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rai Flahaut, son aide de camp, fat celai qu'il envoya. Mais son entretien avec le parlementaire fut plus vif que celui de la veille avec Lichtenstein. Plusieurs fois, sa voix s'éleva assez haut pour retentir au dehors, et ces mots : (( Je suis plus près de Vienne que vous de Paris ! » affligèrent encore l'un de ses serviteurs les plus intimes.
Bien plus, à la nouvelle de ces pourparlers, Gérard, alors en tête de colonne vers Lusigny, était convenu d'une suspension d'armes de vingt-quatre heures ; mais l'Empereur n'en tint compte. Il ordonna d'attaquer tonjours. Cependant, Gérard, qu'enchaînait sa parole, hésitait embarrassé, et Flahaut, que cet ordre empêchait de passer, en demandait vainement la révocation an nom du salut de la France. Le duc de Reggio courut alors, m'at- il dit, chez Napoléon ; il lui représenta sa parole donnée : (c Que c'était Lusigny même, puis Châtillon, qu'il s'agis- (c sait d'attaquer ! Qu'on allait donc, au milieu des confé- « rences de la paix, porter la guerre ! » Mais l'Empereur, s'emportant, répliqua : « Que Gérard n'avait qu'à préve- (( nir l'ennemi de son agression. Quant au Congrès de <t Châtillon, qu'il ne s'en souciait nullement ; que c'était t( de l'autre côté du Rhin qu'il voulait traiter ; que déjà (c les alliés fuyaient en déroute , et qu'il allait faire prî- (( sonnier son beau-père ! t>
Le duc de Reggio se retira, consterné. Il savait que, dans la chaleur de l'action, il ne fallait pas juger les hommes d'action sur paroles, et surtout Napoléon ; mais ici, comme l'Empereur ne s'en tenait pas à des paroles, cet emportement d'espoir parut à ce maréchal d'une exa-
gératîon si intempestive, que, dès lors, lui comme bien d'antres se résignèrent à une catastrophe désonnais à leurs yeux inévitable.
Et cependant, en dépit de toute vraisemblance, cette révolte de la fierté blessée de notre Empereur contre des négociations dont il n'attendait que des humiliations ; sa confiance dans l'ascendant de sa renommée ; son opinion de Tefifroi dont il venait de frapper les coalisés et de leur désordre, étaient moins exagérés qu'on ne le pensait. C'est un fait certain que, en ce moment, la balance de notre fortune tenait à un fil. Un élan de plus, un choc heureux donné à propos, et la Coalition, déjà ébranlée, s'écroulant sous son propre poids, en eût d'elle-même déchargé la France!
Il n'y a point là d'illusion. Depuis la défaite de Montereau, les colonnes étrangères, ramenées, renversées l'une sur l'autre, étaient venues, toutes, aboutir sur le grand chemin de Troyes, où leur masse avait augmenté leur désordre. Leurs dehors conservaient encore quelque contenance, mais au dedans régnaient le trouble et la confusion, précurseurs des catastrophes. L'attitude découragée des plus présomptueux, les défiances intestines, les reproches mutuels, tout annonçait que cette machine, disproportionnée à la main chargée de la faire agir, et composée de parties hétérogènes, était près de se dissoudre.
Elle ne tenait plus ensemble que pour reculer. Les 24 et 25 février, cette coalition s'était laissé arracher Troyes, la Seine, l'intervalle de la Seine à l'Aube. Un parc entier
et plusieurs milliers de malades, de blessés et de prisonnière étaient restés entre nos mains. De ces débris, les uns avaient été abandonnés dans Troyes ; les autres, atteints au delà par les charges de Kellermann et de Nansouty, venaient d'être enlevés sur les routes de Bar-snr- Heine et de Bar-sur- Aube. Le 26, même phénomène : Gérard et Duhesme reconquirent, au pas de charge, le pont de Doulancourt et Bar-sur- Aube ; TAube elle-même fiit affranchie. L'arrière-garde bavaroise, en voulant y reprendre pied, attendue à bout portant sur la place de Bar par Duhesme, se brisa contre nos baïonnettes : cinq à six cents morts et prisonniers avaient marqué cet avantage. Et pourtant l'Empereur et sa Garde étaient restés dans Troyes en observation de Bliicher. C'étaient donc cent cinquante mille hommes qui fuyaient devant trente mille ! Mais qu'importe le nombre des bras où manque la tête ? Nos coups redoublés sur la Marne, l'armée rasaemblée à Lyon, et cette réapparition de Napoléon sur la Seine, semblaient la leur avoir fait perdre.
Pozzo-di-Borgo, l'ennemi personnel, le plus acharné, de Napoléon, ce Corse devenu Russe, celui dont la haine avait le plus encouragé les alliés à pousser la gnerre à outrance, nous l'a souvent attesté. Combien de fois nous a-t-il raconté toutes les invectives qui remplacèrent alora la haute considération que lui avait acquise, jusque-là, le succès de ses conseils ! Hors les Prussiens, les états-majors ennemis, dans leur effroi de se voir engagés si avant an cœur de la France, s'y croyaient pris comme dans un piège. Ils l'en accusaient, ils le chargeaient de malédic-
tîons. Ce ministre était devenu l'objet de la réprobation universelle. Chacun, à son approche, ou s'écartait, ou tournait la tête ; tous le fuyaient, et, du faîte de la plus haute faveur, il se voyait tombé, tout à coup, dans l'isolement de la disgrâce !
L'Empereur Alexandre lui-même, entièrement découragé, l'avait alors appelé ; il lui avait déclaré : « Que c'en « était assez, qu'une marche victorieuse de Moscou jus- « que sur le bord de la Seine suffisait ; qu'il ne fallait pas « exposer à une seconde journée de Marengo de tels avan- « tages. Qu'évidemment Napoléon, soutenu par la France, c se relevait î Ne venait-on pas de retrouver en lui le ^ général de l'armée d'Italie ? Il convenait donc de lui « céder un champ de combat pour lui plein de ressource ces, et d'aller se replacer au milieu de celles de la Coa- « lition, où Ton traiterait de la paix sur des bases plus « larges et plus acceptables. »
En effet, dans Bar-sur- Aube, le 25 févi'ier, un conseil de guerre s'était encore réuni. Les chefs alliés y étaient convenus, que, se détachant à leur gauche, le prince de Hesse-Hombourg irait, sur la Saône, s'opposer aux progrès d'Augereau ; que, à leur droite, Blucher reculerait sur Châlons ; qu'au centre, et sans doute afin de gagner du .temps pour recouvrer du courage et de la pensée, la grande armée se retirerait sur Langres, où se réunirait un nouveau conseil.
Ces ordres accrurent le désordre. Le découragement des uns, le mécontentement des autres, en s'entre-choquant, édatèrent. On a vu la terreur du plus grand nombre ;
plusieurs, au contraire, se demandaient pourquoi, lorsqu'on était les plus forts, suspendre l'attaque, reculer, laisser respirer l'ennemi ? Pourquoi se disperser ainsi, n'agir que par des ailes aussi distendues, et s'annuler an centre ? Les alliés étaient -ils donc le jouet de la politique autrichienne ? Ces clameurs furent vives sans doute, puisque le généralissime se crut obligé de commenter, d'excuser même, dans une circulaire, la décision du dernier conseil.
Mais, en arrière de leur ligne de bataille, l'effet en fut bien plus grand encore. La retraite précipitée de ces trois grands quartiers généraux de souverains nécessitait des ordres d'évacuation, aux hôpitaux, aux réserves et renforts, et aux dépôts intermédiaires. La peur prit à cette longue traînée, disséminée de Troyes à Bâle, au miUen d'une population menaçante. Ce mouvement rétrograde, se propageant par les récits exagérés de tous les échappés de défaites, par l'aspect des longs convois de blessés, de malades qu'avaient faits les marécages de la Champagne, les rigueurs de l'hiver et les excès de la victoire, tourna en déroute.
La commotion de l'ébranlement, reçu à la tête, vibra ainsi, de plus en plus fortement, jusqu'à la base de la ligne d'opérations. Sur ce parcours, l'éioignement grossis*. sant le danger, à mille interprétations, à tous les bruits les plus sinistres se joignirent les appréhensions d'une insurrection générale. La confusion devint extrême. Ces dépôts, ces convois, et jusqu'aux parcs de réserve, partaient en toute hâte et en désordre. Ils reprenaient préci-
pitamment la direction de Bâle. Ils couvrirent toutes les routes des Vosges : leurs escortes s'écoulaient la tête basse, muettes, dans Tattitude la plus humble, au milieu de nos populations accourues sur leur passage, et qui, la veille, écrasées par leur insolence, jouissaient avec transport de leur humiliation ! Ces étrangers, quelque nombreux qu'ils fussent, subissaient en silence toutes sortes d'insultes; ils pressaient le pas au bruit de mille imprécations. Et Ton ne s'en tînt pas à des menaces : dans les Vosges, nos montagnards tuèrent un général russe et mirent son escorte en déroute ; partout ailleurs, tout ce qui B*écarta des colonnes fut saisi et entraîné hors des chemins, au milieu des bois, où le phis grand nombre disparut.
Dès Champ-Aubert, Napoléon avait pressenti le découragement de cette foule d'envahisseurs; dans Troyes, tont le lui confirma : ces retraites précipitées, cet empressement pour obtenir un armistice, enfin les aveux que, dans ce désir, plusieurs de nos ennemis laissèrent échapper.
Ceux de SchuUembourg, entre autres, furent remarqués. Aide de camp de Schwartzenberg, il avait été envoyé le 24, en parlementaire à nos avant-postes. Ce Saxon, - s'étant présenté chez le général Gérard, sous lequel il avait servi Tan précédent, en avait été bien accueilli. L'Empereur sut que, dans les épanchements de la fin d*im repaSy cet oflBcier s'était écrié, à plusieurs reprises : € Que toute leur armée demandait la paix ; qu'elle était ^ € rebutée de la guen-e et dans un tel désordre, qu'il la
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286 MÉMOIRES D'UN AIDE TfE CAMP,
« voyait tout près de donner une seconde représentation de la retraite de Moscou ! » Ce furent ses propres paroles et il confirma cet aveu par le récit de mille détails irrécusables. Les jours suivants, à Lusigny, les ouvertures que fit à Flahaut le général Duca, aide de camp de l'Em pereur d'Autriche, ne furent pas moins significatives. I lui conseilla, à propos de quelques difficultés, de signei toujours Tarmistice^ ajoutant que de leur côté il n'y aurait plus à y revenir ; qu'une bonne paix s'ensuivrait infailliblement ; qu'ils étaient las de la domination russe que, une fois le feu suspendu, rien ne pourrait les décide: à recommencer la gueiTe, et que pas un Autrichien n< voudrait tirer un coup de fusil de plus contre la France Napoléon ne s'abusait donc pas en tenant ces Allié pour vaincus, puisqu'ils croyaient l'être. Dès lors, com ment n'en pas profiter, soit en poussant la chance dei armes, soit en obtenant, par cet armistice, les bases d'un» paix honorable ? Mais il ne put ni l'un ni l'autre. D'unpart, la clause des bases offertes à Francfort, qu'il mit avec trop de raideur peut-être, pour conditions à l'ar mistice, fut, après une longue hésitation, déclinée, conmi prématurée, par les commissaires ennemis ; de l'autre, c fatal Bliicher, qui, de même que la plupart des homme opiniâtres, n'avait qu'une idée en tête, celle d'envahi Paris par la Marne, y étant revenu, força l'Empereur ; le suivre une seconde fois dans cette direction, et à lâche prise sur la Seine et l'Aube ; en sorte que la négociatioi de Lusigny demeura presque abandonnée à elle même, au moment où, plus que jamais, la présence e
l'appui des armes de Napoléon y étaient indispensables.
Pendant que la grande armée ennemie, déconcertée, reculait ainsi, l'entrée de Napoléon dans Troyes n'avait été que trop remarquable. Les habitants s'étaient précipités en foule autour de leur Empereur. C'était, a écrit un témoin, à qui baiserait ses mains et se presserait contre sa botte! Ils s'enorgueillissaient du moindre contact, criant de bonheur, comme si tous les maux de la guerre étaient finis, et que, désormais affranchis de toutes craintes, ils voulussent improviser un triomphe à leur libérateur I
Malheureusement, à ces transports de joie s'étaient mêlés des cris de vengeance, non contre l'Etranger mais contre des compatriotes. A les entendre, des lâches s'étaient bassement prosternés devant les oppresseurs. D'autres avaient été plus coupables : trahissant les couleurs nationales, ils s'étaient ralliés aux ennemis de la France. Plus Napoléon s'était avancé, plus ces cris dénonciateurs s'étaient multipliés, et bientôt les assertions, l'indignation des citoyens les plus honorables, avaient confirmé ces accusations.
Il n'était que trop vrai, des royalistes, déjà coupables par les éclats d'une joie odieuse à la vue de l'Invasion, puis surexcités par deux émigrés français au service des Russes, avaient osé arborer la cocarde blanche. Deux •d'entre eux, encouragés, disait-on, par le prince royal de Wurtemberg, avaient, dans une adresse chargée d'une vingtaine de signatures, demandé à l'Empereur russe le rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs ancé-
très. Vainement Alexandre, leur refusant son concours, les avait avertis de leur imprudence. L'un avait été porter ses vœux au comte d'Artois, il s'était mis hors d'atteinte ; le second était resté.
L'Empereur, à chaque pas arrêté par la foule, entendit ces dénonciations ; il s'en émut, s'échauffa à leur chaleur, promit justice ; et, rentré chez lui, le fouet encore à la main, il ordonna la réunion d'un conseil de guerre. Le coupable j fut livré. Quant à ses complices, l'empereur voulut les ignorer ; seulement, l'hôte de l'empereur Alexandre fut, dit-on, mandé, sa conduite vivement censurée, et le présent qu'elle lui avait attiré, transmis aux hospices. La destitution du préfet du département, dont l'absence remarquée n'était qu'un accident fortuit, montra seule, en ce moment, quelque colère.
Le malheureux royaliste avoua tout ; il fut condamné. L'acte dont il s'était rendu coupable coïncidait avec l'entrée en Franche- Comté du comte d'Artois, avec rarrivée de plusieurs lettres secrètes du Prétendant aux principaux fonctionnaires de l'Empire, enfin avec la révolte ouverte des royalistes de l'ouest et du midi de la France. Napoléon crut à la nécessité d'un exemple. Quant il fellait prodiguer à flots le sang le plus généreux pour défendre notre indépendance, il crut que ce sang criminel ne devait point être épargné. Pourtant, comme autour de lui l'on savait que les cris de grâce prévalaient, on espéra le fléchir ; mais cette fois, se redoutant lui-même, il ne prit que trop de précautions pour ne rien entendre. Les premiers eflPorts furent donc vains. Toutefois, l'un
des compatriotes du condamné, écuyer de Napoléon, que d'autres officiers s'offrirent à seconder, promit de les renouveler. Mais bien malheureusement ceux-ci crurent devoir attendre que l'Empereur, en ce moment endormi, se fût réveillé. Dès qu'il ouvrit les yeux, aux premières instances de Mesgrigny il s'émut, céda, et un officier courut au lieu du supplice ; mais bientôt il reparut consterné, il était arrivé trop tard de quelques secondes ! A cette nouvelle, l'Empereur tomba dans un immobile et long silence. H en sortit par un geste résigné et ces mots : « La loi le « condamnait ! » Puis, afin de prévenir ces nécessités cruelles, il rappela par un décret de ce même jour, que la loi frappait de mort les actes semblables.
Au milieu de ce triste épisode, noyé dans tant d'autres malheurs, une préoccupation bien autrement grave absorbait l'anxiété générale. Nos négociateurs, comme nos avant-gardes, étaient aux prises, et celles-ci toujours victorieuses. Lusigny, ce lieu désigné pour la paix, Gérard et la guerre venaient de nous en rendre maîtres ; Châtillon même allait tomber en notre pouvoir : Châtillon, séjour de ce Congrès où dominait l'Angleterre ! C'était là qu'on prétendait arracher à Napoléon Anvers, la Belgique, nos départements du Rhin, ceux des Alpes, et qu'enfin on voulait sa honte et celle de la France ; tandis qu'à Lusigny, point d'Anglais, des généraux prussiens, misses et autrichiens seulement, désintéressés sur l'importance maritime des bouches de l'Escaut, et, comme leurs armées, désappointés par six revers. On pouvait donc espérer de surprendre au découragement de ceux-ci un gage
de salut, et, par cet armistice qu'ils demandaient, de leur arracher les bases d'une paix supportable.
C'est pourquoi Napoléon, dès le 24 février, avait expédié Flahant vers Lusigny, au travers du feu de nos avant-gardes, qu'il ne voulut pas qu'on suspendît ; c'est encore pourquoi, le 25, fidèle à ses instructions, ce général avait répondu à la proposition du statu, quo pour ligne d'armistice, en exigeant celle d'Anvers aux Alpes; et surtout en prescrivant l'engagement préalable, pour la paix à suivre, de traiter d'après les bases offertes à Francfort. Mais cette dernière clause, inattendue, avait suspendu les débats : les commissaires étrangers, pris an dépourvu, avaient demandé à en conférer entre eux.
L'ébranlement était si fort chez ces alliés, la lassitnde de la guerre si grande, qu'il j eut deux heures d'hésitation de leur côté et d'espoir du nôtre. Cette espéranœ se prolongea même dans Troyes ; l'anxiété de notre Empereur y fut remarquable. Dans sa perplexité, fatigué d'une attente aussi pénible, il couvrit de mouvements la chaussée de Troyes à Yandœuvres. Pendant les journées des 25 et 26, des courriers, des officiers d'ordonnance, des aides de camp, partant et revenant sans cesse, s'y snccédèrent sans intervalle.
En considérant l'activité du génie de notre malheureux Empereur, concentrée tout entière dans cette attente, on croit voir, malgré ses exclamations précédentes, (ju'au fond ses prétentions se bornaient à conserver la France de la République et nos frontières Intimes. Pourtant, comme les bases de Francfort laissaient espé-
DÉROUTE DES ALLIÉS. 2i)l
rer plus ; comme enfin, dans les négociations subséquentes, ses prétentions, quant au royaume d'Italie, dépassèrent ces bornes, on ne peut là-dessus rien préjuger. Un fait certain, c'est que, loin de s'aveugler comme on le pensait, il montrait en ce moment par son anxiété, que, à ses yeux^ sa perte ou son salut dépendait de cet armistice.
Sa proposition fat éludée. Les trois généraux étrangers se récusèrent : ils alléguèrent que leurs pouvoirs se réduisaient à traiter d'une ligne d'armistice. Dès lors, la n^ociation vagua, elle traîna en longueur ; Napoléon perdit confiance dans la paix ; et, comme la guerre nous était alors favorable, il continua à en appuyer les conférences. Et vraiment, quand à la grande armée fuyant devant lui, le temps pressait, on n'en pouvait donner à des ennemis qui n'étaient réellement vaincus que par eux-mêmes, et auxquels il ne fallait pas laisser le loisir de se reconnaître.
Mais en était -il de même à notre gauche, du côté de Bulow, de Wintzingerode, de Bliicher et de leurs cent mille hommes? Sur cette autre ligne d'opération, appuyée par l'armée de Bernadette, une poignée de soldats, chargée, depuis Sézanne jusqu'à Soissons, de défendre FAisne et la Marne, arrêterait-elle leur triple effort ? Ces trois armées ennemies étaient-elles aussi sous le charme ? Et pourtant la trêve proposée les aurait enchaînées sur place ! Elle eût même fait bien plus : elle les eût fait reculer! Flahaut affirme qu'à Lusigny le statu quo ftit abandonné, qu'on s'y résignait à une ligne d'armis-
tice partant d'Anvers, et qui suivrait d'abord l'Escaut, ensuite la Meuse, enfin le canal de Bourgogne. C*était là, m'a-t-il dit lui-même, ce que le général Duca Tavait pressé de signer, en dépit même de Napoléon, lui répondant de la paix, lui montrant les Autrichiens, ses compatriotes, dégoûtés de la guerre, choqués des prétentions des Russes, et si indignés des airs de supériorité qu'affectait cette nation orgueilleuse, qu'ils en étaient devenus plus ennemis que de la France.
L'Empereur, malgré ces communications officieuses de l'Autriche^ persista dans sa résolution désespérée. En effet, les bases de Francfort étant déclinées, un armistice, au sein de la France, ne le livrdit-il pas sans garantie à l'odieux Congrès, à la haine avide et intéressée de l'Angleterre, à l'insupportable mutilation de l'Empire, à la chaîne honteuse de nos anciennes limites ? Et puis, dès que la guerre ne s'interposerait plus entre ses ennemis extérieurs et intérieurs, comment ne pas voir d'avance cette foule d'intrigues sortant de Paris, et leurs trahisons, perçant bien plus facilement une aussi longue ligne d'armistice que les qui-vive et les feux de nos mobiles avant-postes ? Ainsi, cette suspension d'armes ajoaterait à la guerre étrangère une guerre intestine ; elle mettrait à nu toutes nos faiblesses ; elle désarmerait «a Renommée, elle la dépouillerait de son- prestige ! Cette trêve, sans la garantie de nos frontières naturelles, ne lui parut donc bonne à rien; la guerre lui sembla. offiîr plus de chances; c'était son élément, il s'y confiai On savait que le département-frontière de l'Ain venait de
s'insurger contre l'Invasion. On voit qu'il restait en dehors de la ligne d'armistice proposée : Napoléon exigea qu'il y fût compris. Il déclara : « Que jamais il n'aban- « donnerait volontairement à l'ennemi des Français qui « s'étaient dévoués à sa cause î j> C'était demander aux Alliés l'évacuation de la France ; ou, si l'on veut, c'était toujours les bases de Francfort, que, à défaut de la déclaration refusée, indiquerait cette ligne d'armistice. Cette réponse termina tout. Dès lors, Flahaut, de qui je tiens ces détails, n'attendit plus que son rappel. Evidemment, m'a-t-il dit, à ses yeux mêmes, l'Empereur ne voulait pins d'armistice !
D'ailleurs, en ce moment, et dans le Conseil des Coalisés, de grandes résolutions venaient d'être prises. Une voix prédominante, la voix la plus ennemie de la France, celle de l'Angleterre, s'appuyant ^es passions vindicatives des Prussiens et de l'orgueil russe, venait d'y relever les cœurs, d'y ranimer les courages, et d'y rétablir l'ensemble. Castlereagh avait décidé les souverains alliés : premièrement, à autoriser Blûcher à reprendre son attaque sur la Marne ; secondement, à appeler du nord, à l'aide de ses quarante-huit mille hommes, les cinquante mille Russes et Prussiens de Bulow et de Wintzingerode ; troisièmement, il les avait, à force de subsides, déterminés à signer, le l*"" mars, le funeste traité de Chaumont, précurseur de celui de la Sainte- Alliance ! Son exécution contre la France, depuis la chute de l'Empire, en a trop bien montré les clauses pour qu'il soit besoin ici de les reproduire. Quatrièmement enfin, il venait d'obtenir que, à
\ ti.ii il U>u, un dernier nltimatmn, avec un délai fatal, se- !i4ii iiiipiMÔii Napoléon.
VinUinm-noiis ici; reprenons haleine sur ce dernier ^oiiiiiiot : nous n^avons plus qu'à descendre. Les deriiu^iiv* Im^n-H de notre fortune sont près de s'éteindre ; le -sori, iiDp tenté, va se montrer contraire. Ou plutôt, et iKMulaiit les derniers instants d'une lutte si inhale et si .iiiiigluutu, nos succès, tout glorieux qu'ils vont être enl'ints seront ou si cher achetés, ou tellement entremêlés ilo rovers et de découragement ; ils seront si disproportiiiimés avec le danger, et si activement combattus par loH trahisons de l'intérieur, qu'ils n'auront pu retarder tfue de quelques jours seulement la captivité de notre t'upitale, la chute de Napoléon, et la première et si déplora h le mutilation de la France!
BLUCHER ET l'aEMÉE PRUSSIENNE SUR LE POINT D'ÊTRE
PRIS s'Échappent.
Maintenant reprenons ce triste récit, et qne chacun, diaprés les faits, juge les hommes. A la fin des trois premières 'journées du séjour de Napoléon à Troyes et des anxiétés de cette vaine négociation, dans la nuit du 26 au 27 février, quand des renforts, quand soixante mille Français réunis, quand les succès de nos avant-gardes vers Bar et Châtillon,' et la fuite des Alliés sur Dijon et Langres, soutenaient encore Tespoir, tout à coup l'Empereur apprend que Bliicher, qu'on croyait blessé dans Méry, en a disparu, et que, une seconde fois, il menace Meaux et la capitale.
On se souvient que, le 22 février, ce feld-maréchal, renforcé d'un corps nouveau et alléché par Tespoir d'une grande bataille, était accouru de Châlons à Méiy-sur- Seine. Mais le 23, dès qu'il apprit que Schwartzenberg refusait le combat, il avait voulu s'en séparer. « Qu'avaiton besoin de lui pour fuir ? Est-ce pour cette honte qu'il
<( doit reprendre le joug, odieux pour un Prussien, d'un <£ chef autrichien? Qu'on lui rende son indépendance. <c Qu'on le laisse renouveler sa première attaque, dégager « ainsi la grande armée, et venger sur la Marne, jusque <( dans Meaux, ses quatre revers ! j>
On a vu que Castlereagh venait de décider les Alliés à le laisser faire en appelant du nord, à l'aide de son agression, Bulow et Wintzingerode. Mais le fougueux Bliicher ne les avait pas attendus. Il avait aussitôt repassé l'Aube, détruit les ponts derrière lui, et, dès le 24 février, poussant sur Sézanne et le Morin, il y avait atteint Marmont, faible de cinq à six mille hommes.
De son côté, depuis le retour de Napoléon de la Marne sur la Seine, Mortier avait repris Soissons. Il y avait placé quatorze cents braves Polonais sous un général Moreau, de bien funeste mémoire. Château-Thierry, par son ordre, était occupé par Vincent et quelques centaines de chevaux. Lui-même venait de se poster entre les deux, à Villers-Cotterets, avec quatre à cinq miUe hommes.
C'étaient donc de Soissons à Sézanne, sous nos deux maréchaux, dix à onze mille combattants seulement, contre Bliicher et quarante-huit mille hommes, que Bulow, Wintzingerode et cinquante mille autres Eusses et Prussiens venaient seconder.
Cependant, Bliicher, certain que, selon sa coutume, l'Empereur a presque tout attiré à lui, et qu'il peut attaquer Marmont du fort au faible, a d'abord marché, tête baissée, contre ce maréchal. Un premier choc de cava-
lerie fait sentir à celui-ci qu'il n'a d'autre ressource qu'une retraite précipitée. Toutefois, atteint sur le Morin, il a feit, à coups de canon, respecter sa fuite ; puis, la dirigeant habilement vers Mortier qu'il a prévenu à temps, il a rejoint ce maréchal, le 26, à La Ferté-sur- Marne. Mortier accourait par la rive droite ; la Marne le couvrait, il la passe, en brise le pont derrière lui, et, devant les cinquante mille hommes de Blûcher, il vient ranger, à côté des cinq à six mille soldats de Marmont, ses quatre mille hommes.
Tous deux devaient s'aider d'un obstacle pour se mettre en travers de l'Invasion. C'était à Trilport et à Meaux qu'il fallait aller l'arrêter derrière la Marne; à peine le lendemain en eurent-ils le temps. L'ennemi nous serrait de si près, que ma brigade, en arrivant de Villers-Cotterets, jetée dans Keuil le 26 au soir, n'en put sortir le 27, et rejoindre le duc de Trévise à Trilport, qu'en se faisant jour à coups de sabre. Le pont de Trilport nous sauva ; mais il était si mauvais , qu'il fallut le passer pas à pas, à pied, sur une file, et avec intervalles. Pendant ce défilé l'ennemi anîva , Ricard nous défendit ; après quoi , traveraant la Marne à son tour, il en détruisit ce passage.
Nous continuâmes ; et bientôt, en vue de Meaux, Marmont et Mortier prirent position. Là, nous figurant la guerre finie pour cette journée, mabrigade fut placée sur deux lignes, en dehors du faubourg, face à Trilport, sa gauche aux dernières maisons qui bordaient la grande route , et sa droite prolongée vers le Cornillon : c'est un faubourg de Meaux, que la Marne sépare de cette ville. Tranquilles à
l'abri de cette rivière nous nous reposions, quand tout à coup, de l'autre rive, sur les hauteurs à ma droite, une batterie russe, se démasquant, me tua plusieurs chevaux; puis, se retournant, elle protégea contre le faubourg du Cornillon une vive attaque. C'était Sacken ; son premier élan, en renversant deux bataillons de nos gardes nationaux mal commandés , leur enleva ce faubourg, le pont et la porte môme de la ville, dans laquelle il pénétra.
Marmont s'était chargé de la défendre ; on venait de le surprendre, ce qui lui arrivait souvent, soit que son orgueil répugnât à croire qu'on osât s'attaquer à lui, ou que se plaisant surtout dans les hauteurs du commandement, il en négligeât les détails. Mais alore, et comme s'il avait à punir une insulte, d'autant plus impétueux il courut, Tépée à la main, à cette porte avec ses officiers, et, sans compter, chargeant aussitôt, il culbuta l'ennemi dans le faubourg, et en reprit le pont, qu'il avait dédaigné de rompre ; lui-même le fit cette fois détruire sous ses yeux, Pelleport, qui le secondait, ayant été blessé. Notre position ainsi assurée pour vingt-quatre heures, il envoya Fabvier à Paris demander un prompt secours.
On n'y songeait qu'à l'armistice, et à célébrer l'arrivée des prisonniers et des drapeaux ennemis pris sur la Seine. Le canon de joie des Invalides empêchait d'entendre celui de Blûcher, menaçant la dernière ville qui se trouvait entre l'invasion et la capitale. Six mille conscrits seulement, et huit batteries prêtes, s'y trouvaient alors. Fabvier alla les demander au duc deFeltre. Ce ministre l'envoya
aa roi Joseph , lequel, par susceptibilité ou incertitude , se retranchant sur ce qu'on ne s'était pas d'abord adressé à lui, le renvoya au ministre. Le fait était que tous les deux, surpris et effrayés, ne savaient, à quoi se résoudre. Quelque pressant que fût le danger, ils craignaient, avant tout, le mécontentement de l'Empereur, et d'agir sans ordre. Enfin, contraints à se décider, mais ne feisant rien qu'à demi, ils partageaient ce reste de forces de manière à les rendre partout insuffisantes, quand arriva de Troyes l'ordre du maître, qui avait prévu le danger et fit tout marchera notre secours.
Cependant, Sacken lâchait prise en face de nous ; il se prolongeait vers Lagny, par delà notre droite. Mais nos maréchaux, peu inquiets de ce côté, songeaient plutôt à leur gauche. Quelque étroite que fûtl'Ourcq, cette rivière étant sur ce flanc leur seule sauvegarde, ils en firent rompre tous les passages, sans les garder, même celui de Lisy, par où le général Vincent, en se retirant de Château-Thierry, venait de nous rejoindre. Le temps leur manqua pour cela, et aussi les hommes. Néanmoins, ma brigade fut poussée, le soir même, sur Vareddes, mes grands gardes vers rOurcq, et la nuit ainsi que les premières heures du lendemain 28 furent tranquilles. Mais, vers onze heures, une de mes reconnaissances, longtemps attendue, rentra incomplète : les Prussiens l'avaient surprise entre mes postes et la Thérouanne. Cette rencontre n'était que trop significative : la Marne, l'Ourcq, la Thérouanne même, étaient donc franchies, Meaux tournée et prise à revers, Claye aussi menacée, et dès le lendemain Paris, d'où le secours
de six mille recrues sortait à peine, pouvait voir Bliicher à ses portes.
Mortier n'hésita point. Avec quatre mille hommes il ne pouvait songer à se défendre :iJ attaqua ! Nous marchâmes aussitôt ; Vincent et sa cavalerie, à gauche dans la plaine ; Christiany et son infanterie, à droite sur la grande route; les Gardes d'Honneur, entre deux. La cavalerie Prussienne fut d'abord rejetée par la nôtre derrière la Thérouanne ; leur infanterie, postée à gué à Trêmes, fut attaquée de front, tournée à droite par Christiany, et dépostée de vive force.
C'était l'avant-garde de Kleist. Paris alors imposait encore. Ce Prussien était de tous les alliés celui qui venait de menacer de plus près notre capitale. Déjà étonné de son audace, quand il vit son avant-garde battue, et du même coup sa retraite coupée sur Lisy, le pont de cette ville, qu'il avait fait rétablir, il l'envoya rompre on ne sait pourquoi. Quant à lui-même, avec dix miUe hommes contre trois mille, acceptant la défensive, il recula, depuis quatre heures du soir jusqu'à minuit, sur la grande route de Soissons, en remontant l'Ourcq jusqu'à Neufchelles.
Nous le poursuivîmes avec tant de bonheur que, à onze heures du soir, les Gardes lui enlevèrent encore un dernier poste. Les cavaliers ivres, qui le défendirent, se ruèrent au milieu de nos escadrons que, en avançant dans Tobscurité, je venais par précaution d'échelonner à grandes distances, sur la gauche de la grande route. On enveloppa ces furieux ; il fallut les tuer pour s'en débarrasser, car ils ne voulurent pas se rendre.
Il était minuit quand Marmont nous rejoignit à May, où il s'arrêta. Mortier était resté en observation à Beauval et devant Lisy. Cette poursuite acharnée inquiéta l'ennemi ; elle accrut sa crainte. Nous jouissions de notre succès sans le comprendre. Dans cette journée critique, où nous eussions dû être culbutés sur Claye par trente mille hommes, la perte de l'ennemi avait été triple de la nôtre ; à quoi, il faut ajouter celle de plusieurs lieues de terrain, du pont de Lisy, et de l'offensive.
Un jour était gagné sur l'Invasion, et c'était beaucoup sans doute ; mais ce répit donnerait-il à Napoléon le temps d'arriver à notre secours ? Dans quelques heures, Bliicher, d'autant plus pressé d'en finir, n'allait-il pas nous accabler de toutes ses forces? En effet, le lendemain, l""^ mars, l'Ourcq se montra bordée d'une multitude d'ennemis. Quelques milliers de Eusses nous fusillèrent à Lisy, de la rive gauche, comme pour préparer un passage; quinze mille autres et seize mille Prussiens, remontant ce cours d'eau, se présentèrent, en colonnes profondes, à Crouy et à Grévres. En même temps, Kleist, sur la même rive que nous, et plus fort à lui seul que nos deux maréchaux, ressortait du défilé de Neufchelles s'apprêtant à fondre sur Marmont. Ainsi, menacés en tête, en flanc gauche, et dans nos intervalles, nous restâmes déployés, faisant face de toutes parts et la meilleure contenance qu'il nous fut possible, mais fort inquiets. Nos maréchaux, attentifs, étaient décidés à tomber sur les premiers qui tenteraient un passage. C'était là, en effet, notre seule ressource ; mais qu'en espérer? Que faire contre une attaque, sur quatre points, de
cinquante mille hommes contre huit à dix mille, et quand cette agression semblait devoir être simultanée ?
Heureusement, ils ne la tentèrent que partiellement, vers la fin de la journée, età Gêvres seulement. Langeron, à la tête de vingt mille hommes, en ayant rétabli le pont, lança Kapsewicz sur notre rive, cinq mille hommes contre deux mille. D'abord, notre cavalerie fut repoussée ; mais jMarmont accourut, il précipita si résolument son infanterie contre ces Eusses, que Kapsewicz mesura la force deMarmont à l'audace de ce maréchal, se tint pour vaincu, repassa rOurcq, et laissa sur place six ou sept cents morts^ blessés et prisonniers.
Le jour, qui semble si long à la défensive, s'écoulait ; la nuit enfin arriva et suspendit tout. Ce second jour d'une lutte si inégale eût dû être notre dernier jour, et non seulement nous étions encore debout, mais entiers, mais victorieux et maîtres du champ de bataille ! Étonnés, nous nous félicitions de tant de fortune ; nous en rapportions le bonheur à nos maréchaux. Et en effet, dans une position aussi périlleuse, leur audacieuse habileté avait été au-dessus de tout éloge. La confiance des nôtres s'en accrut ; aussi, quand, vers dix heures du soir, les six mille recrues de Paris et leurs huit batteries nous rejoignirent, ce fut avec une fierté de vétérans que nos plus jeunes Gardes les accueillirent.
Cette disposition des esprits fut heureuse, car l'aspect seul de ce secours n'était que trop fait pour nous montrer l'excès de notre détresse. Qu'on se figure des files allongées et traînantes d'adolescents, la plupart grêles, à demi vêtus,
ployant sous le poids de leurs sacs et de leurs fusils qu'ils ne savaient pas charger, qu'ils pouvaient à peine porter, et dont la plupart se servaient pour soutenir leur marche chancelante, en sorte que, remplis de terre, ils devenaient entre leurs mains une arme inutile. Leur halte au milieu de nous fut plus déplorable encore. Ces pauvres recrues, mourantde faim, grelottant de froid, ne savaient comment établir leurs bivouacs et les approvisionner : ils erraient dispersés autour des nôtres, implorant notre aide, nous demandant un refuge, se désespérant, se perdant dans Tobsourité et s'appelant à grands cris les uns les autres.
Ce renfort était un nouveau danger, c'étaient des gens de plus à défendre ; et pourtant leur arrivée, si peu martiale, eut un succès dont nos efforts des trois jours précédents furent couronnés.
Pendant que le spectacle décourageant de leur impuissance redoublait notre inquiétude pour le jour suivant, le tumulte de leur désordre, leurs clameurs, le bruit des quarante-huit canons et des nombreux caissons qu'ils ' traînaient avec eux, avaient éveillé l'attention des Coalisés. Ils crurent que de formidables renforts, sortant de Paris, venaient d'accourir à notre aide. Dès lors, Bliicher, renonçant à forcer le passage de l'Ourcq en face de nous, et à nous envelopper, retire ses corps de Lisy, de Crouy et de Gêvres ; il les concentre vers Fublaines. Dès le matin, il leur fait passer la rivière derrière Kleist ; il se persuade que désormais, pour nous attaquer de plain-pied sur notre rive, il lui faut la réunion de toutes ses forces. Les premières lueurs du jour du 2 mars montrèrent donc
à nos yeux, de plus en plus émerveillés, tout le cours de rOurcq, jusqu'à Fublaines, entièrement dégagé d'ennemis ! Nous ignorions, il est ATai, que quarante-six mille hommes, s'entassant dans le défilé de Neufchelles, s'apprêtaient à en déboucher sur notre flanc gauche. Nous aurions dû, au reste, le désirer. Il n'était plus temps d'enlever Paris par surprise à notre Empereur, l'occasion en était passée. Napoléon, en ce moment, arrivait à la Fertésur-Mame, et Bliicher^ s'engageant un jour de plus entre nous et lui, pris entre deux feux, n'aurait plus été maître de sa retraite.
Ainsi, dans cette marche dérobée de Blùcher, et qui devait être si rapide, on avait vu dix mille hommes, pendant trois journées entières, en repousser et maintenir de plain-pied à leur gauche un nombre pareil, et en même temps, couverts par un filet d'eau large de quelques mètres, en tenir quarante mille autres en échec devant cet obstacle ! Paris avait été sauvé cette fois encore : nos maréchaux avaient donné le temps à l'Empereur d'accourir de Troyes, et, sur l'Ourcq et l'Aisne, comme une première fois sur le Morin et la Marne, d'accabler Blùcher d'un second désastre.
Pourtant, quelle qu'ait été l'habile audace de nos maréchaux, de même que dans bien d'autres succès de guerre, il faut chercher l'explication de celui-ci moins dans nos mérites que dans les fautes de notre adversaire. Le 27, après avoir poussé Sacken à notre poursuite sur Trilport et le Cornillon, arrivé à La Ferté-sous-Jouarre, lorsqu'il avait vu tous les passages détruits sur la Marne, in-
quiet, et se souvenant de ses quatre défaites, il avait plutôt regardé derrière lui que devant lui, et, rappelant ses corps à la Ferté, il y avait passé la Marne. Son but avait été de se couvrir de cette rivière contre l'arrivée possible de l'Empereur, et tout à la fois de tourner nos deux maréchaux dans Meaux, par Lisy, pour les couper ou les repousser sur la capitale. C'était prétendre, en se mettant en défense d'un côté, attaquer de l'autre, et marcher, comme en fuyant, à la plus grande des conquêtes.
Le 28 son armée, comme son esprit, avait été partagée par cette double préoccupation. Une moitié, sur la rive droite de la Marne, avait marché sur Lisy ; l'autre moitié était demeurée sur la rive gauche, de La Ferté à Sameron; écoutant sans doute si, du côté de la Seine et de Napoléon, il n'arrivait pas derrière elle quelque bruit de guerre. Il en était résulté cette attaque, sans ensemble et mal soutenue, au travers de Lisy et de l'Ourcq, sur Gué-à-Trême, où son avant-garde s'était fait battre.
Le !•' mars, même spectacle et plus extraordinaire encore. Cette fois, il a, tout entier, passé la Marne, relevé son pont, et plus tranquille sur ses derrières, il a réuni contre nous toutes ses forces. Un mince cours d'eau seul sépare son armée d'une poignée d'hommes. L'un de ses corps, maître du passage de Neufchelles, est même sur Tautre rive et sur notre flanc gauche ; et pourtant, pendant tout ce second jour, errant indécis sur ce ruisseau, quand vers Gêvres seulement il en tente le passage, cet effort a été si mal soutenu, que les cinq mille hommes qnll a risqués se sont laissé battre par deux mille !
Voilà donc deux jours que, remontant de plus en plus ce filet d'eau, il n'a pu vaincre un si faible obstacle. Le troisième jour, le 2 mars, il le remonte plus encore, et, couvert par Kleist, il le passe enfin à Fublaines, rêvant toujours une victoire, Paris, et une entrée triomphale. Mais alors tout change soudainement ! Un premier coup de canon de l'Empereur gronde derrière lui sur La Ferté. A ce bruit, que, dans sa préoccupation, il avait déjà cru chaque jour entendre, il lâche prise, il tourne briide, et sa fuite éperdue nous prouve que, pendant sa marche agressive, si audacieuse et en réalité si timide, ce mare* chai, surnommé En Avant! a été bien moins préoccupé d'avancer que de pouvoh' reculer et de s'assnrer d'une retraite!
Cette retraite ne valut pas mieux que son attaque. Dans son eifroi, il indiqua pour refuge à ses quatre corps Soissons, dont il n'était pas le maître. C'était seulement la veille qu'il avait donné cette même ville pour point d'attaque à Bulow et à Wintzingerode, s'avisant bien tard que le concours de ces cinquante mille hommes pourrait ne lui être pas inutile.
Dès lors, entraînant après lui Yorck et Sacken par La Ferté-Milon, il gagna précipitamment, vers Neuilly-Saint- Front et Oulchy^ les routes qui de Château-Thierry conduisent à Soissons. Ses deux autres corps, Kleist et LangeroD, eurent Tordre de le suivre ; mais, engagés devant nous au delà de l'Ourcq, ils avaient à se retirer des défilés de Neufchelles et de Mareuil, où ils se trouvaient entassés. Kleist paya d'audace : il nous masqua sa re-
traite par une attaque. Cependant, forcé de combattre tout le jour pour protéger, derrière lui, l'écoulement de Langeron par Fublaines, il fut repoussé par Marmont, et au moment d'être entamé. La valeur du jeune Bliicher, fils du maréchal, et la défense du village de Mareuil cachèrent le désordre de la fuite de ce corps, et en sauvèrent l'arrière-garde. Elle nous échappa, dans la nuit du 2 au S mars, jusque vers Neuilly-Saint-Front, où nous la retrouvâmes ainsi que l'Oufcq. Cette rivière, quelque faible qu'elle soit à cette hauteur, nous l'eût livrée, si l'un de nos généraux de cavalerie n'eût manqué de promptitude.
Mais enfin l'ennemi était rejoint, et obligé de se retourner pour se défendre. Il s'arrêtait : il lui fallait disputer l'Ourcq à son tour ; nous nous en applaudissions ; nous savions que l'Empereur accourait, suivi de vingtcinq mille hommes ; que, en trois jours, du 27 février au 2 mars, il avait franchi, par Arcis, Herbisse et Esternay, l'intervalle de Troyes à La Ferté-sur-Marne ; que, en même temps, Victor et le duc de Padoue avaient, de BoBsières et de Vieux-Maisons, gagné directement Châtean-Thîerry; et que, en cet instant, le 3 mars, atteignant lui-mêmë| à toute course, Bezu et Rocourt sur la nmte de Soissons, Napoléon, pendant que Blûcher nous tenait tête, le tournait, et qu'il dépassait la gauche de ce Pnueien, en se précipitant sur Micy, par Fère, Fismes et Biaisnes. Dès lors, prévenu sur la Vesle et l'Aisne, enfermé entre nous et ces deux rivières, Blûcher, dans le déflordre de sa fuite, acculé sur l'Aisne et sur Soissons, allait
c*ar*:w,.
enfin être ou détruit ou contraint de mettre bas les armes.
Déjà le vieux f eld-maréchal , troublé, cherchait des yeux un passage pour s'échapper ; ses regards, de toutes parts repoussés, étaient forcés de se reporter sur T Aisne ; mais le pont de Soissons lui était interdit. Quant à ses pontons, ils étaient engravés dans nos traverses : il les appelait vainement à son secours. Le temps, rAisne, Soissons et nos routes défoncées, nous le livraient donc ; il était vaincu d'avance, quoique toujours plus nombreux que nous ; Napoléon était là, sa présence nous valait une armée. On a donné cent voix à la Renommée, mais elle a plus de bras encore !
Ainsi, la Coalition, mutilée dans Tune de ses armées les plus lestes et dans son chef le plus acharné, allait être frappée mortellement, quand l'un des nôtres, Moreau, ce funeste commandant de Soissons, la sauva! Blûcher, éperdu et sans refuge, était déjà sous notre main, Moreau lui livra ce passage ; et, de vaincu et pris qu'il était, avec cinquante mille hommes sur la rive gauche de l'Aisne, ce maréchal se retrouva sur l'autre rive, non seulement à couvert de nous, mais à la tête de cent dix mille hommes !
Ce fut le 3 mars que ce cruel malhemr arriva. Nous l'ignorions. Comment supposer que Soissons, tombeau du brave Rusca, dont la première reddition venait de faire livrer deux de nos généraux à des conseils de guerre, reprise, réparée depuis quinze jours, et qu'un, nouveau commandant défendait avec une artillerie nombreuse et une garnison d'élite, ne fût pas restée Française! Le
lendemain, 4 mars, ma brigade, après avoir franchi le dernier repli de l'Ourcq, poussait avec confiance Tarrièregarde ennemie contre les remparts; nous nous étonnions de ne plus trouver de résistance, lorsque, arrivés en vue de cette ville, un coup de canon en sortit et me couvrit de terre, au moment où mon cheval, en franchissant le fossé, s'abatîtâit sous moi. A ce coup imprévu, un cri de surprise partit de nos rangs ! <i Quoi ! Soissons tirer sur nous! Soissons ne serait plus à nous! Soissons serait prise! » Il n'était que trop vrai. Déjà Blifcher, sauvé, s'y abritait. Ses remparts, contre lesquels toutes nos manœuvres tendaient à Técraser, étaient devenus son refuge. Saisis de dépit et de douleur, nous demeurâmes consternés. Alors commença contre Moreau ce murmure de malédictions que bientôt répéta l'armée entière.
L'avant-veillé au soir, 2 mars, aux premières attaques, par la rive droite, de Bulowet de Woronzow, le canon de Soissons avait victorieusement répondu; et pourtant, dans la nuit suivante, les sommations insidieuses d'un certain Martens, capitaine prussien, en avaient ébranlé le commandant. Le malheureux Moreau, l'esprit frappé, diton, du sac d'Auxerre, dont il avait été cause en voulant en vain la défendre, n'avait songé qu'à ne plus renouveler ailleurs un pareil désastre. Dans l'importance de son poste, il avait donc, avant tout, vu le danger du pillage de cette ville, la conservation de quelque artillerie confiée à sa garde, et le salut de sa garnison. Comme si la citadelle était là pour la garnison, et non la garnison pour la citadelle! On l'avait laissé libre de sortir avec armes et ba-
gages. Ces concessions eussent dû l'éclairer, elles l'aveuglèrent : dans la matinée du 3 mars, il avait signé notre perte et son déshonneur !
jusque-là cette faute, quelle qu'en fût Ténonnité, avait des exemples ; mais ici s'ajoute une sorte de fatalité. Elle se montre par Tinconcevable obstination de ce général dans raveuglement le plus manifeste. En effet, cette funeste capitulation convenue, l'ennemi lui-même en avait suspendu la consommation. Bulow, qui le croirait ? avait ajourné la pîîse de possession de ce passage ! Il avait disputé sur quelques canons, qu'il ne voulait pas laisser échapper. En ce moment, le bruit des nôtres qui se rapprochaient, les imprécations, l'indignation de sa brave garnison polonaise, tout semblait se réunir pour éclairer enfin Moreau, et le rappeler à son devoir. Mais cet insensé, qui eut le courage de défendre sa capitulation contre Bulow, n'eut point l'inspiration de saisir cette occasion pour la rompre. C'était Woronzow qui avait mis fin à cette vaine contestation : (c Laissez, s'était-il écrié, laisaeE ce à ce commandant toutes ses pièces ! Donnez-lai les flc miennes même, s'il l'exige ; mais qu'il parte ! Qu'Q nous « livre à l'instant ce passage, et, croyez-moi, le marché « sera trop bon encore ! » Bulow céda ; Moreau fut satisfait, et la dernière chance de notre salut, perdue sans retour î
Voilà comment, le 8 mars, vers deux heures de raprès-^ midi, l'heureux Bliicher, qui ne savait plus où fuir, avait vu les ponts-levis de Soissons s'abaisser, et ses portes s'en* vrir à sa retraite. Aussitôt, appelant tous les siens^ il
s'était précipité dans ce refuge. C'est encore pourquoi, ce soir-là même, Kleist et Langeron, que nous arrêtions sur rOurcq, pendant que l'Empereur arrivait sur leurs derrières, avaient disparu devant nous. La nuit, le jour qui suivit avaient à peine suffi au raUiement de cette armée effrayée et à l'écoulement, par Soissons, au delà de l'Aisne, de ses corps et de ses bagages.
Le lendemain de ce malheur, le 4 mars au matin, l'Empereur l'ignorait encore. Dès la veille, 3 mars, et depuis deux heures après minuit, il avait, de La Ferté- SOF-Fismes, par Château-Thierry, Bezu et Rocourt, entiainéj au pas de course, toutes ses colonnes. Pendant qu*il se hâtait sur une route solide, le trouble, la précipitation de Bliicher fuyant à travera champs, le désordre de ses corps, une foule de traîneurs égarés et d'équipages embourbés, tombant entre nos mains, avaient persuadé Napoléon qu'il allait enfin porter aux alliés un coup dédfiif. Il pensait que, en raison de nos défauts comme de nos qualités, dont l'effet est partout le même, la destinée de chaque homme est constante, et que l'imprévoyant Bliicher, coupé de Reims, de Berry-au-Bac, et aocnlé contre Soissons, allait, en succombant au pied des murs de cette ville, y retrouver une catastrophe pareille à celle de Lubeck, en 1806, et un désastre plus complet que celui de Montmirail.
Agité de cet espoir, dans la soirée du 4, il avait atteint Fismes; et impatient, malgré la marche forcée de ces deux jours, il venait de lancer sur Braisnes, sans leur permettre de repos, ses quatre escadrons de seiTice, lors-
que, à peine avait-il mis lui-même pied à terre, un officier de Marmont arriva. Alors retentit dans le quartier impérial la fatale nouvelle ! A ce coup de foudre, tout s'y transforma : l'ardeur, en indignation : le bonheur, en anxiété ! Dans ces moments extrêmes, où de chaque heure pouvaient dépendre de si grandes destinées, six journées entières de fatigues excessives étaient perdues. La poursuite décisive de la grande armée ennemie, déjà si décontenancée, se trouvait avoir été vainement abandonnée. Le juste espoir qui en avait si inopportunément détourné l'Empereur, était déçu. Tel que les spectres d'Homère, cet espoir s'évanouissait devant ces mêmes remparts, au pied desquels Napoléon avait cru qu'il allait enfin se réaliser !
Dès ce moment, sa figure s'assombrit. Ses secsrétaires , ses serviteurs les plus intimes, le remarquèrent. Hubert, entre autres, Tun de ses valets de chambre, et le plus distingué par son éducation, son esprit, ses talents et son caractère, m'a répété maintes fois, ce sont ses propres paroles : (c Que, à dater surtout de ce jour &tal, un senc( timent pénible, une empreinte de mélancolie, de mal- (i heur même, contracta constamment les traits de son « maître infortuné ; que depuis, il y chercha vainement a ce sourire bienveillant et d'une si attrayante aménité, « qui donnait à sa physionomie, parfois terrible, une exce pression d'une grâce si touchante, qu'on en conservait (( le souvenir comme d'un bienfait, ou de la pluB douce ^ des récompenses. Dès lors, ajoutait-il, ses sourires « furent forcés, pénibles, et, dans son intérieur, une pro-
« fonde tristesse devint le fond le plus habituel de la « plupart de ses mouvements, de sa voix et de toutes ses «c habitudes. :;>
Quant à ses paroles à cette funeste nouvelle, on distingua celles-ci :« Je tenais ce fou de Bliicher dans les replis « de l'Aisne ! Et voilà qu'on lui ouvre Soissons ; qu'on « lui en livre le pont même sans le rompre ! La mort de « Eusca a dérangé tous mes plans. C'est ce malheureux « Moreau qui nous perd. Ce nom-là est devenu fatal à ■ « la France ! d
Ces derniers mots, Eumigny m'a dit que, peu de jours après, il les lui entendit répéter avec un dépit concentré. A Fismes, on remarqua qu'ils furent prononcés avec une sorte de résignation. On comprit que, tels que les hommes à grandes destinées. Napoléon comptait avec le sort. Il avait vu, avec un surcroît d'inquiétude, que, dans ces six derniers jours, deux fois la saison lui avait manqué. Il se plaignait de ce que, ainsi qu'à Brienne, une pluie malencontreuse, à son départ de Troyes, venait de ralentir sa marche dans les boues d'entre la Seine et la Marne ; puis, de ce que, ayant atteint entre la Marne et l'Aisne des routes solides, quand ce dégel, sans nous arrêter, aurait engravé Bliicher entre l'Aisne et l'Ourcq, un retour subit d'hiver, favorisant son ennemi, venait d'en hâter la fuite.
Tout, d'ailleurs, lui indiquait que l'époque critique de cette lutte désespérée était arrivée. Depuis le 27Jéynei\ pendant six journées de vaines manœuvi*es, l'horizon s'était chargé, de toutes parts, de nuages de plus en pins menaçants. L'arsenal de La Fère venait de s'ouvrir, sans
314 MEMOIBES D'UN AIDB DE CAMP.
résistance, devant quelques centaines de Prussiens : cent canons, un matériel de vingt millions , y étaient tombés entre leurs mains. En même temps, nos deux ennemis les moins ardents, l'un, Bernadette, qu'un souvenir mal éteint de la patrie et, dit-on, le fol espoir de remplacer Napoléon portaient à nous ménager, se trouvait contraint de joindre à Bliicher une part de son contingent ; l'autre, l'empereur d'Autriche, que son caractère et Mettemich faisaient hésiter à renverser dans son gendre le rival d'Alexandre, l'ennemi de Frédéric, et le génie dompteur' de l'esprit révolutionnaire, allait être entraîné dans la politi(|ue haineuse et intéressée de l'Angleterre.
De ce côté, un autre malheur, une défaîte du d.nc de Reggio, venait d'être la cause de ce revirement de notre fortune. Le 27 février, jour de son départ de Troyes, l'Empereur, afin de cacher son absence à Schwartzenberg, avait envoyé aux corps séparés de Macdonald et d'Oudinot l'ordre de marquer sur leurs positions son quartier impérial, d'en menacer l'ennemi, et de le contenir par ce simulacre de sa présence. Il espérait ainsi gagner le temps d'anéantir Blûcher ; et c'était ce jour-là même que le maréchal Oudinot, surpris et battu par Wittgenstein ,
avait perdu l'Aube et l'offensive !
Le corps de ce maréchal, fort de seize mille hommes, arrêté dans le val de l'Aube, en colonne de marche^ s'y reposait. Des hauteurs bordaient son flanc gauche depuis le pont de Doulaincourt, qu'il avait passé et qui était sa seule retraite. Ces hauteurs le dominaient ; elles étaient à portée de l'ennemi, et le lui cachaient. Malheureusement
il avait négligé de les occuper, et même de s'y éclairer : sécurité qui étonne d'autant plus que^ en même temps , par un excès de précaution dans une marche agressive, il avait laissé une partie de son artillerie et de sa cavalerie, ainsi que Pacthod et quatre mille cinq cents homites, à Magnj-le-Fauchard, à quatre lieues de lui, derrière l'Aube et le pont de Doulaincourt.
Wittgenstein, bien informé, marcha à ces hauteurs. Il prétendait s'en emparer, et, se précipitant de leurs crêtes, surprendre le flanc de la colonne française, la culbuter sur son flanc opposé, et l'écraser contre l'Aube ou l'y noyer. Un hasard et la valeur du duc de Reggio le sauvèrent de ce désastre, mais non d'un échec qui, dans ce moment décisif, releva le cœur des Alliés et leur fit reprendre l'offensive.
Il était dix heures. Wittgenstein, avec cinquante mille hommes et cinquante canons, se prolongeait sur les crêtes d'où il allait dominer et foudroyer inopinément notre colonne, quand par bonheur quelques-uns de nos fourrageurs, l'apercevant, coururent avertir le maréchal. L'alerte fut, dit-on, si vive, qu'Oudinot, oubliant d'appeler à son secours Pacthod, sa division et deux mille cinq cents chevaux qui restèrent inutiles, ne songea qu'à monter rapidement, avec neuf mille vieux soldats qu'il avait sous la main, sur ce coteau, cehii d'Arrentières. Il en chassa la tête de colonne ennemie, et, s'y déployant, il changea cette surprise de flanc en un combat de front, qui le sauva. Pendant six heures il disputa, et couvrit de six mille morts et blessés des deux parts, ce champ de
bataille, dont il fut forcé de se retirer, ce qu'il fit sans trop de désordre.
Sur les autres points de cette ligne, il est yraî, tout nous avait réussi : Macdonald s'était victorieusement maintenu à La Ferté-sur-Aube ; et Wrede, qui avait attaqué Bar et les quatre mille huit cents honmies de €rérard avec vingt-neuf mille hommes, j avait été battu. Néanmoins, cette fatale journée d'Arrentières avait tout perdu. L'attitude de chacun était changée : roffengive, avec tout ce qu'elle a d'avantages, avait passé d'un camp dans l'autre. Gérard et Macdonald, restés à découvert par l'échec du duc de Reggio, avaient été entraînés dans sa retraite. Notre ligne, inévitablement trop étendue, s'était reployée sur Troyes, précipitamment et sans ensemble ; Macdonald, revenant de l'extrême droite, n'ayant pu prendre à temps le commandement en chef, deux maréchaux pour une aussi faible armée en avaient doublé la faiblesse.
Il en était advenu que plusieurs occasions de retour oflPensif avaient été manquées, plusieurs positions défensives trop tôt abandonnées ; et entre autres celle de Bouranton, laissée vide au combat de l'Aubressel, à la gauche du deuxième corps. Ce corps y eût été détruit sans les charges de cavalerie de KSaint-Germain et de Kellermann, et la valeur expérimentée du vieux général Duhesme. Ce jour-là, Gérard lui-même, que, dans ses excitations à plusieurs de nos chefs, l'Empereur venait de citer pour exemple, avait été abandonné sans avertissement. Malade dans Tonnelières, il y avait été surpris et forcé de s'en
échapper seul, en chemise, à cheval et à toute bride ! Ses mémoires, dont il m'a lu quelques passages, diront à quels découragements il faillit devoir sa perte.
Ce fut alors que ce brave fou d' AUix, le plus entêté de nos généraux, prétendit, avec deux mille conscrits, sans cadres, sans armes, et à coups de tocsin, soulever toute l'Yonne. Il réussit, mais inutilement ; l'Invasion fit aussitôt rentrer chacun chez soi, et lui dans Auxerre, qu'il lui fallut bientôt abandonner. Ainsi Napoléon apprit que, le B mars, à l'instant où Soissons avait été livrée, nous perdions devant Troyes, au combat de l'Aubressel, deux canons et quinze cents hommes ; que, le surlendemain, Troyes, abandonnée, était reprise, pillée par Wrede, et notre cavalerie mise en déroute au delà par une autre négligence de l'un de nos chefs décontenancé ; qu'enfin Macdonald était forcé de se replier sur Bray, Nogent et Montereau, derrière la Seine.
Telles avaient été les suites fimestes du départ de Napoléon, le 27 février. Ce jour-là, s'il eût été présent sur l'Aube avec ses réserves, vainqueur sans doute de Wittgenstein, il eût achevé le découragement déjà commencé de ses adversaires. Mais cette malheureuse journée avait eu un autre résultat bien plus menaçant encore. Au milieu de la grande armée ennemie, le ministre anglais, effrayé d'avoir vu à Lusigny, dans ces derniers jours, Anvers et la Belgique près de lui échapper, avait profité de la dernière diversion de Bliicher et du retour de fortune d'Arrentières. Dès le surlendemain, l^'^mars, renouvelant, ravivant l'alliance, il avait, dans Chaumont , fait signer
aux souverains coalisés rengagement formel « de réduire (( à ses anciennes limites royales la France de la Bépn- (( blique et de l'Empire. y>
Il était donc trop vrai que l'étonnement produit par les derniers élans du génie de notre Empereur était entièrement dissipé. En même temps, Tarmée détachée sur la KSaône par Schwartzenberg allait achever d'éteindre dans Augereau les dernières lueurs de courage et de patriotisme de ce chef usé; enfin, évidemment la Coalition, ranimée et resserrée, en s'engageant à démembrer la France, se décidait au renversement de notre Empereur, prévoyant bien, sans doute, que sa fierté préférerait tout à cette mutilation de l'Empire et à cette humiliation de sa couronne. En effet, lorsque, dans cette appréhension, il avait repoussé l'armistice offert à Lusigny, ou l'avait eutendu répondre aux tristes prévisions de Berthier : « Eh bien, en ce cas, je me mettrai à la bouche d'un ca- (T non, et tout sera terminé ! »
C'était le 27 février, et dans Arcis, que Napoléon avait annoncé cet acte de désespoir, que, vingt et un jours plus tard, on le verra tenter d'accomplir devant Ârcis même. Mais, quand il prononça ces tristes paroles, il ne jugeait certes pas sa position si désespérée. C'est un feit même que, six jours après, à Fismes, le 4 mars, et malgré nos revers survenus sur l'Aube et la Seine depuis son départ, si Soissons nous fût restée , tout eût pu changer, et son génie l'emporter encore ! On tient de son secrétaire le plus intime, que son projet, dès que Bliicher eut été détruit, était d'aller se jeter soudainement en Lorraine»
d'y réunir cinquante mille hommes en arrière de Schwartzenberg, dès lors forcé à une retraite précipitée, que Macdonald, Oudinot et Gérard, avertis, talonneraient. Là, appuyé sur ses forteresses, renforcé de leurs garnisons et au milieu de ses populations les plus guerrières soulevées, il eût rallié à lui quatre-vingt mille hommes, contre une armée tournée, déconcertée, et reculant sans doute en désordre. Il n'eût alors fallu qu'un heureux coup de guerre pour en achever la défaite, en décharger le sol français, et lui dicter, de la rive gauche du Ehin, tme paix victorieuse. Voilà quel était le grand espoir que cette désastreuse prise de Soissons le forçait d'abandonner, qu'on le verra ressaisir trop tard, et qui fit sa perte. C'est aussi pourquoi ce 4 mars, à Fismes, à la nouvelle de j|a capitulation de Moreau, son dépit fut si violent que, selon le même secrétaire, il ordonna le jugement et Texécation, en place de Grève, de ce général : ordre de colère, auquel ensuite, soit dédain ou clémence, il laissa désobéir!
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C'était à Eismes, au moment de ce grand désappointement causé par la perte de Soissons, au milieu de la désolation de cette autre partie de la France ravagée et de la désorganisation produite par six marches forcées inutiles, que notre malheureux Empereur venait d'apprendre ce redoublement d'infortune. Et pourtant, à ces nouveau coups du sort, loin de courber la tête, il ne la détourna même pas vers la Seine ! Il osa même s'en éloigner davantage ; il résolut de poursuivre, de ressaisir Blûcher audeli de l'Aisne. Et comme les grands courages ne consistent le plus souvent qu'à dissimuler de gi'andes craintes^ dans cette dernière lutte contre le sort et les hommes, quelque sombres que fussent ses pressentiments, plus actif, plus. déterminé que jamais, il en appela à tout ce qui lui restait de forces, il se fit des armes de tout, même de Tef&oi et du désespoir qui l'environnaient.
Quand la fatigue ou l'extrême contention d'esprit renouvelait ces accidents de santé auxquels il était suj^ et qui furent mres dans cette courte campagne, on le vit,
OU plongé dans un bain, ou le plus souvent à demi couché, dicter ses décrets, ses instructions, ses ordres, et jusqu'aux articles de son journal officiel. C'est ainsi que, dans la nuit du 4 au 5 mars, à Fismes encore, il voulut que le Moniteur fût rempli des gémissements de nos provinces en proie à l'invasion, et Paris, des dépatations de nos villes spoliées. Il excita ces députations à lui demander vengeance. Dans ses proclamations, les souvenirs fameux de l'antiquité, le grand élan de 1792, l'exemple même du soulèvement actuel de l'Europe contre nos conquêtes, et dont la France était victime, il les invoqua. A ces excitations il joignit des ordres, même des menaces : un décret somma tout Français de courir aux armes à l'approche de notre armée, et de seconder ses efforts. Un autre décret prononça le* supplice dû aux traîtres pour tout fonctionnaire public qui refroidirait les courages an lieu de les enflammer. Quant à lui, jusque-là et depuis 1796, pour fonder et agrandir sa fortune, il ne s'était plu qu'aux actions les plus décisives, son génie n'étant pas de ceux qui, pour prendre un parti extrême, attendent une dernière extrémité. Ici cette extrémité était venue. Aussi ne balança- t-il pas un seul instant. Désormais Blucher, au moment d'être écrasé avec quarante-huit mille hommes devant l'Aisne et contre Soissons, se trouvait au delà de cette rivière à la tête de cent mille hommes. Placé là, entre l'Aisne et l'Oise, Laon était son refage. Ce fut dans cette ville que, avec quarante-deux mille hommes seulement. Napoléon résolut de le prévenir, de lai couper cette retraite, et, le repoussant, de l'é-
treindre, de l'anéantir dans cet angle que forment l'Aisne et rOise^ au-dessus de Compiègne, comme il avait &illi le faire en l'acculant sur Soissons et contre TAisne.
Tous ses ordres partirent simultanément. Pendant que Marmont et Mortier attaqueront Soissons pour j retenir Blucher, et que Grouchy, en vengeant dans Braisnes les quatre escadrons de service qui en avaient été repoussés, menacera l'Aisne inférieure, lui, Ney, Victor, la cavalerie de la Garde en tête, vont remonter précipitamment cette rivière, et la passer de vive force à Berry-an- Bac. En même temps, comme Beims allait se trouver sur nos derrières, il envoie Corbineau la ressaisir. Toute la nuit du 4 au 5 se passa à dicter ces décrets, ces proclamations, ces excitations pour Paris, des instructions à Hacdonald, et à donner au^ corps qui l'entouraient leurs ordres de marche.
Le lendemain 5, dès cinq heures du matin, Beims était cernée, surprise, prise, et avec elle quatre bataiUons Russes. Au même moment, Tchernicheff était culbuté de Braisnes sur l'Aisne, nos prisonniers de la veille repris, et avec eux quelques centaines de Cosaques. Enfin, dans cette journée, et dans le faubourg de Soissons, Tarrièregarde prussienne et russe, poursuivie de près par Mortier, faillit lui en abandonner la porte. Ce fut Langeron, un Français, qui l'en repoussa. L'acharnement fut si vif que, de chaque côté, huit cents hommes succombèrent dans cette fausse attaque. Marmont, au même instant, poussait ses canons jusque sur l'Aisne. Ils sillonnèrent de leurs boulets les masses accumulées de Bliicher, qui, par la
porte de Laon, dégorgeaient encore de Soissons sur l'autre rive.
Le feld-maréchal, trompé par la chaleur de ces deux dernières attaques, crut à un passage de l'Aisne vers Micy et Vailli, devant sa gauche. Il alla se déployer en face, entre l'Aisne et la Lette. C'était ce que désirait l'Empereur. On connaît sa pensée : pressée d'en finir, et bien plus hardie, elle tendait à nous jeter derrière Bliicher, par Berry et Corbeny, jusqu'à Laon même.
En effet, ce jour-là même, 5 mars, il atteignit Berryan-Bac. La cavalerie de sa Garde en saisit le pont, et sur ce passage deux canons, deux cents Eusses et le colonel Gagarin qui le gardait. Pendant la nuit du 5 au 6, il expédia, par des courriers déguisés, l'ordre aux gouverneurs de Metz, Mézières et Verdun, d'intercepter les routes, et au généralJanssens, commandant la deuxième division militaire, l'instruction de lui amener un renfort de six à huit mille hommes.
Le lendemain, 6 mars, Napoléon était à Corbeny. Laon semblait devoir être surprise, et l'espoir, quelque périlleux qu'il fût, renaissait, lorsque, se sentant pris en flanc lui-même, vers Craonne, il fallut qu'il s'arrêtât. Caraman, officier d'ordonnance, fut aussitôt détaché de ce côté avec un bataillon de la vieille Garde. L'attaque était sérieuse : on fut obligé d'appuyer ce bataillon par une brigade.
C'était Bliicher! Averti, vers le milieu du jour, du passage de l'Aisne à Berry, derrière sa gauche, il accourait. Son but était de nous couper, à Corbeny, la route
de Laon et de s'en rendre maître, comme il Tétait de celle de Soissons à cette ville. Déjà sa tête de colonne s'était emparée des longues et de pins en pins étroites hauteurs qui, s'étendant de Tun à l'autre de ces grands chemins, entre les affluents de l'Aisne et de la Lette, se terminent à Craonne.
Mais l'Empereur venait de le prévenir à Corbeny. A cette nouvelle, instruit par ses périls précédents, il se presse, avec Bulow et ses bagages, de gagner Laon par la route de Soissons; il laisse devatit Craonne Woronzow, Sacken et cinquante-huit mille Eusses. Leur instruction est d'attirer, de retenir, de combattre Napoléon sur ce plateau. Fier de son nombre, il ose plus : il fait tourner, au loin et à travers champs, la droite de l'Empereur par trois autres corps. Il espère que, le lendemain, ils prendront en ilanc Napoléon au milieu de sa lutte contre Woronzow, et que, en même temps, ils lui couperont, vers Fétieux, la route de Corbeny à Laon, où lui-même sa hâte d'aller s'établir : manœuvre trop étendue, où le temps fut mal calculé, ainsi que les difficultés d'an terrain inconnu ; d'où vint que, de ces trois corps, l'un s'engrava, et que les deux autres s'égarèrent ; ce qui, fort heureusement, rendit vaine cette combinaison.
Cependant, Napoléon, arrivé le 6 mars au soir à Corbeny, s'était vu forcé de s'y arrêter pour faire &ce à Woronzow. La nuit était revenue : tout, hors lui seul, reposait. Entouré d'habitants de ces campagnes, les uns appelés, la plupart accourus d'eux-mêmes, il les interrogeait ; car tels sont les soins précurseurs des batailles, et
qu'il faut ajouter à la fatigue des marches précédentes, à l'anxiété, à l'appréciation d'une foule de rapports, à l'étude des cartes, des accidents du terrain et des distances : travaux indispensables pour deviner les projets de l'ennemi, pour arrêter le sien, et faire concourir mille ordres de détail à un grand ensemble.
Parmi ces habitants, que, selon son habitude, l'Empereur interrogeait lui-même, il reconnut Bussy, l'un de ses anciens camarades de lieutenance au régiment d'artillerie de La Fère. Cet émigré, jadis rentré, avait, depuis son retour, vécu retiré dans son patrimoine. L'entrevue fiit touchante. Napoléon, ému, le prit aussitôt pour aide de camp ; il le nomma colonel, et le destina à lui servir, dès le lendemain, de guide devant Craonne. Par un hasard singulier, quelques instants après, un certain Wolf, ancien sergent d'artillerie dans ce même régiment, parvint de Strasbourg jusqu'au Quartier Impérial. H fut introduit. Les nouvelles qu'il apportait encouragèrent. « La terreur, dit-il, régnait derrière la Coalition. < Nos places d'Alsace et de Lorraine étaient faiblement « observées; les sorties de leurs garnisons, partout heu- « reuses ; et le patriotisme des habitants, funeste aux « détachements ennemis qui traversaient l'est de la « France. » Wolf fut à l'instant décoré de l'Ordre d'Honneur.
Ces deux rencontres, qui rappelaient à Napoléon, dans ces instants désespérés, l'âge de l'espoir ; ces souvenirs, quand il semblait lui rester si peu d'avenir, rapprochaient dans son cœur déchiré les deux extrémités de sa
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grande can'ière ; ils lui rendirent un peu moins pénible cette nuit si fatigante. Puis, comme il se servait de tout, il fit publier ces détails, vantant ces dévouements à sa cause, à sa personne, et les offrant à la France pour exemple.
Le 7 mars, dès le point du jour, il fut à Craonne, et reconnut la position d'où l'ennemi le menaçait. Elle était formidable : elle dominait ; deux ravins profonds en couvraient la gauche et la droite ; un troisième, lé centre ; au-delà même, et pour aborder Tennemi, il y avait à s'allonger, à découvert, sur un étranglement du plateau qu'il fallait reconquérir. Derrière ces ravins, et à l'issue de ce défilé, le plateau s'élargissait brusquement; la crête en était hérissée d'une première ligne de soixantedouze canons et de dix-huit mille baïonnettes. Derrière celles-ci, trente-deux mille autres se trouvaient prêt^.
L'Empereur se décida à les attaquer par leurs ailes, Nansouty et une partie de la cavalerie à notre ganche, Ney à notre droite, que Victor soutiendrait. De ce côté, le ravin d'Aillés se prolongeait autour du flanc gauche ennemi ; c'était le point décisif. Mais Victor n'était point encore arrivé ; Mortier, qui se hâtait, était encore plus éloigné ; quant à Marmont, on ne pouvait pas y compter ; et, dans ces premiers moments, l'Empereur n'avait à opposer, aux cinquante-huit mille Russes de Woronzow, (jue neuf mille hommes !
Il fallait attendre. Cependant, le jour grandissait; et Napoléon, soit impatience de laver de sang étranger tant d'affronts cruels, soit pour préparer une diversion à l'at-
fcaque de Ney, soit pour marquer l'offensive, commença la bataille, en faisant canonner le centre russe par l'artillerie de sa Garde. Ney, qu'enflammait toujours la vue de l'ennemi, fut plus impatient encore. Il prit cela pour un signal. Il n'avait que trois mille sept cents hommes ; il ne pouvait espérer de ces conscrits que le moins difficile des courages, celui de l'attaque, où le mouvement en avant laisse morts et blessés derrière, empêche d'entendre, de compter les coups, et étourdit sur le danger. Dès no» premiers feux d'artillerie, surgissant du fond de son ravin de la Lette en avant d'Aillés, il les lança donc à cet assaut. Mais à peine s'était-il montré à découvert, qu'une grêle de plomb et de mitraille l'arrêta court. Tout ce que put son impétueuse valeur fut de demeurer ferme sous ce feu, en appelant à son aide.
Il était aux prises, il n'y avait point à le démentir ; et Napoléon, surpris, ne put que lui envoyer, à mesure qu'ils arrivaient, de faibles renforts. Ce fut d'abord Victor, avec la division Rebeval ; puis, Grouchy et les dragons de Roussel ; enfin, La Ferrière avec quelques escadrons : secours insuffisants, et d'autant plus que, leur arrivée ayant été successive, leurs efforts manquèrent d'ensemble. Le malheur aussi s'en mêla : ces trois chefs, presque en arrivant sur ce champ de carnage, y tombèrent blessés l'un après l'autre.
Déjà la moitié des nôtres avait succombé ; les colonnes d'attaque de Ney, criblées de balles, ressemblaient bien moins à des masses qu'aux tirailleurs qui souvent les précèdent, et pourtant le maréchal ne reculait point
encore : son impuissance restait menaçante. Mais, à sa ^^auche, la division Rebeval, toute d'enfants, dont le plus ancien n'avait pas trente jours de service, trompait l'ennemi par une fixité d'une autre nature. Ces pauvres recrues, assourdies, saisies de stupeur, au milieu des sifflements de cette grôle meurtrière, étaient incapables de mouvement. Leur général aurait voulu les abriter, mais il craignit, au premier pas qu'il ordonnerait, de les voir tourbillonner et fuir en désordre. Tout ce qu'il put faire de mieux, aidé de leurs officiers, et sous- officiers, fut de les maintenir immobiles.
Quant à leur feu, il était nul : une part tirée machinalement en l'air, et l'autre se perdant en terre, la pesanteur de l'arme, quand ces trop faibles mains l'abattaient, emportant la plupart des coups dans cette inutile direction. Leurs artilleurs n'en savaient guère davantage : pendant qu'ils s'efforçaient gauchement de mettre en batterie, les boulets russes brisaient leurs pièces.
L'ennemi, s'apercevant enfin de leur détresse, s'ébranlait pour les achever, quand parut Drouot. Il accourut au galop, avec deux batteries de la Garde. Aussitôt, d'écharpe et à demi-portée, il déchira et arrêta les bataillons russes par la vivacité et l'habile audace des feux qu'il dirigea. Puis, courant aux canonniers de Rebeval, il mit pied à terre au milieu de ces conscrits ; et là, aussi tranquille au travers de cette mitraille qu'au polygone, on le vit rectifier leur position, leur montrer à charger, à pointer leurs pièces, avec ce calme actif, cette ferme douceur et ce dévouement simple et naïf, qui en Élisaient
un homme à part entre tant de guerriers remarquables !
Il fallut céder cependant. Ney lui-même, réduit à deux mille hommes, épuisé de sang et d'eflPorts, retomba dans le fond du ravin, où, d'assaillant qu'il avait été, il se vit réduit à se défendre. Depuis longtemps il envoyait, à tous moments, avertir TEmpereur de sa détresse. De son côté. Napoléon, impatient, pressait, à force d'officiers d'ordonnance, l'arrivée de ses colonnes. Heureusement, elles approchaient. La ténacité de Ney et les eflPorts de Drouot leur en avaient donné le temps, et surtout l'habitude de l'ennemi, quand Napoléon était présent, de se croire assez honoré en se défendant.
Mortier, en effet, commençait à paraître, et Charpentier, avec trois mille hommes, arrivait. L'Empereur confia à cet ancien et habile général le commandement de Victor. Il n'y avait plus un instant à perdre : les restes de Ney et de Rebeval, foudroyés au fond du ravin de Vauclerc, perdaient toute contenance ; le désordre, précurseur des déroutes, allait commencer, quand on aperçut ce renfort En même temps, l'Empereur promit le concours de sa Garde : qu'elle allait attaquer le centre ; qu'on ne s'épuiserait plus en efforts sans ensemble ; qu'enfin l'attaque allait être simultanée. Aussitôt Ney et Charpentier, s' aidant de quelques bouquets de bois, remontèrent à l'assaut de l'aile gauche russe. Tout à la fois, Colbert, qu'appuyèrent Friant et Drouot, força leur centre, et Nansouty, qui, jusque-là sans artillerie, n'avait fait que de faibles et vains efforts contre leur droite, les réitéra. Tout réussit : la retraite de Woronzow devint
pour lui aussi meurtrière que l'avait été pour nous sa défensive. Il profita pourtant de toutes les difficultés du terrain, mais ce fut en vain. A la fin du jour, l'ardeur inépuisable de Ney, secondée par les charges de Colbert et les rapides manœuvres de Belliard, de Drouot et de Charpentier, lui avait, depuis Craonne jusqu'à la route de Soissons^ par morceaux et coup sur coup, arraché tout
ce long plateau : glorieuse, mais triste, mais coûteuse et
fatale conquête, hors du but qu'on s'était proposé ; sans autres trophées que des morts, et qu'ensanglantaient douze généraux et douze mille tués ou blessés ! La moitié en était russe; mais les alliés en avaient tant à perdre, et nous, si peu !
Ce qu'il y avait de plus fôcheux encore, c'est que, retardé, détourné par ce combat, au lieu d'avoir réussi à se placer à Laon par la route de Berry, en tête du feld-maréchal, l'Empereur ne se trouvait plus qu'à sa suite, sur la route de Soissons à cette ville, où Bliicher était déjà.
Napoléon coucha à Bray. Les rapports de la journée furent sinistres. Chez Ney les situations étaient réduites de moitié ; celle de Rebeval, des deux tiers ! C'étaient nos cadres, devenus si rares et d'autant plus précieux, qui avaient le plus souffert. Avec des soldats si neufs, IcB officiers, les sous-officiers avaient tout à faire. La voix ne suffisant pas, il fallait se multiplier, commander par l'exemple, et se prodiguer : de là, des pertes irréparables ! Il y eut, ce jour-là, un régiment, le 14*^ de voltigeurs, oii, sur trente-trois officiers présents à l'appel du matin, trois seulement répondirent à l'appel du soir ! L'£mpereur en
fut consterné. Il s'écria, il écrivit même à son frère : « Que « la Vieille Garde seule se soutenait ; que le reste fondait ce comme de la neige ! j>
Cependant, la nuit depuis longtemps était close ; et Rumigny, revenant encore du Congrès, errait à travers champs, guidé par les traces de la bataille. Apercevant enfin un feu des bivouacs de la Garde, il y courut, et demanda l'Empereur, a Que lui voulez- vous ? répondit « un vieux grenadier. — Je viens en courrier, répliqua oc Bumigny. — Eh bien, c'est par là ! reprit le vétéran ; (( mais n'allez pas le réveiller, il n'a eu que trop de € tracas aujourd'hui ; laissez-le dormir tranquille; il a « bien assez de chagrins, le pauvre homme !»
Rumigny, tout ému, renfonça ses larmes, passa et se présenta devant l'Empereur. Il apportait de Châtillon un ultimatum. C'était le même que celui de Nogent. « On « voulait une réponse définitive. Il fallait, ou se Boumet- ^ tre aux conditions imposées, ou, pour la dernière fois, «envoyer les siennes, mais sur-le-champ ; sans quoi, « toute négociation devait être rompue, et le Congrès se « dissoudre à l'instant même ! Six jours de délai seu- « lement étaient accordés. » Il y en avait trois que Rumigny était en route ; l'Empereur, néanmoins, le remit au lendemain.
La nuit fut pénible. Le champ de bataille de la veille parlait plus éloquemment pour la paix que le Congrès et le duc de Vicence. L'Empereur, harassé, entouré de morts, de mourants, était rassasié, dégoûté de guerres. Il fit bientôt redemander Rumigny. Mais, sur ce qu'Anvers
et Mayence étaient d'abord exigées, se récriant : « Ge <( qu'on voulait lui arracher, dit-il, étaient ses deux plus « importants établissements de guerre et de commerce ! (( Quant à l'urgence de la paix, il en convenait : la mort « de Rusca, ce Moreau, avec ce nom fatal à la FrEuice, « avaient dérangé ses plans. Il fallait désormais de nonce velles chances. »
Il parlait ainsi, par exclamations, et en marchant par élans comme il parlait. Mais Rumigny avait juré sur l'honneur, à Caulaincourt, qu'il oserait insister. Il demanda à l'Empereur son ultimatum. Napoléon répliqua plus vivement encore : ce Que cela était impossible ! Qu'on c( voulait d'immenses concessions, d'énormes sacrifices ! a Était-ce donc à lui à les provoquer ? S'il fallait recevoir ce le joug, devait-il s'y oflPrir lui-même ? C'était bien le ce moins qu'on le lui présentât, qu'on lui fît viocc lence ! » A cela Rumigny repartit : « Qu'il suffirait au « duc de Vicence d'une autorisation verbale de signer la ce paix. Sa Majesté devait être sûre du dévouement de a: son ministre ; elle connaissait son patriotisme; elle le <i savait prêt à se sacrifier à sa gloire et au saint de la « France ! Que l'Empereur s'abandonne donc à la reece ponsabilité du duc de Vicence, et, qu'il n'en doute pas, ce ce ministre ne signera qu'aux meilleures conditions « possibles une paix devenue si pressante, qu'anjour- « d'hui la moindre indécision la ferait manquer pour <c jamais ! » L'Empereur était redevenu calme ; il ne s'irrita point de cette insistance ; il dit alors seulement : <( C^est bien. Je vais répondre. Fain, écrivez ! 3s>
Rumigny se trouvait en ce moment, m'a-t-il dit, debout et adossé à la cheminée, près de Maret. Napoléon, en parcourant sa chambre, dictait à haute voix. Après quelques minutes, Eumigny, n'entendant rien de positif, saisit un intervalle : « Mais, Sire, s'écria-t-il, il m'est im- « possible de ne pas vous faire observer que cela ne suf- « fira point. Ce sont de pleins pouvoirs que demande le « duc de Vicence! » A cette interpellation, et quoique Napoléon l'eût soufferte, Maret poussant vivement du coude l'envoyé de Caulaincourt, lui dit à voix basse : « Que faites- vous donc là, monsieur ? On n'interrompt « point ainsi l'Empereur ! » Rumigny, étonné, ne répliqua pas; mais, la dictée arrivant à son terme sans la conclusion qu'il attendait, engagé par sa parole, pressé par sa conscience, convaincu que du résultat de sa mission dépendait tout, il osa répéter son observation précédente, ajoutant : « Que s'il ne rapportait rien de plus, « le Congrès serait dissous ce jour-là même ! » Sur quoi, le duc de Bassano, le saisissant au bras,lui cria à l'oreille : n Ah! c'en est trop, monsieur; je vous ordonne de vous « taire ! :&
Quant à l'Empereur, il se contenta de répondre avec douceur : ce Allons, soyez tranquille : Maret vous don-
« nera vos instructions. Dites à Caulaincourt qu'il nous « fasse de bonne besogne ! Mais les Cosaques ! et par où
« le rejoindrez-vous ? Ah! ce malheureux Moreau!
« Avoir livré Soissons ! Bon, je vois que vous connais-
« sez le pays, et que vous êtes résolu. Allez, et que Dieu « vous garde ! »
Dès que Rumigny se trouva seul avec le duc de Bassano, il lui exprima son étonnement des injonctions qu'il venait de lui adresser dans une circonstance aussi critique. Mais celui-ci, soit habitude, comme Berthier qui, du moins, poussait les autres à dire ce qu'il n'osait, soit dévouement, et qu'il comprit mieux la résolution héroïque de Xapoléon, répondit à l'envoyé de Caulaincourt : c( Qu'il ne doutait pas de sa bonne intention ; mais, si '( les meilleurs amis de l'Empereur lui retournaient ainsi K le poignard dans le sein, que ne feraient donc pas ses « ennemis les plus cruels ? »
Rumigny partit, au désespoir. Les chances de la paix, comme celles de la guerre, lui paraissaient épuisées. Pourtant, quant à celles de la paix, d'une paix à la vérité désastreuse, ce jour-là encore, 8 mars. Napoléon ne se trompait pas. Une lettre de Mettemich du 18, une réponse verbale du 19 et du même ministre, et la dernière séance du Congrès de ce même jour l'ont prouvé. Ce fut douze jours plus tard que ces tristes chances, constamment dédaignées par la fierté de notre Empereur, arrivèrent enfin à leur terme. Celles de la guerre devaient durer jusqu'au 31 mars, vingt-trois jours encore.
La paix ainsi ajournée, qu'allait-il faire de sa victoire (le Craonne, si sanglante et si intempestive ? Le temps pressait, il fallait tout risquer pour mettre promptement Bliicîher liors de combat ou de portée, afin de retourner à Scliwartzenberg, et d'arrêter sa marche sur la capitale. Mais, sur cette route de Soissons à Laon, position, nombre, ensemble, tout allait être à l'avantage des ennemis ;
il n'y avait à compter que sur leurs fautes, et, pour tenter cette fortune, à payer d'audace. Napoléon se décida donc à poursuivre, à pousser devant lui sans lâcher prise, espérant achever un ébranlement déjà commencé, et, dans une première surprise, ressaisir Laon. Marmont arrivait sur la route de Berry-au-Bac à cette ville : il reçut l'ordre de marcher promptement, par ce chemin, à la même attaque.
Dans l'armée, plusieurs crurent que l'Empereur eût mieux réussi en masquant, par un détachement sur la route de Soissons, son retour sur celle de Berry-au-Bac. Ils dirent que, ainsi réuni à Marmont, son agression sur Laon aurait eu plus d'ensemble, et qu'elle eût été plus menaçante. Au reste, dans ces jugements après coup, hors de ces mille circonstances qui décident, si graves la veille des combats, et dont le lendemain on ne tient plus compte, les erreurs sont fréquentes. Le fait, c'est que Napoléon n'avait que le choix des dangers, que tous étaient extrê« mes, le succès invraisemblable, et qu'il fallait pourtant promptement agir, conserver l'attaque, et, puisqu'il n'avait qu'une force imaginaire, ne point risquer d'en perdre l'influence, même en ne lâchant prise un instant sur une route que pour s'élancer plus résolument sur l'autre.
Il espérait que son avant-garde pourrait atteindre Laon ce jour-là même ; mais tout ce qu'elle put faire fut de pousser l'ennemi jusqu'à Etouvelle. Ce village, situé sur une longue chaussée, élevée au-dessus de larges et profonds marais, était une position inexpugnable. Les Russes en comprirent la force, ils s'y établirent. Ils comp-
talent bien y passer une nnit tranquille. Mais Napoléon venait d'apprendre révacuation de Soissons; il crut Blûcher plus déconcerté que jamais. L'abandon de cette ville le persuada que, même dans la position de Laon^ ce maréchal avait perdu tout espoir de se défendre. La vérité, c'est que Bliicher, sans tant de calculs, nous rendait Soissons en se décidant à nous disputer Laon^ et que l'Emreur se trompait logiquement, en ne supposant pas une inconséquence.
L'attitude des Russes, à Etouvelle, ne lui parut donc être que celle d'une arrière-garde, masquant quelque mouvement désordonné, et vraisemblablement une retraite. Dès lors, comptant la changer en déroute, il se décida, plus que jamais, à poursuivre son avantage.
Toutefois, pour aider l'occasion, ou à son défaut la créer, la nuit lui inspira l'essai d'une surprise. Ney eut l'ordre d'attaquer Etouvelle subitement, à la baïonnette, à une heure après minuit. La trouée faite, aussitôt Belliard et sa cavalerie devaient s'y précipiter, pousser au travers des ténèbres, jusque sur Laon, y propager rapidement la confusion d'une fuite nocturne, et peut-être s'en emparer.
Tout semblait dépendre de cette attaque : l'Empereur ne négligea rien pour en assurer le succès. A la chute du jour, il envoya sur sa gauche deux bataillons et deux escadrons de sa vieille garde ; leur marche était réglée : à une heure du matin, l'heure de Ney, ils devaient avoir tourné le défilé, et par leur attaque simultanée, favoriser celle de ce maréchal. Malheureusement il en confia la di-
rection à l'im de ces officiers bruyants, partant ventre à terre, mais qui se ralentissent dès qu'ils sont hors de vue du maître. Ce détachement d'élite n'arriva qu'après coup, une heure trop tard, lorsque Ney tout seul avait réussi, et pour se réunir à sa victoire. Elle avait été complète : les Russes, surpris par les baïonnettes du 2™^ léger, avaient passé du sommeil à la déroute ! On n'avait eu jusqu'au delà de deux heures du matin et de Chevy, qu'à culbuter, prendre ou tuer tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir.
Ce débouché ouvert, c'était à la cavalerie à achever. On dit que son chef, étonné de la témérité de cette attaque nocturne, avait représenté à l'Empereur l'impossibilité de cette espèce de longue et aveugle charge de cavalerie en pleine nuit, au travers de tous les accidents d'un terrain inconnu et des résistances d'un ennemi invisible. Mais l'Empereur était forcé de tout risquer : cette observation l'inita, il n'en tint compte. Il savait bien, au jeste, que, livrés à eux-mêmes, ses généraux ne tenteraient rien qui ne fût possible.
Belliard obéit, comme en pareil cas on obéissait, à contre-cœur, et sans cette conscience du succès qui seule peut l'assurer, toutefois quand l'entreprise n'est point inexécutable. Celle-ci l'était : aussi chercha-t-il, dans cette marche, à gagner le jour, plus nécessaire encore aux mouvements de la cavalerie qu'à ceux de l'infanterie. Il n'arriva donc, en avant de Ney, qu'à cinq heures du matin, quand Blûcher, averti, s'était mis en garde. Alors même, aveuglée encore par la double obscurité d'une nuit d'hiver et d'un épais brouillard, sa cavalerie ne put qu'a-
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vancer à tâtons, perdant sa rapidité, le premier de ses avantages.
Néanmoins, tant qu'il n'y eut qu'à marcher sur la grande route, elle chassa l'ennemi devant elle ; mais, s'étant heurtée contre Semilly et contre les hauteui*8, d'environ quarante mètres, sur lesquelles Laon est bâtie, une décharge d'artillerie, qui en partit, renversa la tête de sa colonne. Le reste s'arrêta. On attendit pour voir où l'on était, et à qui on avait aflPaire.
L'Empereur accourut alors. Il était sept heures du
matin. Depuis la veille, l'armée ennemie entière, cent mille hommes au moins, était en bataille : son centre à Laon ; sa droite, de soixante mille hommes, en travers de la route de Soissons, devant l'Empereur, qui n'avait contre elle que vingt-deux mille hommes ; six mille autres étaient encore à huit heures de marche. La gauche de Blûcher, trente mille sabres et baïonnettes, défendait la route, venant de Berry-au-Bac, contre Marmont qui ne pouvait arriver que vers midi, et qui n'avait pas douze mille hommes. Ajoutez que, au sommet de cet angle obtus, le centre ennemi, bien lié à ses deux ailes, dominait oe champ de bataille, tandis qu'un large intervalle séparait entièrement nos deux attaques.
Ce fut un bonheur que le brouillard prolongeât la nuit : il cacha notre petit nombre. Napoléon, persévérant dans son espoir, en profita. Deux villages, Ardon et Semilly, fortement occupés, marquaient la première ligne des alliés ; il les fit emporter à l'arme blanche. On continuait, lorsqu'on se choqua inopinément contre les oo-
lonnes de Blûcher. Elles étaient serrées en masses immobiles. Lear artillerie se couvrit de feux inabordables. Il fallut s'arrêter, se mettre à l'abri, et, jusqu'à onze heures, une canonnade incertaine, traversant d'épaisses vapeurs, occupa seule le champ de bataille.
Alors parut le soleil, et avec lui notre impuissance. Aussitôt Blticher, nous ayant comptés, prit l'offensive, et Semilly ainsi qu'Ardon nous furent arrachés. Mais l'Empereur, à sa ténacité ordinaire en joignit une qui tenait (du désespoir; calme toutefois, et toujours calculé, il comptait encore sur l'effet accoutumé de sa présence. A l'entendre, « chacun voyait mal ! l'ennemi était en retraite I » Il ne répondait aux rapports contraires et aux objections de ses généraux, qu'en les poussant en avant. Il espérait déconcerter Bliicher à force d'audace.
Notre armée était développée, sur un front étroit, de LeuUy au mamelon de Clacy : Mortier à droite, Ney à gauche ; elle ne montrait que dix-huit mille cinq cents hommes en ligne, et trois mille cinq cents en réserve. Bulow et Strogonow l'abordèrent de front, tandis que Woronzow, dirigé vers Clacy, en tournait la gauche. Ardon. Semilly et Clacy devinrent donc les points contestés. La victoire consistait pour nous dans la reprise des deux premiers de ces viUages, victoire stérile ! Celle de Bliicher, qui venait de s'en rendre maître, dépendait de la conquête de Clacy, victoire décisive, soit qu'il eût alors acculé de front l'Empereur contre le défilé d'où il sortait ; soit que, culbutant notre gauche, il eût déposté Napoléon de la grande route et de sa retraite.
Rien de tout cela n'arriva. Et cependant, vers midi, cette position de Clacy, dont tout dépendait, nous avait été enlevée par Woronzow. Mais, en ce moment, l'apparition de Marmont, sur la route de Reims, rendit Bliicher incertain. Son esprit se partagea entre deux appréhensions, et vagua de l'une à l'autre. De quel côté était l'attaque principale ou la diversion? L'attaque par la route de Soissons montrait si peu de forces ! Celle de la route de Reims, commencée plus tard, mais qui menaçait sa retraite, n'était-elle pas la véritable ?
Pendant cette indécision, l'héroïsme, toujours décisif, de N'ev, changea en revers les premiers sncoès des Coalisés. Suivi de quelques escadrons de la Oarde et de Letort, il se précipita de front sur Bulow ; Belliard et Roussel secondèrent, en flanc, son attaque ; tout céda sous leurs charges impétueuses, et, l'infanterie de Poret de JMorvan les ayant suivis au pas de course, Ardon fut victorieusement ressaisi. Charpentier et six mille hommes arrivaient en ce moment. L'Empereur leur fit chasser de Clacy les Russes de Woronzow. Il était quatre heures. Nous étions maîtres de ce dangereux champ de bataille, quand l'inquiétude de Bliicher, ramenée de cecôtéyle décida : il tenta un dernier effort. La prise d'Ârdon en fut le seul résultat. La bataille ainsi, sur cette route, resta indécise.
Il en était de même, en ce moment, sur la route de Reims à Laon. De ce côté, Marmont, pressé par les ordres redoublés de Napoléon, avait poussé rennemi devant lui jusqu'à Athis. Là, en vue de Laon, sa faible
avant-garde, comme un point au milieu d'une vaste plaine, s'était arrêtée sur les cendres de ce hameau. Cette position était follement aventurée. C'était, par quelques centaines de fantassins seulement, appuyés de trop loin sur dix mille sabres et baïonnettes que nul obstacle de terrain ne protégeait, prétendre menacer, à bout portant, plus de cent mille hommes ! Néanmoins, la journée ainsi terminée, Marmont, comme l'Empereur, avait conseiTé l'attitude de Toffensive.
11 n'était pourtant plus possible de croire à une terreur panique de notre adversaire. Le colonel Fabvier, souschef d'état-major de Marmont, assure que Napoléon venait d'envoyer à son maréchal l'ordre de feindre de se retirer ; que son projet était d'attirer toute l'attention de Blûcher sur la route de Soissons, tandis que, par une manœuvre subite, passant tout entier sur celle de Eeims, il y surprendrait le f eld-maréchal, et le déposterait de Laon par cette attaque du côté de sa retraite. Fabvier ajoute que, par malheur, cet ordre se perdit en route. D'autres, quelle qu'en soit l'invraisemblance, disent que l'Empereur persévérait dans son obstination désespérée, et que, repoussant toute représentation, il voulait, le lendemain, 10 mars, recommencer simultanément cette lutte disproportionnée sur les deux routes.
Quoi qu'il en soit, la nuit venue, l'Empereur s'était retiré à Chavignon. Son repas fini, après quelques heures de repos, les rapports de la veille étant arrivés, il reprenait, vers (ïeux heures du matin, ses travaux, et s'occupait d'établir la communication entre ses deux attaques, quand
tout à coup, vers trois ou quatre heures après minuit, deux dragons du corps de Marmont, démontés, éperdus et hors d'haleine, accoururent se réfugier aux feux des grandes gardes du quartier impérial. Ils annonçaient une surprise nocturne, une complète déroute. On se hâta d'avertir l'Empereur que, à les entendre, du côté de Marmont tout semblait perdu !
Pain, qui était présent et qu'il faut croire, dit que l'Empereur commençait à s'habiller; que déjà l'ordre d'attaquer Laon était donné; mais que, à cette nouvelle, s'attendant à être assailli lui-même, il ne songea d'abord qu'à se préparer à se défendre. Il sut bientôt que, en eflfet, au moment où les bivouacs du duc de Eaguse s'étaient imprudemment allumés, depuis Athis jusqu'au bois de Lavergny, la cavalerie prussienne, suivie d'infiinterie, avait subitement attaqué et enveloppé ce faible corps. Son désastre était efifroyable. A l'imprudence du chef s'étaient jointes plusieurs fautes de détail. D'une part, onze mille hommes, surchargés de soixante pièces de canon et de leurs caissons, s'étaient paisiblement endormis au milieu d'une plaine immense, en avant d'un défilé, et à portée de quarante mille ennemis qui, pendant cinq heures de jour, les avaient comptés.
D'autre part, l'avant-garde, placée trop avant sans nul appui, avait été enlevée, sans avoir eu le temps de donner l'alerte. Quant à l'artillerie, parquée et restée à la prolonge, on l'avait mise dans la plaine , en dehors des larges fossés de la grande route, sans lui préparer la possibilité de reprendre cette seule voie de retraite.
Torck, au contraire, avait habilement profite de toutes ces fautes. A la droite de Marmont, nos trois mille chevaux, surpris dans les ténèbres par sept mille cavaliers prussiens, avaient été, d'un premier choc, renversés et disséminés dans la plaine, en pelotons épars, les uns se défendant en désespérés, le plus grand nombre fuyant en déroute, à travers champs, pêle-mêle avec l'ennemi : celui-ci, pour les mieuxsurprendre, lesabordantauxcris de ViveVEmpereur ! les nôtres, criant Hourra f pour leur échapper. La plupart s'étaient réfugiés, ventre à terre, au milieu de notre artillerie; ils y avaient porté la terreur; et tous ensemble, canons, hommes, chevaux, se précipitant, s'étaient efforcés de gagner la grande route. Dans leur effarement, ils avaient oublié les larges et profonds fossés qui la bordaient, et s'y étaient culbutés les uns sur les autres, sous les coups de l'ennemi qui les poursuivait. Douze cents cavaliers, quarante canons, trente-deux caissons, venaient d'être perdus dans ce désastre î
L'orgueil de Marmont, toujours dédaigneux des précautions de la défensive , en était cause ; et ce fut encore son orgueil inflexible et son courage indomptable qui l'en tirèrent. Dans son malheur, sans se déconcerter, ralliant son infanterie, il avait tenu ferme, à la tête du bois de Lavergny, avec les canons qui lui restaient, fusillant, mitraillant dans l'obscurité tout ce qui l'approchait. Toutefois, un corps d'infanterie d' Yorck, bien dirigé par le jeune Blûcher, ayant tourné sa gauche, l'avait déposté. Tout alors, lui excepté, s'en était allé à la débandade. Mais sacontenance avait donné le temps à quelques centaines de
fantassins, commandés par Fabvier, et envoyés en reconnaissance vers l'Empereur, de revenir sur leurs pas : ils se firent jour, et s'établirent vaillamment, en arrière-garde sur la grande route.
Fabvier dit que la nuit était si noire, qu'alors, de part et d'autre, on n'avait pu juger de la position de la ligne opposée qu'au bruit et à la lueur des coups de fusil qui en partaient. On s'était ainsi fusillé sans se voir, et en faisant battre la charge des deux côtés sans faire un pas. Enfin, cédant à propos, Fabvier avait reculé sans désordre jusqu'au défilé de Fétieux. Ce passage était la seule voie ouverte à la retraite de Marmont, et, depuis une heure, la cavalerie prussienne l'y avait prévenu. Les restes de ce malheureux corps d'armée devaient donc être perdus sans ressource, mais un hasard les avait sauvés. La fortune avait voulu que soixante vieux chasseurs de la Garde, escortant des équipages, se fussent trouvés là. Ces braves soldats ne s'étaient pas étonnés : ils venaient, par une résistance intrépide, de conserver à la déroute de Marmont cette voie de salut.
Ou sut plus tard que dès lors le danger avait diminué; que MaiTuont avait pu rallier ses restes, et, le lendemain, 10 mars, reprendre quelque haleine à Corbeny ; après quoi, il lui avait fallu reculer encore, et aller s'abriter à Berryau-Bac, au delà de l'Aisne.
A la nouvelle du succès de cette échauflfourée, Blùcher ne doute plus de rien. Il lui semble qu'il n'y a plus qu'à envoyer achever Marmont sur la route de Reims, et faire tourner, par celle de Bruyères, en deçà et au delà de l'Aisne,
la fuite infaillible de Napoléon. Lui-même, avec le reste de son armée, va poursuivre l'Empereur. Ses ordres furent, dit-on, donnés aussitôt en conséquence.
Plein de cette confiance, dès les premières clartés du 10 mars, il pousse sur Clacy une tête de colonne russe. Mais Charpentier, bien barricadé dans ce village, la lui brise à coupsdemitraille.Blûchers'lQdigne^lordonnederedoubler mais, sept fois repoussé, Win tzingerode, enfin rebuté, recule. Blûcher, de plus en plus étonné, voit en même temps notre droite, sous Mortier, menacer Laon. L'inquiétude le ressaisit : il s'alarme pour les corps qu'il vient de détacher. Dès lors, révoquant ses instructions, il envoie aux uns l'ordre de rétrograder, il suspend le départ des autres, les resserre autour de lui, et passe de l'agression à la défensive.
Napoléon, au contraire, ainsi mutilé de son aile droite, et réduit à vingt-deux mille hommes contre cent mille, ne songe pas seulement à attendre en combattant, pour gagner la nuit, favorable à sa retraite ; ce qu'il prétend encore, c'est vaincre, c'est chasser, du point stratégique et si important de Laon, son adversaire ! Il ne peut se décider à lâcher prise, à céder, et, en reculant, à renoncer à ce prestige de supériorité qui lui tient lieu d'armée, et qui est la seule ressource qui lui reste.
On le vit alors lui-même, sur un mamelon à droite de Clacy, dévorant la position ennemie de son regard, s'obstiner à supposer que Bliicher était dégarni, devant lui, pour achever Marmont. Sur cette supposition, et sans autre retraite qu'un long et étroit défilé, il osa déployer dix-
huit mille hommes, débordés par soixante mille ennemis, contre quarante mille autres bien retranchés, qu'il voulut qu'on attaquât. Un mouvement des Coalisés, qu'il aperçut, le confirma dans son espoir. Il s'écria : « Que sa persévérance l'emportait enfin ! Que Bliicher, décour^é, se retirait î y> et sur-le-champ, par son ordre, Curial etMusnier s'élancent en colonnes d'attaque. Le feu de notre artillerie les secondait. Mais un feu plus puissant et des bataillons plus nombreux firent, en peu d'instants, taire nos canons et reculer nos baïonnettes.
Chacun alors pressa l'Empereur de ne plus songer qu'à se retirer, mais il pereista. Ce qu'il n'avait pu faire de front, il voulut le tenter de flanc. Vainement, Drouot, qu'il a envoyé sonder la droite de l'ennemi, dans laquelle il veut qu'on pénètre, lui en déclare, avec sa concise et mâle franchise, l'impossibilité. Il n'importe, il ordonne à Belliard et à sa cavalerie de lui en ouvrir le chemin; mais Belliard vient de reconnaître ce flanc ennemi, il l'a rencontré partout inabordable et si menaçant, qu'il supplie Napoléon de songer à son salut : bien loin d'attaquer, lui dit-il, il ne sait plus comment il va être possible de se défendre ! L'Empereur le voyait mieux que personne ; mais, désespérant de vaincre, il ne peut encore se résoudre à s'avouer vaincu ; et, s'opiniâtrant sur ses positions, il y demeure obstinément immobile !
Ce fut seulement à quatre heures, après une nouvelle supplication de Belliard, qu'il se résigna. Encore voulut-il que ses canons disputassent, jusqu'à la nuit, le champ de bataille. Le lendemain matin, 11 mars, au jour renais-
gant, m'occupait même encore parson arrière-garde. Quelques pulks de Cosaques ensuite inquiétèrent seuls sa retraite sur Soissons. Ceux-ci, tels que les sauvages, n'osent guère attaquer que par surprise ; mais, comme ils s'étaient enhardis, on les surprit eux-mêmes. Le colonel Semery leur tendit un piège : ils y tombèrent, et l'on fut délivré de leur împortunité.
Il enfant convenir, pendant ces derniers combats d'une audace inouïe et d'une ténacité si invraisemblable, le découragement de quelques-uns des nôtres avait été remarqué : on avait entendu de sourds murmures. Dans cette retraite même, la disparition de nos rangs de Tun de nos cbe& justement célèbres sembla être une défection.
Iln'y avait à cela rien d'extraordinaire. On Ta déjà vu, plusieurs parmi nous, alors vieillis, se rebutaient. Tant d'efforts surhumains,* sans terme, avaient achevé leur épuisement. D'ailleurs, comment reprocher ces ébranlements de cœur à des chefs presque sans soldats éprouvés ? Pouvait-on même appeler soldats ces miUiers d'adolescents, ces éphémères du drapeau, n'y apparaissant la veille que pour y être sacrifiés le lendemain ? Cela remuait lei^ plus fermes âmes, celle de Drouot lui-même. D'où vint son exclamation dans ce dernier jour, quand, les voyant si jeunes, si frêles, à demi vêtus, un contre quatre, sachant à peine se servir de leurs armes en défendant Clacy, et tombant enfouie, il s'écria : ce Que c'était le massacre des Innocents renouvelé ! »
Pour tout dire, à ces causes de découragement quelques mécontentements se joignirent. Chaque jour, et surtout
depuis le fatal mécompte de Boissons, Napoléon, assombri, luttait, révolté contre sa fortune. Forcé d'exiger des siens des efforts de plus en plus disproportionnés, il les faisait parfois souffrir de rirritation qu'il avait contre elle. D'autre part, et autour de lui, nos chefs restés les plus intrépides, n'attribuant plus qu'au désespoir ces suprêmes élans de son génie, en admiraient moins la constance qu'ils n'en prévoyaient l'inutilité.* Et pourtant, en ce moment même, quand Napoléon, presque désarmé, conservait seul un reste d'espoir, l'inflexible, l'audacieuse confiance que, en ces derniers jours, il venait de montrer plus que jamais dans l'ascendant de sa Eenommée, allait être encore justifiée par l'événement. Il avait échoué sans doute, mais sa victoire de Craonne du 7 mars, son coup de main du 8 au soir, son attaque inouïe du 9, celle du 10, bien plus étonnante encore, après la défaite de Marmont, avaient frappé Bliicher de surprise et d'immobilité. Il avait cru, comme il l'a prétendu depuis, avoir eu devant lui quatre- vingt mille hommes ! Enfin, tout victorieux qu'il était, fasciné par la persistance, sans exemple, d'une attaque aussi héroïque, son étonnement allait l'enchaîner huit jours entiers à la même place.
On va voir que cela donna le temps à l'Empereur de reposer, de réorganiser sa faible armée à Soissons ; d'y recevoir trois mille hommes; de mettre cette ville et Compiègne dans un état de défense plus respectable; de reconquérir Reims, d'y rallier encore à lui quelques renforts, et, pour la dernière fois, en manœuvrant librement entre les deux Invasions, de tenter le sort des armes.