt que vous en aurez la nouvelle office cielle (celle de la défection de Murât), il me semble « important que vous gagniez les Alpes avec toute votre e armée. » Mais pour une détermination aussi grave, quelle insuffisante instruction ! Combien la forme en est indéterminée ! Et qui oserait faire un crime au prince d'en avoir demandé et attendu une plus positive ?
Ceci explique pourquoi, le soir du 16 février et le lendemain matin, on remarqua dans les gestes, dans l'attitude de l'Empereur, et plus tard dans sa réponse datée de Nangisle 18, un fond de mélancolie, un air de contrainte mais venant sans doute de sa propre indécision plus que de celle du Vice-Roi. Dès lors, il parut se contenter d'une diversion lointaine. D'ailleurs, à Nangis, d'où il expédia Tascher, son nouveau succès de Mormant, l'attente de celui de Montereau sans doute plus décisif, l'orgueil de l'écrasement de Blùcher, l'effroi de l'ennemi, qui se décelait par la demande d'un armistice, tout cela avait relevé son espoir. Ses paroles à l'aide de camp du prince Eugène, en le congédiant, en sont la preuve. « Ses quatre victoii-es sur «c la Marne, lui dit-il, lui avaient ramené toute sa fortune. « L'élite de l'armée ennemie, sous Bliicher, était détruite. « La coalition était rompue. Ne venait-on pas de voir sur « la route de Troyes, comme sur celle de Châlons, re- <£ commencer sa déroute ? Dans quelques heures, l'attaque « de Victor sur Montereau allait faire justice des Bava- « rois et des Wurtembergeois. Qu'était-ce que le reste? « des Autrichiens effrayés, cherchant à gagner du temps « et implorant un armistice ; son fouet pour ceux-là suf-
« firait ! Qu' Augereau sorte donc enfin de Lyon et de son « inaction honteuse ! Qu'il marche, tête baissée, sur Mâ- (i con et Châlons ! Qu'Eugène défende pied à pied, et à tout « prix, l'Italie! Qu'importe Murât et ses Napolitains? « qu'il n'en tienne compte ! Qu'il ne songe qu'à Bellece garde, et qu'il livre, sous Milan, une grande bataille ! »
Ces paroles, dites pour être répétées au Vice-Koi, je les tiens du brave et loyal Tascher lui-même : il fut chargé de les lui transmettre. Xapoléon n'avait plus d'autres instructions à lui donner ; elles étaient conformes aux circonstances et à son caractère. Mais, quelques jours plus tard, il dut regretter de n'avoir pas formellement rappelé ce prince.
Telles furent, les 16, 17 et 18 février, à Guignes, Nangis et Surville, les préoccupations diverses de Napoléon. Yoilà aussi pourquoi, dans Surville, toute cette journée de colère. Le sommeil le calma. Le lendemain 19 différa de la veille. L'Empereur reparut satisfait et radieux : réaction assez naturelle, soit que, par habitude de bonheur, il eût réellement repris confiance, soit que, fatigué d'appréhensions, il cédât au besoin d'espérer.
Tout y contribua : un soleil pur, un premier jour de repos après tant de journées laborieuses, enfin d'heureuses nouvelles, qui parfois, telles que les malheurs, arrivent par troupes. Elles affluèrent ; il en perça même jusqu'à lui des provinces conquises. Dans le Morvan, derrière Schwartzenberg, Forbin-Janson venait de lever des partisans ; l'Ain tout entier se soulevait. D'autre part. Soissons était évacué; Montmirail, Fontainebleau étaient
repris ; Bllicher avait disparu ; nos avant-gardes , nos paysans ramassaient des multitudes de fuyards ; partout l'ennemi était en retraite ; la Seine était reconquise, Paris sauvé; ses habitants, ceux des campagnes, Tannée, la France entière semblait ressaisie d'admiration pour sa gloire I
Autour de lui, tout exalta son espoir. On triomphait, on accourait de toutes parts : députatious, maires, citadins, villageois, tous apportaient ou des nouvelles ou des vivres, et un grand nombre amenait des prisonniers, demandait des armes. Les uns sortaient des bois où ils s'étaient réfugiés ; d'autres, ceux de Montereau, de leurs demeures dévastées, qu'ils venaient de nous aider à reconquérir. Ils entouraient, ils charmaient Napoléon de leurs élans de haine et d'ardeur contre l'étranger et de l'ivresse d'une joie trop confiante.
A ces transports si naturels un adulateur enthousiaste joignit ses exagérations. Rumigny, revenu de Châtillon, en fut témoin. Il entendit, m'a-t-il dit lui-même, ce personnage surexciter son maître parle récit de l'entrée de nos prisonniers dans la capitale : « Vingt mille captifs, « an milieu d'acclamations triomphales, venaient de la « traverser. A l'aspect de la colonne d'airain et de la « statue de notre Empereur, tous s'étaient découverts. < Un grand nombre même s'étaient prosternés ! » A entendre ce courtisan, on eût dit l'Empereur remonté, plus haut que jamais, sur le trône de ses victoires !
Quant à Napoléon, soit espoir dans l'ascendant réellement prodigieux de sa renommée si puissante encore, ou
qu'il voulût propager jusque dans Châtillon l'effet du récit qu'il venait d'entendre, se retournant vers l'envoyé de Caulaincourt, il lui demanda, en souriant : « Si le (( Congrès n'allait pas être saisi d'étonnement et d'eflfroi, cr à la nouvelle d'un changement de fortune aussi imprévu « et aussi subit ? »
Pourtant, quel eflfroi pouvaient raisonnablement inspirer soixante mille hommes, dont les deux tiers étaient des recnies, à plus de cent mille soldats éprouvés, qu'on avait en face sur la Seine, et bientôt à quatre vingt-dixmille autres vers la Marne et l'Aisne, quand il ne pouvait opposer à ceux-ci que les dix à onze mille hommes des ducs de Trévise et de Eaguse ? Mais Napoléon, confiant dans l'ascendant qu'il venait de ressaisir, comptait triompher des premiers par une offensive active et imprévue, aussi conforme au génie français qu'inaccoutumée à ses adversaires, gens froids, peu dispos d'esprit et de oorps, et à qui des manœuvres longuement préméditées convenaient seules, leur méthodique raideur se ployant mal à des mouvements subits et inattendus qui les déconcertent.
Son but était donc, après avoir jeté le trouble dans cette masse de coalisés, de frapper coup sur coup dans ce désordre, d'en redoubler la confusion, qu'accroîtraient leur nombre, la multiplicité des chefe, la diversité des nations, enfin le soulèvement de nos provinces frontières les sorties de nos garnisons et l'attaque d'Augerean sur leui-s derrières ; toutes choses qui transformeraient leur retraite jusqu'au delà du Ehin en une irrémédiable déroute !
Ce qui va suivre prouvera qu'il n'y avait à cela rien d'impossible.
Ce retour de confiance dura les jours suivants, mais sans abandon, en j disant tout concourir, en rassemblant, en employant tout ce qu'il avait de ressources. Pendant que, à Surville, il réorganise ses corps, il donne à Grouchy, à Levai et à leur sept à huit mille hommes et chevaux, le temps de le rejoindre. Ces généraux accouraient deMontmirail, d'où ils venaient de chasser Diebitch et 868 douze mille hommes. L'Empereur s'était peu inquiété de cette tardive diversion, lancée par Schwartzenberg, sur son attaque contre Bliicher, sachant bien que le coup qu'il coumit porter sur la Seine à la grande armée alliée en ferait justice.
Cependant, la marche en avant de l'Empereur avait été ralentie, d'un côté par les contre-marches d'Oudinot et de Macdonald sur Montereau, et de l'autre par l'extension forcée de notre aile droite. Gérard la conduisait ; il avait trouvé détruit le pont sur l'Yonne ; il lui avait donc fallu remonter, jusqu'à Sens, cette rivière. Ainsi non seulement la tête de colonne de gauche de l'ennemi nous avait échappé, mais notre poursuite, errant sur la Seine et retardée par l'Yonne, laissait à l'arrière-garde de Schwartzenberg le temps de se reconnaître, de se raffermir, et de se préparer à se défendre. Ce contre-temps ne décontenança point Napoléon dans son espoir. Dans le nombre des heureuses nouvelles de ce jour, il y en eut qui purent lui paraître décisives : la Savoie, le Dauphiné, le Lyonnais, s'étaient, disait-on, levés en masse. Marchand,
Desaix, Seras, à la tête de leurs conscrits et de tant de braves citoyens, avaient repris l'avantage. Depuis le mont Cenis jusqu'à Lyon, et de Lyon à Genève et à Mâcon, le sol français devait être nettoyé d'ennemis. Bnbna venait de lâcher prise, il reculait ! Les vieilles divisions Mnsnier et Pannetier, envoyées par le maréchal Suchet, arrivaient à Lyon. Ces forces réunies composaient une armée ; Augereau la commandait ; elle pouvait, par un mouvement hardi, couper la ligne d'opérations de la grande armée ennemie, déjà ébranlée, et que Napoléon, à la tête de soixante mille hommes, allait poursuivre.
L'ordre en fut, ce jour-là même, expédié à ce maréchaL Rien en même temps ne fut oublié pour ranimer ce chef vieilli et le rendre à son âge héroïque. Dans Paris, sa jeune femme fut honorée de la visite de l'Impératrice. On la fit écrire à son mari des lettres pressantes pour rallumer son ardeur éteinte. Vaine illusion qui acheva de tout perdre, et dont les souvenirs de Rastadt, du 19 brumaire, d'Eylau et de Leipsick, auraient dû préserver notre Empereur !
C'était Suchet qu'il fallait là, et avec son armée entière. Mais Napoléon crut trop au patriotisme du héros de Castiglione. Ce maréchal avait, il est vrai, tant à craindre d'une restauration, tant de gloire à recueillir par ce dernier effort, et si peu de vie à perdre !
Le 20 février, tout, du côté de l'Empereur du moins, parut confirmer les espérances du 19. L'armée, divisée en cinq corps, marcha sans obstacles sur Troyes, par les routes de Sens et delà Seine : Gérard à droite, Macdonald
an centre, Oudinot à gauche. La Garde, aux ordres de 'Ney, Victor, Nansouty et Drouot, formait la réserve. Grouchy et sa cavalerie, Levai et sa division étaient encore en arrière ; ils se hâtaient.
Le 21, même enchantement.Gérard continua sur le grand chemin de Sens ; les autres corps remontèrent la Seine par la grande route, et par les deux chemins qui s'en séparent à la sortie de Nogent, pour la retrouver devant Troyes. L'ennemi fuyait toujours et de toutes parts. Partout où ses arrière-gardes essayèrent quelque résistance, elles laiflsèrent des blessés et des prisonniers. Schwartzenberg avait ordonné une forte reconnaissance : elle fut prévenue et culbutée sans avoir pu rien reconnaître.
Le 22, la marche en avant, sur quatre colonnes, ne fut pas moins victorieuse. Toutefois, à l'extrême gauche, à Mesgrigny, la rencontre imprévue d'une avant-garde et sa résistance furent remarquées. Bientôt, pourtant, la division Boyer déposta ces ennemis inattendus : ils s'enfairent par Mory, où, poussés par les baïonnettes de la brigade Gruyère, ils mirent le feu, et repassèrent sur la rive droite de la Seine. Gruyère se précipita sur leurs traces, an travers des flammes et du fleuve, mais, arrivé sur l'antre bord, on lui tint tête ; et ce général, étonné, vit se déployer devant lui une armée entière.
C'était Bliicher ! C'étaient quarante-huit mille hommes! Cette armée, déjà réorganisée à Châlons et renforcée par Langeron, accourait sur la Seine aux cris d'alanne de Schwartzenberg. Gruyère, bientôt blessé, se maintint sur la rive droite jusqu'à la nuit, dont il pro-
tita pour remettre le fleuve entre lui et le maréchal prussien ; puis il acheva la destruction du pont qui venait de servir à sa retraite.
L'Empereur, doutant d'abord de cette apparition imprévue et si menaçante, était accouru. Il s'en assura par ses propres yeux, aux abords du pont et au travers d'une grêle de balles et de mitraille. Quand elle lui fut prouvée, il ne s'en émut point. Il savait que Schwartzenberg l'attendait devant Troyes. Il comptait sur une bataille pour le jour suivant, pendant lequel la Seine retiendrait Blûcher derrière elle. Ces vingt-quatre heures lui parurent devoir suffire pour frapper sur la tête de la Coalition un coup décisif. Il poussa donc outre, laissant, en arrière de son flanc gauche, ce rude adversaire.
En ce moment- là même, il arrivait à Châtres, d'où la plaine', qui le séparait de Troyes, lui parut couverte d'ennemis. Il se persuada, de plus en plus, que la journée du lendemain 23 déciderait du sort de la France.
Ainsi, Napoléon s'avançait sans balancer, avec soixante mille hommes; au milieu de près de deux cent mille ; cent trente mille devant lui, quarante-huit mille en arrière, à gauche, ceux-ci hors de portée. Et pourtant cette Coalition, étonnée, allait reculer encore !
Passons dans son camp ; et, en ces derniers instants de joie victorieuse qui nous restent, jouissons de sa confusion, du découragement même que nous y avions jeté, et qui faillit, en ce moment, sauver la France. L'époairante y régnait, avec la désunion et la défiance, maladies ha-' bituelles et si souvent mortelles aux coalitions. Au re-
tentissement du premier coup porté à Champ- Aubert sur la Marne, l'agression de Schwartzenberg sur la Seine avait hésité. Puis, rassuré par l'éloignement de Napoléon, le feld-maréchal avait laissé s'avancer ses lieutenants. Mais alors les échos des défaites de Montmirail et de Château-Thierry l'avaient arrêté. Bientôt même, aux cris de détresse de Yauchamp, il avait donné Tordre de reculer jusque derrière l'Aube. Toutefois, le soir de ce jour, un dernier cri de Blùcher, parti de Châlons, cri d'espoir cette fois, quand le Prussien se sentit délivré de notre poursuite, avait décidé le généralissime à attendre l'événement.
An milieu de ces hésitations, et des ordres, des contreordres qui en étaient résultés, ses avant-gardes, comme on Ta vu, s'étaient trouvées aventurées, hors de sa portée, la Seine et l'Yonne à dos. C'était alors que, par une marche de trente heures consécutives, Napoléon, quittant Blûcher, avait si soudainement reparu dans le bassin de la Seine , où il venait d'arracher encore en quatre jours, aux coalisés, vingt canons, un immense attirail, donze mille hommes tués ou prisonniers, et trente lieues de leurs conquêtes !
Cette atteinte, sur un aussi vaste corps, était peu de chose matériellement, mais l'effet moral qu'elle avait produit était plus grave. Alors, comme dans toutes les positions qui deviennent soudainement critiques, ressortirent des inconvénients jusque-là inaperçus. C'étaient les antipathies, les incompatibilités, les jalouses défiances de tant d'intérêts et de tant de chefs divers. Ajoutez
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que la présence de tous ces souverains appesantissait l'armée, accroissait les embarras et augmentait la responsabilité. Aussi le généralissime n'osait-il, tout seul, rien ordonner : il lui fallait, pour chaque décision, Tavis d'un conseil ; pour chaque mouvement, une délibération. Il y en avait eu deux le 15, et d'autres depuis. Dans un de ces derniers conseils, on était convenu d'accepter une bataille ; et, quoiqu'on fût au moins trois contre un, on avait voulu être quatre, et Bliicher avait été appelé.
Le 23 février enfin, se sentant ainsi renforcé, on paradait, déployé devant Troyes, sur les hauteurs de Barberey; une nombreuse cavalerie allait être lancée en avant pour nous reconnaître, quand l'apparition de l'armée impériale, débouchant sur trois colonnes, fit évanouir tout cet appareil. Il était à peine huit heures du matin, et déjà, chez le roi de Prusse, un nouveau conseil s'était rassemblé. Schwartzenberg y prit la parole. Ce fut pour proposer la retraite. Il allégua l'attaque inattendue d'Augereau, en arrière à gauche des coalisés ; déjà sa marche, victorieuse vers Genève, atteignait la Suisse; menaçait leur base d'opération. Bubna essayait en vain de résister ; il criait au secours ! Il fallait, de ce côté, détacher cinquante mille hommes, sans quoi bagages, ambulances, magasins, renforts, enfin tout ce qui, sur une ligne capitale, occupe l'intervalle du point de départ au point d'action, serait en péril. Eux-mêmes, s'ils perdaient une bataille, que deviendrait leur retaite ? Pa«h serait-elle intacte devant cette armée de Lyon prête à ressaisir la Franche-Comté ? Dévierait-on en Lorraine
et en Alsace, pour Téviter ? Mais quoi ! se risquer entre les citadelles de ces provinces, au travers de leurs fleuves, de leurs montagnes, de leurs défilés, et de leurs populations guerrières, déjà soulevées ? Il était donc plus prudent de se rapprocher de sa base, de raccourcir ainsi cette trop longue ligne d'opérations, et, dans le cas d'un revers, la longueur d'une aussi périlleuse retaite.
Mettemich appuya ces considérations de raisons encore plus puissantes ; cet avis passa : et aussitôt, malgré leur force quadruple de la nôtre , les coalisés n'hésitèrent plus à se retirer.
De poussèrent encore plus loin la prudence. Pendant que, derrière un rideau de troupes légères, laissées sur les hauteurs de Barberey, l'armée ennemie achevait de repasser Troyes et la Seine, un parlementaire se présenta à nos avant-postes. Il apportait, au nom de Schwartsenberg, l'oflFre réitérée d'un armistice, la promesse d^one prompte paix, et demandait à parler à l'Empereur.
Il n'alla pas loin : il le trouva au hameau de Châtres, centre les quatre murs tout nus de la chaumière d'un charron, où il venait de passer la nuit. Cet envoyé était un prince de Lichtenstein, aide de camp du généralissime. Sa mission en parut plus significative. Il apportait une réponse de l'empereur d'Autriche. Elle était pacifique ; elle avouait le désappointement résultant de revers inattendus ; elle reconnaissait dans notre Empereur l'asoendant d'une éclatante et ancienne supériorité renaissante. L'attitude, les paroles de l'aide de camp furent
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d'accord avec l'esprit de cette dépêche et ce qu'il venait demander.
Quelque peu sûre que fût cette occasion de sonder les intentions de ses ennemis, Napoléon essaya de s'en servir. Il interpella ce parlementaire. « Le plan favori de (( l'Angleterre avait donc enfin prévalu dans les conseils c( des coalisés î Leur guerre était devenue personnelle. « C'était décidément à sa dynastie qu'on en voulait. »
L'aide de camp protesta vivement contre cette supposition. Mais l'Empereur lui en prouva la réalité : il lui montra le duc de Berry à Jersey ; le comte d'Artois, le duc d'Angoulême, l'un, suivant de loin l'armée coalisée ; l'autre, marchant avec le quartier général anglais ; et, ce qu'il ne pouvait se persuader, l'empereur d'Autriche, son beau-père, paraissant lui-même concourir au détrônement de sa fille !
Ici l'Autrichien se récria plus fortement encore : « Un « semblable projet serait une idée contre nature ; son (( empereur ne s'y prêterait jamais ! Quant à la pré- « sence des Bourbons, on ne devait la considérer que (( comme un moyen de guerre, ou plutôt d'obtenir une « paix dont sa mission prouvait assez le désir. »
Napoléon, satisfait, répondit qu'il voulait coucher à Troyes ; que, le lendemain, il enverrait un général n^ocier l'armistice ; et, Berthier ayant écrit dans ce sens au généralissime, on congédia le parlementaire.
Alors, plus qne jamais dans cette fatale campagne^ on vît Napoléon ressaisi d'un espoir bien différent de celui dont plusieurs des maréchaux, qui se pressaient à sa porte, étaient agités. Lui, tout enflammé de passé et d'avenir, dans ces abaissements des coalisés semblait déjà revoir l'Europe vaincue, prosternée devant son génie, comme aux plus beaux jours de sa gloire ! Eux, au contraire, plus près que lui de nos misères, fatigués d'années, d'émotions, et de recommencer sans cesse à tout dompromettre, n'envisageaient que la disproportion des forces et l'affaiblissement journalier de leurs faibles corps ; leur véritable ennemi, ce qu'ils voulaient vaincre snrtout, c'était la gueri-e, de quelque part qu'elle vînt, même de leur chef !
D &nt dire ici que, l'avant-veille, un effort, tenté dans ce but par deux de ces maréchaux, avait avorté. Dans Nogent, le 21 février au matin, Ney et Oudinot, s^éehanffant mutuellement, s'étaient présentés devant
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l'Empereur. Ils voulaient la paix ; Ney s'était décidé à l'exiger, soit que son ardeur naturelle eût pris d'ellemême, ce jour-là, cette direction, soit plutôt qu'il y eût été entraîné par ses compagnons d'armes. Ce fut, dit-on, surtout par Kellermann, guerrier habile, mais rude, noient, et dont l'ambition, depuis longtemps mécontente, s'acharnait aussi audacieusement en déclamations contre la guerre qu'il la poussait vigoureusement dès qu'il était aux prises avec l'ennemi.
Pleins de cette résolution, les deux maréchaux étaient arrivés, la tête et la parole hautes, jusqu'à la porte de l'Empereur. Mais dès que, en face du grand homme et enfermés, seuls avec lui, ils avaient voulu parler, flédiissant sous l'ascendant de son regard, leurs voix sur lenrs lèvres avaient expiré. Toutefois, à leur attitude interdite, à quelques mots balbutiés par Ney, sur les innombrables forces des alliés et sur notre faiblesse, l'Empereur avait entrevu leur intention « Que dites-vous là ? avait-il ré- « pondu en l'interrompant; vous ignorez donc votre si- « tuation ? Je vais vous la montrer. Qui de vous sait le « mieux écrire ?» Le duc de Reggio répliqua que Ney avait une main de maître, ce qui était vrai. « Eh bien, (( Ney, reprit Napoléon, asseyez-vous là. » Et lui-môme, debout, le dos au feu, ayant le duc de Reggio à côté de lui, avait dicté la récapitulation des forces de tous ses corps. Ce fut sans doute d'après leurs contrôles de première formation, car les nombres qu'il indiqua, selon le récit du duc de Reggio de qui je tiens ces détails, se rapportaient précisément à ces contrôles.
Le fait était que, depuis qu'ils avaient été dressés, la guerre, les marches et la désertion avaient diminué ces situations de plus d'un tiers. Néanmoins, tant qu'il ne fut question que des autres corps, Ney avait écrit sans observation. Mais, quand l'Empereur en vint à ceux que commandaient ces deux maréchaux, et qu'il eut dicté quinze mille hommes pour l'un, et neuf mille pour l'autre, ils se récrièrent, ils soutinrent : Oudinot, qu'il n'en avait pas dix mille, et Ney, trois mille seulement. La contestation fut vive. Malheureusement, Ney n'avait pas compté sa cavalerie ; elle était d'environ quinze cents chevaux, il flit obligé d'en convenir. Celar même ne composait pas cinq mille hommes ; mais Napoléon, triomphant, reprit : « Ah ! vous le voyez, je vous disais bien que vous en « aviez neuf mille! »
En ce moment, un tison roula sur les pieds de l'Empereur, et conmie le duc de Reggio s'était baissé pour le repousser. Napoléon, en lui appuyant la main sur le cou, maintint courbé ce maréchal, et lui dit avec un demisourire : « Ah ! ah ! monsieur, je vous tiens là ; avouez « que vous vous étiez entendus tous les deux pour venir « ici me décourager ! d
Les deux maréchaux alors, sans céder, sans trop insister, n'avaient plus songé qu'à protester de leur dévouement, quand, sur l'annonce qu'il était servi, l'Empereur avait ajouté, sur le même ton, « que, quoi qu'il en fût, « ils allaient déjeuner ensemble. » Mais à peine étaientils à table que Grouchy fiit introduit. L'Empereur l'interpella aussitôt sur la force du corps qu'il amenait de
MK>lOl.bL;?:S DXN AIDE DE CAMP.
, . . . .i . uii l. M ci.\'nteiit de sa réponse, il le contredit sèc.i.v iiL, !t' 1 Hissa debout devant lui, et, s'irritant de plus .. i-iu.-,, l ^'vui^vrta jusqu'à s'écrier : « Qu'il voyait bien ;ii nu se àoiiiuiit le mot pour le tromper ; que le complot .LaiL ^Nidfiii; qu*on était convenu de venir chez lui !».Lii l' branler sti constance, pour le démoraliser î y> Ce UL ■\\|»rt.'ssion dont il se ser^it; elle commanda le si- !riK\.', ui dès lors chacun ne pensa plus qu'à échapper à un liutoiiLcutenient que personne n'osait affronter encore. '('elles étaient les dispositions diverses, quand, le 23, dans rhatres, un double incident fit éclater encore plus «ctDo discordance. Ce fut, d'un côté, l'arrivée de Lichtfiisu'iii, de l'autre celle du baron de Saint- Aignan. Au luôuie instant où le parlementaire était sorti du quartier impérial, Saint- Aignan y arrivait de Paris avec des paroles bien différentes. (Vêtait ce même ministre de France à \V(^imar, (ju'on a vu pris dans cette ville par les alliés. Ou se souvient (ju'il avait été renvové de Francfort à Saint-Cloud avec; des paroles pacifiques, restées sans résultats, soit <|u'('lles n'eussent pas été sincères, quant aux An^rlais surtout, ou qu'on ne les eût point assez promptenient accueillies.
?iaint-Aiii:nan, le beau-frère du duc deVicence, désirait la paix, mais ils différaient d'opinion sur la manière de la conc^lun'. Saint- Aignan poussait son beau-frère à la sijj:ner inopinéinent, (pielles que fussent ses instructions, et (^lulaincourt refusait à se dévouer ainsi, sûr d'être désavoué par l'Empereur, et ne voulant pas risquer de l'être par une victoire.
Dès lors, Saint- Aignan, resté à Paris sans occupation, crut devoir se faire rappeler, en sa qualité d'écuyer, près de l'Empereur. Son départ parut une occasion dont les membres du conseil s'empressèrent de profiter ; car, à Paris, comme au quartier impérial, la paix était le seul espoir, le cri général ! C'était, à tous les yeux, la seule voie de salut qui restât encore. Chacun des ministres lui avait donc dépeint sa situation de la façon la plus effrayante. lie duc de Rovigo avait paru le plus désespéré : ce Tout c lui échappe! La gendarmerie ne suffit plus; fûtc elle dix fois plus nombreuse, la désertion serait plus c forte qu'elle. Dans Paris, l'agitation des uns, Tabatte- « ment des autres est extrême. Chez les amis du gouver- « nement, un découragement universel : l'audace ouverte c chez ses ennemis ! De toutes parts des défections ! Lui- < même n'est environné que de traîtres. » Saint- Aignan m'a dit que Rovigo les lui nomma, et qu'il n'exagérait point, les faits ayant confirmé, depuis, ces désignations.
Dans cette nomenclature, Talleyrand ne fut pas oublié. Quant à celui-là, Saint- Aignan n'avait pas besoin, pour en être convaincu, de cet épanchement du ministre : ce personnage, lui-même, venait de le presser départir, sans ordre, pour le Congrès. « Et qu'y dirai-je ? avait répondu « Saint-Aignan. — Deux mots seulement, avait répli- « que le vieux diplomate; que Caulaincourt dise aux « ambassadeurs : Vous ne voulez pas traiter avec Napoc léon ? Eh bien, avec qui voulez-vous traiter ? » Saint- Aignan, dont j'ai les notes sous les yeux et le récit présent à ma mémoire, s'était refusé à mettre le pied dans une
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voie aussi coupable ; alors Talleyi*and avait repris : c En- « fin, puisque vous allez au quartier impérial, quand « l'Empereur passera derrière l'armée aUiée, ne manquez « pas du moins de m'en avertir, d Ce à quoi, comme on le pense bien, KSaint-Aignan ne s'engagea pas.
Au l'esté, Savary et ses collègues lui en avaient dit plus encore. Mille détails plus alarmants achevèrent le tableau de la situation dans laquelle il allait laisser la capitale ; puis ils lui firent promettre de les rapporter bêlement à l'Empereur. Mais nul d'entre eux n'avait osé lui donner par écrit ces renseignements. Quand Saint- Aignan leur demanda ce gage de créance, cet indispensable appui dans une mission aussi délicate, tous, le doc de Rovigo le premier, s'y refusèrent !
Néanmoins, sa parole donnée, il part, il arrive accablé d'appréhensions au quartier impérial. A peine a-t-il mis pied à terre que Ney, Oudinot et Berthier l'entourent; ils le pressent de questions, où se peint l'anxiété la pins vive. Sur ses réponses, ces maréchaux s'efforcent de lui inspirer le courage dont ils manquent : ils l'excitent^ ils le conjurent, avec les gestes les plus expressifs et de toutes leurs mains dont ils pressent la sienne, de dire la vérité tout entière à l'Empereur.
lia porte de la chambre du charron s'ouvrit en ce moment. Lichtenstein venait d'en sortir ; Saint- Aignan fut appelé, et se trouva en présence de Napoléon. Fain seul ' était là, rangeant des papiers. L'Empereur était assis, l'air animé, radieux, dans une disposition d'esprit évidemment bien contraire à ce qu'il allait entendre. « Eh
« bien, commença-t-il d'un air délibéré, vous arrivez de « Paris ; qu'y fait-on, et que venez- vous m'apprendre ? » Saint- Aignan, quoique son élocution fût habituellement facile et spirituelle, pressentant aussitôt le sort de sa mission, commença, m'a-t-il dit, gauchement et avec embarras; mais cette timidité, espèce d'hommage, ne déplaisant pas, il fut d'abord écouté sans interruption. Alors, 8*enhardissant, il peignit les terreurs de la capitale, indiqua .les trahisons sans nommer les traîtres, et déroula consciencieusement le tableau sinistre que Savary lui avait tracé ; mais il convient que, dans sa hâte de finir, il négligea d'adoucir le fond par quelques formes.
Chaque mot d'un si cruel récit s'enfonçait dans le cœur de Napoléon, silencieux mais irrité, lorsque tout à coup, échappant au chagrin par la violence, il se leva brusquement, et jeta ces brèves et rudes exclamations : « Allons « donc, vous ne connaissez rien aux Français ! Et la bac taille de Cannes ? d Puis, il se mit à marcher à grands pas, en lançant sur son écuyer des regards farouches. Toutefois, il le laissait parler encore, mais quand, appelant à son aide ce loyal courage dont Fain a consigné l'éloge. Saint- Aignan peignit les angoisses de Paris; quand il dît le dégoût même de la victoire, la défiance des succès égale à l'effroi des revers ; qu'enfin, de toutes parts, il n'y avait de vœux que pour la paix. Napoléon, s'arrétant subitement, s'écria : ce La paix ! la paix ! Les voilà tous ! 4 La paix! Eh, Monsieur, n'arrivera -t-elle pas toujours € assez tôt si elle est honteuse ?» A quoi Saint-Aignan * ayant répliqué : « Sire, la paix sera toujours assez bonne
MÉMOIEBS. — T. III. 16
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(I si ollo est assez prompte! — Quoi, Monsieur! reprit «r l'HnifKircur, et l'honneur de la France? Ah! sortez! '( «ortez î Je ne veux plus rien entendre. » Et du geste N; phjH impérieux, il le contraignit à se retirer à l'instant UïOnut. Saint- Aignan, à sa sortie comme à son entrée, retrouva les mômes personnages, assiégeant de leur anxiété la port<; de cette chaumière. Ils l'entourèrent ; mais, acca- I>1(';, il ue répondit à leurs interpellations que par le trouhl(î (ic; H(îH traits, par un morne silence et un geste de dé- (•()unig(;nuint.
I*(;udant le reste de ce jour, tout s'aggrava : l'irritation (lu (îliof (^l les appréhensions de ses entours. L'Empereur, îipi'ÔH l(îH gi-ands coups qu'il venait de frapper, révolté de voir plus de foi en son génie guerrier chez ses ennemis (|U(! parmi les siens, sortit brusquement de son quartier. C^uand Saint-Aignan lui présenta son cheval, il le repoussa (l'uu regard foudroyant, et, d'une voix rude de colère, il appela Mesgrigny, son autre écuyer. Alors, poussant violemment ses colonnes sur Ti'oyes, il voulut engager le combat ; mais tout se dissipa devant elles. Seulement, vers 1^'ontvannes, du côté de Gérard, le plus jeune, le plus mordant, en ce moment, de ses chefs de corps, les Autrichiens, ayant voulu résister quelques .instants, perdirent trois cents cavahers et six canons attelés.
Dos quatre heures, Troyes était sommée, ses portes enfoncées à coups de canon, ses faubourgs en feu. Si le général ennemi n'eût demandé la nuit pour se retirer, menaçant, en cas de refus, de brûler la ville, l'Empereur, ce soir-là même, en combattant y serait entré. H s'arrêta.
Mais là encore les exclamations qui lui échappèrent indiquèrent une irritation croissante. On l'entendit s'écrier : « Que de tels affronts voulaient être lavés dans le sang ; « qu'il ferait repentir les Alliés de leur insolence ; qu'ils « allaient voir qu'il était plus près de leurs capitales a qu'eux de la sienne ! Oui, nous sommes plus près de « Munich qu'ils ne le sont de Paris ! » ajouta-t-il, et cela à si haute voix, que tous ceux qui le suivaient l'entendirent et me l'ont redit.
Il y avait là moins d'emportement d'orgueil et d'ambition que de colère, et surtout de volonté de relever, autour de lui, les courages ; mais il dépassait son but : chacun, dans ces exclamations, ne vit que ce qu'il redoutait le plus, une guerre sans terme I Loin d'encourager, elles effrayèrent. Le lendemain, 24 février, il parut plus animé encore. Ketiré aux Noes, il y attendit le jour impatiemment. Le faubourg, d'où les Alliés se retiraient, et les villages environnants, brûlaient de toutes parts. Ces incendies et les bivouacs formaient un triste horizon de flammes : lueurs cruelles qu'enfin les premiers rayons du jour vinrent effacer. Ils éclairèrent la rentrée de l'armée française dans la capitale de la Champagne.
L'Empereur lui-même y pénétra vers dix heures du matin. Il y reçut bientôt un troisième parlementaire. Schwartzenberg s'empressait de lui annoncer que les généraux alliés choisis pour régler l'armistice étaient, pour la Russie, la Prusse et l'Autriche, Schouvaloff, Ehauch et Duco, et le lieu proposé, Lusigny, près de Vandœuvres. Napoléon accepta et ce lieu et ces négociateurs ; le géné-